‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 55 sur 298 · IV. De la nécessité et de la manière de cultiver la mémoire · texte numérisé non relu

IV. De la nécessité et de la manière de cultiver la mémoire

La mémoire est une puissance, une faculté par laquelle l’âme conserve les idées et les images des objets qui ont été présentés è l’esprit, ou qui ont frappé les sens.

De toutes les facultés de l’âme, il n'y en a guère dont on puisse moins rendre raison que

< • Cicero. ad prcluram usque, grecc declamavit. > (Suit, da c lor. Rhct. n. 1.)

de la mémoire. En effet, est-il aisé de concevoir comment les objets qui s'offrent è l'œil, et les sons qui frappent l’oreille (et il en faut dire autant de tous les autres sens, et encore plus des pensées et des notions les plus spirituelles), peuvent imprimer sur le cerveau des traces qui y gravent une image subsistante de ces objets, et qui au premier commandement de l'âme lui en rappellent le souvenir? Quel * est donc celte espèce de magasin et de spacieux garde-meuble où l’homme met comme en dépôt tant de choses, et si différentes? Quelle étendue doivent avoir les vastes champs de la mémoire pour contenir uo nombre infini de connaissances et de sensations de toute espèce qui s'y amassent pendant une longue suite d'années! Que de petites loges, que de niches différentes (qu'on me pardonne ces expressions), pour cette multitude incroyable d'objets qui sont tous rangés à leur place sans mélange et sans confusion, sans que l'un trouble l'autre, ou le déplace et le dérange !

Mais, au milieu d’un ordre si admirable et d'une économie si merveilleuse, quelle inégalité quelquefois, et , si j'ose m'exprimer ainsi , quelle bizarrerie ! Dans de certains temps, les objets se présentent d'eux-mêmes

a a Magna vis fil memortc, magna nimts; penetraie a amplnm « InSnilunt Vento in campai « lata prclorla a memorlc mer, ubl tuol thcaauri Innumeribilinm Ima- « ginum aentil invfcurum. Ibi reconduira est quic- « quld cogitamus... |Kec omnla rccepil recolenda quitta a opus cil et relractinda grandis memori» recestus, et « nesclo qui sccreti alque tneff.ititles sinus ejus Qu» « nmula suis queque foribus intrant ad eam , et tepoa nuntur in cà Nec ipsa lamen intrant, sed rentra aco- • aarum Imagines llllc presto snnt cogitation! reininl- ■ acent! eaa... Ibi quando sum , posco ut proforatur « qulcquid vnio. Et quedam alatim prodeunt, qutrdam a requlruntur dluUùs, et lanquam de abstrusinribua u quibuadam receptacutla eruuntur : quedam ealervaUm « sc proruunt, et dum allud peUtur et quartier, proai- « iiunt lu mediam, quaal dicenlia : Ne forte nos suniusî < Et ablgo ea manu cnrdia à facle recordatiouia mec , a donee enubiletur lllud quod solo, atquc in cnnspectum a prodealei abdlüs. • (S. Auscans. Confeu. lib. 10, cap. 7. )

a Quid» non hcc varleU» mira cat, eacidere proilma, « velera lnb*rere? heaternorum Immemores, acta pue- « rili* rccordari? Quid? qudd queriam requUita se oc- « cubant, «teadem fortè auccurrunl : Dec manet sem- « per memoria, sed aliquaodô etiam redit, a (Quintil. lib. il, cap. 2.)

au premier signal, et dès qu'ils sont appelés : dans d’autres ils se font longtemps chercher , et il faut les tirer comme par force des recoins où ils se cachent, et des enfoncements secrets où ils se tiennent renfermés. Ils viennent quelquefois tous ensemble par troupes, et il faut que l'esprit, comme par un signe de la main, les écarte pour discerner dans la foule ceux dont il a besoin. Pendant que des choses arrivées trente ou quarante ans auparavant sont présentes à l’esprit, d’autres qui sont toutes récentes lui échappent et se dérobent à sa vue.

Un accident, une maladie, efTacent tout d’un coup toutes les traces qui étaient imprimées dans le cerveau : quelques années après, le rétablissement de la santé les fait toutes revivre.

