‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 197 sur 298 · Les Grecques · texte numérisé non relu

Les Grecques

Tibèrius et Calus Grarclius , descendus, par leur mère , du fameux Scipion , soutin-

« 1 Per lits tempors, quirumque rempubllcam ogtin- « vére, honenis m» minibus, elli »iculi jure popull Uefru- « derent, pars quà senjlûs eucloriles maiima forci, bo- « uurn pubilcufn simulantes , pru sut quisque poleulià « certebenl. a (SeLLuer. In BelloCatilin.)

* « Boni et mrli cites eppcllill, bon ub mcrlle in « rcmpuniirom, omnibus panier corruplis ; sed ut quis « que IncupleUesImus, et injuria val dror, quia pressentie « detendebat, pro bono <luccbelur a (!d. tn Fragm.

* « Slasiniê adducLMur pterlqoe ut cos Justin* cn- « piat oblivio, quum in impciiorum. Iionor um, g or la- ■ cupidileu-m incirJerunl. . Estaulrm in boc gencrc mo> « Icstum , quô-l in ntetiniis enimis splrnrlblissiniitque « iogcniis pferumquè essrstunt honoris, iniperii, poren- » ttr, (tort* cuptdiietee. » Cic. de Offit. Ub. 1, a. 36.)

renl par un rare mérite l'éclat de leur naissance. Ils avaient l’un el l’nulrc l’esprit grand, l'âme haute , un désintéressement parfait, une éloquence véhémente et propre à entraîner les esprits, un zèle vif et ardent pour la justice , une compassion naturelle pour les misérables , une haine irréconciliable contre toute oppres-ion , que la résistance faisait dégénérer en animosité personnelle contre les oppresseurs. On ne peot nier que ces deux illustres frères n’eus-ent des intentions fort droites , que dans leurs entreprises ils ne se proposassent pour but une réformation qui paraissait nécessaire , el qn'cn effet ils n’aient remédié par de sages règlement à plusieurs dé-ordres. .Mais des engagements formés d'abord par de bonnes vues, cl poussés ensuite avec trop de chaleur, les portèrent plus loin qu'ils n’avsient pensé. Ils poursuivirent avec une opiniâtreté inflexible ce qu’ils avaient commencé par un sentiment de verlu; et par la de grandes qualités , qui auraient pu élre fort utiles i l'Etat si elles avaient élé conduites par une sage modération , lui devinrent funestes et pernicieuses.

Ce qui fournil le principal sujet des discordes fut la loi qu’ils proposèrent au sujet de la distribution des terres, qui pour celte raison était appelée la loi agraire. Quand les Romains avaient conquis des terres sur leurs voisins , ils nvnient coutume d’en vendre une partie, d'ajouter les autres aux domaines de la république , el de donner ces dernières aux plus pauvres de; citoyens pour les faire valoir à condition qu’ils en paieraient tous les ans une petite rente au liésor public. Les riches ayant commencé â enchérir sur eux, à porter beouroup plus haut ces renies , el à chasser par ce moyeu les pauvres de leurs po-sessions, on fit une loi qui portait qu’aucun cilnyen ne. pourrait posséder que jusqu'à cinq cents arpents de terre. Celte loi réprima pour quelque temps Larmier des riches ; mais, ceux-ci dans In suite ayant trouvé le moyen de frauder la loi eu se faisant adjuger la ferme de ces terres sous des noms empruntés , et enfin les (emint ouvertement euxmêmes , les pauvres étaient réduits à une extrême misère , el l'Italie était en danger de se voir remplie d’esclaves et de barbares

dont les riches se servaient pour rnlliver ces terres d’où ils avaient écarté les citoyens.

Rien n’élail plus criant qn'un tel désordre, et rien aussi ne paraissait plus raisonnable que la loi proposée par les Grarqucs. Ils s'étaient contentés d’abord d’ordonner que les rirhes qui avaient usurpé des terres en sortiraient après avoir reçu du public le pris de ces terres, qu'ils retenaient si injustement, et que les citoyens qui avaient besoin d’èlre soulagés y rentreraient eu leur place, a Quoi!

