PREMIER OBJET DE L’INSTRUCTION
AVANTAGES DE L ÉTI'DE DES BEA l'X-AHTS BT DES SCIENCES FOÜR FORMER L'ESPRIT.
Pour concevoir une juste idée de l’importance des fonctions de ceux qui sont destinés è apprendre aux jeunes gens les langues , les belles-lettres, l’histoire, la rhétorique, la philosophie , et les autres sciences qui conviennent & cet Age, et pour connaître combien de telles études peuvent contribuer A la gloire d'un royaume , il ne faut que considérer la différence que les bonnes éludes mettent , non-seulement entre les particuliers , mais aussi entre les peuples.
Les Athéniens n’occupaient pas un, fort grand terrain dans la Grèce : mais jusqu'où leur réputalion.ne s'élendil-cllc point! En portant les sciences A leur perfection, ils portèrent leur propre gloire A son comble. La même école forma des hommes rares en tout genre. De IA sortirent les grands orateurs, les fameux capitaines , les sages législateurs , les habiles politiques. Celle source féconde répandit les mêmes avantages sur tous les beaux-arts qui semblent y avoir le moins de rapport : la musique, la peinture, la sculpture, 1 architecture. Elle les rectifia, les ennoblit, les perfectionna; et , comme s'ils étaient sortis de la même racine et nourris de la même sève , elle les fit tous fleurir en même temps.
Rome , devenue la maîtresse du monde par ses victoires, en devint l'admiration et le modèle par la beauté des ouvrages d'esprit qu'elle produisit presque on tout genre; et par IA elle s'acquit sur les peuples qu'elle avait soumis A son empire une autre sorte de supériorité, infiniment plus flatteuse que celle qui ne vient que des armes et des conquêtes.
L'Afrique, aulrefois si fertile en beaux esprits et en grandes lumières . est tombée par l’oubli des beltes-ietlros dans une stérilité entière, et même dans la barbarie, dont elle porte le nom, sans que, pendant le cours de tant de siècles, elle ail produit un seul homme qui se soit distingué par quelque talent , et qtri ail fait ressouvenir du mérite de ses ancêtres, ou qui s'en soit souvenu lui-même- On eu peut dire aulant de l’Égypte en parti-
culier, qui avait été considérée comme ta source de toutes les sciences.
Le contraire c-l arrivé parmi les peuples de l'Occident et du Septentrion. Ils ont été longtemps regardés comme grossiers el barbares, parce qu’ils étaient sans goût pour les ouvrages d'esprit. Mais, nussitêt que les bonnes études y ont pénétré, ils oui donné de grands hommes qui ont égalé en tonie sorte de littérature et de profession ce que les autres nalions avaient eu de plus solide , de plus éclairé, de plus profond et de plus sublime.
On voit tous les jours qu'a mesure que les sciences passent cher de nouveaux peuples , elles les transforment en d'aulres hommes , et qu'en leur donnant des inclinations et des moeurs plus douocs, une police mieux réglée, des lois plus humaines, elles les tirent de l’obscurité où ils avaient langui jusque-là, el de la grossièreté qui leur était naturelle. Ils deviennent ainsi une preuve évidente que , dans les différents climats , les esprits sont A peu près les mêmes ; que les sciences seules y mettent une si honorable distinction; que , selon qu’eHes sont oit cultivée* ou négligées , elles élèvent ou rabaissent le* nations, qu’elles les tirent des ténèbres ou les y replongeqt, el qu'elles semblent décider de leur destinée.
