‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 202 sur 298 · O» «SS · texte numérisé non relu

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d'approche ! Quel changmenl la boussole n'af-elle point apporté dans la navigation!

On ne manque pas, àcelte occasion, défaire remarquer aui jeunes gens que l'invention des arts ne doit point être attribuée à l'industrie humaine seule, mais à une providence particulière, qui, se cachant pour l'ordinaire sous des rencontres qui ne paraissaient -que l’eflet du hasard , a conduit les hommes par degrés A des découvertes merveilleuses, pour leur procurer , dans les temps marqués, les nécessités et les commodités de la vie. C’est une vérité que les païens même ont reconnue , et Cicéron ', parcourant ce qu'il y a de plus utile et de plus précieux dans la nature, avoue que tout cela serait demeuré enseveli dans l'oubli, et caché dans les entrailles de la terre, si Dieu n’en avait donné la connaissance et l'usage A l'homme.

Pour appuyer celte réfleiion cl rendre celle vérité plus sensible , on explique en détail aux jeunes gens ce qui regarde la boussole , et un tel récit nt- peut que leur faire beaucoup de plaisir. La boussole, leur dit-on, est une boite où il y a une aiguille aimantée, et soutenue de tellcsorte qu’elle peut tourner de tous côtés. Celle aiguille , par la vertu de l’aimant dont on l’a frottée, se dirige toujours d'une manière fixe , à peu de chose près , sur la ligne méridienne , tournant une de ses extrémités vers le nord et l'autre vers le midi ; et par ce moyen elle découvre au pilote de quel côté est porté le vaisseau. Les anciens, avant l’invention de la boussole, ne pouvaient naviguer fort loin en pleine mer , parce qu’ils n’avaient pour se conduire que le soleil et les étoiles ; et quand ce secours leur manquait, ils allaient au hasard , et ne savaient de quel côté le vaisseau avançait. C’est pour cela qu'ils ne s'éloignaient pas beaucoup des côtes , et qu'ils n’osaient entreprendre des voyages de long cours. La boussole a levé ces difficultés, parce que , quelque temps qu'il fasse pendant le jour, cl quelque obscurité qu’il y ail durant la nuit, elle montre toujours où est le nord et le midi , et, par une suite nécessaire, où est l'orient et l'occident , et fait connaître sûrement la route que tient le vaisseau.

• etc. de Divins 1. lit,, li, n. IIS.

1BAITÈ DES ÉT.

La découverte du Nouveau-Monde , et par conséquent lesalui d'une infinité d'Amcs , dépendait de l’invention de la boussole; et il est étonnant quelle ait été ignorée si longtemps, car elle n’est connue en Europe que depuis environ trois cents ans. Des deux vertus spécifiques qu'a la pierre d'aimant, les anciens en connaissaient une parfaitement, savoir celle d'attirer et de soutenir le fer. Comment ne sont-ils point parvenus A découvrir l'autre , qui est de se tourner et de se fixer toujours vers le nord et le midi , découverte qui nous parait maintenant si facile et si naturelle! Qui ne voit clairement que Dieu, qui rend les hommes attentifs ou disl rails sur les effets de la nature, selon ses vues et son bon plaisir, avait réservé dans ses décrets éternels celte importante découverte pour les temps où il voulait que l’Évangile fût porté dans ces terres, inaccessibles jusque-là à nos vaisseaux parce qu’elles étaient séparées de nous par des espaces immenses de mer qu’ils ne pouvaient traverser, et que Dieu n'avait point encore levé les barrières qui nous en avaient fermé l'entrée?

