‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 194 sur 298 · DIS ROM AI SS · texte numérisé non relu

DIS ROM AI SS

On réduit ordinairement les différentes sortes de gouvernements à trois espèces : l'une où c'est le roi qui gouverne, cl Polybe l'appelle jWûiiRt , domination royale; l'autre où les grands, les puissants, ont l'autorité, et on l’appelle aristocratie ; une troisième enfin , nommée démocratie , où le peuple a tout le pouvoir.

Chacun de rcs gouvernements en a un autre qui lui ressemble fort , qui en est tout voisin , et dans lequel souvent il dégénère. Il en sera fait mention dans la suite.

l’n gouvernement parfait serait celui qui réunirait en lui tous les avantages des trois premiers , et qui en éviterait les dangers et les ihcbnvénlents.

Tel était celui de Sparte. Lycurgue, sachant que les trois sortes de gouvernements dont nous avons parlé avaient chacune de grands inconvénients presque inévitables , que la royauté dégénérait quelquefois en pouvoir arbitraire et tyrannique , l'aristocratie eu un

* Bsrod. lib. 0, c«p. SU.

gouvernement injuste de quelques particuliers, et le pouvoir du peuple eu une domination Bveugleet sans règle, Lycurgue, dis-je, crut devoir faire entrer ces trois gouvernements dans celui de Sparte , et comme les fondre en un seul , de sorte que l'autorité royale fût balancée par le pouvoir du pruple, et qu'un troisième ordre composé des anciens et des plus sages de la république . servit comme de contre-poids aux deux premiers, pour les tenir toujours dans une espèce d'équilibre et empêcher l’un de s’élever trop au dessus de l'autre. Ce sage législateur ne se trompa point dans ses vues , et nulle république n'a conservé si longtemps scs lois , ses usages et sa liberté que celle de Sparte. Il est vrai que les établissements de Lycurgue n’étaient pas propres pour un Etat qui aurait songé è faire des conquêtes et è s’agrandir. Aussi n’avait ce pas été là son plan ni son dessein , parce que ce n’était point en cela que ce sage législateur faisait consister le solide bonheur d'un peuple. Il voulait que les Spartiates, se renfermant dans les bornes naturelles de leur pays , sans songer jamais à envahir les terres d'autrui , devinssent , par leur justice et par leur modération , encore plus que par leur pouvoir, les maîtres cl les arbitres du sort de tous les autres peuple* de la Grèce : ce qui , selon lui , n'était pas moins glorieux que de faire des conquêtes au dehors. Ils ne déchurent de leur gloire que pour s'être écartés des sages vues de leur législateur; car, quand il fallut trouver des vivre* hors de leur territoire, équiper des flottes, payer des matelots et fournir à tous les frais d'une longue guerre , leur monnaie de fer ne leur était plus d'aucun usnge ; et ce fut ce qui les obligea, tout fiers qu’ils étaient , de faire servilement la cour aux satrapes des rois de Perse pour tirer d'eux une monnaie qui fût partout de mise , et de devenir esclaves volontaires en attendant qu’ils fussent assujettis par II force.

Si l'on fait consister, dit Polybe , la gloire d'un Etnl è s'agrandir, è s’étendre, à faire des conquêtes, S dominer sur bcaui-oup de peuples , et à attirer sur soi les yeux de toute la terre, il faut avouer que jamais gouvernement n'a eu tant d’avantages, et n'a été si propre pour arriver à ce but , que celui des Romains,

Il réanimait, comme celui do Sparte, les trois espèces d’autorité dont nous avons parlé. Les consuls tenaient la place des rois , le sénat formait le conseil , et le peuple avait beaucoup de part dans l’administration des affaires.

Il y a seulement celte différence , que ce ne fat point par un plan et par un dessein concerté dés les commencements , comme à Sparte, mais par la suite même des événements, que Borne fut amenée A cette sorte de gouvernement. Chacune de ces trois parties qui composaient le corps de l'Etat avait un pouvoir distingué. On ne sera pas fâché d'en voir ici la description , qui peut beaucoup contribuer à l’intelligence de l’histoire romaine. Polybe cotre sur ce sujet dans un grand détail.

Pouvoirs dos consuls.

