Histoire de France
Après qu'elles auront appris toute cette suite d’histoire ancienne, l’ordre naturel les conduira A celle de leur pays qui doit les intéresser davantage que les histoires des Grecs et des Romains, et qu’il est honteux A tout bon Français d’ignorer.
Cette étude de l'histoire ne demande point autant de temps ni de travail qu’on pourrait se l’imaginer. Je vois de jeunes Jemoiselles y faire en une année ou deux des progrès qui m’étonnent, et qui me causent une véritable joie. Quelle ressource ces connaissances ne peuvent-elles pas leur fournir dans la suite, quand elles seront dans le monde, pour s’occuper solidement et pour n'êlre pas obligées de se livrer A des visites souvent ennuyeuses, A des conversations froides ou peu interres-
sanles, A des amusements plus que frivoles, qui deviennent comme nécessaires, faute de meilleures occupations 1 Je suppose ici deux sortes de compagnies : dans l’une, on s'assemble régulièrement pour jouer pendant deux ou trois heures, et encore plus ; et l’on donne toute son application au jeu sans que lu conversation puisse y avoir beaucoup de place : dans l'autre, dés dames s'assemblent aussi pendant un pareil espace de temps; mais elles s’occupent du travail des mains pendant que l’une d’elles, chacune à son tour, fait une lecture amusante et agréable, qui donne lien à des réflexions sur l’ouvrage qu’on lit, dont on porte son jugement avec la modestie et la retenue qui convient au sexe. Je sais qu’ii y a de ces sortes de liaisons. Or, je demande de quel côté est le bon esprit, le solide jugement la justesse du goût, l'emploi raisonnable du temps, la vraie et sincère joie sans mélange d'ennui, de chagrin et de repentir.
g V. Travail des mains.
Il n’est pas nécessaire que j’insiste ici beaucoup sur les avantages du travail des mains par rapport aux personnes du sexe. Celte pratique est devenue assez commune parmi nous, et elle ne peut que leur faire beaucoup d'honneur. Dans' ces siècles reculés, qui se ressentaient de l’heureuse simplicité du monde encore jeune, les dames les plusqualifiéess’occupaient A des travaux très-pénibles, et qui nous paraîtraient maintenant bas et méprisables. Sara, dans une maison riche et opulente et avec un très-nombreux domestique, préparait de ses maius A manger aux hôtes. On voyait Rèbecca et Rachel, dans un âge encore tendre , revenir de la fontaine les épaules chargées de vaisseaux pesants remplis d’eau. Chez Alcinoûs, roi des Phéaciens, qui exerçait l’hospitalité avec une magnificence vraiment royale, la jeune princesse Nausicaè, sa tille, ne rougissait point d’aller A la rivière laver elieméme le linge. Le sexe a conservé celte louable coutume du travail des mains dans tous les temps cl dans tous les pays. L’histoire remarque qu'Alexandre, le plus grand des conquérants, et l'empereur Auguste, maitre de
l'univers, portaient des habits travaillés par leurs mères, leurs femmes ou leurs sœurs. Le christianisme nous fournirait d’autres modèles non moins illustres. L’important est d’appliquer le travail des mains, non à des ouvrages frivoles, mais à des choses utiles et d'usage.
On voit plusieurs dames se donner par là des ameublements en tout ou en partie; ce qui a son mérite, et qui doit être estimé. D’autres se font une gloire de préparer des ornements i de pauvres églises de campagne. Quelquesunes enchérissent encore sur la piété de ces dernières, et tiennent à honneur de revêtir et d’omer les temples vivants du Seigneur, en taillant et préparant des chemises pour les pauvres. Quelle récompense et quelle joie pour elles quand elles entendront un jour Jésus- Christ lui-même leur adresser ces consolantes paroles : « Venez, les bénies de mon père,
« prendre possession du royaume qui vous « a été préparé dès le commencement du « monde. J’étais nu, et vous m’avez revêtu! » Heureuses les filles è qui leurs mères inspirent de bonne heure, par leur exemple encore plus que par leurs discours, le désir de sanctifier leurs mains par de si pieux travaux!
I VI. Éttule de ce qui regarde les soins domestiques et le gouvernement intérieur de la maison.
J’entends par ces soins domestiques tout ce qui a rapport au gouvernement intérieur d'une maison, et tout ce qui regarde tes dépenses pour les habits, pour les équipages, pour les meubles, pour la table, pour l'éducation et l’entretien des enfants, pour les gages et la nourriture des domestiques. Voilé, à proprement parler, la science des femmes : voilà l’occupation que la Providence leur a assignée comme par préciput, et pour laquelle elle leur a donné plus de talents qu'aux hommes : voilà ce qui les rend véritablement dignes d’estime et de louange, quand elles sont assez heureuses pour remplir tous ces devoirs. Pendant que leurs maris sont occupés au dehors dans les différents ministères qui leurs sont confiés, il est bien juste et raisonnable qu'elles les déchargent de ces petits soins et de ce menu détail, qui leur emporteraient un temps
TRAITÉ- DES f.T.
qu’ils peuvent employer pins utilement pour le bien public et pour le service de l'Étal-. Ce travail économique fait partie du secours que Dieu a prétendu procurer à l’homme en lui donnant une compagne ; « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; faisons-lui une aide, semblable à lui’. »
Si donc j’ai réservé cet article pour la fin, ce n’esl pas que je le croie inférieur aux autres.