Si la mémoire est une faculté si pleine de merveilles dans sa cause et dans ses effets, on peut dire aussi qu'elle est d’une utilité infinie pour tous les usages de la vie, et surtout pour l’acquisition des sciences. C’est elle qui est la gardienne et la dépositaire de ce que nous voyons, de ce que nous lisons, et de tout ce que les maîtres ou nos propres réflexions nous apprennent. C'est un trésor domestique et naturel, où l’homme met en sûreté des richesses sans nombre et d'un prix inflni. Sans elle, l’étude de plusieurs années deviendrait inutile, ne laisserait après soi aucunes traces, et s’écoulerait continuellement de l’esprit , comme la Fable le dit de l'eau des Danaïdes. C’est elle qui après avoir suggéré à l’orateur dans le feu de la composition la matière de son discours, lui en conserve toutes les pensées et toutes les expressions, el l’ordre des unes et des autres, pendant des semaines et des mois entiers, et, dans le temps de l’action, les Ini représente avec une fidélité et une exactitude qui ne laisse rien échapper.

Son secours n'est pas moins admirable ni moins nécessaire dans les discours qui se font sur-le-champ1, où l'esprit, par une agilité

• a Qold’ «temporatls oratlo non silo mlhl vldolur « mentii vigore ronltare. Nam dnm alla diclmni . qua « dicta rt lamas Inlanoda sont. lu. qonm semper co- « gllatlo ollrl id qood est longlùs quffrit, qulcquid In- • lerint r« périt, quodammodô apud mémorisai depontt ;

étonnante, occupé en même temps des preuves, des pensées, des expressions, de l'arrangement, du geste, de la prononciation, cl allant toujours en avant au delà de ce qui se dit actuellement, prépare de quoi fournir sans cesse et sans interruption à l’orateur, et remet le tout comme en dépôt à la mémoire, qui d’une main fidèle, l'ayant reçu de l’invention et livré à l’élocution, le rend à l’orateur à point nommé, sans prévenir ni retarder ses ordres d’un moment.

Un talent si merveilleux el si nécessaire est en même temps un présent de la nature, et le fruit du travail. U tient quelque chose de l’une el de l’autre. Il doit son origine el sa naissance à la nature, sa perfection à l’art', qui ne met pas en nous les qualités qui nous manquent absolument, mais qui fait croître et fortifie par la culture celles dont nous avons déjà d’heureux commencements.

Il est donc très-important de s’appliquer de bonne heure à cultiver la mémoire dans les enfants, qui pour l’ordinaire l'ont très-bonne, et qui d’ailleurs, dans ce bas âge, ne sont presque encore susceptibles d'aucun autre travail; et cet exercice doit être continué régulièrement dans les années suivantes.

Quand je dis que l’art peut beaucoup servir à fortifier la mémoire, je ne parle point de cette mémoire artificielle dont l’invention vient des Grecs, et dont Cicéron el Quintilien exposent la méthode’. Elle consistaitàattacher à certains lieux et à certaines images les choses et les mots que l’on voulait retenir. On choisissait, par exemple, pour lieux les différentes parties d'une maison, comme le vestibule, le salon, la galerie, les chambres, etc. Dans le premier, on mettait l’exorde, dans le second la narration, et ainsi du reste. Dans le premier lieu, où l’on avait placé l'exorde, ou mettait par ordre plusieurs images, dont les unes signifiaient les différentes

< quod Ilia quasi media quadam munui acceptant ib lon vemlane tradlt élocution! a (Qcistil. Ub. 11, cap. 2.)

* « Ara habet hanc vlm, non nt lotnm allqald, csjui • In Ingenili noatria part nnl'a ail, pariai et procréé!; a vcrùm ni ea, qo« aunt orta jam In nobls et procréait, a educei alqne confirme!, a (de. Ilb. S. de Oral. a. 35*. )

• CIc. Ilb. 3, Rbel. n. 28-40, « I. % de Oral. a. 361- 3(0. — Qaini. I. Il, cap. 2.

parties et périodes de l’exorde, et les antres en marquaient les expressions. Il ne parait pas que dans l’antiquité aucun orateur ait fait usage de cette méthode, moins propre, ce ‘emble , à aider la mémoire qu'il la troubler et à l’accabler par un nouveau travail ; et c’est le jugement qu’en porte Quintilien. On parle d’un curé en Languedoc qui faisait de cette méthode un usage tout à fait ndmirable. On lui donnait trois ou quatre cents mots qui n'avaient aucune liaison ensemble. Il les répétait de suite, en commençant, soit par la tête, soit par la queue, C'était l’ordre des rues et des maisons de Montpellier, dont il se servait pour se fixer.

line mémoire heureuse doit avoir deux qualités’, deux vertus: la première, de recevoir promptement et sans peine ce qu’on lui confie; la seconde, de le garder fidèlement. On est heureux quand ces deux qualités se trouvent jointes ensemble naturellement; mais le soin et le travail contribuent beaucoup à tes perfectionner.

