‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 4 sur 298 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

Messieurs',

Rien'ne pouvait £tre ni plus flatteur ni plus glorieux pour moi que de faire paraître sous vos auspices un ouvrage entrepris principalement par vos ordres. Je souhaitais depuis longtemps de trouver quelque occasion de témoigner publiquement ma vive et sincère reconnaissance pour l'Université, que je regarde comme ma mère, cl à qui je compte tout devoir après Dieu. Élevé dans son sein dès mon enfance, nourri du lait de sa doctrine, si j'ai acquis quelques connaissances des lettres, si j'ai quelque amour de la vérité, quelque goût de la piété, c’est A l'Université que j’en suis redevable. J’ai puisé de si grands biens dans ces sources libérales que vous tenez ouvertes également aux pauvres et aux riches, A ceux qui sont sans naissance et aux premiers de la noblesse, comme je l’ai heureusement éprouvé avec un grand nombre d’autres. C'est vous qui , après m'avoir formé

• Ce sont les chefs des sept compagnies de l'Université, qui composaient le tribunal de M. le recteur.

par de salutaires leçons pendant le cours de mes études , après m'avoir fait passer par les différents degrés de la profession publique, et m’avoir plus d’une fois honoré de la première dignité de votre corps, m’avez enfin, au bout d'un service de plusieurs années, accordé une retraite ou je pusse jouir d'un honorable repos.

Mais, comme selon la maxime d’un des hommes les plus sages de l'antiquité, nous ne devons pas être moins un état de rendre compte de notre loisir que du temps de nos occupations, et qu'il n’est pas permis A un honnête homme, encore moins è un chrétien, de se livrer è l'inaction et à la mollesse, voici que je vous offre les fruits de mon loisir, fruits qui vous appartiennent, puisqu'ils sont nés sur vos fonds: heureux s’ils ne dégénèrent point de la bonté du terroir qui les a portés !

C'est votre autorité qui m'a engagé dans cette entreprise. Choisi par vous pour rendre de publiques actions de grflees au roi au sujet de l'instruction gratuite qu’il vient de fonder tout récemment parmi nous , j'avais lAché d'exposer en peu de mots quels avaient tou-

jours été l’attention et le zélé de l’Université pour former les jeunes gens, non-seulement aux lettres, mais bien plus encore & la probité et à la religion. Ce que je n'avais pu que montrer en gros et effleurer légèrement, à cause delà brièveté du temps qui m’était prescrit, vous m'avez ordonné de le traiter arec plus d'étendue. Je sentais bien qu’un pareil ouvrage était au-dessus de mes forces. Mais j'ai mieux aimé paraître manquer de prudence que de docilité,: j’ai mis sur-le-champ In main à la plume, et j’ai pris le parti d'écrire en français, afin de pouvoir être entendu d'un plus grand nombre de nos compatriotes. Voici la première moitié de l’ouvrage que je sournois à votre jugement : et je me tiendrai bien récompensé de mon travail, si vous le regardez comme pouvant être de quelque utilité pour la jeunesse.

Dans cette partie qui paraît aujourd'hui , ma principale vue a été ( pour ne point toucher ici il ce qui concerne la piété et les bonnes moeurs ) de mettre par écrit et de fixer la méthode d’enseigner u-ilée depuis longtemps parmi vous, et qui jusqu'ici ne s'est transmise que de vive voit et comme par une espèce de tradition ; d'ériger, autant que j eu suis capable, un monument durable des règles et de la pratique que vous suivez dans l'instruction de la jeunesse, afin de conserver dans toute son intégrité le vrai goût des belles- lettres, et de le mettre à l'abri, s'il est possible, des altérations et des injures du temps. Ce goût règne aujourd'hui parmi vous et dans toute la France ; et par d’heureux et insensibles accroissements il est parveuu presque au comble de la perfection. Le siècle de Louis-le-Urand, siècle fameux par tant de merveilles, et surtout fécond en grands et puissants génies, nous a retracé l’image du savant et poli siècle d’Auguste, cl, par des outrages qui ne périront jamais, a acquis à notre France une gloire immortelle, Maisi plus nous voyons que l'est élevée à un haut point celle gloire du nom français , pies ile-tû craindre que , ne pouvant plus crohre aujourd'hui , elle ne commence peut-être à déchoir et à dégénérer d’eHe-mérae. , ,, . t