Tant que les consuls résidaient A Rome, ils avaient l'administration de toutes les affaires publiques; tous les autres magistrats, excepté les tribuns du peuple , leur étaient soumis et obligés de leur obéir ; c'était sur eus que roulait tout ce qui regarde les délibérations du sénat ; ils y admettaient les ambassadeurs , ils proposaient les affaires , ils formaient et faisaient rédiger par écrit les résolutions ; c’étaient eux qui les portaient au peuple, qui, pour cet effet , convoquaient ses assemblées où l’on devait délibérer des affaires communes de Is république ; qui lui présentaient les décrets du sénat pour les examiner , et qui , selon l’importance des choses , après un examen qui demandait encore beaucoup de formalités, concluaient A la pluralité des suffrages. Ils présidaient à la création des magistrats de la république. C'est pour cela qu'on les rappelait si souvent de l’armée , et qu’on ne permettait pas ordinairement qu’ils sortissent tous deux de l'Italie.

Pour ce qui regarde la guerre et les expéditions militaires , les consuls avalent un pouvoir presque souverain. Ils étaient chargés du soin de lever les armées, de faire la répartition des troupes que chacun des peuples alliés devait fournir, et de nommer les principaux officiers qui devaient servir sous eux. Lorsqu'ils étaient en campagne , ils avaient

droit de condamner et de punir sana appel. Ils disposaient des deniers publics à leur gré, et faisaient telle dépense qu'ils jugeaient à propos, le questeur les accompagnant partout, cl leur fournissant, sur le fonds qui lui avait élé mis entre les mains, les sommes qu'ils demandaient. De sorte qu'en considérant la république romaine par cet endroit , on aurait presque cru qu’elle était gouvernée par une autorité royale et monarchique.

Pouvoir do léfltt.

Le sénat disposait presque absolument des finances et du trésor public. On lui rendait compte de tous les revenus et de toutes les dépenses de l’Etal , et les questeurs ne pouvaient délivrer aucune somme , excepté aux consuls, sans un décret du sérial. Il en était de même de toutes tes dépenses que les censeurs étaient obligés de faire pour l'entretien et la réparation des édifices publics.

Le sénat nommait des commissaires pour connaître et juger de tous les crimes extraordinaires qui se commettaient à Rome et dans l'Italie , et qui demandaient l'altention de l'autorité publique : trahison , conjuration , empni-onnement , meurtre. Les affaires et les causes des particuliers, ou des villes, qui avaient rapport à l'Etat , lui étaient aussi réservées ; c’était le sénat qui envoyait des ambassades, qui faisait déclarer la guerre aux ennemis de l’Etat, qui accordait audience, et donnait réponse aux députés et aux ambassadeurs des peuples et des princes ; c’était lui aussi qui envoyait des commissaires sur les lieux pour écouter les plaintes des peuples alliés, pour régler les limites et les frontières, pour mettre le bon ordre dans les provinces, pour juger des querelles des Etats et des rois. Ainsi un étranger qui serait venu A Rome dans l'absence des consuls aurait cru que le gouvernement de la république était entièrement aristocratique , c’est-à dire dans ta main des anciens et des sages.

Pouvoir da peuple

Cependant le pouvoir du peuple était considérable ; it était seul maître et arbitre des

récompenses el des châtiments . ce qui fuit la partie essentielle du gouvernement : il condamnait souvent à des amendes pécuniaires ceux même qui avaient été dans les plus grandes charges , el il avait seul le droit de condamner à mort les citoyens romains : et. dans ce dernier cas, on observait â Rome une coutume fort louable , selon l’olybe, et digne d’être remarquée, qui était de laisser â celui qui était accusé d'un crime capital te pouvoir de prévenir le ingcmenl el de se retirer dans quelque ville voisine , où il passait le reste de sa vie en paix el en liberté dans un exil volontaire. ('.'était le peuple qui , par ses suffrages . conférait toutes les charges et toutes les dignités, qui sont , dans une république, la plus belle récompense du mérite et du la probité. Il avait seul le droit d'établir et d’abroger des lois; et, ce qui est eacore plus considérable , c'était lui qui délibérait de la paix et de la guerre, qui décidait des alliances, des traités de paix , des conventions avec les peuples et les princes étrangers. Qui n'aurait pensé qu'un tel gouvernement était absolument populaire et démocratique?