Il y a des enfants en qui la mémoire paresseuse et rétive refuse d'abord tout service, et parait condamnée i une entière stérilité. Il ne faut pas se rebuter aisément, ni céder â cette

remière résistance, que l'on a vue souvent

tre vaincue et domptée par la patience et la persévérance. D'abord on donne peu de lignes à apprendre à un enfant de ce caractère, mais l’on exige qu’il les apprenne exactement. On tâche d'adoucir l’amertume de ce travail par l'attrait du plaisir, en ne lui proposant que des choses agréables , telles que sont, par exemple, les fables de La Fontaine et des histoires frappantes. Un matlrc industrieux et bien intentionné se joint à son disciple, apprend avec lui, se laisse quelquefois vaincre et devancer, et lui fait sentir par sa propre expérience qu’il peut beaucoup plus qu’il ne pensait -.possunt, quia posse vidcntur*.Les louanges et la douceur ont bien plus de force que les réprimandes et la sévérité. À mesure qu’on voit croître le progrès, on augmente par degrés et insensiblement la tâche journalière.

* « Memorî» dnptex vtTtai : ftcltè perctpvre, et ftdc— « Hier coottoerc. * (Qcism. Mb. 1, cap. S )

* Ylr|.

Par cette sage économie, on vient à bout de surmonter la stérilité ou plutôt la difficulté naturelle de la mémoire ; et l'on est étonné de voir des Jeunes gens, de qui d’abord l’on aurait été tenté de désespérer, devenir presque égaux en ce point à tous leurs compagnons.

Une règle générale, dans la matière dont II s'agit ici, est de bien entendre et de concevoir nettement ce qu’on veut apprendre par coeur. L’intelligence contribue beaucoup cor lainement à aider et à faciliter la mémoire.

Plusieurs personnes ont éprouvé aussi qu’une' lecture de ce qu’on veut apprendre par cœur, réitérée deux ou trois fois le soir avant que de se coucher, est d’une grande ulilité, sans qu'on puisse trop en rendre la raison, si ce n’est peut-être que les traces qui s’impriment alors dans le cerveau , n’étant point interrompues ni entrecoupées par la multiplicité des objets comme pendant le Jour, s’y gravent plus profondément, et font une plus forte impression à la faveur du silence et de la tranquillité de la nuit.

Les vers sont plus aisés à retenir que la prose, surtout quand les jeunes gens sont en état d’en discerner le nombre et la mesure; mais la prose est plus propre i exercer et * fortifier la mémoire, parce qu’elle se laisse apprendre moins aisément, ayant plus de liberté, et n'étant point astreinte à des mesures réglées et uniformes.

On trouve encore cet avantage d’une maniéré plus sûre dans des sentences détachées, et qui n’ont entre elles aucune liaison, telles que sont celles des Proverbes de Salomon et de l’Ecclésiastique. Il est bon de rompre ta mémoire et de la dompter par ce qu’il y a dé plus difficile, afin que dans l'occasion on la trouve préparée â tout.

On néglige trop, ce me semble, de faire apprendre dans le* classes des endrnitschoisis des auteurs grecs , et surtout des poètes. L'exemple que j’ai cité ‘ d’un jeune homme de qualité qui. avant que de sortir du collège, avait récité par cœur Homère tout entier, nous marque d'un côté combien l'élude de la langue grecque était pour lors eq honneur dans l'u— uiversité, et de l’autre autoaise d’une manière

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bien éclatante la pratique que je conseille ici.

Il finit bien se donner de garde de compter pimr perda le tetnps que l'on consacre a cultiver ainsi là mémoire: il n'en est peut-être point de mieux employé dans la jeunesse. Cast t la prudence des maîtres à régler la tâche qu'on doit imposer tous les jours aux écoliers, et à là proportionner, autant que cela se peut, à leur portée.

Dans les classes qui ne sont pas trop nombreuses, il me semble qu’un quart d heure peut suffire pour faire réciter les leçons, d'autant plus que tous les samedis nn y destine un temps plus considérable pour faire répéter tontes les leçons de la semaine.

Il vaut mieux les donner moins longues, et en moindre nombre, mais exiger qu’on les récite avec la dernière exactitude. La mémoire, qui penche toujours vers la liberté, cl qui a peine à souffrir le joug, a besoin d'élre contrainte et assujettie, surtout dans les commencements ; et par là elle contracie une heu reuse habitude de docilité et de soumission à ce qu’on demande d'elle.