Mais, sans parcourir l'histoire, il suffit d'ouvrir les yeux sur ce qui ‘h possédons la nature. Elle nous montre la différence infinie qie la culture met entre deux terres , d’ailleurs assez semblables. L'une, parce qu’elle esl abandonnée, demeure brute, saùvage, hérissée d'épines. L’autre, remplie de toutes sortes de grains et de fruits, ornée d'une agréable variété de fleurs, rassemble dans un petit espace tout ce qu'il y a de plus rare, de plus salutaire, de plus délicieux , et devient par les soins de son maître un heureux abrégé de toutes les beautés des saisons et des régions différentes. Il en est ainsi de noire esprit, et nous sommes toujours payés avec usure du soin que nous prenons dè lé cultiver. €*t*st cè fonds que- tout fcôitrtlie' qui sent la nnblcsSè de son orijghie et de sa destinée est chargé de mettre en valeur, ce fonds' si riche el si fert, nioi.4 tttt Vi •’it.oi t i» inki .« tin
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tile i si capable de productions immortelles , et seul digne de toute son attention.
En effet, l'esprit »e nourrit et se fortifie par lçs sublimes vérités que l'étude lui fournit. Il croit et grandit pour ainsi dire avec les grands hommes dont il étudie les ouvrages , de même qu'on prend les manières et les sentiments de ceux avec qui l'on vit ordinairement. Il se pique , par une noble émulation , d'ulteindre à leur gloire , et il l’espère par U vue du succès qu'ils ont eu. Il oublie sa propre faiblesse, et il fait d'bcureui effurts pour s'élever avec eus au-dessus de lui-même. Stérile quelquefois de son propre fonds, et renfermé dans des borne» très-étroites, il invente peu et s'épuise aisément. Mais l'étude supplée à sa stérilité, et lui fait tirer d'ailleurs ce qui lui manque. Elle étend ses connaissances cl ses lumières par des secours étrangers , porte plus loin ses vues, multiplie ses idées, le» rend plus nanties , plus distinctes , plus vives : elle lui apprend à envisager les vérités par plusieurs faces, lui découvre la fécondité des principes, et l’aide i eu tirer les conséquences les plus éloignées, ü • i
èious naissons dans les (énèhres de l'ignorance, et la mauvaise éducation y ajoute beaucoup du faux préjugés. L'élude dissipe les premières , et corrige les autres. Elle donue k uos pensées et à nos-raisonnements de la justesse et de l'eiaetitude, Elle nous accoutume à mettre da l'ordre et de l'arrangement dans toutes les matières dont nous avons ou à parler ou à écrire. Elle nous présente pour guides et pour modèles les hommes les plus éclairés et les plus sages do l’auliquité 1 qu'on peut bien appeler en ce seus , avec Sénèque , les maîtres et les précepteurs du genre humain. En nous prélant leur discernement et leurs yeux, elle nous fait marcher avec sûreté à la lumière que portent devant nous ces guidas clioi-is , qui , après avoir passé par l'examen rigoureux de tant de siècles et de tant de peuples, et avoir survécu à la ruine de tant d'empires, ont mérité par un suffrage unanime d'être pour tous les Ages suivants les ar-
r « Quvm vtncrstloners partailbui nuis debeo; r«m- « Crm uu> prccrptorlbus grnerli hiinuni. s quibus unU < boni IniUa Oaxerunt. » (Snsac. tpiil. 64 )
bitres souverains du bon goût, et les modèles achevés de ce que la littérature a de plus parfait,
Mais^'utililèdel'étude ne se borne pas à ce qu'on appelle (rieitre •; elle donne aussi.de la capacité pour les affaires et pour les emplois.
I’aulrÉiniie, qui remporta, une célèbre victoire sur Persêe, dernier roi des Macédoniens, savait bien comment sq formaient les plu» grands hommes. Plutarque observe le soin particulier qu'il prit de l'éducation de 9es enfnntjs. Il ne se coulc'iita pas de leur faire apprendre leur propre lingue par, règles, comme c'était alors la coulugie; *1 leur fit aussi étudier la langue grecque. 11 leur donna toutes sortes de maires , de grammaire., de rétliorique, de dialectique. outre ceux qui devaient les iustruire de l’art militaire ; et U assistait lui-mème, le plus souvent qu'il lui était possible, à tous leurs exercises. Quand il eut vajneu Persée. il ne daigna pas même jeter les yeux sur les richesses immenses qui se trouvèrent dans ses trésors. Il permit seulement à ses enfants , qui , selon l'bislorieu. aimaient fort les lettres, de prendre les livres de la biblioljtèqué <le .ee roi.
