‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 23 sur 298 · A RI IC L K III · texte numérisé non relu

A RI IC L K III

De la traduction.

Dès que les jeunes gens seront un peu avancés dans l’intelligence des auteurs latins, on doit leur en faire traduire par écrit des endroits choisis.

Il faut d'abord que la traduction soit simple, claire, correcte, et qu'elle rende exactement les pensées, et même les expressions, autant que cela se peut. On travaillera dans la suite à l’orner et à i’ embellir en rendant la délicatesse et l'élégance des tours latins par ceux qui peuvent y répondre dans notre langue. Enfin on essaiera d'amener peu à peu les jeunes gens à ce point de perfection qui fait le succès dans ce genre d'écrire, je veux dire à ce juste

milieu qui, s’écartant également et d'une contrainte servile et d'une liberté excessive, exprime fidèlement toutes les pensées, mais songe moins à rendre le nombre que la valeur des mots.

C'est la règle que Cicéron , nous apprend lui-même qu'il pratiqua en traduisant les harangues opposées des deux plus fameux orateurs de la Grèce, a Quel dommage, dit M. de

• Tourreil, dans la belle préface qui esl à la a tête de la traduction qu’il a faite de ces deai « harangues, qu’une copie qui existait encore a du temps de saint Jérôme, et qui, parl'exa cellence du copiste, devait si fort approcher « de l'original, ne soit pas venue jusqu’à « nous! Elle nous enseignerait à bien traduire, « elle apprendrait l’art de secouer à propos v le joug d’une triste exactitude et d'une sua jètion outrée ; enfin, elle prescrirait à la fois a les bornes de la timidité judirieuse et de a l’heureuse hardiesse. Cicéron véritablement « indique la méthode qu’il faut suivre; mais <i l'exemple instruit tout autrement que le « précepte. »

M. de Tourreil, en parlant des difficultés de la traduction, donne sur ce genre d’écrire quelques régies générales, dont les maîtres et les écoliers pourront faire un bon usage, a A a cette gêne perpétuelle, dit-il, se joint la dif- « fêrence des langues. Elle vous embarrasse « toujours, et souvent vous désespère. Vous

• sentez que le génie particulier de l'une est « souvent contraire au génie de l'autre , et « qu’il périt presque toujours dans une ver- « sion. De sorte que l'on a justement cotno paré le commun des traductions à un re-

< vers de tapisserie, qui tout au plus retient « les linéaments grossiers des figures finies

• que le beau cûté représente, s

Après avoir rapporté un bel endroit de Quintilien sur la difficulté de l’imitation, il ajoute : a II est vrai que , lorsque je traduis , « je m’attache à la suite d’un autre, que je

1 « Converti ex Allicie... nec converti ut interprej, »ed a ut orelor, lenteniiis iiedein, et eerum formtf, uqquun « Sgurts ; verbU ed nostrem conioetudinem eptjs : ta

< quibus non verbam pro verbo necesse hebui reddere ,

• Kd gemu omnium verbormn vtmque eerveri. Non « ealm ee me enuumertre lectori pntevt oportere, «d o lenqium eppendere. • (Cxc. de opt. yen. oral, n, U.)

« choisi» pour guide ; et ce que j’ai de mieux « â Cuire, c’est de prendre garde que mon al- « lâchement è mon guide n'aille trop loin et « ne dégénère en esclavage ; puisque, autre- « ment, A des originaux pleins d’âme et de vie

• je substituerais des copies mortes cl inani-

a niées J ai plus d’un bon garant qui en

« pareille occasion se soustrait è la tyrannie

• de la lettre *, se rend maître du sens, et,

« comme par droit de conquête, lesoumet aux « tours de sa langue.

« Mais d'ailleurs la traduction trop libre a s aes inconvénients, et. se sauvant d’une ex- « Irémité, elle tombe dans une autre. Toute « paraphrase déguise le texte. Loin de présen- « lcr l’image qu'elle promet, elle peint moitié « de fantaisie, moitié d’après un original ; d’où n se Corme je ne sais quoi de monstrueux qui « n est ni original ni copie. Cependant un

< traducteur n’est proprement qu'un peintre 1 qui s’assujettit â copier. Or tout copiste qui « dérange seulement les traits, ou qui les fa-

< çonne A sa mode, commet une infidélité. Il » pèche dans le principe, et va contre son i plan, faute de se souvenir qu’il a tout fait i s'il attrape la ressemblance, et qu’il ne fait i rien s’il la manque. Moi donc, comme simi pie traducteur, j’ai mon modèle, et je ne i puis asseï m’y conformer. Que j’étende ou i que j'amplille ce qu’il serre ou ce qu’il

< abrège, que je le charge d’ornements lorsi qu'il se néglige, que j’en ternisse les bcau- : lés ou quejj'en couvre les défauts; qu’enfln i le caractère de mon auteur, quel qu’il soit, i ne se retrouve point dans les paroles que je i lui prête : ce n’est plus lui, c’est moi que je i présente, je trompe ; sous le nom de trui chement; je ne traduis point', je produis...

