‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 46 sur 298 · VI. BENEFICIA VOUJNTATE CONSTANT · texte numérisé non relu

VI. BENEFICIA VOUJNTATE CONSTANT

Bénéficia non in rebus datis *, sed in ipsâ benefacicndi voluntale consistunt. Nonnunquam magis nos obligat, qui dédit parva magniflcè; qui regum æquavit opes animo; qui exiguum tribuit, sed libenter. Quum Socrali milita mulli pro suis quisque facullatibus offerrenl, Eschines pauper auditor, Nihil inquit, dlgnum te quod dare tibi possim . idvenio, et hoc tanlùm pauperem me esse senlio. flaque dono tibi quod unum habco , me ipsum. Iloc munus rogo, qualecumque est, non dedigneris, cogitesque alios, quum multùm tibi darent, plus sibi reliquisse. ,Uui Socrates : lslud quidem , inquit, magnum mihi munus videtur, nisi foitè parvo le æslimas. Habebo itaque curs, ut te meliorem tibi reddam quàm accepi. Vieil Eschines hoc munere omnem juvenum opulentorum muniQcentiam.

Je n'ai pas besoin de m’étendre ici beaucoup pour montrer combien de pareils endroits d'auteurs anciens, choisis et préparés avec soin et avec discernement, peuvent être en même temps utiles el agréables aux jeunes gens. Tout ce qu'on peut désirer s’y trouve, ce me semble , en même temps : le fond du latin, l’application des règles, les mots, les pensées, les réflexions, les maximes, IM faits; et un maître habile saura bien faire valoir tout cela.

Il commencera toujours parla construction, el rangera chaque mol à sa place naturelle. Il fera expliquer d'abord simplement, eh Sotte

< Ses. de Beaef. 1U>. 1, cap. 7 el 8.

qu’on rende la forre de loules les expression?. Je tirerai de l'histoire de Damoclès des exemples de ce que je crois qu’on doit pratiquer dans l'explication des auteurs pour ceux qui commencent.

Dionysius , tyrannus Syracusanorum , « Denys, tyran des Syracusains, quum abun- « dard omni généré opum et voluptatum, « comme il abondait en tout genre de riches- « ses et de plaisirs, indieavil ipse e/uàm a parùmessetbealus, montra lui-mème com- « bien peu il était heureux. » Quand les écoliers sont un peu avancés, tels que je les suppose lorsqu’ils entrent en sixième , je crois qu'il vaut mieux couper ainsi une phrase en différents morceaux qui font un sens complet, et dont les termes sont liés ensemble naturellement. que de les séparer tous, et d'appliquer le français à chaque mot latin de cette sorte : Dionysius, Denys; tyrannus, tyran; Syracusanorum, des Syracusains. Après qu’ils ont expliqué ainsi une phrase en rendant la force de tous les mots, s’il y a quelque expression ou quelque tour plus élégant A mettre, on les substitue ; « Denys , tyran de b Syracuse, quoiqu'il fût dans l'abondance de i toute sorte de biens et de plaisirs, lit sentir b lui-méme combien peu il était heureux. » On leur rend raison de ces changements.

Dans celte première phrase , quoique trèscourte . il y a cinq ou six règles A expliquer. Poui quoiéfyracusunorumet opum au génitif? pourquoi genere à l’ablatif? pourquoi abundard au subjonctif? que signilie quàm joint A tenais? pourquoi essel au subjonctif, cl pourquoi bcatus au nominatif? Presque toutes ces régies se trouvent dans le rudiment, et il faut toujours les rapporter mot A mot comme elles sont dans leurs livres , afin de les leur inculquer davantage , et d'éviter toute confusion, telle qui regarde le régime d'abundare n’y est pas. Le maître la leur dit de vite voix, telle par exemple qu’elle est dans la grammaire de Porl-Koyal. Les verbes d'abondance ou de privation gouvernent le plus souvent l'ablatif. Ou cite les exemples qui y sont rapportés. On se contente d'abord de leur dire celle règle, qui est courte et simple; dans la suite, quand l'occasion s’en présente, ou leur fait remarquer que quelques-uns de ces verbes

reçoivent assez indifféremment le génitif ou l'ablatif, et l'on en apporte des exemples.

Il y a dans cette histoire beaucoup d'expressions peu ordinaires, qu’on tâche de leur bien faire entendre : slragulum, abacus, tmguentum , lacunar, seta. L'usage du verbe negare demande une attention particulière. Il faut bien faire sentir la force du mot exoravit. Orare signifie prier , demander quelque chose : exo rare, qui est un verbe composé de ex et de orare, signiBe obtenir par des prières instantes ce qu'on demande. Il se construit différemment. Il gouverne l'accusatif de la personne , et est suivi d’un ut avec le subjonctif, comme ici : exoravit tyrannum ut abire liceret , b il obtint du tyran , à force de a prières, qu’il lui fût permis de se retirer; b ou , il obtint du tyran la permission de se < retirer. » Quelquefois il gouverne la chose et la personne â l’accusatif ; sine ut id te exorem, « souffrez que j’obtienne cela de vous. » On met aussi la chose A l’accusatif, et la personne A l'ablatif : exorare aliquid ab aliquo, a obtenir quelque chose de quelqu’un. » Des enfants par IA apprenuent la force du latin ; et le maître ne manque pas de faire entrer ces mots et ces phrases dans les thèmes qu’il leur donne.

