‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 201 sur 298 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DES ASTIQÜITKS.

Oulre les événements contenus dans l'histoire , et les réflexions qui en sont une suite naturelle, cette étude renferme encore une autre |>arlic , moins nécessaire et moins agréable, à la vérité, mais qui peut être fort ulilcsi elle se fait avec goût cl discernement : Je veux dire la connaissance des usages, des coutumes, et de tout ce qu’on entend par le nom d'Anliquitês. Il me semble qu’il en est à peu près de ceux qui étudient l’histoire comme des voyageurs. Ceux-ci , pour l’ordinaire , se proposent un certain but, qui est d’arriver dans leur patrie, ou dans quelque autre lieu où leurs affaires et leurs intérêts les appellent : et c’est ce but, ce motif, qui les fait agir et les met en mouvement. Ils ne laissent pas néanmoins, s’ils en ont le loisir , et s’ils se piquent de curiosité , d'examiner , chemin faisant, ce qui se rem ontre sur leur route de plus remarquable, et d’en faire des espèces de journaux el des mémoires pour leur usage particulier. Voilà ce qu’on doit aussi pratiquer en étudiant l’histoire ; c’est-à-dire que, outre la suite des faits et des événements , el les sages réflexions auxquelles ils donnent lieu , on doit encore y ramasser avec soin tout ce qui regarde les usages, les coutumes, les lois, les arts, et mille autres connaissances curieuses qui servent à orner l'esprit , et qui contribuent aussi beaucoup à l'intelligence parfaite de l’histoire.

Utilité de l’étude des Antiquités.

Celte élude est, jusqu’à un certain point, d’une nécessité absolue pour tous les maîtres. Sans elle, il y a dans tous les auteurs beaucoup d'ex près- ions , d'allusions , de comparaisons , qu’on ne peut entendre : sans elle, il n'est presque pas possible de faire un pas, dans la lecture même de l'histoire, qu'ou ne se trouve arrêté par des difficultés , dont souvent une légère connaissance de l'antiquité donnerait la solution. Qu’on pxrcoure seulement le premier livre de Tile-Live , qui avec l’origine du peuple romain renferme celle de

presque toutes ses lois et ses coutumes , et l’on reconnaîtra de quelle ulililé et de quel secours est l'étude dont je parle.

Je sais que celte etude, comme toutes les autres , si on la pousse trop loin , a scs dangers et scs écueils. Il y a une sorte d'érudition obscure cl mal conduite, qui ne s'occupe que de questions également vaines et épineuses, qui dans chaque matière cherche ce qu'il y a de plus abstrus et de plus inconnu , et qui se borne presque à la découverte de choses absolument superflues, qu'il serait souvent plus utile d'ignorer que du savoir. Sénèque', eu plus d'un endroit, se plaint que ce mauvais goût , qui avait pris naissance chez les Grecs, était passé citez les Romains, el commençait à saisir la nation. Il remarque qu'il y a *, eu matière d'éiude comme dans le reste, un excès et une intempérance vicieuse ; qu’il n’est pas moins blâmable de faire à grands frais un amas de connaissances inutiles, que de meubles superflus; que celte sorte d'érudilUm u’est propre qu'à faire d'importuns discoureurs, sottement entêtés de leur mérite , el qui dans le fond soot de vrais ignorants. Il parle de Didyme , ce fameux grummairien , qui avait composé quatre mille volumes où d examinait une mlimlè de questions mutiles qui if étaient bonnes qu'a être oubliées. Je le trouverais, dit Sénèque, bien malheureux s’d avait été condamne , je ne dis pas à composer , mais seulement a lire un si grand nombre de livres : Quatuor milita librorum Didymus yramman eus teriptit; miter, si tam multa tupcrvacua itgiutl.

Juvéual * se moque aussi , avec raisou , du

1 « Eccc Romanos quoque iuvasit ioane sludium su* <* pervauua dkaccudi. » (Lib. de tirev. Vitœ, cap 11.)