« disaient-ils au peuple*, les bêles sauvages « trouvent dans les montagnes et dans les « forêts de l’Italie des forts et des lanières « pour s’y retirer, et ces braves Romains,

« qui combattent et qui s'exposent à la mort a pour la défense de l’Italie , ne jouissent que « de la lumière et de l'air , qu'on ne peut a leur ravir , et sont sans maisons et sans re- 9 trai es . obligés d’errer dans les campagnes « avec leurs femmes et leurs enfants. Ils « ne font la guerre et ne meurent que pour t augmenter lu revenu et entretenir le luxe o des riches ; et ces prétendus maîtres de a l'univers (car on les appelle ainsi) n'ont a pas un seul pouce de terre qui leur appar- « tienne. »

Il est quelquefois de certains désordres dans un Etat auxquels on ne peut remédier sans ruiner l’Etat même , comme il e t des maladies dans le corps humain dont on ne peut tenter la guérison sans un danger près que certain de mort. Les plus gens de bien à Rome, et les sénateurs les mieux intentionnés pour te bien public . voyaient clairement les suites funestes des lois proposées par les Grecques ; et le malheur de ceux-ci , comme le remarque Cicéron *, fut de n'être pas demeurés unis tic sentiments et de conduite aveccette portion de la république , la plus saine et la plus sage, il leur en coûta la vie à l’un et 6 l'autre ; et leur fin tragique sembla lever l'étendard des discordes sanglantes \ et donner aux citoyens le signal de combattre entre eux a main armée pour satisfaire l’ambition de quelques particuliers. Depuis ce temps les

> Plut, to Vltà Oraccb.

« etc. Ont. it Hartsp. rap n. *1.

a V«U. Psnic.lt» », a.l.

lois cédèrent à la violence ! le pln9 puissant devint le maître ; les dissensions civiles , qui jusque-là s’étaient terminées (par des traités pacifiques, ne furent plus décidées que par la voie des armes; et, comme les mauvais exemples vont toujours en croissant , on vit bientôt le sang des citoyens couler à grands Ilots dans Rome, et les armées romaines marcher , enseignes déployées, les unes contre les attires.

t Muiua et Sjtta-

Marius et Sylla , nés tous deux avec les plus rares qualités , montrèrent à quels excès de fureur et de cruauté se peut porter l’ambition, quand elle n’est point retenue dans de justes bornes par des sentiments d’honneur et de probité et par l'amour du bien public. Rien , ce semble, de ce qui fait les grands hommes ne leur manquait.

Le défaut de naissance dans Marins était couvert par les plus grandes vertus*. Accoutumé dès l’enfance t une vie dure, et nourri ensuite, non dan9 l’étude des lettres grecques ni dans la délicatesse de Rome, mais dans les pénibles exercices de la guerre, il saisit bientôt la science de l'arl militaire, et la porta aussi loin que personne eût jamais fait. Capable des pins grandes entreprises dans la guerre , modéré dans sa conduite particulière, infiniment éloigné de la volupté et de l’avarice, il n'avait d'autre passion que celle de la gloire. Il se conduisit de telle sorte dans toutes les charges qu’il exerça , qu'il parut toujours digne d'en obtenir de plus considérables. Le reste de sa vie répondit à de si beaux commencements. Plusieurs consulats qui lui furent déférés de suite , la guerre -le Jugurlha heureusement terminée, des armées innombrables de barbares qui venaient fondre sur l'Italie taillées en pièces dans deux combats où il y en eut plus de trois cent mille tués ou pris , montrent ce qu’était Marius.

Sylla, quoique d’un caractère tout différent, ne lui céda en rien*. Il était de famille patricienne , et avait été parfaitement instruit dans

> SalluM. ioBello Jugurtl.

> Sallutt. ta Dalla Jasurt».

l'étude des belles-lettres. Il aveu le cœur grand. Il limait les plaisirs , mais il aimait encore plus la gloire. Les délice* remplissaient les moments do loisir qu'il pouvait avoir * sans pourtant que jamais elles retardassent l'expédition des affaires. Il était éloquent, d’un esprit Bn . ami commode, d’un secret et d'une dissimulation impénétrables , toujours prêt à donner et surtout prodigue d'argent. Quoique , avant les guerre» civiles , on pût le regarder comme le plu» fortuné dea Romains, jamais son mérite ne parut au-dessous de sa fortune , et l’on ne peut dire s'il fut plu» heureux que brave. Quelles preuves de courage, de hardiesse, de prudence, d'habileté, ne donna-t-il pas dans toutes lea guerres dont il fut chargé, et surtout dans celle qu’il eut à soutenir contre Mithridate, le plus redoutable ennemi dea Romains!

Voilé certainement de grands hommes, et bien dignes d’estime , s’il fallait juger de la grandeur et de la gloire par lea dignités , par tes latents, par les action* éclatantes. Mais e’est ici qu'on peut toucher au doigt cette vérité que j’ai léché d'établir au commencement de ce volume, que l'homme est par le cœur tout ce qu'il est , et que le défaut de droiture et de probité ne se peut couvrir par les qualités les plus brillantes.

