Le Jeûna Oclavios
Les choses eu étaient venues , dans la république romaine, b ce point de désordre et de confusion dont parle Polybc , où l’unique remède des maux présents est l’autorité souveraine d’un homme puissant , seule capable de rétablir l'ordre et la règle. Le jeune Ootavius fut cet homme , destiné pour introduire une nouvelle forme de gouvernement. Il était Uls de la nièce de Jules-César, qui l'avait adopté et déclaré son héritier par son testament ; et il n’avait pas encore alors vingt ans accomplis. Dèsqu'il eut apprisse mort il se rendit à Rome, prit le nom de César, distribua aux citoyens tout l'argent que le défunt lui avait laissé , et par là se fit un puissant parti contre Antoine qui aspirait à ia domination.
1 « Alierius duels causa melior videbalur, slterius étal « Grmior. Hic omnia spcciosa, illic yalenlia. Pompeium « senatùs auclorius, Cæsarem militum armivll fiducia. » (Patkhc. lib. 2, d- 49.)
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Ce fUtCiréron qui contribua le plus à élever | le jeune César. Qu'il me soit permis d’exposer ici avec quelque étendue la part qu'eut Cicéron É ce K rond événement. J'ai léché, dans le premier tome , de donner quelque I idée de son génie et de son éloquence : il ne sera peut-être pas hors de propos de le montrer maintenant comme politique et comme homme d'Étal. Un auteur qui ne sort presque jamais des mains de la jeunesse mérite d'en être connu de toute manière,
Cicéron était alors tout-puissant dans la république. Tous les yeux étaient tournés sur lui, comme sur le plus fort appui et le plus ferme défenseur de la liberté. Sa haine contre Antoine , dont il avait tout à craindre , contribua beaucoup à le faire pencher du côté d’Oclavius ; mais il s'attacha aussi & lui , dit Plutarque', par un mouvement secret do vanité el d'ambition , dans l'espérance que les armes de ce jeunehomme assureraient el augmenteraient sa puissance el son autorité dans le gouvernement pour le bien de la république.
Ç'avait toujours été là le faible de Cicéron, qui lui lit faire tant de bassesses é l'égard de César depuis sa victoire , et qui l'empécha même de se délier de Pompée , comme il aurait dû faire, et comme on l'y exhortait en l'avertissant qu'il ne fallait pas toujours compter sur ses paroles *, et qu'il était aisé . à travers ses beaux discours , de découvrir ce qu’il pensait cl éfe qu’il désirait. Mais Cicéron voulait être loué, flatté, considéré .employé. Un éloge où 11 paraissait quelque réserve était capable, sinon de le brouiller, du moins de le refroidir & l'égard de ses meilleurs amis; comme effectivement cela arriva par rapport à Brutus , qui s’était contenté * , dans une occasion , de l'appeler un excellent consul. Quoi dit Cicéron, un ennemi parlerait-il plus sèchement? Au contraire, on obtenait tout de lui par des louanges et des caresses; et le
i loViUctc.
V « Poiuptius volet aliml seullre el lüvjul ; neque ta- « in co laoium valet iugenio, ul noo appariai quid cua piat. » (Cic. ad Famil. lib. 8, Epist. 1.)
* « Hic auleui ( Brutus ; «e eliam tribuere mulluui « ralbl puiat, quôd sciipseï il optimum consulem. Quis a euiin jtjuoiùi dnii hmnicusî» ild. ad AU. lib. 12, Épiêt. 22.)
jeune César ne les lui épargna point. Il le comblait d’honnêtetés et de flatteries; il l'appelait son père; il voulait en tout dépendre de lui, el nevien faire sans son conseil. Voilà pourquoi Cicéron, qui était extrêmement vif dans tout re qu'il prenait à cœur, l’exalta si fort dans le sénat et devant le peuple1, et lui fil accorder tant de privilèges, faut de dispenses, tant d’honneurs extraordinaires , en relevant au-dessus des actions les plus glorieuses le courage avec lequel il s’était opposé à Antoine. Et comme les gens sensés, qui entrevoyaient sans doute dans le jeune César avec beaucoup démérité un grand fonds d'ambition , craignaient que des distinctions si marquées n'eussent des suites fâcheuses . et que la liberté publique n’en souffrit, Cicéron, pour les rassurer, ne cessait de répéter que, bien loin d’en devoir prendre aucune alarme, on devait au contraire tout attendre de ce jeune homme, dont il connaissait à fond les sentiments , et pour qui il n’y avait rien do pllis cher que la république , rien de plus respectable que l'autorité du sénat, rien de plus précieux que l’esliine des gens de bien, rien enfin de plus doux et de plus sensible que la véritable gloire.