Mutuelle dépendance des consuls , du sénat el du peuple.

C’est cette dépendance mutuelle des différentes parties d'une république , qui en fait la sûreté, la force et la beauté. De ce besoin réciproque résulte une espèce d'harmonie entre les différents membres, et un concours unanime qui , les tenant tous étroitement unis entre eux par le lien de l’inlérét commun , rend le corps de l'Etat invulnérable el invincible à toute force étrangère.

Nous avons dit que le pouvoir du consul en temps de guerre était presque souverain. Il dépendait néanmoins ab-olument, en plusieurs choses , et du sénat el du peuple. Car, d'un côté , ce n’é'ait que sur l'ordre du sénat qu'on délivrait les sommes nécessaires pour les vivres , pour les habits , pour la paye des soldats; et le relus ou le délai de ces secours mettait le général liorsd étal de ne rien enlrcprendre ou de pousser ses entreprises aussi loin qu’il l’aurait désiré. Le même sénat, ou bout de l'anuée, pouvait nommer un succes-

seur au consul, ou lui continuer le commandement des armées; el par lâ il était maître de lui laisser ou de lui enlever la gloire d'avoir terminé la guerre. Enfin, il dépendait du sénat de ternir les exploits des généraux ou d'en relever l’éclat ; car c'était lui qui décernait l'honneur du triomphe, et qui réglait les dépenses nécessaires pour cette auguste pompe. D'un autre côté, comme c’était le peuple qui ordonnait les guerres . qui confirmait ou cassait les traités avec les princes et tes peuples étrangers, et qui, au retour de la campagne, faisait rendre compte aux généraux de leur conduite , il est aisé de voir combien ils devaient être attentifs à se concilier les bonnes grâces du peuple.

Pour le sénat , quoique sa puissance d’ailleurs fût si grande , elle ne laissait pas , en plusieurs chefs , d'être assujettie et soumise â celle du peuple. Dans les grandes affaires, et dans celles surtout où il s’agissait de la vie des citoyens , il fallait que son autorité intervint. Quand ou proposait quelques lois, même celles qui allaient â diminuer les droits, tes honneurs, les prérogatives du sénat el les biens des sénateurs, le peuple était maître de les recevoir ou non. Mais ce qui marquait le plus son pouvoir , c'est qu'il sulfisaît qu'un seul de ses tribuns s'opposât aux résolvions et aux entreprises du sénat, pour les arrêter lout court , en sorte qu’après celte opposition le sénat ue pouvait passer outre.

Enfin le peuple aussi , de son côté . avait grand intérêt de ménager les sénateurs , soit en général , soit en particulier. Les receveurs des impôts, des tributs, des entrées, en un mol de tous les droits el de tous les revenus de l’E'al; li s entrepreneurs qui se charge dent de lournir les vivres è l'armée, de faire les réparations des temples el des autres édifices publics, d'entretenir les grands chemins; ces personnes formaient de nombreuses sociétés, qui toutes émienl tirées du peuple, et faisaient sub-isler un grand nombre de citoyens, les uns étant employés è faire les recettes, les autres servant de cautions aux fermiers , d’au- Ires préiant leur argent pour faire les avoin es el les mettant ainsi a profit. Or, c’étaient les censeur.- qui adjugeaient ces fermes aux coin pagnies qui se présentaient pour cet effet , et

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qui adjugeaient aussi aux entrepreneurs les différents ouvrages qu'il y avait & faire; et c’était le sénat qui, soit par lui-méine, soit par des commissaires nommés, jugeait, sans appel, dcsconlestalions qui pouvaient naître sur toutes ces matières, soit qu'il s'agit de casser quelquefois des marches qui devenaient impraticables , et d'accorder des délais pour le paiement, ou qu'il fallût diminuer le prix des baux & cause de quelque fâcheux accident. Et ce qui était le plu* capable d'inspirer au peuple de la retenue et du respect pour les décrets du sénat, c'est qu’on tuait de ce corps les juges pour la plupart des affaires publiques et particulières qui étaient de quelque importance Les citoyens étaient de même obligés de ménager les consuls, de qui ils dépendaient tous, principalement en temps de guerre et lursqu'ils servaient sous eux i l’armée.

