IV. Harangues
Je pourrais, sur cet article, renvoyer aux règles que je donne dans le livre suivant sur la rhétorique . puisqu’elles conviennent aussi pour la plupart à la poésie : mais j'ai cru ne devoir pas omettre entièrement ce qui regarde les harangues poétiques.
J’en choisirai une seule, et fort courte, qui suffira pour apprendre aux jeunes gens comment ils doivent s’y prendre pour découvrir la force et l'énergie des discours qui se rencontrent dans les poètes.
Le discours que j’entreprends ici d'expli-
> Mctunor. Ub. 11.
quer est celui de Junon , lorsque, voyant les Troyens près d'arriver en Italie , malgré tous les efforts qu'elle avait faits pour traverser leurs desseins , elle se reproche & elle-même sa faiblesse el son impuissance.
Vii é conspeclu slculæ telluris in altum Vola datant l*ti, et «pumas salis are ruebant :
Quum Juno. æternum serrans sub pectore vulnus,
Hac secum : Mene Inccepto deslsterc viclam I Nec posse IlaliA Teucrorum averlere regeint Qui|tpè velor faits. Pallasne exurere claasem Argivûm, atqae ipsai polait submcrgerc ponto;
Unius ob noidrn et furias Ajacls Oileiî Ipsa Jovis rapidum jaculata è nubibus ignem, Dbjrcitque rates, eversitquc xqnora vends :
Ilium eipirantem transfho pectore flammas Turbine corripuit, scopuloque infiiit aculo.
Asl ego, que divùra incedo reglua, Jovisquc El soror cl conjui, unà cum gente tôt an nos Belta gero : el quisquam numen Junonis adoret Prælereâ, aut supplex iris imponat honorent1 !
On peut distinguer dans ce discours de Junon l’cxorde , la confirmation , la pérora ison.
Le récit qui le précède , tout simple qu'il esl , nous annonce un discours extrêmement emporté el violent , et nous marque jusqu’où allait l'aigreur de celle déesse : Quum Juno, æternum servons sub pectore vu/nus , Iltec secum. Le poète appelle son ressentiment une plaie, vulnus; et une plaie profonde, sub pectore ; ancienne et sans remède , æternum ; et que cette déesse conserve et nourrit avec soin dans son cœur, servons.
Hac secum : ajoutez loquilur, qui esl sous-entendu, vous éteignez tout le feu cl toute la vivacité de ce récit.
Exordb. Mené incœpto detistere victam!
Ce commencement brnsque convient parfaitement à une déesse pleine d’orgueil et do colère , qui , s'cnlretcnant en elle-même du sujet de son mécontentement, exhale tout d'un coup par ce discours sa douleur et son indignation. Toutes les expressions doivent être pesées. Mene : cet unique mot dit tout , et Junon elle-même nous développera dans la suite ce qui y esl renfermé. Inccepto desistere : qu'une femme, qu’une déesse ( et quelle
ma <$.*»
déesse ! ), soit obligée de renoncer à son entreprise. Viciant : quelle soit forcée de se reconnaître vaincue, malgré tousses efforts et tous ses combats, et qu'elle voie sa rivale remporter sur elle et triompher de sa faiblesse. Tous les mêmes mots pourraient demeurer et h'avoir pas la même force :
Incœplo cogor desistere vicia. C’est ce monosyllabe, et cette interrogation mené; c’est cet infinitif desistere , qui ne parait gouverné de rien, qui anime cette pensée : et tel est le langage de la colère.
Nec poste Italiâ Teucrorum averltre regem ! La voilà donc convaincue d'impuissance, celte reine des dieux et des hommes : nec poste. Et cela dans quelle occasion ? Entreprend-elle de perdre un roi puissant , de l’arracher de son trône , de le chasser de ses Etats? Rien moins que cela. Il ne s’agit que d’éloigner, de détourner de l’Italie le chef malheureux d’un peuple vaincu : Teucrorum regem.
Junon marque ailleurs avec quel acharnement elle s’était appliquée à poursuivre les malheureux restes de la nation troyenne , et Enée leur chef. Cet endroit peut servir à entendre celui que nous expliquons.
Des ! stirpem iovuii», et taxis contraria noitrla Fats Phrj guni ! N uni siseis occumbere campia ?