Le succès répondit aux soins d’un père si éclairé et si attentif. Il eut l'avantage de donner à Rome un second Scipion l’Africajn, vainqueur de Carthage et de Sîurpance.elqui ne fut pas moins recommandable par son goût merveilleux pour les belles-lettres et pour toutes les sciences que par ses vertus militaires Ce grand homme avait toujours auprès de lui. soit pendant la paix, soit pendant la guerre, rtiistorien Pulybe et le philosophe Pailèlius, qu’il honorait d'uue amitié particulière. « Personne {dit ùn historien en parlant « de Scipion) ne savait mieux que lui entre- < mêler le repos et l'action, ni mettre plus i o prolit les vides quelui laissaient les affaires.
1 « Scipio uni elegani libtralium Mudiorum omnlsa que dertrloc ci auetor et arimiraior fuit, ui Polybium ■ Panaliuiuque. prmcellrnlrs iagenko vlroa; domi mi- « litioiue sérum habuerlt. Neque rnim quisquam hoc « Scpione eieganiiù» intrrvulU negoimrum oiio «iis— c pumil. semperque aul belli aut paris aervtit artibiu : « semper inter arma ac studia versa lus. aut corpus pe- « ricults, aut ammum duciplinis ciercuit. » ( Vell. Pa- TKitc. 1. 1, cap. 13 )
« Partggê cnlre les occupations de la guerre « et celles de la paix , entre les armes et l’é— o lude, ou il exerçait son corps dans les dana gers, ou il cultivait sou esprit par les scien- « ces. » Il y a apparence que c’est de lui que Cicéron dit 1 * * * * * * * qu'il avait toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon ; car je ne sais pas si cela peut aussi convenir au premier Scipion.
Lucullus9 tira aussi un grand secours de la lecture des bons auteurs et de l’élude de l’histoire. En le voyant paraître tout d'un coup 4 la tête des armées, on admira sa capacité consommée. Il était parti de Rome sans avoir encore un grand usage de l’art militaire, dit Cicéron, et il arriva en Asie capitaine tout formé et parfait. C’est que son génie excellent, cultivé par l’étude des beaux-arts, lui tint lieu d'expérience, qui semble pourtant ne pouvoir se suppléer.
Brutus passait une partie des nuits à s’instruire de l’art militaire par les relations des campagnes des plus fameux capitaines, et ne comptait pas pour perdu le temps qu’il donnait 4 lire les historiens , et surtout Polybe, sur les ouvrages duquel on le trouva occupé 4 travailler peu de temps avant la fameuse bataille de Pharsale.
Il n'est pas difficile de comprendre que le soin particulier que les Romains prirent, dans les derniers temps de la république, de bien cultiver l'esprit des jeunes gens, devait naturellement ajouter un nouveau mérite et un nouveau lustre aux grandes qualités qu'ils avaient d’ailleurs, en les mettant en état d’exceller également dans les exercices des armes et du barreau, et de soutenir avec un pareil succès les emplois de l’épée et ceux de la robe.
1 a Africaous semper socnlteam Xenophontem in « nunibus babrtxit » (De. lib. 2, hue. Quatt. n. 62.)
* n Mlgnom ingenium Luculli, magnumque oplima- « ram arlium studium, tnm ornais llberalis et digna boa mine nobiti ab eo percepta dodrina... Ab ro laus im-
« peratorfa non admodbm especubatur .. Sed incredi-
« buts queedam tngcoii magnUndo non dcsIderavH tndo-
a cllem usfts disciplinant, ltaque, quuni lolum iter et
• navigationon consumpaiuet pantin In percontando a
m perttta, partim rebas geetll legendlg, in Allant lactui
■ Imperator venit, quant esset RomA profeclus rel mill-
* uria radis. o (Llb. 4, Acadtm.Qœvtt. n. i et 2.)