Or, j’ose dire, ici que la garde, de ce précieux dépût est principalement remise en vos

mains et confiée à votre fidélité. Nos rois , à qui doit sa naissance l’Université de Paris , dont le plus glorieux titre est celui de fille ainée des rois, nos rois ont voulu que l'on trouvât dans votre sein une école publique pour toutes les sciences, mais surtout pour ce genre ddrtmnaisâtinées qui élève et forme les esprits au grand art de bien dire. Us ont prétendu, en fondant votre compagnie, fonder potgr f éjpquence, qui a mént^d!êlre appelée Iwrtiae'p»' luniveri, un dtfniiJm, une patrie, une citadelle assurée: afin qu’arrosée des sources de l’antiquité grecque et latine, elle n'admit jamais le mélange d’une nouveauté séduisant; j allé qu'élevée , pour ainsi dire , par vos mains dans le goût antique , et gardée sous une austère lutèle contre l'audace des corrupteurs, jamais elle ne se laissât altérer par le fard, par l'afféterie, ni par tous les ornements indignes de sa pnrelè.

Quand j’avance que vous êtes chargés du soin de conserver ce bon goût dans les ouvrages d'esprit, jrf ne prétends point, par une témérité inconsidérée, étendre nos fondions au delà de leurs justes bornes, ni soutenir qu'au sortir de nos écoles ceux qui's'y sont formés soient parvenus à tout ce qu'il y a piesquode plus ditUcile au inonde, c'est-àdire, soient desoraloufs, des poètes, des philosophes parfaite. Noire dévoie est de commencer et de orayouees l'ouvrage, d'est tracer les premiers traits , et non pas de le porter à ta dernière perfection. Vous moutrous ma jeunes gens le but certain auquel ils doivent tendre, la route assurée qu’il* doivent tenir, les illuskius et les dangers qu'ils doivent éviter. En un mot , nous posons ies fondements solides de tout l’ouvrage : nous jetons tu bomve semence, la semence choisie, pure, exquise, de tous les beaux-arlsj Or,i qui ne sait quelle est la force de la semence dans les productions de la terre, quelle est ! importance de» fondements dans les édifices î Tout dépend des principes; et néanmoins ces principes -ue-perei-seul point et demeurent enterrés. Dès les premières et les plus tendres années, ies enfants font briller comme des étincelles et des traits d'esprit qui nous avertissent qu'il n'y a point d âge si faible qui déjà ne puisse prendre la teinture du vrai, et commencer à se former

W bon goût. Dans les écrits des Am iens qu’on leur fait lire ils peuvent aisément, pourvu qu’ils aient un bon guide, choisissant parmi tant de choses excellentes qui se présentent de toute part, puejlUr comme une fleur exquise d’agrément naturel et délicat ; ou plu'ût. faire uni' ample récolte de fruits admirables pour leur bonté ,, dont ils feront leur nourriture ordinaire , et par là s'accoutumeront à ne goûter <jue ce qu’il j,a de plus parfait. L’esprit, fortijé. et nourri de çe suc de l’aot^quilé t le transforme en sa substance, et, se fortifiant peu à peu , en vient au point que l’idée du beau, que l’on s’est rendue familière par l’habitude avec les Anciens, et qui s’est profondément gravée dans l’âme, y produit son effet même sans que l’on y pense, et rend l'ouvrage conforme au modèle, même sans la réflexion de l’artisan ; en un mol, fait renaître dans les hommes d'aujourd’hui le goût de l'élégance attique et de l’urbanité romaine.

Ainsi se forment les grands hommes dans la république des lettres. C’est de cette source qu’est sorti ce nombreux essaim d’écrivains excellents en tout genre qui ont fait fomentent du siècle de Louis XIV, et qui brillent encore aujourd'hui. Tous ils ont co le goût antique ; et il suffit d'une légère connaissant e de l’antiquité pour reconnaître que tous ils n’ont entrepris d’écrire qu’nprès s'être enrichis des dépouilles de Rome et d'Athènes.