« La première obligation d’un traducteur, c’est donc de bien prendre le génie et le caractère de l’auteur qu’il veut traduire ; de se transformer en lui le plus qu’il peut ; de se revêtir des sentiments et des passions qu’il s'oblige è nous transmettre; de réprimer dans son coeur cette complaisance intérieure, qui ne cesse de nous ramener A nous, et qui, au lieu de nous faire A l'image

■ « Qoul Câptivoi Mnstu In niim llngtMm vicions • Jure uuupoiull. » (Uiuoa. tpiil. ai tammac.)

« des autres, les fait à la nôtre; en un mol, « de retracer avec le même agrément et la « même force les tours et les figures de l’ori- « ginal : en sorte que, si notre langue, trop « gênée par l'assujettissement au parfait rap- « port des figures et des tours, ne peut four- « nir le nécessaire pour cela, on doit s’alfran- « chir d’une pareille servitude, et se permettre « toutes les libertés qui nous procurent de « quoi payer en équivalents. »

J ajouterai ici une réflexion de madame Dacier qui pourra servir de correctif, ou plutôt d’éclaircissement A ce que dit M. de Tourreil, qu’un traducteur n'est proprement qu'un copiste. « Quand je parle d'une traduction en » prose, je ne veux point parler d'une tra- « duction servile; je parle d’une traduction « généreuse et noble, qui, en s'attachant for- « lement aux idées de son original, cherche « les beautés de sa langue, et rend ses images « sans compter les mots. La première; par « une fidélité trop scrupuleuse, devient Irès- « infidèle ; car, pour conserver la lettre, elle « ruine l'esprit, ce qui est l’ouvrage d'un froid « et stérile génie : au lieu que l'autre, en ne « s’attachant principalement qu'A conserver « l’esprit, ne laisse pas, dans ses plus grandes « libertés de conserver aussi la lettre ; et par ■ scs traits hardis, mais toujours vrais, elle « devient non-seulement la fidèle copie de son « original, mais un second original même, ce « qui ne peut être exécuté que par un génie « solide, noble et fécond.... Il n’en est pas de « la traduction comme de la copie d'un ta- « blcau, où le copiste s’assojettit A suivre les « traits, les couleurs, les proportions, les con- « tours, les altitudes de l'original qu'il imite. « Cela est tout différent. Un bon traducteur « n'est point si contraint.... Dans cette imi- « lation, comme dans toutes les autres, il faut « que 1 âme , pleine des beautés qu'elle veut a imiter, et enivrée des heureuses vapeurs « qui s’élèvent de ces sources fécondes, se « laisse ravir cl transporter par cet enlhou- « siasme étranger, qu elle se le rende propre, « et qu’elle produise ainsi des expressions et a des images très-différeotes, quoique sein- « Diables . »

Les règles que je viens de rapporter pedveut suffire pour les écoliers. On doit seule*

ment les avertir que la traduction des poêles en a quelques-unes qui lui sont particulières, et que , quoiqu'elle soit en prose , elle doit se sentir du génie de la poésie , en conserver le feu, la vivacité cl la noble hardiesse; et par conséquent employer sans scrupule des cipressions, des (ours, des figures qu’on ne souffrirait pas dans un orateur ou dans un historien.

J'ai déjà remarqué qu’il est bon de faire choix des plus beaux endroits des auteurs pour les faire traduire aux jeunes gens. Outre qu’ils y trouvent plus d’agrément, et qu'ils les traduisent avec plus de soin, c'est le moyen le plus sûr de leur former le goût. Par là ils se familiarisent avec ces auteurs, et ils en prennent insensiblement les tours, les manié res et les pensées.

Il ne sera pas inutile, quand on aura ces auteurs traduits par une main savante, de comparer cette traduction avec celles des écoliers pour leur donner du courage et leur proposer de bons modèles. Us ne rougiront point d'étre vaincus par de tels maîtres. Ils tiendront à honneur de les suivre, quoique de loin ; ils feront effort pour en approcher le plus prèsqu’ils pourront. Quelquefois ils viendront jusqu'à les atteindre, et peut-être même jusqu'à les surpasser en quelques endroits.

Comme les exemples ont toujours plus de force que les préceptes, j’insérerai ici la traduction de quelques lettres de Pline le jeune qui fera sans doute beaucoup de plaisir au lecteur, et sera fort utile aux jeunes gens.

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