Nùm capti potuére capi? Nùm incenaa cremavlt Troja riroa ? Médias acies medlosque per ignés lovengre vlatn
Qnin etiam patriA escussos infesta per ondas Aura seqni, et profugis toto me opponere ponto. Absumpt» in Teueros vires eteliqne msrlsque.
Quld Sjrtes. sut Sryila mibl, qnld vasta Cbarybdls Profuil? oplato condunlnr Trbridis alveo,
Secari pelagl atqnc met. Mars perde» gentem Immanent Lapitbûm valuit : concessit In iras Ipse débat snliquant genllor Calydono Diane :
Quod sceius aut Lapllbis iantum.aut Calydonc nierente? Ast ego, magna Jovis conjux, nil linque» loausum Qoat potoi Infeili. qoe memet in omnla rertl,
Tineor ab ÆneA 1 !
Confirmation. Quippé velor fatis. Les deux vers précédents tiennent lieu d’exorde et de proposition. Junon réfute maintenant l'unique objection qu'on pouvait lui faire ,
• Æn. 7, 293.
tirée de la force insurmontable des destins qui s’opposent à son entreprise. Quelques interprètes croient que celte objection est ironique ; et ce mot quippé semble l’insinuer. Quoi qu’il en soit, junon la réfute par un seul exemple qui fait toute la matière de son discours : Pallas a bien pu se venger d'Ajax : et moi je ne puis venir à bout de perdre les Troyens. Cette comparaison a deux parties , dont chacune est traitée avec un art merveilleux. Il serait difficile de trouver un plus beau modèle d'amplification que celui-ci.
Première partis. Pallas a bien pu se venger d'Ajax. C’est Ajax, fils d'Ollée, chef des Locriens , qui avait déshonoré Cassandre , fille de Priam et prêtresse de Pallas, dans son temple même. Le poêle emploie sept vers pour mettre celte vengeance dans tout son jour.
Junon commence par nommer Pallas, sans ajouter à son nom aucune épithète, aucune marque de dignité et de distinction : Pallasne. Cependant elle était fille de Jupiter; elle présidait en même temps à la guerre et aux sciences. Elle semble laisser à entendre que c’est la flotte entière des Grecs qu'elle a fait périr : classent Argiv tim; ce n’était que celle des Locriens. Elle emploie un mot composé , exurtre, qui marque que la flotte a été entièrement brûlée et consumée. El de peur qu’on ne croie qu’il n’y a eu que les vaisseaux de brûlés , elle ajoute : Atque ipsos poluit submergere ponto, Unius ob noxam et furias Ajacis Oilei? Autant que Junon s’est appliquée à exagérer la grandeur de la vengeance, auiant s'applique-t-elle à en diminuer la cause. C’est une simple faute, noxam ; c’est encore quelque chose de moindre , une faute involontaire, furias , commise dans l’emportement de la passion , où un homme n’est point maître de lui : enfin , c’est la faute d’un seul homme : Unius ob noxam et furias Ajacis Oilei.
Ipsa Jovis rapidum jaculata é nubibus ignem, Disjecitque rates , evertilque cequora ventis. La vengeance aurait paru imparfaite, si Pallas elle-même ne l'avait exercée de ses propres mains : Ipsa. Ce mot marque qu’elle en avait goûté et savouré toute la douceur. Rapidum Jovis ignem jaculata, belle péri—
«X* l«fl
phrase de la foudre! E nubibus : Celle circonstance n'esl pas indifférente. Cesljdu milieu des nues, qui est l'empire de Junon, que Pallas a lancé ce feu vengeur et meurtrier, qui a fait un tel ravage dans la flotte des Locriens.
Ilium expirantem transfixo peclore fl animas Turbine corripuit, scopuloque infixit acuto. Une flotte entière dissipée et brûlée n'aurait pas satisfait Pallas, si elle n'avait de sa propre main percé l’infortuné Ajax , objet de sa colère , et si elle ne l'avait laissé attaché à un rocher aigu.