* « Plu» scire \eUt\ quaiu ail salis, laleinperanii* genus a cal... An lu ciisliiuas reprehendendusn, qui superva- « cua usu sibi comparai, el preiiosarum reruin pompam a in dorno eiplical? nou putas eum, qui uccupatus est ia « supervacua liuerarum auppelicclile T Quid quôd Ula « liberaiium arikum cvoscctaiio oioleslos, vetbosos, iu- « lempcsUvoa, aibi plaieitles facii, ci idco non dicmlefl « teccssaria, quia supervucua didicerunl. j* sEpiti.$6 )

s Sud vos MB vas impunité luges,

Ui prcccpiori veiburum régula couslei; ti itgai bisiotias; auciorcs noveril oiunea Tanquam ungucs digllosque suos ; ul forlé rogatuf

•«ME*» «0« «tSH*

mauvais goût de ceux de von temps, qui exigeaient qu'un précepteur fût en élnl de répondre, sans préparalion , sur mille questions absurdes et ridicules. En effet , c’est bien peu counailrc le prix du temps , et bien mal placer sa peine et son travail , que de les employer é l’élude de choses obscures et difficiles , et en même temps, comme le dit Cicéron', non nécessaires , quelquefois même veines et frivoles.

Toi pe e*l d'Kicilei hxbcrc nogM,

El slultul lahor ut inepltirum *.

Un mailre sensé évitera avec soin ce défaut. En s'appliquant à l'histoire et aux antiquités, il ne poussera point trop loin ses recherches , et gardera dans cette étude une sage sobriété. Il se loutieudra de ce que ditQuiniilien’.que c'est une sotte et pitoyable vanité que de se piquer de savoir suc un sujet tout ce qu'on ont ditles auteurs les moins estimables; qu’une telle occupation use 1 1 consume mal à propos un lemps el des efforts que l'on doil léserver pour de meilleures choses ; el qu'entre les vertus cl les perfections d'un bon maltie. celle de savoir ignorer certaines choses n'esl pas la moindre. Exquo mi/ii inter virlutes gramma- (ici hubebitur, aligna nescire.

Il y a un art de faire entrer de l'agrément dans ces matières, sèches par l'ordinaire el rebutantes , de les assaisonner par de courles histoires ou réflexions qu'on y mêle , d'en écarter presque toutes les difficulté, el les épines, de u'en laisser cueillir aux jeunes gens , pour ainsi dire , que la fleur , de réveil lcr leur goût et de piquer b ur curiosité par des (rails singuliers el frappants ; en uu mot ,

Duni petit sut thermal, nul Phœbi bilaea, dirai

Nutrlcenl Aricbis*. iiunien palriann|ue uoteicw

Amhenioli . dirai quoi Acealea viierii auooa.

Quoi Sicului Ebrjgibui viui douaient uruaa.

iJuvbk. tib. 3. aat. 7.) (v. *2X11-230.]

I v Alterum cal vlliu-n, quod quidam nimis magnum « sludiutn mullamque operam tu rca obscuraa alquc dif- « licites conter um, casdemque non nccessat ias. • .Cic. d* Offir. I. 1, a, 19.)

> Martial

> Quiul. Ilb. 1, cap. 8.

de leur faire desirer et attendre avec quelque impatience celte sorte d’exercice.

Avec ce» précautions, on ne peut trop recommander l'élude des antiquités, ni aux écoliers, ni aux maîtres. Ceux-ci la doivent regarder comme un de leurs devoirs essentiels. Elle fait partie d'une érudition qui est nonseulement convenable, mais absolument nécessaire a des personnes destinées par leur étal à étu lier et h enseigner les belles-lettres. L'université, dans tous les temps, s'est distinguée par cet endroit autant que par tous les autres. On a toujours vu sortir de son sein des savants eu tout genre, qui ont fait honneur à la littérature et b la nation par les doctes ouvrages qu’ils ont donnés au public : Turin be. Muret, Buchanan, Sraliger, Casaubon, et tant d’autres, qui ont enseigné ou étudié dans l'université de Paris.

C’est à nous il soutenir leur gloire, et b regarder leur réputation comme un riche et précieux patrimoine que nous devons transmettre h nos successeurs dans son entier , et ne pas souffrir qu’il diminue ou se dissipe par noire paresse et notre indolence. Nous voyons plusieurs de nos confrères se distinguer dans l'université, chacun selon son goût et son attrait, en différents genres de littérature : composition en prose ou en vers grecs et latins: étude profonde de la rhétorique et des anciens rhéteurs , de la poétique et des maîtres qui en ont traité , de la grammaire en général el de toutes ses parties; connaissance exacte des auteurs anciens, de l’histoire, tant grecque que romaine, et des antiquités de l'une et de l'autre nation. Une noble émulation nous est permise en ce point. Nous devons , tous tant que nous sommes, faire effort pour atteindre, et même, s'il se peut, pour passer ceux qui jusqu’ici nous ont devancés.