Brutus, quoique éloigné de Rome et du centre desaffaires, lui marquait les mêmes craintes el les mêmes alarmes. Il lui représentait que, placé dans le haut degré d’autorité et de crédit où pùl être un citoyen dans une ville libre, et où un le voyait avec joie, il devenait en quelque sorte responsable de lous les événements ; que pour un homme comme lui les bonnes Intentions ne suffisaient pas, qu’elles devaient être accompagnées de pruJcncc ; et que dans la conjoncture présente le principal effet de la prudence' était de modérer les honneurs é l’égard de ceux qui rendaient service è la république, le sénat ne devant jamais
> « Lamie, lastlo rov, Qultiiti, qiiuni gratiscrflU iili- « mi, provequimini douu-u Claris, mu adolwccBli.,, val « poilus pueri : suntenim farta eju* immot UilitaUb, n«M a œtalls. Mulla mcminl, limita audit i, mu!lj legi ; n hi! « taie cognoti. etc. * (t. Philipp. U. 3.)
a Qui niai la bAc republlcA n«tu» eucl, irmiiublicain a scrlerc Anlonli i.ullam habrremui. * ;IUM. 3, n. 5. '
1 5. l'hilipp. n 50, 51.
* Brut, ad Cic. Epist- 3-
soc
rien accorder à un particulier qui pût devenir, pour les malintentionnés, un exemple pernicieux , ou même leur fournir des armes el des forces contre l'Etat.
Cicéron ne connut bien la sagesse et I importance de ces as is que quand le jeune César commerça à lui échapper. I! sentit alors quel poids c'était pour lui que de s'êlre rendu sa caution envers la république, et il appréhenda de se trouver hors d état de lui tenir parole. Ce n’est pas qu'il dêse-péràt encore entièrement; il croyait voir de la ressource dans son bon naturel : mais il craignait la légèreté el la flexibilité de son âge ; cl il redoutait encore plus cette foule de flalteurs qui ne lésaient de l'obsé 1er, et qui travaillaient à lui renverser l'esprit par de fausses idées d’une vaine et frivole grandeur.
Les conjurés, à la tête desquels était Brulus, avaient d'abord été comblés de louanges et d'honneurs; et le jeune César même, en poursuivant Antoine comme ennemi de la république, avait paru sc déclarer hautement en leur faveur, Mais, quand d vit son pouvoir entièrement affermi , il ne dissimula plus el se démasqua. Ce changement flt une peine extrême à Cicéron, qui en prévoyait bien les suites, qu’il n’èlnit plus en étal d’empêcher. Il écrivit & ce sujet une lettre dans laquelle il implorait sa protection pour les conjurés, mais d’une manière qui blessa vivement la délicatesse de Brulus, à qui, de concert sans doute avec Cicéron, Alticus, leur ami commun, avait envoyé une copie de cette lettre. Brutus en témoigna son étonnement et sa douleur & l’un et a l’autre dans deux lettres qui méri • lent bien d'être lues, et qui montrent, par la noblesse et la grandeur des sentiments qu’on y voit, que c’est avec raison que ce généreux défenseur de la liberté fut appelé le dernier des Romains. J’espère qu’on ne ine saura pas mauvais gré si j’en rapporte ici quelques traits.
Dans celle qui est adressée à Cicéron1, après les premiers compliments il lui ouvre son cœur sur la manière basse et rampante dont il a écrit i> Octavius . qui ferait presque
■ Qc. sa Brui. Epiai. 17.