Seconde partie. El moi je ne puis venir à bout de perdre les Troyens. Nous avons remarqué, en parlant de Pallas, que Junon s'élail contentée de dire , Pallasne , sans relever le nom de cette déesse par aucune épithète. Elle ne s'exprime pas ainsi quand elle parle d’elle-méme. Et moi , dit-elle, qui suis la reine des dieux, moi qui suis et la sœur et la femme de Jupiter. Voilà ce qui est renfermé dans ce mot ego. Le contraste est sensible. Le poète nous montre d’un côté Pallas comme seule, sans crédit, sans distinction : Pallasne. De l’autre il nous représente Junon comme environnée de gloire , de puissance et de majesté : Ast ego, quœ ditûm incedo regina, Jovisque El soror et conjux. On ne manque pas de Taire remarquer aux écoliers la justesse de ce mol incedo , qui convient parfaitement à la démarche majestueuse d'une reine et d'une déesse : Et vera incessu patuit deai; et la répétition offeclée de la conjonction, pour insister davantage sur sa double qualité de sœur et de femme : Et soror et conjux. Horace fait parler Junon à peu près de la même sorte lorsqu'elle déclare que, si l’on songe à rétablir Troie, elle se mettra ellemême à la tête d’une aVmêc pour détruire celte ville, objet éternel de sa haine.
Troj» renwceni alite lugubri Fortune trlali elade Iterabltur,
Ducenie vie trie es caler vas Conjuge me Jovis et aorore.
ünà cum gente lot annos Sella gero. Ju-
• Od. 3. lit). 3.
non , malgré toute sa grandeur et toute sa puissance , malgré ses qualités de reine des dieux , de sœur et de femme de Jupiter, a la douleur de se voir aux prises avec une seule nation , et cela depuis tant d'années, una cum gente tôt annos, belle opposition ; et d'épuiser contre elle inutilement toutes ses forces, bella gero.
Péroraison. Et quisquam numen Junonit adorel Prelereà, aut supplex aris imponat honorent ! La douleur, le dépit, la vengeance, éclatent également dans ces paroles pleines de feu et d’indignation. Après un tel affront, Junon se regarde comme entièrement déshonorée, comme dégradée de sa qualité de déesse , comme devenue désormais l’objet du mépris des dieux et des hommes. On sent bien quelle force ont ici l'interrogation et l'exclamation. Si l'on retranchait ces figures, la même pensée , sans changer aucun mot , deviendrait froide et languissante.
Le poêle a bien raison de dire que la déesse, en prononçant ce discours , avait le cœur enflammé et embrasé de colère. Talia flammalo secum dea corde volutans... Tout y est animé ; tout y est plein de feu ; tout y respire le désir et l’ardeur de la vengeance.
AHTICLK III.
Des différentes sortes de pormes.
Il n’est pas possible d’enseigner à fond aux jeunes gens toutes les règles de la poésie ; cette matière est trop étendue, et demanderait trop de temps : mais aussi il n’esl pas raisonnable qu'ils les ignorent absolument, et qu’ils sortent du collège sans avoir quelque connaissance des diflérentes sortes de poèmes , et des régies qui leur sont particulières.
M. Gaullyer , professeur au college du Plessis- Sorbonne , fort habile et fort laborieux, vient de donner au public un livre sur la poétique. Je ne l'ai point encore lu . mais le dessein m'en parait fort bon. Il y propose les régies de poétique tirées d’Aristote, d Horace, de Despréaux et d'autres célébrés auteurs. Il est utile d'avoir un livre où l'on puisse trouver ce qui s'est dit de plus solide sur une matière que les maîtres ne peuvent
pas expliquer à fond dans les classes, et dont il est pourtant à souhaiter que les jeunes gens soient instruits jusqu'à un certain point.
Le poème se divise ordinairement en poëme épique et en poëme dramatique. Le premier consiste en un récit , et c’est le poeie qui y parle. Le second renferme une aclion qui est représentée sur le théâtre; et c’est dans la bouche des personnes mêmes qui y paraissent que le poëte met le discours.
£n suivant celte division , fondée sur les mots grecs «Woc et qui sont opposés, le grand poëme épique , comme la plus noble espèce , s'approprie dans l’usage le nom do son genre , ainsi qu’il arrive dans beaucoup d’autres matières.
On rapporte au genre du poème épique plusieurs différentes espèces de poèmes 1 : les idylles, les satires , les odes , les épigrammes, les élégies , etc. Le poëme dramatique comprend la tragédie et la comédie.
Il faut que les jeunes gens aient quelque idée de ces différentes sortes de poésie. La seconde et la rhétorique sont les classes où on doit leur donner ces instructions. L’art poétique d’Horace, qu’on explique ordinairement en rhétorique toutes les années, donnera lien d’enseigner aux jeunes gens tout ce qu'ils doivent savoir sur celte matière.
