‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 54 sur 298 · D« U coutume de faire parler latin dans les classes · texte numérisé non relu

D« U coutume de faire parler latin dans les classes

Il y a. ce me semble, sur celte matière, deux extrémités également vicieuses. L'une est de ne pus souffrir que les jeunes gens parlent dans les classes une antre langue que la latine ; l'autre serait de négliger entièrement le soin de leur faire parler cette langue.

1° Pour ce qui regarde le premier inconvénenl, je ne comprends pas comment on peut exiger des enfants qu'ils parlent une langue qu'ils n’entendent point encore, et qui leur est absolument étrangère. L’usage seul peut suffire pour les langues vivantes; mais il n'en eSt pas ainsi de celles qui sont mortes, qu'on ne peut bien apprendre que par le secours des règles et par la lecture des auteurs qui ont écrit dans ces langues. Or, il faut un temps assez considérable pour parvenir S l'intelligence de ces auteurs.

D'ailleurs, en supposant même qu'on ne les obligerait S parler latin qu'après qu'on leur aurait expliqué quelques auteurs, y at-il lieu d'espérer qu'alors même, en parlant entre eux et dans les classes, ils puissent s'exprimer d'une manière pure, exacte, élégante? Combien leur échappera-t-il d'impropriétés, de barbarismes, de solécismes! Est-ce là un bon moyen de leur apprendre la pureté et l’élégance du latin, et ce langage bas et rampant du discours familier ne passera-t-il pos nécessairement dans leurs compositions?

Si on les oblige dans ces premières années à parler toujours latin, que deviendra la langue du pays? Est-il juste de l'abandonner ou de la négliger pour en apprendre une étrangère ’? J'ai remarqué ailleurs que les Romains n'en usaient pas ainsi pour leurs enfants ; et bien des raisons nous portent à les imiter en ce point. La langue française s'étant emparée, non par la violence des armes ni par autorité, comme celle des Romains, mais par sa politesse et par ses charmes, de presque foutes les cours de l’Europe ; les négociations publiques ou secrétes et les traités entre les

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princes, ne se faisant presque qu'en celte langue, qui est devenue la langue ordinaire de tous les honnêtes gens dans les pays étrangers, et celle qu'on y emploie communément dans le commerce de la vie civile, ne seraitil pas honteux à des Français de renoncer en quelque sorte à leur patrie, en quittant leur langue maternelle, pour en parler une dont l’usage ne peut jamais être, à leur égard, ni si étendu ni si nécessaire ?

Mais le grand inconvénient de celte coutume, et qui me frappe le plus, c’est qu’elle étréciten quelque sorte l’esprit des jeunes gens, en les tenant dans une gêne et une contrainte qui les empêche de s’exprimer librement. Une des principales applications d'un bon maître est d’accoutumer les jeunes gens à penser, à raisonner, à faire des questions, à proposer des difficultés, à parler avec justesse et avec quelque étendue. Cela est-il praticable dans une langue étrangère ? et y a-t-il même beaucoup de maîtres capables de le bien faire?

s!" Il ne s'ensuit pas de tout ce que je viens de dire qu'on doive entièrement négliger celte coutume. Sans parler de mille occasions imprévues qui peuvent arriver dans In vie, surtout quand on voyage dans les pays étrangers, où la facilité d’entendre et de parler latin devient d’un grand secours, et quelquefois même d'une absolue nécessité, la plupart de ceux qui étudient dans les collèges devant un jour s'appliquer, quelques-uns à la médecine, d'autres an droit, un grand nombre à la théologie, tous à In philosophie, ils sont indispensablement obligés, pour réussir dans ces études, de s’accoutumer de bonne heure à parler la langue de ces écoles, qui est la latine.

Outre ces raisons, l’habitude de parler latin, quand elle est accompagnée d’une élude solide, peut servir à faciliter l'intelligence de cette langue, en la rendant plus familière et comme naturelle ; et elle peut aussi aider pour la composition, en fournissant des expressions avec une plus grande et plus riche abondance.

Les Romains, qui ne devaient jamais parler en public la langue grecque, par où ils auraient cru avilir la dignité de leur empire ,

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s’exerçaient pourtant dans leur jeunesse à composer dans cette langue, et sans doute â la parler aussi ; et Suétone * remarque que Cicéron, jusqu'à sa préture, fit toujours ses déclamations en grec.

Il est donc è propos de faire quelquefois parler latin les jeunes gens dans les classes; de les obliger è s’y préparer au logis en lisant quelques hisloiresdans les auteurs qu'on leur explique, dont on leur fera rendre compte d'abord en français, puis en latin ; de les interroger quelquefois en celte langue sur les observations qu'on aura faites en expliquant les auteurs. Pour cela, il faut que le maître lui-méme, dans ses explications, mêle la langue latine à la française : elles ne seraient pas d'une grande utilité pour les jeunes gens, si elles se faisaient purement en latin. Comme une langue étrangère laisse toujours beaucoup d'obscurité, ils écouteraient avec moins de plaisir, moins d'attentiou, et par conséquent avec moins de fruit. Mais si l’on a quelque histoire à raconter, quelque trait d’antiquité à rapporter, quelque principe de rhétorique à établir, rien n'empéche qu'on ne fasse tout cela d'abord en latin ; après quoi on répète les mêmes choses en français, en leur donnant plus d'étendue, et en les montrant sous plusieurs faces, afin de les faire mieux comprendre.

Cette méthode ne serait pas seulement utile aux écoliers, elle servirait aussi beaucoup aux maîtres, à qui elle procurerait une grande facilité de parler latin, qui leur devient nécessaire en bien des occasions, et qui ne peut s'acquérir que par un long usage et un fréquent exercice.

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