On ne peut trop mettre eel exercice en honneur, et je suis lâché qu'on ne continue pas, même dans les classes supérieures, l'ancienne coutume de faire provoquer pour les places, qui servait infiniment à y entretenir l’émulalion et à cultiver la mémoire. Il est nue simplicité et une enfance qui sied bien à tout Age, et qui sans rien diminuer du mérite de l'esprit, annonce une innocence de mœurs plus estimable que les qualités les plus brillantes.

Il y a une mémoire des mois, et une mémoire des choses. La première est celle dont nous avons parlé jusqu’ici, cl qui consiste à réciter fidèlement et à rendre mol pour mol ce qu’on a appris par cœur : l’autre consiste à retenir, non les mots, mais le fond, le sens, la snite des choses qn’on a lues ou entendues, comme d’une histoire, d’un plaidoyer, d’un sermon ; el cette sorle de mémoire n’est pas d’une moindre utilité que la première, qui y prépare et y contribue beaucoup, el elle est d'un usage bien plus général.

Il est important d’exercer aussi les jeunes gens dans celte sorte de mémoire, en leur faisant reudre compte de ce qu’ils ont lu ou en-

tendu. Il faut commencer par ce qu’il y a de plus facile, comme dus fables et de courte* histoires; et s’ils omettent quelque circonstance essentielle, on le leur fait remarquer. Quand on leur a expliqué quelque harangue d’un historien, quelque livre d'un poète, quelque plaidoyer d'un orateur, rien ne peut leur être plus utile que de les faire revenir sur leurs pas. el de leur en faire dire le contenu, d'abord en général, puis dans un plus grand détail, en rapportant avoe exactitude l’ordre et la division du discours, les différentes parties et les preuves de chaque partie. J’en dis autant d'une instruction ou d’un sermon où ils auront assisté.

Je reviens à la mémoire des faits. Bien n’est pins ordinaire dans le monde que d'entendre des personnes qui ont de l’esprit et du goût pour la lecture se plaindre qu’elles ne peuvent rien retenir de ce qu’elles lisent, et que, quelque bonne envie qu’elles aient, et quelque effort qu’elles fassent, presque tout ce qu’elles ont lu leur échappe, sans qu’il leur en reste rien qu’une idée confuse el générale.

Il faut avouer qu’il y a des mémoires infidèles, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, entr'ouverles de tous côtés ', qui laissent écouler tout ce qu’on leur confie: mais souvent ce défaut vient de la négligence. On no cherche dans ses lectures qu'à satisfaire sa curiosité pour le présent, sans se mettre en peine de l'avenir. On songe plus à lire beaucoup qu'à lire utilement. On court avec rapidité, el l’on veut toujours voir de nouveaux objets. 11 n’est pas étonnant que ces objets multipliés à l’infini, et qu'on se donne à peine le temps d’effleurer, ne fassent qu’une légère impression qui s'efface dans le moment, et dont il ne demeure aucune trace. Le remède serait de lire plus lentement, de répéter plusieurs fois la même chose, de s’en rendre compte à soimême ; et par cet exercice, d'abord un peu pénible et assujettissant, on parviendrait, sinon à se ressouvenir parfaitement de tout ce qu’on a lu, dumoinsàen retenir la plus grande parlie el ce qu'on y a trouvé de plus essentiel. Si l'on pouvait prendre sur soi de se gêner de la sorte pendant quelque temps, on recouaal-

* Plenuj ri m arum ium : bàc atque llltc perfluo.

trait que, ai Ton retient peu de choses de ses lectures, ce n’est pas tant à l’infidélité de la mémoire qu’il Tant s’en prendre qu’à sa propre paresse.

Je finirai ce petit traité par une réflexion qui aurait peut-être dé être placée dés le commencement. Elle regarde le choix et le discernement dont on doit user en cultivant la mémoire. Tout n’est pas également beau dans les auteurs ; et quoique dans Virgile, par exemple, tout mérite d'être appris, il y a néanmoins des endroits plus éclatants, plus utiles que les autres; et comme on ne peut pas charger la mémoire du commun des jeunes gens

d'un auteur entier, le bon sens et la raison demandent qu’on fasse choix des endroits les plus propres à former l’esprit et le coeur par la beauté des pensées et par la noblesse des sentiments. Ce discernement est encore plus nécessaire dans les autres écrivains, tels que sont les historiens et les orateurs, qui ne doivent pas être proposés de suite, mais par endroits* et par morceaux.

L’université a sagement ordonné de sanctifier pendant tout le cours des études l’exercice de la mémoire, en faisant apprendre tous les jours aux jeunes gens quelques versets de l'Ecriture sainte.

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