Il ne s'agit pas seulement de la gloire de l’université, mais de l'honneur de la nation, qui doil nous toucher sensiblement. Il semble que cerloins peuples voisins travaillent à nous enlever la gloire de l’érudition par l’application exlraordinoire qu’ils donnent aux sciences, cl par les grands et doctes ouvrages dont ils enrichissent le public. Ils ne peuvent disputer aux Français celle d’exceller dans ce qui regarde l’éloquence et la poésie, l’étude des

belles-lettres , la finesse et la délicatesse de la composition ; le siècle de Louis le Grand ayant été pour nous ce que fut autrefois celui d'Auguste pour les Romains, c’est-à-dire la règle et le modèle du bon goOt en tout genre. En conservant avec soin et avec jalousie cette glorieuse partie de notre ancien héritage, il n'en faut pas négliger une nuire, qui doit aussi nous être fort précieuse; et la perfection de notre état est de joindre ensemble ces deux choses, le bon goût des belleslettres, et celui de l’érudition.

Ces deux parties, quoique bien différentes, ne sont point incompatibles, et elles doivent se prêter un mutuel secours> En effet, l’érudition brille tout autrement quand elle est soutenue d’une composition fine et délicate, telle qu’on la voit dans les ouvrages de Muret , de Manuce , et de beaucoup d’autres illustres savants qui ont fait tant d'honneur à la littérature; et, d'un autre cdté, la délicatesse de la composition est infiniment relevée par la solidité et la multiplicité des pensées et des choses que l’érudition lui fournil.

Je ne sais si l'amour de la patrie et la prévention pour un corps dont j’ai l’honneur d’étre m’aveuglent; mais il me semble que les deux caractères dont je viens de parler se trouvent heureusement réunis dans la plupart des Mémoires qu’a donnés au public l’académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. On y trouve une grande partie des antiquités expliquées avec beaucoup de netteté et d'élégance. J'en ai fait grand usage dans le peu que j’en rapporte ici. Le double titre d'inscriptions et de Belles-Lettres que porte cette académie marque assez que son but est de joindre la délicatesse de la littérature à la profondeur de l’érudition. Pour ne point parler de beaucoup d’autres savants académiciens, tels qu'étaient M. l'abbé Fraguier et M. l'abbé Massieu, elle a perdu, depuis peu , un excellent sujet . qui réunissait dans un degré éminent ces deux qualités : je parle de M. Boivin le jeune, professeur royal en langue grecque, garde de la Bibliothèque du Boi , et l'un des quarante de l’Académie Française. Il avait une vasle érudition; et je ne sais si dans toute l’Europe il y avait un homme qui possédât la langue grecque plus parfailemenl que lui.

Mais en même temps il composait dans les trois langues, grecque, latine et française, soit en prose , soit en vers , avec une extrême délicatesse- Plusieurs de nos plus habiles professeurs de l'université ne manquaient jamais de lui montrer leurs compositions, et ils te trouvaient toujours bien de sa critique également modeste et judicieuse. Pour moi , quoiqu'il fût mon cadet pour l’àge, je l’ai toujours regardé comme mou maître pour les belleslettres , surtout pour le grec; el je lui dois une grande partie du peu que je sais.

C’est à cette érudition que doivent tendre les jeunes maîtres qui songent à faire des éludes sérieuses, et à conduire celles des autres. La longueur el la difficulté du travail ne doivent point les rebuter. En consacrant tous les jours un certain temps réglé à la lecture des anciens auteurs, ils feront peu à peu un amas de richesses dont ils seront eux-mêmes étonnés dans la suite. Il ne s’agit que de commencer , de mettre te temps à profit , et de faire ses remarques avec ordre et clarté. Pour savoir ce qu’il est à propos d’observer dans ses lectures, il faudrait déjà avoir quelque goût et quelque teinture d’érudition. Aiusi, pour me renfermer dans celle dont il s’agit ici, il serait à souhaiter qu'un mettre, avant que de s'engager dans l'élude des ancien* historiens , eût parcouru an moins ce que Rosinus «.écrit sur les antiquités romaines. Ce travail n'est pas de longue haleine; et il peut cependant être d'un grand usage pour les jeuhes maîtres dans la lecture des auteurs, en les rendant attentifs A plusieurs choses qui sans cela pourraient leur échapper, On a un petit traité latin du P. Cantei, jésuite, intitulé de romand Republitd, qui est tort propre pour tes commençants. Il y en a un français , mais fort abrégé, qui a pour titre, Abrogé des Antiquités romaines, qu'on pourrait mettre entre les mains des jeunes gens, jusqu'à ce qu’on en ail fait un exprès pour eux; et j’espère que quelque habile maître voudra bien se charger de ce petit ouvrage.