C’est ce rapport mutuel et ce concert de tous les ordres de la république, qui a rendu le gouvernement de Rome le plus accompli qu'on ait jamais vu.

Quand on lit, dans les commencements de la république naissante, et dans les années qui suivirent, ces séditions presque continuelles qui divisèrent si longtemps le sénat et le peuple , et celte espèce de guerre intestine entre les tribuns et les consuls, on est étonné, et avec raison, comment un Etat agité par de si fréquentes et de si violentes secousses, non-seulement a pu subsister, mais a vaincu dans ce temps-lé même tous les peuples voisins, et bientôt après a porté ses conquêtes dans des pays fort éloignés. Polybeen rapporte une raison bien solide, et qui fait beaucoup d’honneur au peuple romain. C’est que, lorsque la république était attaquée par Un ennemi du dehors , la crainte du danger commun et le motif du bien public suspendaient les querelles particulières et réunissaient tous les esprits. Alors l’amour de la patrie était comme l'âme qui mettait en mouvement toutes les parties et tous les membres de l'Etat, chacun se piquant à l'envi de remplir ses fonctions ut de faire son devoir , soit qu’il s'agit de prendre des résolutions avec

• Dam la nilte, la (omis des Jugements changea.

maturité et sagesse, soit qu’il fallût les mettre â exécution avec promptitude et vivacité. Et c'est celle bonne intelligence et celle unanimité qui rendirent toujours la république invincible. et qui firent que toutes ses entreprises furent toujours suivies d'un heureux succès.

C'est cette même constitution du gouvernement romain qui maintint encore pendant qiulquc temps el fit subsister la république, lors même que les citoyens, délivrés de la crainte des ennemis étrangers , devenus fiers el insolents par leurs victoires, amollis pur les délices cl par les richesses, corrompus par les I manges et les fiallcries , commencèrent à abuser de leur pouvoir et & commettre mille injustices et mi le violences. Car, dans cet Etal, l’autorité du sénat et celle du peuple étant toujours contre-balancées l’une par l’autre , quand l'un des deux partis songeait à s'élever , l'autre aussitôt p unissait ses forces pour te rabaisser et le tenir dnnsl’ordre. Ai isi par celte égalité réciproque, et par ce balancement de pouvoir et de crédit, la république se maintenait toujours dans sa liberté el dans son indépendance.

Causa da changement d onc république en monarchie.

Il en est, dit Polybe, d'un Etat et d'une république comme du corps humain , qui a ses progrès et ses accroissements, son point de force et de maturité , sa décadence el sa fin ; et pour l'ordinaire , quand un Etat est parvenu au comble de la grandeur el de la puissance , il dégénère ensuite par des déclins plus ou moins sensibles, et tombe enfin en ruine.

C'est ainsi, dit Polybe, que Carthage, pendant que son gouvernement , aussi bien que celui de Sparte el de Rome, fut mêlé des trois 1 sortes de pouvoir dont nous avons parlé , était si puissante et si florissante. Mais, ou commencement de la seconde guerre punique et d'Annibal, on peut dire, en quelque sorte , qu’elle était sur le retour. Sa jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà

1 Les rota, autrement nommés tuffélu. In sénat, le peuple.

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flétries. Elle avait commencé à déchoir de sa première élévation, cl elle penchait vers sa ruine: au lieu que Rome alors était, pour ainsi dire, dans la force et dans la vigueur de l'âge , et s'avançait à grands pas vers la conquête de l'univers. La rnison que Polybe rend de la décadence de l’une et de l’accroissement de l’autre, est tirée du fond même des principes qu'il avait établis sur les révolutions successives des Etats : c’est que cher les Carthaginois le peuple avait pour lors la principale autorité dans les affaires publiques, et qu’au contraire â Rome c'était le temps où le sénat , c’csl-à-dire cette compagnie composée d'hommes si sages , avait plus de crédit que jamais. De là , il conclut qu'il fallait nécessairement qu’u a peuple conduit par la prudence des anciens l'emportât sur un Etat gouverné ou plutôt précipité par les conseils téméraires de la multitude. Rome , en effet, qui, è proprement parler, commençait alors â s'étendre et â essayer scs forces contre les étrangers, guidée par les sages conseils du sénat, l’emporta enfin dans le gros de la guerre, quoiqu'en détail clic eût eu du désavantage dans plusieurs combats ; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les ruines de sa rivale.