C'est donc une obligation pour nous, que l’Université, mère des beaux-arts, a chargés de la fonction publique d’enseigner, c’est è nous qu'il convient d'être comme en sentinelle sous son nom et par ses ordres, veillant avec une attention infinie à empêcher que ce bien si précieux à notre nation ne dégénère dans la racine et dans le principe; que les jeunes gens épris des charmes de ces faux brillants dont la mode s’introduit parmi nous, au lieu de fruits solides, ne courent après de petites fleurs qui n'ont qu'un vain éclat ; et que, comme ils sont peu capables de se tenir sur leurs gardes, et faciles â se laisser séduire aux apparences trompeuses , ils ne tombent dans des espèces d'embuscades qui les attendent, souvent cachées à l'abri des pins grands noms; car il y a des embûches tendues de toutes parts pour surprendre les esprits des

jeunes gens, â moins qn'à cette corruption et â ce mauvais goût, qui croît de jour en jour, nous n'opposions une poissante barrière en les fortiflant par la lecture assidue des Anciens, et de ceux des Modernes en qui règne pareillement le goût épuré de la saine éloquence.

Ce devoir de la profession académique n’a jamais été négligé parmi nous : toujours les habiles maîtres qui dans tous les temps ont fait Ta gloire de l'Université se sont efforcés de le remplir. Mais il faut avouer qu'aujourd'hui notre xèle est animé par un aiguillon plus pressant que jamais, depuis que le roi, en fondant parmi nous l'instruction gratuite, s’est montré , par cette magnificence vraiment royale, le second fondateur de notre Université, et le père des lettres et des hommes lettrés. Ce bienfait a échauffé notre ardeur, il nous a rehaussé le courage. Ce n’était pas sans quelque sentiment de honte que, nous glorifiant d’être par étal professeurs et maîtres de littérature, d’éloquence, de philosophie, c'est-â-dirc des arts les plus nobles et les plus libéraux, nous nous voyions, presque semblables à des mercenaires , forcés de mettre à prix des services d'un ordre si relevé. Nous étions affligés d'avoir à exiger de nos disciples une autre récompense que celle de la reconnaissance et du bon cœur pour un travail qui ne doit pas être perdu, mais qu'il ne convient pas de vendre. Enfin la bonté et la libéralité du roi nous ont délivrés decette servitude également pénible et indécente. C'est par ces illustres prémices qu’il a voulu consacrer les commencements de sa vie et dr son règne, et se former par nn si glorieux début è l'heureuse habitude de répandre les bienfaits. Dans un âge où il n’exerce pas encore le pouvoir qui lui appartient, c'est en donnant qu’il commence à user des droits de la royauté. Cette aimable et auguste main qui porte le sceptre sans être en état de le manier, trop faible encore pour faire usage des armes , se plaît à essayer ses forces par la magnifique distribution de ses dons.

Qui d’entre nous ne s’est pas senti échauffé d’un nouveau feu par cette libéralité si digna de notre amour, si digne de nos louanges immortelles? à qui n’ a-t-elle pas valu cet en-

thousiasme tant vanté chezj les poêles ? Nous nous sommes efforcés à l’envi de témoigner notre reconnaissance , les uns par des pièces de vers en grec, en latin, en français ; les autres, par des harangues publiques prononcées en diverses occasions; quelques-uns par des ouvrages sur différentes matières de littérature; tous par une fidélité et une ardeur plus parfaite que jamais â remplir le premier et le principal des devoirs que l'Université nous impose, qui est celui des leçons que nous donnons à nos disciples : en un mot, chacun,

selon’ses forces , s’est cru obligé de tâcher de faire connaître que le bienfait du roi tombait sur des cœurs reconnaissants, sur des hommes qui ne sont pas tout à fait indignes de ses royales bontés.

Dans cette émulation universelle , dans ce renouvellement général d’un zèle si louable , qu’il me soit permis aussi de me présenter pour y tenir ma place , et de payer un faible tribut, qui puisse au moins être un témoignage de la sincère et vive reconnaissance , et du profond respect avec lequel je suis, etc.

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