* Llt>. Epiai. ad Brut. 15.
soupçonner que Cicéron croit n'avoir que changé de maître, et non secoué le joug de la domination. « On ne lui demande , lui dites- « vous, el on n'atlend de lui qu'une chose , « qui est qu’il veuille protéger et conserver « les citoyens qui sont estimés et chéris des « gens de bien et du peuple romain. Quoil « nous voilà donc à la discrétion d’Octavius! « et s’il ne lui plaît pas de nous protéger, c’en « est fait de nous! Il vaudrait mieux cent fois » mourir que de lui être redevable de ta vie. « Je ne crois point lus dieux assez ennemis de « Home ' pour vouloir qu’on demande par « grâce à Octavius la conservation d'aucun « citoyen, el bien moins encore des libérateurs « de l’univers : car il nous convient de pren- « dre ce tou avec, des personnes qui ne savent « ni ce qu’il faut craindre pour gens d’un cer-
• (ain caractère, ni ce qu’il faut demander a pour eux, et à qui. Ne s'agit-il donc plus « que de convenir des conditions de la servia tilde, et non de repousser In servitude « même? Qu’importe que ce soit ou César, « nu Antoine, ou Octavius qui domine? N’ai vous-nous pris les armes que pour changer o de maître, el non pour devenir libres? Les « dieux m’arracheront plutôt cent fois la vie
• que de m’arracher la résolution où je suis « de ne point souffrir, je ne dis pas que i’iié- « ritier de celui que j'ai tué règne en sa place, « mais que mon père même, s’il revenait en « vie, se rendit le maître des lois et du sénat, a Vous suppliez pour notre sûreté et pour u notre retour à Rome. Mais croyez-vous que « nous fassions aucun cas ni de l’une ni de a l’autre, s’il les faut acheter au prix de l’hon- « tieur el de la liberté? Vivre . pour moi, ce « sera de me trouver éloigné de la servitude1, a et de ceux qui n’en sont point ennemis, > Tout endroit où je pourrai être libre me « tiendra lieu de Ruine. Gardez-vous donc
1 « Ego médius fidlus non existimo tam omnet deos « aversos esse a sjlule popull romani, ul Octavius orsn- « dus sit pro salule cujusquam civls, non dicam pro IIa brrntoribus orbls lerrarum. Juvat enim magn fiiè lo- « qui; et cerlè decei adversiu Ignorâmes quld pro . quoque limenduin, sut a quoque pelendom sic »
■ u Ego veto longe a scrilcmibus abero, mihiqueju- « dirabn esse Romsm. ublcumqué locomm esse licebli. »
< tiien, A l'avenir, de me recommander ainsi b « voire César 1 , et , si vous m'en croyez, de vous « y recommander vous-même. Le peu d’an- « nées qu'il vous reste à vivre ne mérite pas « que vous fussiez à ce jeune homme des sup- « plirations si basses et si rampantes. Pour « moi, jesuis bien résolu de ue me point laisser « entraîner par la faiblesse ni parla désertion « des autres. Je tenterai tout, j'entreprendrai « tout pour tirer notre patrie commune de la « servitude; et je regarderai avec pitié ceux « en qui ni leur âge avancé *, ni la gloire de « leurs actions passées, ni l’exemple de cou- « rage que d'autres leur donnent , ne peuvent o diminuer l'amour de la vie. Si le succès ré- « (tond à nos vœux et à la justice de notre » cause, nous serons tous contents. Si les cho- « ses tournent autrement, je ne m’en ;ugerai « pas moins heureux; car je crois n'étre né « et ne devoir vivre que pour défendre et dé- “ livrer mes concitoyens, vv
Il parle d'une manière encore plus forte et plus libre dans la lettre qu'il écrit à Atlicus \ « Je conviens, lui dit il, que Cicéron, dans « tout ce qu’il a fait , a eu les meilleures in- « tentions du monde. Personne ne lonnait « mieux que moi son affection et son zèle « pour la république. Mais, dans cette occa- « Mon , dirai-je qu'il a été ou peu clairvoyant, « lui qui est si sage; ou trop politique, lui qui « n'a point craint, puur le salut de l’Etat, de a se faire un ennemi d'Antoine? Ce que je <t sais, c’est qu'en ménageant trop Oclavius « il n'a fuit que nourrir et irriter sa cupidité et a sou audace, lise vante d'avoir terminé, sans « sertir de Home , la guerre contre Antoine : « n’a-ve été que pour lui donner un surccs- « seurî Je vous écris ceci avec la plus vive « douleur; mais vous avez exigé de moi que « je vous parlasse avec une ouverture de coeur a entière. Quelle imprudence d’aller, par une a crainte aveugle, au-devant des maux qu'on
v « Me verô povihae ne cnmmendaverts Cxsari tuo,
< ne te quldein Ipsum, et me imites. Valdé ciré *stl - « mas toi aortos, quoi isli attas recipit, si propler eam s causant pucro isli suppltcaluius es. »
1 «Ac vcslil misvrebor, quibus nec atlas, orque lionoa res, neque sinus aliénas duicedinem vivendi minuere « potueril. a
* Lil>. Epiai, ad Brut. 16.