Quel honteux personnage le désir violent d’obtenir le consulat fit-il faire d’abord à Marins 1 Parce que Mélcllus, sous qui il serrait en qualité de lieutenant, semblait improuver ce dessein, piqué vivement contre lui , et ne consultant plus que son ressentiment et son ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit des soldats; et, devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de son géuêrat, il viot'à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et de se faire nommer en sa place pour terminer ta guerre contre J ogurlha. Il n'en eul pourtant pas foute la gloire. Sy lia , son questeur, entre les mains de qui Jugurtha fut remis, lui en enleva une grande partie ; et, fier d'un événe i.enl qui lui était si glorieux , H en (H graver l’image sur un anneau dont il se servit toujours pour cachet; ce qui causa un dépit mortel à Ma ri us , et fut la première source de leurs divisions.

Patereulus 1 peint merveilleusement en trois mois le caractère de Marius : C’était , dit-il, un homme avide et insatiable de gloire, violent dans ses désira, el dévoré d'une ambition inquiète : Immodicus gloria, insatia* bilis , impotent semperque inquietus. Aspirant à un sixième consulat , il u'y cul point de bassesse qu'il ne fil devant le peuple, point de voie indigne et criminelle qu'il n'empluv Al, jusqu'à s’associer deux citoyens*, les plus s élérals qui fussent dans la ville, pour écarler du consulat Méleilus3, l'un de ses compétiteurs, le plus homme de bien de la république; et il alla jusqu'à le faire exiler, n'épargnaut pour cela ni le mensonge, ni le parjure, qui , selon lui , faisait partie du mérite et de l'habileté' des grands hommes.

A quels tourments un ambitieux n’est— il point livré! Tant d'honneurs accumulés sur la lête de Marius, six consulats qui lui furent déférés de suite1 ( ce qui était sans exemple ), des richesses immenses acquises en assex peu de temps , des victoires sans nombre el sur toutes sortes d'ennemis , plusieurs triomphes plus glorieux les uns que les autres, tout cet amas de grandeurs et de prospérités ne faisait plusqu’uue impression légère sur le cœur de cet ambitieux , au lieu que la gloire naissante de Sjlla , qui allait toujours en croissant, le brûlait au dedans de lui-même, le dévorait de chagrin, et le tourmentait comme un forcené.

Ce qui réveilla sa jalousie*, fut le choix d'un général pour aller tenir lête à Mithridate. Il ne put souffrir que ce commandement fût donné à son rival. Quoique usé de fatigues , affaibli par l'âge et devenu très-pesant, il fit un effort pour paraître au Champ-de- Mars parmi les jeunes gens qui s’y exerçaient à la course des chevaux et à faire des arme* : spectacle qui faisait pitié à fous les gens

> Patère. Uà. 2. a. il.

* Glaucia et Saturnlnu*.

• C’esi le même dont il i été parlé auparavant. k AÙTÔf àptrnç x«: SdtvÔTiitoç fitpiZa ro

fffiat rtGtfitvof, iPlct. In l’ilà ifonï.)

* Il y eut seulement deux amufes entre le premier et le aecond.

• Plut. In Vllâ Mari).

»*i*» soa <§»•-

de bien et à toute» le* personnes sensées. On ne pouvait comprendre qu’à l'âge où il était , après tant de triomphes et tant de gloire , il pùt encore songer à aller en Cappadoce et è l’extrémité du Pont-Euxin traîner les restes de sa vieillesse et combattre contre le» satrapes de Mithridate. Cependant il fut nommé par le peuple pour commander dans celle guerre , et Sylla obligé de prendre la fuite pour mettre sa vie en sûreté.

Mais Sylla revint bientôt à Rome a la tête d'une armée nombreuse. Marius , après une faible résistance, se vit a son tour contraint de fuir. Sa tête fut mise à prix , et le tribun Sulpilius égorgé. Sylla, sans s'arrêter plus longtemps a Rome , marcha droit contre Mithridate, bien sûr que les victoires qu’il remporterait contre un ennemi si formidable serviraient plus que toute autre chose à affermir sou autorité.

L’absence de Sylla donna lieu a Marius de revenir. Il avait essuyé d’étranges aventures , obligé de fuir en tremblant de ville en ville, de se cacher, tantôt dans les forêts, tantôt dons le fond des marais. Son entrée dans Rome fut suivie du meurtre d’un nombre in- Rui de citoyens, et de ce qu’il y avait dans la ville de plus gens de bien attachés au parti de Sylla.

Y Cependant le bruit se répandit que Sylla , ayant terminé la guerre contre Mithridate , revenait à Rome avec une grosse armée. Marius, qui s'était fait nommer consul pour la septième fois , fut tellement alarmé de celte nouvelle, qu’il en perdit le sommeil, et tomba dans une maladie dont il mourut bientôt après. On dit que, dans les délires qui ne le quittèrent point , il jetait des cris et faisait des gestes comme s’il eût combattu contre Mithridate , tant son envie de commander et sa jalousie naturelle' avait profondément imprimé dans son cœur une forte et violente passion d'avoir celte guerre a conduire.