En parlant aux jeunes gensdes vaisseaux des anciens, on les avertit qu’il y 'a une grande difficulté entre les savants pour cxpliquercomment les rangs de rames étaient disposés. Il y en a. dit le P Mont faucon, qui veulent qu'ils fussent mis en long, et A peu pré» comme sont aujourd’hui les rangs de rames dans les galères. D’autres , et il est lui-méme de ce nombre, soutiennent que les rangs des birèmes, des trirèmes, des quinquérèmes ou pentércs, et d'autres, multipliés jusqu'au nombre de quarante en certains vaisseaux, étaient les uns sur les autres , non perpendiculairement , ce qui aurait été impossible, mais obliquement et comme par degrés, et ils le prouvent par une infinité de passages d’auteurs. Mais ce qu'il y a de plus fort pour ce sentiment, c’est que les anciens monuments, surtout la colonne Trajane, nous représentent ces rangs les uns sur lesautres. Cependant, ajoute le P. deMontfancon, nos plus habiles gensde marine prétendent que cela est impossible. Tous ceux, dit-il, A qui j’en ai parlé, dont quelques-uns sont de lu première distinction et d'une habileté l reconnue de tout le monde, parlent de même.

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Sans être fort habile dans la marine, on conçoit aisément qn'il devait y avoir une difficulté presque insurmontable dans la manœuvre des vaisseaux d’une grandeur extraordinaire, tels que ceux de l'Ioléméc Philopalor1 *, Toi d’Egypte, etdHièron, roi de Syracuse. Le vaisseau d’iliéron, fabriqué sous la direction d'Archimède, avait vingt rangs de rames, et l’autre quarante. Celui-ci était long de deux cent quatre-vingts coudées, large de trentehuit, et en avait de hauteur environ cinquante. Les rames de ceux qui tenaient le plus liant rang avaient de longueur trente-huit coudées. Il parait, par la colonne Trajanc, que dans les biréincsel dans les trirèmes il n’y avait qu'un rameur à chaque rame : il n'est pas aisé de décider pour les autres. Aussi Plutarque* rcmarque-t-il que le vaisseau de Plolémée, plus semblable à un bâtiment immobile qu’à un navire, n'était que pour la pompe et le spectacle, et non pour l’usage. Titc-Live dit à peu près la même chose du navire de Philippe , roi de Macédoine , qui avait seize rangs de rames : Jttssus Philippus runes omîtes (refus tradere ; quin et regiam unam inbabilis propè magnitudinis, quant sexdecim versus remotum agebant \ Végècc ne compte entre les vaisseaux de raisonnable grandeur et propres pour la guerre, que les quinquérèmes et ceux de moindres rangs; et il n’est guère parlé que de ceux-là dans les auteurs. Il paraît même que, depuis Auguste, on n’a guère employé d'autres vaisseaux à plusieurs rangs de rames que les trirèmes et les birèmes.

Mais, pour bien juger de la manoeuvre de ces vaisseaux d’une grandeur extraordinaire, il faudrait l'avoir vue de scs propres yeux. L’histoire parle des navires de Démélrius, surnommé le Poliorcète *, qui étaient è seize rangs de rames: avant lui on n’en avait point encore vu de tels. Leur agilité, dit Plutarque, leur vitesse et leur adresse à tourner, étaient encore plus admirables que leur grandeur énorme. Tout cela était de l'invention de ce prince, qui avait un merveilleux génie pour

1 On en peut voir la description dans Athénée, liv. 5.

* In Yllâ Démet.

» Liv. lib. 33, n. 30.

* Plat, in Yitd Demel. — Diod. Sic. lib. 20.

les arts, et qui invenla bien des choses inconnues aux architectes. Ces navires faisaient l'admiration des gens de son temps, qui n'auraient jamais pu croire que cela fût possible, s'ils ne l'avaient vu.

J'ai fait ces remarques pour montrer combien il est important, eri lisant les auteurs grecs et latins, d'être atlentif à y observer exactement, dans les descriptions qu’on y trouve de flottes et de combats sur mer, tout ce qui a rapport à la construction des vaisseaux, à leurs formes et à leurs espèces différentes , et aux differents changements qui sont arrivés dans la marine par rapport à la navigation.