Hais la lecture des poêles mêmes leur sera bien plus utile que tous les préceptes qu’on pourrait leur donner.
On a coutume de commencer par Ovide, et l’on a raison. Ce poêle est fort propre à inspirer du goût pour la poésie; à donner de la facilité, de l’invention, de l’abondance. Ses Métamorphoses surtout peuvent être fort agréables par la grande variété qui y règne. 11 u’y faut pas chercher cette exactitude, celte justesse, cette pureté de goût, qu’on trouve dans Virgile. Il est souvent trop diffus dans ses narrations, et il s'abandonne trop à son génie; mais il y a de très-beaux endroits, et il peut
I Le V. Jonvancl. qu’on ne loapçonoeri point S’Ignoraoce dans ces matières, dans son livre de Itntionc Mtcendt et docendf, rapporte ansll an poème épique plusieurs différentes espèces de peUU poèmes. AU epicum poème rei'ocanrw paria po smala... tU UgUia, salira, ode, tclogœ, epigrammata, cltgiœ, etc. (Page 184.)
êlre fort utile pour ceux qui commencent. Aïmiùm amator ingtnii sut, laudandus tamen in partibus ’. Ses défauls mêmes, qu’un maître attentif ne manquera pas de faire remarquer aux jeunes gens, leur serviront presque autant que les beautés qu’on leur fera admirer, surtout quand lisseront en étal de faire la comparaison d’Ovide et de Virgile.
Ce dernier fait la plus grande occupation des classes : aussi est-ce un modèle parfait et qui peut suffire seul pour former le goOt.
On y explique aussi Horace et Juvénal; et ces auteurs, tous deux excellents, quoique dans un genre différent, méritent bien d’y trouver leur place.
Je voudrais qu’on y joignit quelques tragédies de Sénèque , ou du moins quelques endroits choisis de ses tragédies ; je dis de celles qui sont véritablement de lui. On y reconnaîtra facilement le style de l’auteur; c’està-dire qu’on y trouvera des endroits admirables , pleins de feu cl de vivacité, mais qui n’oul pas toujours toute la justesse et toute l’exactitude qu'on pourrait souhaiter.
Ne serait-il pas bon aussi, surtout en rhétorique, de lire aux écoliers quelques endroits de Lucain, de Claudien.de Siiicus Ilalicus, deStare, et de les comparer avec Virgile, pour les accoutumer à connaître la différence des styles? Le cinquième livre de la Poétique de Scaliger peut être pour cela de quelque secours. On y trouve plusieurs morceaux des poètes latins sur les mêmes matières , par exemple, sur la tempête, sur la peste, etc.
Je ne sais pas pourquoi l’on ne fait point d'usage, dans les classes , d’un livre qui est pourtant fort propre pour les jeunes gens, c’est celui qui a pour titre, Epigraminatum delectus. Un tel recueil ne pourrait pas manquer de plaire par la beauté et la variété des Épigrammes qu’on y trouve ; et il me semble que c’est principalement de ces sortes de pièces courtes et détachées qu’il faudrait meubler la mémoire des jeunes gens. Une nouvelle édition de ce Itvte ne serait pas inutile pour les collèges ; mais il y aurait quelques changements & y faite, et l’oti pourrait
» Quiut. i. 10, cap, 1.
profiler de quelques-unes des réflexions du P. Vavasseur, jésuite, dans l'èléganle critique qu'il a faite de ce pelit ouvrage.
Je ne dis rien ici des régies de la poésie française , parce que les différents exercices des classes ne laissent pas assez de temps pour en instruire les jeunes gens , et que d'ailleurs la lecture de nos poêles pourrait leur être dan gercuse par plus d'un endroit, mais suriout parce que, ne demandant aucun travail de leur part, et ne présentant que des roses sans épines, il serait à craindre qu'elle ne les dégoûtât d'autres éludes plus dilTlcilcs et moins agréables, mais infiniment plus utiles et plus importantes. Il viendra un temps où ils pourront étudier les poêles français, non- seulement sans danger , mais avec beaucoup de fruit; car il ne serait pas raisonnable qu'uniquemenl occupés de l'élude des auteurs grecs et latins , et peu curieux de faire connaissance avec les écrivains de leur pays , ils demeurassent toujours étrangers dans leur propre patrie. Cette lecture, pour être utile, demande un choix judicieux el de sages précautions , surtout pour ce qui regarde la pureté des moeurs.