« appréhende, et qu’on aurait peut-être pu o éviter! Nous craignons trop la mort ’, l’exil « et la pauvreté. Il semble que Cicéron re- « garde toutes ces choses comme les derniers « des malheurs : et, pourvu qu’il trouve des « personnes qui le considèrent et le louent, et a de qui il obtienne ce qu'il souhaite , la serti vitmle ne lui fuit point de peur, pour peu « qu'elle soit honorable ; si pourtant il peut y « avoir quelque chn-e d'honorable dans la a dernière des infamies , accompagnée en « même temps des misères les plus extrêmes, a Oclavius a beau appeler Cicéron son père, a paraître vouloir dépendre de lui en tout, lui « donner des louanges, le combler d'honnê- « télés, on verra bientôt les effets détruire ce « langage. Y a t il cri effet rien di plus cott- « traire au sens commun que de donner le « nom de père b celui que l'on ne regarde pas « comme un homme libre? Mais il c-t aisé de » voir que le boo Cicéron ne songe cl ne tra- « vaille qu’à se rendre Oclavius favorable. Je « ne fai» plus aucun cas de sa philosophie*, o De quel usage lui sont ces sentiments si no- « blés et si magniliques dont il a rempli ses <t livres en parlant de la mmt, de l’exil, de <t la pauvreté, de la solide gloire, du véritable « honneur, et du zèle qu'on doit avoir pour » la liberté de sa patrie? Que Cicéron vive
< dans la suumitj-inn et dans la servitude3, o puisqu'il en c»l capable , el que ni son ége. u ni ses dignités , ni ses ai l: ms passées, ne le « font point rougir de prendre un lel parti : « pour moi, nulle condition de la servitude, a quelque honoiable qu'elle puisse paraître, o tic m'empêchera de déclarer la guerre à la « tyrannie, aux rommandemeuts accordés « contre les règles, à la domination injuste, et
1 « Nimliim limcmus mortem, eitlllum, el pauperta- <t lem. H*c m'hi vl.ientur Cierroal ulllma esse tn malts: « et, dum habeat a quibus tlnpelret <)u,r veltt , et a qut- « bus colalur ac laudelur , lervllulem , honmlDcam « mudù, nun aipernatur ; si quldqusm in fitremâ ac « misernmà coblumrl-A potesl honorificum esse, a
* a Ego vvrû Jam lis artibua uibll trlbuo. quibus scio « Ocetoncm insti ucilsslmum esse Quld enlm UN pro- « subi quas pru llberlate pslriæ, que de dlpnliaie, de
< morte, eulllo. paupertale, icrlpill coploaissiméT »
v « Vivat berculè Ctcero, qut polest, suppléa et obtt noslus. si arque trlalis, neque bonorum neque regum <t geaiaruin pudet. »
o il la Inule-puissance qui voudra s'élever au- « dessus des lois. » Il finit sa Icllre en avouant que, sans rien diminuer de son amitié pour Cicéron , il ne peut point rabattre beaucoup de l’estime qu’il en faisait, parce qu'il ne nous est pas libre de juger autrement des personnes que selon l'idée que nous en avons conçue.
I.es choses tournèrent comme Brulus l'avait prévu. Le jeune César s’aperçut bientôt que les gens de bien, tous zélés pour la liberté, songeaient^ resserrerson autorité dans les justes bornes d’un pouvoir légitime. Il apprit aussi que Cicéron , qui avait de la peine i retenir un bon mot, et qui se piquait d'exceller en raillerie (dangereux talent pour quiconque gouverne); que Cicéron, dis-je, en jouant sur l'équivoque d'une expression latine qu’on ne peut faire sentir en français, parlait de lui comme d’un jeune homme qu'il fallait combler de louanges et d’honneurs, puis s'en défaire : laudartdum adolescentem , ornandum, tollnulum '. Mais il sut bien dite qu'il donnerait bon ordre que cela n’arrivât pas : se non esse commissurum ut tolli possit.