Je dois pourtant avertir les jeunes gens, en général, qu'il y a certains faits merveilleux rapportés par les anciens , sur lequel il est bon de suspendre un peu sa croyance jusqu’à ce qu'on les ait examinés avec plus de soin. Pline' dit que du temps de Tibère on avait trouvé le secret de rendre le verre malléable; mais qu'on avait étouffé entièrement cette invention, de peur qu’elle fît perdre le prix et l’estime à l'or , à l'argent , et à toute sorte de métaux. Dion ! rapporte l'histoire d un ouvrier qui avant laissé tomber à dessein devant Tibère un vase de verre qu’il lui présentait, eq ramassa sur-le-champ les morceaux, et, après les avoir un peu maniés, montra le vase entier et sans aucune fracture. D'autres auteurs, sur la foi de Pline , ont raconlé le même fait. Cependant les savants assurent que la prétendue malléabilité du verre est unechimère, que la saine physique dément absolument. Aussi Pline avoue que ce qu’on en disait avait plus de cours que de fondement : Ea fama crebior diù quant certior fuit.

Je ne sais si l'on peut faire plus de fond sur ce que le même Pline raconte 3 d’un petit poisson appelé par les Grecs echeneis , et par les Latins rémora , qui, s’élanl attaché sous le gouvernail de la galère qui portait l'empereur Caligulu , l’arrêta tout court, sans que quatre cents rameurs qui y étaient la pussent faire avancer.

< Ltb. 38, c. 20.

* Ltb. 57, p. 6)7

• Lib. 31, cap. 1.

$ II. Honneurs rendus aux savants.

Il y aurail beaucoup de choses à observer dans l'histoire ancienne sur ce qui regarde les honneurs rendus à ceux qui ont inventé ou perfeclionné les arts, et en général aux savants du premier ordre qui se sont distingués d'une manière particulière : mais mon dessein ne me permet pas de m'étendre beaucoup sur ce sujet, quelque intéressant qu’il (Ut pour nous.

On ne peut lire la lettre 1 que Philippe , roi <|e Macédoine, écrivit à Aristote, sans être ravi d'admiration en voyant que ce prince préférait à la joie que lui avait causée la naissance d'un Gis celle qu’il aurait de lui donner pour maître le premier philosophe de son temps et le plus habile homme qui eût jamais été.

L’estime singulière que Gt Alexandre le Grand des poésies d'Homère, et les égards qu'il eut , dans le sac de la ville de Thèbes , popr la mémoire de Pindare , ne lui ont guère moins acquis de réputation que loutcs ses conquêtes; et on l’admire presque autant lorsque , déchargé du faste delà royauté, il aime à s’entretenir familièrement avec les célèbres peintres et sculpteurs de son temps, que lorsque , marchant à la tête de ses armées, il porte partout la terreur.

La protection éclatante que Mécène accorda aux gens de lettres, employant pour leur faire du bien tout le crédit qu’il avait auprès du prince, a rendu son nom immortel, et a procuré au siècle d'Auguste la gloire d’être regardé à jamais comme l'âge d’or de la littérature et la règle du bon goût en tout genre d’érudition.

Quand on lit* que le roi catholique et le cardinal Ximènès , allant un jour â un acte public qui se soutenait dans la nouvelle université d’Alcala, voulurent que le recteur marchât au milieu d’eux (prérogative que celte université a toujours conservée depuis), on sent bien que ce n’était point à la personne du recteur qu'ils rendaient cet hommage pu-

< Aul. Gell. H b. 0, c. 3.

» Hist. do Ximta. par M. FKchler, liv. 6.

blic, mais qu’en grand roi et en grand ministre ils voulaient , par lâ , inspirer le goût des letlres et des sciences , qui rendent toujours avec usure aux princes la gloire qu'elles en reçoivent.

