‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 72 sur 298 · Narrations plus étendues · texte numérisé non relu

Narrations plus étendues

J'en choisirai une seule, tirée du quatrième livre des Géorgiqucs. où Virgile décrit l’histoire d'Eurydice et d'Orphée ; et je n'en rapporterai que quelques morceaux les plus remarquables , dont je tâcherai de faire sentir la beauté.

Ipse cavâ solani egrum lestudlneamorem ,

Te, dukis conjus, te solo in Httore secum.

Te venfcnte die, le decedenle canebal ».

Cela signifie simplement : Orpluus cilharâ dolorem leniens , die ac nocle conjugem cane bat; et c’est ainsi qu’on donnerait aux jeunes gens une matière de vers à composer. L’habileté consiste à donner à ces pensées et à ces expressions très-simples un tour poétique. Cavâ tetludine est bien plus élégant que cilAard. Ægrum amorem marque bien mieux la vive douleur d’Orphée que toute autre expression. Mais la principale beauté parait dans les deux vers suivants. L’apostrophe a quelque chose de tendre et de tonchant, et semble en quelqne sorte rendre Eurydice présente : Te dulcis conjusc. El que ne dit point celle

' Æn. â. 30.

• i . sa-,

Geor. «, 46t.

épithète dulcis! Le même mot répété quatre fois en deux vers, te, dulcis conjux, le, etc. marque bien qu’Eurydice était le seul objet dont Orphée s'occupât. Solo in litlore secum n'est pas indifférent . On sait que la solitude et les lieux déserts sont fort propres è entretenir la douleur.

Tenartas rtiitn fauces, alla ostia DilU,

Et caligmlcm nigrâ formldinc lucnm Ingressus, Manesque adlit regemque Ircnicndum, ISesciaquc humante prceibus mansucKerc corda *...

Ces quatre vers se réduisent à celle seule pensée : Quin etiam Urpheus inféras sedes penetravit. Le poète, pour éteudre celte pensée, fait un petit dénombrement de ce qui se trouve dans les enfers, et choisit ce qu’il y avait de plus capable d'intimider Orphée. Le dernier vers marque parfaitement le caractère des divinités de l'enfer, inflexibles et inexorables. Ce vers, Et caligantcm nigrâ formidine lucum, est admirable, et pour le choix des mots, et pour la cadence , toute composée de spondées. Nigrâ formidine est fort élégant pour marquer t'ombre épaisse des arbres qui inspire de l'horreur.

Quin Ipsa: itupuérc domus, atque intima lelhi Tartara, cæruleosque impleix crinibus ongucs Eumenldes; lenuiique inhians tria Gerbe rus ora; Atque ixiooel venlo rota conslitil orbis*.

Rien u’esl plus poétique que ce petit dénombrement.

Jümque pedem référées casui evaserat omnes, Kcdditaquc Eurydice superas veniebatad auras,

Poné seque ns(namque banc dederat Proserpiua legem); Quum subits ineaulum demenlia cepil amanlem, Ignosceoda quidrm, scirenl si ignoscere Mânes : Restitlt, Eurydiceoque suam, jam luce sub ipsâ, lmruemorbeu! viclusque aoimi, respexil. lblomnis Effusus ïabor, atque immilis rupla tyrannl Fœdera, terque fragor stagnis audilus A verni. llla.Quis et me.inquit, raiseram. et leperdldll, Orpheu! Quis un tus furor? En ilerùm crudella retrà Fata vocanl, eonditque oalantla lumlna soranus. Jamqu-* vale : feror ingenti circumdala nocte, lin.xli<lasque uii lendena, beu! mm lua, palma* ».

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On no peut rien imaginer de plu? beau ni de plus achevé que ce récit. Le commencement peut se réduire à celle proposition simple . Jamque Eurydice ponè sequens conjugtm, superas ad oras veniebat, quum illam Orpheus respexil. On sent bien que les deui parties qui composent celte proposition la plus intéressante est le regard que jette Orphée sur Eurydice. Aussi c'est è quoi Virgile s'est le plus arrêté. Tous les mots portent dans ce vers : (Jauni subila incautum demenlia cepit amanlem ; et la pensée est infiniment relevée par le vers suivant : lynoscenda quidem, seirent si ignoscere Mânes. Mais ce qui est peint avec les couleurs les plus vives, est ce mol, Eurydicen... respexil. L’épithète qu’il donne à Eurydice dit tout : Eurydicen suant, sa chère Eurydice. Outre ce sens , qui se présente d’abord à l'esprit, et qui parait le plus naturel , il y en a peut-être un autre plus secret et plus délicat : Eurydice , qu’il croyait lui être rendue , être è lui, lui appartenir pour toujours. Jam luce sub ipsà. Il touchait au moment heureux oû effectivement il en allait être le maître. Immemor, heul victusque animi. Il avait longtemps combattu contre luimême, longtemps résisté au désir de jeter un regard sur Eurydice : mais, enfin vaincu par la passion , il oublia les conditions qu'on lui avait prescrites; le mot victus laisse entendre tout cela.