Il y pourvut en effet ; s’étant déclaré tout d’un coup contre les conjurés, il les fit appeler en jugement. Alors César, Lépidus et Antoine, s’étant raccommodés, étayant fait entre eux celte fameuse ligue si connue sous le nom de second triumvirat . partagèrent les provinces et firent cette horrible proscription de plus de deux cents des plus illustres citoyens de Rome, dont ils mirent la tête è prix. On vit ici une seconde fois combien l'ambition, dans les personnes qui paraissent du naturel le plus doux, est violente'et cruelle , et comment ellu éteint dans le cœur tout sentiment d'honneur, de probité, de reconnaissance. César, pour parvenir à ses fins 1 , après une faible et molle résistance, sacrifia â la haine d’Antoine son bienfaiteur, l’artisan de sa fortune, en un mot celui qu'il appelait son père. Celni qni pendant tant d’années avait employé sa voix pour défendre les intérêts des particuliers et du public, mourut sans trouver aucun défenseur.
Quel spectacle ’ ! on vit la télé de Cicéron
< Ad Fomil. lib. 30, F. pin. tl.
* Faicrc. lib. g, a. 66.
* Llv In fng
placée entre ses deux mains sur cette même tribune aux harangues où , comme consul , et depuis en qualité de consulaire, il avait tant de fois fuit entendre sa voix , et où. cette année-là même, il avait décerné contre Antoine avec une éloquence plus qu'humaine et des applaudissements sans exemple. Il avait vécu soixante et trois ans ; et sa mort aurait pu ne point paraître prématurée, si elle n’avait point été violente. Son génie éclata également et par les ouvrages qui en lurent le fruit , et par les honneurs qui en furent la récompense. Son état de prospérité, qui dura longiemps, fut entremêlé d’épreuves fort dures : l’exil, la ruine du parti qu’il avait embrassé, la mort d'une fil'e qu’il aimait tendrement, une fin si tragique et si funeste. De tant de rudes coups, la mort fut le seul qu’il souffrit en homme de courage. Après tout , si l’on veut compenser le bien cl le mal , on peut dire que ce fut véritablement un grand personnage, d’une vaste étendue de génie, qui mérite l’admiration de tous les siècles .- et , pour le louer dignement, il lui faudrait un autre Cicéron. •
Saint Augustin , en parlant de cet événement ' , fait remarquer combien les vues des hommes les plus prudents sont bornées, et combien ils sont peu clairvoyants dans l’avenir. Cicéron avait embrassé avec chaleur le parti du jeune César, dans l'espérance de surmonter par son crédit celui d'Antoine son ennemi . et de rétablir par son moyen la liberté i et c’est précisément tout le contraire qui arriva. Ce fut ce jeune homme qui le livra luimême à la fureur d'Antoine, et qui, peu de temps après , envahit la domination et se rendit maître de la république.
Pour reprendre la suite du récit et le terminer, César, délivré de ses deux rivaux par des événements qu'il serait trop long de rapporter ici ,se trouva seul maître de tout ce qui obéissait aux Romains *. Alors il délibéra avec Agrippa et Mécène, ses plus intimes amis, s'il rétablirait la république en son ancienne liberté en remettant l’autorité entre les mains du sénat et du peuple, ou s’il se maintiendrait dans la puissance souveraine. Agrippa, quoi-
■ De Civ. Del, lib. 3, c. 30.
' Dio. lib 63. — M. de TillemoM, Vie ifAnf.
qu’il fût le compagnon de sa fortune, el mari de sa nièce , lui conseilla le premier. Mécène lui représenta, par beaucoup de raisons, que l'Etat ne pouvait plus subsister que sous lin monarque : qu’il ne pouvait lui-même se démettre de son autorité sans être en danger de sa vie; mais qu’il trouverait sa gloire aussi bien que sa sûreté dans un gouvernement sage et équitable. César se rendit donc à ce dernier avis. On trouve dans M. de Salnt-Evremont un portrait de son gouvernement cl de son génie, qui mérité d’être lu. J’en insérerai ici un extrait.