La cruauté de Marius ne parut rien en comparaison de celle qu'on vit ensuite exercer a Sylla. Il remplit Rome de meurtres sans

i Owtw Oitvoç avr4» xai SvanctpoiuvOnToç ix fù*pxai çiMorvittaç *p**p ivritiixct t£iv irfaçiwv xîivuv. (Pi-UT. tp Vità Marii.)

fin et sons mesure. Le sang des citoyens ne lui coûtait rien. Il en proscrivit à différente» reprises un très-grand nombre, avec peine de mort contre ceux qui auraient reçu chei eux ou sauvé un proscrit, sans excepter celui qui aurait sauvé un frère, un fils, un père; et proposant même une récompense pour l’homicide , fût-ce un esclave qui eût tué son maitre, ou un fils qui eût égorgé son propre père. La mort des proscrits était suivie de la confiscation de leurs biens. Ainsi l'avarice donna lieu à la cruauté ' , les richesses devinrent un crime , chacun paraissant criminel à proportion des biens qu'il possédait, qui faisaient en même temps le danger des riches et la récompense des meurtriers. Sylla se nomma et se déclara lui-même dictateur, dignité qui depuis six-vingts ans était inconnue è Rome. Il se fit donner une abolition générale de tout le passé , et un plein pouvoir pour l'avenir de faire mourir les citoyens a sa volonté, de confisquer les biens , de distribuer les terres, de ruiner des villes, d'en bâtir d'autres , d'ôter les royaumes, et de les donner à. qui il voudrait.

Mais ce qu'on a peine à comprendre, c'est qu'après avoir fait mourir tant de millier* d'hommes, après avoir introduit dans la république des nouveautés si étranges et des changements si inouïs , il osa se demeure de la dictature pour vivre en simple particulier, et qu’il termina ses jours dans son lit , sans que parmi tant de citoyens, dont il avait fait égorger les pères , ou les frères , ou les enfants , il s'en trouvât aucun qui entreprit d'atlenter è sa vie. La divine justice s'en était réservé la punition. Elle le frappa d’une horrible maladie , et le livra en proie à une houleuse et cruelle vermine, qui renaissant sans cesse de ses chsirs corrompues, sans que rien en pût arrêter la source intarissable , et infectant toute la maison d’une insupportable odeur, le fit enfin périr misérablement.

Marius et Sylla nous montrent combien peuvent être funestes les suites d'une ambi-

< ■ Ici quoqut accessit, ot tcvlilrcaosam avarltla prr- « beref, et mortus rulpc ex pecunic modo constiluereiur, « et qui fuisset tocuptes, Gerel noeens, cuique quUque a periculi merrei foret. » (Veli . Patmc. lit». S, o. ±i )

lion mal réglée. On est moins étonné que Marins , qui avait toujours eu dans l'humeur quelque chose de dur , d'austère et de farouche , hîrtus alque horridut *, qui était sans étude, sans éducation, sans politesse, ail porté la vengeance et la cruauté aussi loin qu'on l'a vu. Mais de tels eicès sont presque incroyables dans un homme du caractère de Sj lia*, qui ava t toujours paru doux, humain, tendre, capable de pitié pour le malheur des autres jusqu’à verser des larmes; qui dès sa jeunesse avait aimé la joie et les plaisirs , et qui avait usé d'abord de sa fortune ovec tant de sagesse et de modération. Serait-ce, demande Plutarque , un changement de nature! et de mœurs, causé par de grands honneurs et de grandes prospérités; ou pluiôt un simple développement d’une dépravation cachée dans le fond du cœur, à laquelle le souverain pouvoir donne liberté de se manifester? (}uoi qu'il en soit, il faut conclure que l'ambition, quand il s'agit d'écarter un rival, est capable des crimes les plus noirs et des cruautés les plus inhumaines.

Celle de Sylla produisit les effets les plus funestes pendant plusieurs siècles. Possédé par une passion démesurée de dominer, il fut le premier qui , pour gagner l'affection des troupes , les corrompit par les lèches complaisances qu’il eut pour elles et par les largesses excessives qu'il leur fit. Il leur apprit qu’elles pouvaient donner des matlres à l’empire ; et c’est depuis ce premier exemple que les légions s'accoutumèrent à regarder comme un droit qui leur appartenait , à l'exclusion même du sénat, de disposer absolument de l’empire, de faire et de défaire les empereurs selon leurs caprices , sans respecter le mérite des plus grands et des meilleurs princes.

Page 1