Respexit. Afin que l’esprit du lecteur demeurât toujours suspendu jusque-là, ce mot, qui est décisif, et qui seul détermine le sens, devait être [réservé jusqu'à la fin ; et l'on peut dire que c'est comme le dernier trait et le dernier coup de pinceau qui achève cette peinture inimitable.

Lepctildiscoursd'Eurydiceest d'une beauté et d'une délicatesse qu'on ne peut asscx admirer.

Bien n'aurait été plus froid que cette transition ordinaire ; llla sic loquilur : Quis, etc. Ce tour est bien plus vif; Ilia, Quis et me, inquit, miseront, et te perdidit, Orpheu ?

Y a-t-il rien de plus poétique que cette phrase : En ileritm crudelia retrà Fata vocant , condilque natantia tumina somnus ?

pour dire : Voilà que je me meurs une seconde fois.

La fin de.ee petit discours efface, ce me semble, tout le reste. Tout ce que peut faire Eurydice dans ce dernier moment de vie qui lui reste , est de tendre vers son cher Orphée des mains faibles et mourantes, maintenant seules interprètes des sentiments de son cœur : Invalidasque libi tendais , heu ! non tua palmas. Je n'entreprends point de faire valoir la délicatesse de ce mot heu ! non tua : il est plus facile de la sent Ir que de l'étpliqucr. Ce mot semble dit par opposition à cette autre expression qui a précédé, Eurydicen suarn. Il me Tait souvenir de deux beaux vers qu'un écolier Gt en rhétorique au collège du Plessis. Il s'agissait de décrire le retour empressé de saint Antoine vers saint Paul, qui était mort depuis que le premier l’avait quitté. Le jeune poêle, après avoir marqué l'empressement de saint Antoine pour aller retrouver son saint et respectable ami, l’apostrophait ainsi ;

Quld tacts, Antoniî Jam friget Piulus. et ailes, lmmistus Super il, nec Jam tuus, attlgit arecs.

J’ai rapporté cet endroit pour faire voir aux jeunes gens l’usage qu’ils doivent faire de la lecture de Virgile, et des beautés qu’on leur y fait remarquer.

Je n’ose achever celte narration.de peur de fatiguer le lecteur par des réflexions qui pourraient sembler ennuyeuses ; mais je ue puis m’empêcher de transcrire ici les beaux vers qui la terminent. Il s’agit de la tête d'Orphée que les femmes de Thrace avaient jetée dans l'Uèbre.

Tùm quoqup, nmrnoreà capui cervice revuisum Gurgile qoum mcilio portant ÜEagrius llcbrui Yolvercl, Eurydicen voi ipsa et frigida lingua,

Ah ! mise ram Eurydicen, anlraâ fuglente, vocàbat. Eurjdlcen loto referebtnt fldttiine rip«*.

Le poète pouvait dire simplement que | U tête d'Orphée ayant été jetée dans l'Hèbre , sa langue prononçait encore le nom d'Eurydice. Que de beautés en trois vers 1 vox ipsa : la voix d'Orphée, d'elle-mêtne, et par l'habitude qu'elle avait contractée de prononcer ce doux nom ; et frigida lingua , et sa langue

> Geor, 553.

dèjé froide el mourante , appelait encore Eu rjdice. Celle épilhéle [rirjida est d'une grande élégance. Il est ordinaire aux poêles de marquer la mort par lefroid qui en est la suite. Ah! miseram Eurydicen. Quelle tendrrsse dans celle répétition du nom d'Eurydice , dans l'épithète miseram et dans l'exclamanon qui la précède! Enfin celle triple répétition du nom d’Eurydice n'exprime-l-elle pas parfaitement la nature de l'écho, qui répété plusieurs fois le même mol?

Ovide1, en traitant la même matière, a rendu cette dernière beauté d'une manière différente, mais qui a aussi beaucoup de grâce el de délicatesse.

Mcmbra Jsceol dlrerss MX 1 : opu ntore, lyrsmque

Exctpis, et (inlrnm) medto dum labour anioc.

Fie bile ncscioquid querttur lyra; Orbite lingue

Murmure! exanimts : reepuodeul débité ripe.

Il y a sur Virgile un commentaire de La Cerda, jésuite, qui est fort propre & faire entrer les jeunes gens dans le goût dont nous perlons ici. Il descend dans un grand détail. Il pèse toutes les pensées . quelquefois toutes les expressions de ce poète. Il en fait sentir toutes les beautés et toutes les délicatesses. M. Hersan, qui s enseigné la rhétorique au collège du Plessis, et qui était bon connaisseur, en faisait grand cas , el en inspirait beaucoup d'estime à ses écoliers. Scaliger, dans sa poétique, fait bien remarquer aussi tout l’art de Virgile.

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