« Après la tyrannie du triumvirat, et la dé- « solation qu’avait apportée la guerre civile, « il voulut enfin gouverner par la raison un « peuple qu’il avait assujetti par la force; et « dégoûté d’une violence où l’avait peut-être « obligé la nécessité de sés affaires, il sut éla- « blir une heureuse sujétion plus éloignée de « la servitude que de l’ancienne liberté.
« Un des grands soins qu’il eut toujours fut • de bien faire goûter aux Romains le bon- « heur du gouvernement , el de leur rendre , b autant qu’il put , la domination insensible. b II rejeta jusqu'aux noms qui pouvaient déb plaire, et sur toutes choses la qualité de « dictateur, détestée dans Svlla, et odieuse en b César même.
« La plupart des gens qui s’élèvent prenb nent de nouveaux titres pour autoriser un a nouveau pouvoir. Il voulut cacher une b puissance nouvelle sous des noms connus « et sous des dignités ordinaires. Il se fit apb peler empereur1, de temps en temps, pour a conserver son autorité sur les légions. Il b se fit créer tribun*, pour disposer du peub pie; prince du sénat, pour le gouverner, a Mais quand il réuidt en sa personne tant de b pouvoirs différents, il se chargea aussi de a divers soins : et il devint l’homme des arb niées, du peuple et du sénat, quand il s’en « rendit le maître; encore n’ûsa-t-il de son a pouvoir que pour ôter la confusion qui
i II transmit à m «KtMMurt la titre d’emptreur , aussi bien que celui à' Auguste qu’l) avait reçu après la bmeuse Journée d'Actlum.
■ Il eut la puissance tribanltlenne, mais il ne fut point ribun.
b s'était glissée en toutes choses. Il rem t le b peuple dans ses droits . et ne retrancha que a les brigues aux élections des magistrats. Il q rendit au sénat son ancienne splendeur, b après en avoir banni la corruption; car il b se contenta d’une puissance lempérée, qui b ne lui laissailpas la liberté de faire le mal; b mais il la voulut absolue , quand il s'agit b d’imposer aux autres la nécessité de faire b le bien. Ainsi le peuple ne fui moins libre a que pour être moins séditieux ; le sénat ne a fut moins puissant que pour être moinsin- « juste. La liberté ne perdit que les maux b qu'elle peut causer, rien du bonheur qu’elle b peut produire. »
II eut la joie de voir , dés les premiersjours de son autorité souveraine, le temple de Janus fermé 1 ; ce qui ne se faisait que lorsque les guerres avaient cessé dans tout l’empire. M. de Tillcmonl remarque, après Eusèbe, que le Fils de Dieu , étant près de se faire homme pour nous apporter du ciel la paix véritable avec Dieu, avec nous-mêmes et avec les autres hommes, a voulu donner en même temps une image de celle paix intérieure en établissant sur la terre une paix extérieure et visible. Celle paix el celte réunion d’un grand nombre de provinces en uno même monarchie était favorable aux desseins de Dieu, par la facilité quelle donnait auf prédicateurs de l’Evangile de passer de province en province pour porter partout la lumière de la foi ; et les peujdes, n'étant point occupés par le trouble el le tumulte des guerres , écoulaient avec liberté ce qu'on leur prêchait, et l'embrassaient avec joie lorsque Dieu ouvrait leurs cœurs par sa grâce.
C’est ainsi que Dieu , unique arbitre de tous les événements humains, décide en maître du sort des empires , en prescrit la forme, en règle les limiles, en marque la durée , faisant servir les passions et les crimes mêqie des hommes à l’exécution de scs desseins sur le genre humain , pleins de bonté et de ju» lice ; et que, par les ressorts cachés d'une sa • gesse qu’on ne peut trop admirer, il dispose de loin , et sans que les hommes s’en nper-
< 11. de Tilleroont, Vit d'Aug.
çoivenl , les préparatifs de la grande œuvre à I rétablissement de l'Eglise et le salut des laquelle tout le reste se rapporte , qui est I élus