Il arrive quelquefois que des généraux d’armée, faute d’avoir cultivé leur esprit par l’étude des belles-lettres, diminuent eux-mêmes l'éclat de leurs victoires par des relations sèches, informes, languissantes; et que leur plume soutient mal les exploits de leur épée. Ils sont en cela bien différents de César, de Polybe, de Xénnphon et de Thucydide, qui, par la vivacité de leurs peintures, transportent le lecteur sur le champ de bataille , lui rendent raison de la disposition des troupes et du terrain , des commencements et des progrès du combat, des inconvénients survenus et des remèdes appliqués , des balancements différents et de leurs causes; et, par ces divers degrés, le conduisent comme par la main 4 l'événement.
On en peut dire autant des négociations , des magistratures, des intendances, des commissions ; en un mot, de tous les emplois qui obligent à parler, soit en public, soit en particulier; à écrire, à rendre compte de son ministère ; i ménager les esprits, 4 les gagner , 4 les persuader : et quel emploi y a-t-il qui n’exige presque tous ces devoirs?
Rien n’est plus ordinaire que d’entendre des gens du monde, qu’une longue expérience et de sérieuses réflexions ont instruits , se plaindre amèrement de ce que leur éducation a été négligée, et de regretter de n'avoir pas été nourris dans le goét des sciences , dont ils commencent trop tard 4 connaître l’usage et le prix. Ils avouent que ce défaut les a éloignés des emplois importants, ou les a laissés fort au-dessous de leurs charges, ou les a même fait succomber sous leur poids.
Lorsque, dans de certaines occasions d'éclat et dans des places distinguées , on voit un jeune magistral, cultivé par les belles-lettres, s’attirer des applaudissements du public , qui est le père qui ne désirât pas un tel fils ? et qui est le fils un peu sensé qui ne désirât pas un tel succès? Tous alors s'accordent à sentir l'avantage des sciences. Tous comprennent combien elles sont capables d’élever un homme au-dessus de son âge , et quelquefois même au-dessus de sa naissance.
Mais, quand cette étude ne servirait qu’à acquérir l'habitude du travail, 4 en adoucir la peine, 4 arrêter et 4 fixer la légèreté de l’es-
prit, & vaincre l’aversion pour une vie sédentaire et appliquée, et pour tout ce qui assujettit et captive , ce serait déjà un très-grand avantage. En effet, elle retire de l'oisiveté, du jeu, de la débauche. Elle remplit utilement les vides de la journée, qui pèsent si fort à tant de personnes, et rend très-agréable un loisir 1 qui, sans le secours des belles-lettres, est une espèce de mort, et comme le tombeau d'un homme vivant. Elle met en état déjuger sainement des ouvrages qui paraissent ; de lier société avec les gens d'esprit ; d’entrer dans les meilleures compagnies ; de prendre part aux entretiens les plus savants ; de fournir de son côté è la conversation, où sans cela on demeurerait muet ; de la rendre plus utile et plus agréable, en mêlant les faits aux réflexions, et relevant les uns par les autres.
J’avoue que souvent, dans les conversations, dans les affaires, dans les discours même que l’on a à composer, il n’est point question d’histoire grecque ou romaine, de philosophie, de mathématiques; cependant l’étude a de ces sciences, quand elle est bien faite, donne à l’esprit une justesse, une solidité, une précision, une grâce même dont les connaisseurs s’aperçoivent facilement.
Mais il est temps de passer au second avantage qu’on doit retirer de l’étude, et à la seconde vue que les maîtres doivent se proposer dans l'instruction des jeunes gens, qui est de régler leurs moeurs et de former en eux l’honnête homme.