Mais toutes choses dans le monde ont leur affaiblissement et leur lin , les républiques les plus sages et les micut policées comme tout le reste. Or la ruine des Etats vient ou des causes intérieures et qui sont dans l'Etat même, ou des cau es étrangères et qui naissent du dehors. Il est difficile â la sagesse humaine la plus pénétrante de prévoir cellesci , qui dépendent de mille événements incertains et obsuurs ; au lieu que les premières ont , s’il est permis de parler ainsi , un ordre lise et des Indices presque certains.

Pour bien connaître la cause du changement des Etats, il n'y a qu'à faire quelque attention à la manière dont ordinairement ces Etats se forment et s'établissent ; et l'on verra avec étonnement que, par des révolutions imprévaes et inespérées , les choses reviennent presque toujours au premier point d'où elles étaient parties.

Il est naturel qu’une multitude d'hommes étau! réunie eu emble dans une même con-

trée ', mais encore sans lois, sms police, sans aucune subordination, el se trouvant, par une conséquence nécessaire, exposée à beaucoup d'injustices et de violences , le plus fort d'entre eu*, comme il arrive toujours parmi les animaux , devienne le maître. Cet homme ensuite employant son pouvoir et son autorité pour protéger et secourir les autres, pour les défendre contre l'injustice et la violence, pour leur procurer le repos et la tranquillité, pour favoriser constamment ceui qui sont regardés comme tes plus gens de bien , et pour être exact à traiter chacun de ses sujets selon son mérite, on lui assure d'un consentement unanime une autorité qu'il avait d'abord usurpée , et que de violente il a rendu Juste et raisonnable; el on lui jure eue obéissance entière et une soumission parfaite, d'autant plus ferme et stable , qu'elle est fondée sur l’intérêt même de ceux qui s’y engagent. Telle est ordinairement l'origine de la monarchie, et tels sont les degrés par lesquels elle se convertit en une royauté, qui, pour gouverner des sujets volontaires, aime mictu employer la sagesse des conseils que la terreur el la force1. Ce furent de pareils motifs qui contribuèrent le plus â faire Romulus roi.

Dans la suite des temps, les successeurs de celte autorité , si juste d'abord , si douce , si salutaire , voyant leur puissance bien affermie, el se trouvant dans l'abondance de toutes sortes de biens et d'honneurs , commencent à abuser de leur pouvoir, commettent mille violences et mille cruautés, et deviennent l’objet de la haine des peuples. Il est aisé de reconnaître ici le caractère de Tnrquin-le- Superbe , dernier roi des Romains.

La royauté sechangcant ainsi en tyrannie, il se foimedesconspiratious contre les tyrans ; et ce sont ceui qui ont le plus d’élévation , de courage el de hardiesse , qui se mettent â la tête des conjurés , parce que ce sont les hommes de ce caractère qui portent le plus impatiemment les injustes traitements de leurs

r Un voit cher llérodolf, llv. 1, que ce fut è pea prit ainsi que » 'établit le royaume des Medes daue la per- '

sonne de Déjoee.

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’/vrapp tô rw.Lt/. „ ifoioi a ici duc avdsfVtcpcinv».

maîtres. Le peuple , se voyant donc redevable dévorés par le désir de dominer , ont gagné à leur courage de son repos et de sa liberté , et amorcé la multitude par l'appât du gain , s abandonne volontiers à leur domination , et il n'y a plus d'ejeés dont elle ne soit capable, leur confie avec joie le commandement, corn- La république tombe ainsi dans le plus grand me cela arriva en effet lorsque les Tarquins des maui , qui est que la populace soit maleurent été chassés de Borne. Et voilà comment tresse des affaires; ce qui s'appelle ochlosc forme l'aristocratie , c'est-à-dire le gou- cratie.

vernement des sages et des anciens , tels Polybe observe que ce changement de qu'étaient ces graves vieillards qui compo- mœurs , qui entraîne après soi celui du gousèrenl le sénat. vernement , est la suite ordinaire des heureux