Je déclare, au contraire, qu’après la religion, c'est celui qui me parait le plus important. Une femme peut n’êlre pas fort instruite do tout le reste, et être néanmoins excellente mère de famille; mais elle ne peut ignorer ou négliger les devoirs dont je parle sans manquer à l’une de ses plus essentielles obligations. Le bel-esprit et la science ne couvrent point un tel défaut; et loin de relever le sexe, ne servent qu’à le déshonorer.
Les mères doivent comprendre, par ce que je viens de dire, combien elles sont obligées de former de bonne heure leurs filles à ces soins domestiques. Elles seules peuvent ici leur tenir lieu de mallresse : elles seules peuvent leur douner sur cet article les instructions qui leur sont nécessaires.
Après qu’on leur aura enseigné de l’arithmétique ce qui convient à leur âge et à leur sexe, ce qui se borne à très-peu de chose, c’est-à-dire à leur bien apprendre les deux premières régies et à leur donner une légère teinture des deux dernières; après ce travail, il faut les mettre tout d’un coup dans la pratique , leur faire composer à elles-mêmes des mémoires , et leur faire régler des comptes. Une mère intelligente les forme psr degrés à ces différents exercices, et entre pour cela avec elles dans le dernier détail. Elle les accoutume à connaître le prix et la qualité des toiles. du linge, des étoffes, de la vaisselle et de tous les autres ustensiles. Quand elle fait des achats et des emplettes, elle les mène avec elle chez les marchands; elle leurapprend les temps où il faut faire chaque provision ; elle les instruit de la manière dont on doit ordonner un repas, et de ce qui se sert ordinairement dans chaque saison , du prix de tout ce
Grn. ï, 18.
qui convient pour meubler un chMeau, une maison, un appartement. Elle enlre avec elles en connaissance de ce qu'il faut faire par rapport aux fermes, qui font le plus solide bien des grandes maisons, pour tenir les terres en bon état, pour empêcher qu’on ne les dégrade, cl, s’il se peut, pour les améliorer.
Elle a soin surtout d’inspirer 6 une jeune demoiselle destinée pour le mondé les principes d’une sage et noble économie, qui s’éloigne également et d'une sordide avarice et d’une ruineuse prodigalité. C’est cette vertu qui conserve le bien des grandes maisons, et qui les soutient avec honneur dans le monde; et c’est le défaut opposé qui en est la honte et la ruine, comme on le voit tous les jours par une expérience qui n’est que trop ordinaire, et qui cependant n'instruit point les gens de qualité.
On peut réduire l’instruction qu'une mère doit donner à sa tille sur cet article A cinq ou six principes qui renferment tous les autres.
1“ Régler sa dépense sur ses revenus et sur son état, sans jamais se laisser emporter audelà des bornes d’une honnête bienséance par la coutume et l’exemple dont le luxe ne manque pas de se prévaloir.
2" Ne prendre rien à crédit chez les marchands, mais payer argent comptant tout ce qu’on achète. C'est le moyen d’avoir tout ce qu’ils ont de meilleur, et de l'avoir A moindre prix.
3» S’accoutumer à regarder comme une grande injustice de faire attendre les ouvriers et les domestiques pour leur payer ce qui leur est dû. Tobie ne manque pas de donner cet avis à sop fils, « Lorsqu’un homme, lui dit— o il, aura travaillé pour vous, payez-lui busci sitôt ce qui lui est dû pour son travail; et a que la récompense du mercenaire ne de « meure jamais chez vous'. » l/Ecrilurc, en plusieurs endroits, parle de ces délais comme d’une injustice très-criminelle, dont le cri monte jusqu'aux oreilles de Dieu, et en attire la vengeance et la malédiction.
4'* Se faire représenter et arrêter les comptes régulièrement tous les mois, les clore sans manquer à la fin de chaque année, et se
> Tob. 4,15.
donner bien de garde d’abandonner la régie des biens et de la maison A des mains subalternes. qui ne sont pas toujours zélées et fidèles. Ce soin n’est point pénible, et ne coûte presque rien quand on y est exact; au lieu que si on le néglige, il devient un vrai travail qui rebute, et qui fait qu'on laisse accumuler années surannées; ce qui cause un désordre et un chaos nflïeux dans les affaires, qu’il n’est plus possible de débrouiller, et qui ruine enfin les maisons les plus opulentes.
5" Dans le règlement qu’on fera des dépenses, qui doit toujours être proportionné aux revenus, mettre à la tête de tout la portion destinée et duc aux pauvres. Ce n'est pas une grâce qu’on leuraccordc, mais une dette dont on s’acquitte à leur égard, ou plutôt A l’égard de Jésus-Christ, qui leur a transporté ses droits. Le moyen le plus sûr et le plus aisé de s’acquitter fidèlement de ce devoir, c’est de faire cette séparation dans le moment même que l’on reçoit quelque somme de ses revenus, et de la mettre a part comme un dépôt. La libéralité coûte moins quand on a de l’argent devant soi; et par cette attention, on se ménage toujours un fonds pour les diverses charités qu’on est obligé de faire. Je connais une maison, respectable par bien des endroits, où le père de famille, de concert avec son épouse, payait régulièrement A Jésus-Christ, dans la personne des pauvres, les prémices et la dime de tous ses reveous; et qui, outre cela, les mettait au lieu et place d'un de ses enfants, selon le conseil de saint Augustin. C'est là une maguificence chrétienne qu'il ne faut pas exiger de tout ie monde, mais dont une mère de famille doit se tenir heureuse de pouvoir approcher, quoique de loin, persuadée qu’elle fait partie de celte sagesse dont parle le saint Esprit , dans les Proverbes 1 : « La femme « sage bâtit sa maison; l’insensée détruit de > ses mains celle même qui était déjà bâtie. *