Il y a de certaines délicatesses qu’on peut leur faire remarquer dès cet âge. Gladium demitti jussit , ut impenderet illius beali cervicibus. On pouvait mettre simplement illius cervicibus. Quelle beauté n’ajoute point ce mot, beali I La pensée qui est A la fin répond à ce mol, et il faut la faire observer ; exoravit tyrannum ut abire liceret, quôdjam beatus esse nollet.

La sentence qui termine celte histoire renferme l’iuslruction morale qu'on en doit tirer; et le maître n’oublie pas d’en faire usage. 11 peut A celte occasion raconter la fable du savetier, qui reporta au financier la somme d'argent qu'il en avait reçue , parce qu'elle lui était son repos et son bonheur.

Il y a bien d’autres remarques A faire sur celle histoire, et pour les manières de parler, et pour les règles de la syntaxe. Mon dessein u'a été que d'en montrer quelques-unes. Tout cela ne se fait pas en une seule leçon. Mais , on a soin , après chaque explication , de de-

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mander compte aux écoliers de tout ce qui s'est dit. Quelquefois on diffère au lendemain à les interroger; et l’on sent mieux par ce délai s'ils ont été attentifs. La traduction qu'on leur donne à faire de ces endroits , ou le jour même, ou quelques jours après, produit le même effet.

J'ajouterai ici une fable de Phèdre, uniquement pour marquer comment il faut faire sentir même aux enfants les beaux endroits.

Fable du Loup et la Grue.

Os devoratum fauce qtium bcreret lapi,

Magno dolore vieilli, rœpil singuloi Inlicere prelio, ut lllud «traiteront malum Tandem persuâtt esl jurejurando gruis,

Gula-que credens colll longltudlnem,

Pcriculosam récit medicinam lupo.

Pro quo quum facto flagitaret præmium : lograia es, inquit, ore que noslro caput Incolume abslulerls, et mercedem poslulas.

Cette fable est courte et simple, mais d’une beauté inimitable dans sa simplicité , qui en fait la principale grâce. Les enfants même sont capables d’en sentir toute la finesse , et j’en ai vu plusieurs dans des exercices publics n’y pas laisser échapper un mol qui fût digne de remarque, et en rendre un compte exact.

Os devoratum. Ce mot est fort propre pour marquer l'action d’un loup affamé, qui ne mange pas , mais qui avale ou plutêl qui dévore avec avidité.

Magno dolore victus, capit singulos illicere prelio. Le loup naturellement n’est pas un animal doux et suppliant. La violence est son partage. Il lui en coûta donc beaucoup pour descendre à de si humbles prières. Il y eut un long combat entre sa férocité naturelle et la douleur qu'il souffrait. Celle-ci l’emporta enfin ; et c'est ce que marque bien le mot victus. Dolore magno oppressus ne présentait pas la même image.

Inlicere ou illicere prelio. Ce mot est élégant et délicat. On en fait sentir la finesse, aussi bien que des autres composés : allicere, pellicere; et on en apporte des exemples tirés d’autres fables de Phèdre.

Dt illud extraherent malum, pour dire illud os. L effet pour la cause. Quelle différence!

Tandem. Ce mot dit beaucoup , et fait entrevoir que grand nombre d’autres animaux avaient déjà passé en revue, mais n'avaient pas été si bêtes que la grue.

Persuasa est jurejurando. Elle n 'aurait pas ajouté foi è la simple parole du loup : il lui fallut un serment, et sans doute des plus terribles. Et avec cela la sotte se crut en sûreté.

Gulceque credens colli longitndinem. Est-il possible de mieux peindre l'action de la grue? Pour sentir tonte la beauté de ce vers, il n’y a qu’à le réduire à la proposition simple : et collum insérais gulie lupi. Collum seul est plat. Collum longum dit plus, mois ne présente point d'image : au lieu qu’en substituant le sulstantif à l'adjectif, colli longitudinem , il semle que le vers s'allonge aussi bien que le cou de la grue. Mais peut-on mieux exprimer la stupide témérité de cette bêle, qui ose mettre son cou dans la gueule du loup , que par ce mot credens ? On explique la force de ce mot, et on eu apporte plusieurs exemples tirés de Phèdre.

Periculosam fecit medicinam lupo. On pouvait dire simplement os extraxit è guld lupi. Mais fecit medicinam a bien plus de grâce ; et l'épithète periculosam marque quel risque courut cet imprudent médecin. On a soin, en expliquant medicinam , qui signifie ici une opération de chirurgie, d’avertir que chez les ancien» les médecins n’étaient point distingués des chirurgiens , et qu’ils en faisaient les fondions.

Flagitaret. Ce verbe signifie demander avec instance et importunité, presser, solliciter, revenir souvent à la charge. Peleret, postularet, n’auraient pas la même force.

Ingrata es, inquit, etc. Celte manière, fort ordinaire dans Phèdre et dans tous les récits, esl bien plus vive que si l'on disait : respondil lupus, Ingrata es, etc. On fait remarquer aussi combien la réponse du loup a de vivacité et de force. Ore nostro esl bien meilleur que meo. Le loup se regarde comme un animal important.

Voici la fable entière, racontée d’une manière simple, et dénuée de tout ornement ; ce

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