Les privilèges singuliers que nos rois accordèrent autrefois â l'université de Paris , la mère et le modèle de loules les autres, parlaient du même principe; et la réputation qu’elle s'esl acquise â elle-même cl au monde chrétien montre que les rois nos fondateurs n’ont point été trompés dans leurs vues , qu'elle a remplies au delà de toutes leurs espérances. Il en sera ainsi dans tous les temps. Les arls et les sciences fleuriront toujours dans les Etals où elles seront honorées; et a leur tour, elles honoreront infiniment les Etats et les princes qui les auront fait fleurir.

Je ne puis m'empêcher d’insérer ici un fait arrivé tout récemment et presque sous nos yeux , qui mérite d'êlre célébré dans toutes les langues , et inscrit en caractères éclatants dans tous les fastes de la littérature. C'est ce qui s’est fait en Anglclcrre dans les obsèques du célèbre M. Newton . l'Archimède de noire siècle par la sublimité de ses raisonnements dans la théorie et par ta force de son génie industrieux et inventif dans la pratique. Je ne ferai que transcrire ce qui se trouve dans le bel éloge qu’en fit M. de Fonlcnelle , avec son éloquence ordinaire , dans l’ouverture de l’académie des sciences de l'année de 1727.

o Son corps fut exposé sur un lit de parade « dans la chambre de Jérusalem , endroit « d'où l’on porte au lieu de leur sépullure les « personnes du plus haut rang et quelquefois « les têtes couronnées. On le porta dans l’abo baye de Westminster, le [poêle étant sou- « tenu par milord grand chancelier, par les ducs « de Monlrosc et Roxbugh, et par les comtes « de Pcmbroke.de Sussex et de MacIesûeld.Ces o six pairs d’Angleterre, qui firent celle fonc- <i tion solennelle , font assez juger quel nom- « bre de personnes de distinction grossirent « la pompe funèbre. L'évêque de ilochesler « fil le service, accompagné de tout le clergé « de l’église. Le corps fui enterré près de « l'entrée du chœur. Il faudrait presque re- » monter chez les anciens Grecs, si l'on vou- « lait trouver des exemples d’une aussi grande

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« vénération pour le savoir. La famille de « M. Newton imite encore la Grèce de plus « près par un monument qu’elle lui fait etc - « ver, et auquel elle emploie unesommecon-

* sidèrnble. Le doyen et le chapitre de Wets-

* minsler ont permis qu’on le construise dans « un endroit de l’abbaycquia étèsouvenl re- « fusé à la plus haute noblesse. La patrfe et la « famille ont fait éclater pour lui la même rc- « connaissance que s’il les avait choisis. »

Je n’ai pas besoin de prier qu’on me pardonne celte digression. Pour peu qu’on soit sensible au bien public et à l’honneur des lettres, il ne se peut qu’on ne soit vivement louché de celte espèce d’hommage solennel que la noblesse d’un puissant royaume , au nom , ce semble , de toute la nation, rend à la science et au mérite.

S lit. Des mesures de temps et de lieux, et des monnaies anciennes.

J’ajoute cet article , non pour entrer dans la discussion de ces matières, la plupart très-difficiles , mais peur en donner une légère connaissance aux jeunes gens , et pour mettre sous leurs yeux un tarif des différentes somqui se rencontrent souvent dans les auteurs, et qui par elles-mêmes ne présentent à l’esprit aucune idée claire de leur valeur. Pline l’ancien 1 dit que Roscius , le plus célèbre acteur deson temps, gagnait paran cinq cent mille sesterces: Apud majoresltoscius liislrio usquingenlaatmua méritasse proditur. On lit dans Palerculus*que Paul Emile mil dans le trésor public deux cents millions de sesterces : Bis milliet cenliesu-sœrario conlu/it. De jeunes gens ne connaissent point nettement la valeur de ces sommes. Le tarif leur apprend en un coup d’oeil que la première somme est de 62, .100 liv., et la seconde de vingt-cinq millions de notre monnaie.

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