Cette sorte de gouvernement peut avoir succès et de la longue prospérité d’un Etat, plus de durée et de stabilité ; mais enfin elle Lors, dit-il, qu’une république, après avoir dégénère à son tour comme les autres, et, essuyé de grands dangers, est sortie viclo— au lieu de ces vieillards prudents, expéri- rieuse de longues et pénibles guerres, et montés, désintéressés, et qui n'avaient en qu'arrivée au comble de la gloire et de la vue que le bien de la patrie , un petit nombre puissance elle n’a plus d'ennemis qui lui disde personnes , qui ue se distinguent des au- puleiil l'empire , mais que tout lui est soumis 1res que par l'ambition, l'orgueil, l'avarice, et assujetti, une telle prospérité , si elle est çherebent à s attirer l’autorité ; et c’est ce qui longue et persévérante, ne manque jamais fraie le chemin à l'oligarchie, dont on vit d’introduire (dans cette république le luxe et déjà des essais et une image dans la conduite l’ambition, qui causent infailliblement la ruinf violente des décemvirs, et dans l’avarice des Liais les plus fiorissants. Le luxe, pour cruelle des plus riches sénateurs, qui força fournir aux dépenses, qui deviennent de jour plus d «ne fois le peuple à se mettre à cou- en Jour plus grandes et plus énormes, dégèverl de leurs vexations par ces fameuses re- aère bientôt en avarice, et est forcé d’avoir traites sur le mont Sacré et sur le mont Aveu- recours aux injustices et aux rapines ;cli'ambi- Mn, et c'est ce qu’ou appelle oligarchie. lion, pour parvenir à ses lins, n'oublie rien La république étant dans cet état, et les de ce <tui Peut gagner la faveur du peuple, citoyens se trouvant également las et fatigués flatteries, complaisances, largesses , corrupde tous les gouvernements qui ont précédé. lio118- Il arrive de laque la multitude, d'un j| est naturel qu'ils tournent leurs vues et cblé , irritée par les exactions injustes des ri- Icurs désirs vers la démocratie , en s'efforçant cites, et, de l’autre, gâtée et devenue insod’aogmenter en tout le pouvoir du peuple , lente par les flatteries et par les largesses des et d'égaler ses droits et ses privilèges à ceux ambitieux, ue consulte plus que sa passion et de la noblesse. Pendant que dure encore le ses caprices dans les délibérations publiques , sentiment cl le souvenir des maux passés , le refuse d'écouter la voix des premiers magisb«n ordre subsiste quelque temps, et l’éga- trais, et de se soumettre à leur autorité; et . ljlé entre les citoyens se maintient. Mais ceui se parant du beau nom de liberté et de déqui viennent après, peu touchés des avan- mocratie, s’abandonneà une licence effrénée, tages de l'ancienne liberté et de légalité po- et secoue entièrement le joug des lois. Accoupubire, dont le goût est usé, cherchent à lumée à vivre du bien d’autrui, et à s'ens'élcver au-dessus des autres; et ce sont or- graisser dans le repos et l'oisiveté, si elle dinairemeot ceux qui ont |e plus de richesses trouve un chef qui ne soit pas en état de qui prennent ce pgrti, Comme souvent l'en- l'enrichir par lui-même, mais qui, étant trée légitime gux honneurs, qui est la vertu hardi et entreprenant, lui paraisse capable de et le mérite, leur est fermée, ils emploient remplir d’ailleurs ses désirs, elle s’attache à leurs grands biens pour acheter les suffrages lui, elle le soutient, elle l'élève. Et de là du peuple , et i|s ne songent plus qu'à le cor- naissent tes séditions, les meurtres, les exils, rompre à force de présents cl de largesses, les proscriptions, les nouveaux partages de Quand une fois ces hommes ambitieux, et terres, l'abolition des dettes; jusqu'à ce que

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enfin il survienne quelqu’un plus fort et plus puissant que lous les autres, qui s’empare de toute l’autorité, et qui seul se rende maître du gouvernement. Ainsi le trop vif désir de la liberté, ou, pour parler plus juste, l'abus qu'en fait le peuple, se termine par la perte de celte même liberté et par l’établissement d'une nouvelle domination souveraine et despotique.

Telles furent en effet les révolutions qui firent changer de face et de nature à la république romaine; et c’est ce qu'il nous reste à montrer.

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