On peut rapporter à sept ou huit chefs une bonne partie de ce qui regarde les antiquités : la religion, le gouvernement politique, la guerre, la navigation, les monuments et édi* fiecs publics, les jeux, les combats, les spec-

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tartes , les arts et les sciences , tes usages de la rie commune comme les repas , les habits , les monnaies, etc.

Chacune de ces parties en renferme beaucoup d'aulres. Par exemple, sous le litre de religion sont compris les dieux, les prêtres, les temples; les vases, meubles, instruments employés à divers actes de religion; les sacriflees, les fêtes, les vœux cl les oblations, les oracles et les présages : sous le titre de gouvernement politique, les comices ou assemblées, les différentes magistratures, les lois, les jugements; et ainsi de tout le reste.

Il y a mille choses curieuses, et dignes certainement d’être observées, qu’un maître un peu versé dans celte étude fait remarquer A scs disciples, selon que l'occasion s’en présente; et A la longue il leur remplit l’esprit d’un grand nombre de connaissances utiles et agréables, qui ne leur coûtent presque aucun travail. Quelques exemples en seront la preuve, et montreront combien l’élude des antiquités peut servir, soit pour exciter la curiosité des jeunes gens et leur inspirer du goût pour la lecture, soit même pour leur insinuer d'utiles principes par rapport aux mœurs et à la religion. Je ine bornerai ici A un seul article qui regarde les arts, et je n’en traiterai qu'une très-médiocre partie.

fait* f.t réflexions sur et qui regarde L’nvEXTlOR DES ARTS.

Il est important, en lisant les auteurs, d’y remarquer soigneusement l’origine des arts et des sciences , leurs différents progrès , leur décadence et leur chute, les faits rares et curieux qu'on y trouve sur ce sujet , les hommes illustres qui ont excellé , les princes qui en ont fait fleurir l'étude eu accordant leur protection aux personnes qui se distinguaient en quelque genre que ce fût; et l'on ne doit pas omettre Its découvertes qui ont échappé aux recherches des anciens, et qui étaient réservées pour les siècles postérieurs. Je ne toucherai que les deux derniers articles , et je me contenterai d'en indiquer seulement quelques exemples. J’y joindrai quelque chose sur les mesures et les monnaies.

S I. Découvertes échappées sus sneleos.

Les jeunes gens entendent souvent parler de cavalerie dans les descriptions de combats dont les auteurs sont pleins ; mais il est rare qu’ils fassent attention A une chose fort étonnante en elle-même , et qu’on s de la peine A comprendre, c’est qu'anciennemenl les cavaliers ne se servaient point d'étriers. Il fallait donc , quand l’Age les appesantissait , qu’ils se fl-senl mettre A cheval par leurs écuyers , s'ils en avaient , ou qu’ils prissent l’avantage d'un terrain plus élevé , ou de quelque pierre, ou d'un tronc d’arbre Plutarque observe que Gracchus lit mettre sur les grands chemins, d'espace en espace, des pierres pour aider les cavaliers à monter A cheval.

Ou est surpris avec raison que les anciens n’aient point employé le verre pour leurs fenêtres. Le verre cependant était en usage chex eux. Sans parler des glaces et des miroirs dont les chambres étaient parées , on employait le verre pour faire des vases, des tasses, des gobelets, qui imitaient parfaitement le cristal, et qui n’étaient pas un des moindres ornements des buffets. Quoi de plus facile que d'en faire des vitres ? Cependant les anciens ne s'en étaient point avisés.

Ils n’usaient point non plus de lin pour les chemises, qui contribuent beaucoup pourtant A la propreté et A la santé ; et c’est une des rnisonsqui rendaient chez eux le bain absolument nécessaire.

On fait de même observer aux jeunes gens que plusieurs inventions des plus nécessaires A la vie . telles que sont les moulins A eau , les moulins A vent, les lunettes, la boussole, l'imprimerie . et d’autres choses pareilles , n'étaient point connues des anciens , et que nous devons la plupart de ces rares et précieuses inventions A des siècles de barbarie , où régnaient encore la grossièreté et l'ignorance que l’irruption des peuples du Nord , ennemis et destructeurs de tous les ouvrages de l'art , avaient répandues dans toute l'Europe. Quelles découvertes n’a-l-on point faites dans l'astronomie par le moyen des lunettes

1 In YitftGraccM.

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