EXCELLENCE DSS POEMES I> HOMÈRE
I.'éloge magnifique que fait Horace des deux poèmes d'Homère, en les préférant pour l'instruction aux livres des plus habiles philosophes, n'a point paru outré. Il n’en est pas de même des louanges que les savants de tous les siècles lui ont données comme à l'envi pour relever l’excellence de sa poésie. Bien des personnes, très-estimables d'ailleurs par leur esprit et par leur savoir, en ont pensé tout autrement, et ont fait des efforts incroyables pour dêcrédiler dans l'esprit des hommes, et pour faire tomber dans le mépris ce pocle si anciennement et si généralement estimé.
Il serait A craindre que de tels préjugés n'entraînassent les jeunes gens , d'autant plus qu'ils commencent A lire Homère dans un âge plus capable de sentir les difficultés et les défauts de ce poêle que d'en goûter les beautés. C'est pour prévenir cet inconvénient que j’ai cru devoir faire en particulier quelques relierions sur la manière dont on doit l'expliquer aux jeunes gens. Je commencerai par établir quelques règles qui leur puissent servir de principes pour former sur Homère un jugement équitable. Je rapporterai ensuite quelques endroits de ce poêle , dont j’essaierai de leur faire sentir la beauté et l'éloquence.
AS1ICLE i.
Règle, qui peuvent servir de principes aox jeunes gens pour juger sainement d’Homère.
Avant toutes choses, les jeunes gens doivent éviter un défaut assez ordinaire à ceux de leur Age, qui croient avoir plus d'esprit que les autres parce qu'ils ont plus d'étude et de lecture. Ce défaut est déjuger, de décider, de prononcer d'un ton de maître, quelquefois même en présence d'habiles gens, dont il leur conviendrait d’attendre la décision au lieu de la prévenir. Ils croient par cet air de suffisance s'attirer l'estime , et iis se font mépriser. La modestie, la retenue, la défiance de scs propres lumières , doivent être le caractère de cet âge , el en font tout l’honneur. Ils peuvent exposer leurs doutes , proposer
lears difficultés , et interroger modestement cent qne leur âge et leur habileté mettent en étal de leur en donner l'éclaircissement. C'est une leçon que leur donne le jenne Télémaque dans l’Odyssée '. Il était prés d’arriver cher Nestor, et il demande à Mentor, son gouverneur, comment il doit s’v conduire. « Je n'ai « pas encore, lui dit-il , acquis l'usage de bien i parler; et d'ailleurs, il ne convient pas & o un jeune homme, comme moi d’interroger « trop familièrement un vieillard vénérable « comme Nestor. »
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Cette retenue est encore plus nécessaire quand il s’agit de blâmer les écrivains du premier ordre. On pardonne aisément à un homme épris des beautés de ses auteurs les louanges excessives et outrées qu'il leur donne quelquefois, dans une espèce d’enivrement causé par l’admiration qui le transporte. C’est un défaut commun â tous ceux qui se passionnent ; défaut que l’expérience et la raison corrigent, qui, après tout, natt d uni bon fonds et ne fait de tort à personne. Mais tout homme sensé , et bien plus encore s’il est dans un âge que le peu d'expérience et la crainte de se tromper doivent rendre plus timide , gardera rigoureusement celte règle si sage que donne Quinlilien quand il s’agit de condamner les grands hommes : • Il ne faut 3 prononcer « qu'avec beaucoup de retenue et de circon- « spection sur ces auteurs dont le mérite est « si bien établi , de crainte qu’il ne nous ar- « rive, comme à plusieurs , de blâmer ce que < nous n’entendons pas. >
La réflexion que fait M. Despréaux 3 sur le jugement qu’on doit porter des grands hora-
* Llv. 3. v. 23. ai.
* n Mudcslé Lonrn et clrcurropwlo Judirlo le lantis « vins Judieimdum esl, ne qtrod {derlsque srcidit, ilamv neiii qui mm inifll.gunt a , Qunt. lit) 10, cap. 1.)
1 ftéflei. 1 sur Loogio.
mes de l'antiqnitè est puisée dans le bon sens , et doit frapper toute personne raisonnable et qui est sans prévention. • Lors , dit- il , que a des écrivains ont été admirés durant un fort « grand nombre de siècles , et n’ont été mê- « prisés que par quelques gens de goût bizarre « ( car il se trouve toujours des goûts dépra- « vés), alors non-seulement il y a de la lé- « mérité , mais il y a de la folie , à vouloir « douter du mérite de ces écrivain». Que si « vous ne voyez point les beautés de leurs « écrits, il ne faut pas conclure qu’elles n’y « sont point , mais que vous êtes aveugle et « que vous n’avez point de goût. Le gros des « hommes â la longue ne se trompe point sur « les ouvrages d'esprit. Il n'est plus question « à l'heure qu’il est de savoir si Homère, Pla- « ton , Cicéron , Virgile , sont des hommes « merveilleux. C’est une chose sans contesta- « lion , puisque vingt siècles en sont conve- « nus. Il s’agit de savoir en quoi consiste ce a merveilleux qui les a fait admirer de tant de a siècles, et il faut trouver le moyen de le u voir, ou renoncer aux belles-lettres, aux- « quelles vous devez croire que vous n’avez a ni goût, ni génie, puisque vous ne sentez a point ce qu’ont senti tous les hommes. >
Il ne s'ensuit pas de là qu’on doive regarder ces écrivains excellents comme souverainement parfaits, et absolument exempts de tout défaut. Ce sont de grands hommes, mais enfin ils sont hommes, et par conséquent sujets à se tromper quelquefois et à s’égarer. Il faut donc convenir de bonne foi , et les plus zélés défenseurs d'Homère l’ont souvent déclaré, qu’il se rencontre dans ce poète quelques endroits faibles, défectueux, traînants, quelques harangues trop longues, des descriptions quelquefois trop détaillées , des répétitions qui rebutent , des épithètes trop communes , des comparaisons qui reviennent trop souvent et ne paraissent pas toujours assez nobles. Mais tous ces défauts sont couverts et comme étouffés par une foule infinie de grâces et de beautés inimitables, qui frappent, qui enlèvent, qui ravissent ; ei dé- lors nés dê- 1 fauta n'autorisent poiul à refuser a l'ouvrage
et à l'auteur l'estime qui leur est due , selon celte règle si judicieuse d'Horace :
Verùm ubi plura nitent in carminé, non ego paucis
Oflendar macalU, quas aut inruria fudil ,
Aut humana parùm cavit natura >.
Mais il Tant bien prendre garde d’imputer è Homère des défauts qui ne subsistent que dans l'imagination des critiques prévenus ou ignorants. C’est ainsi que plusieurs sont blessés de certains mots qui leur paraissent bas et rampants, comme chaudron, marmite, graisse, intestins, et autres pareils, qui se rencontrent assez souvent dans Homère , et que nous ne souffririons point dans nos poètes , ni même dans nos orateurs.
On doit , comme le remarque M. Dcspréaui *, dont je ne ferai ici que copier les paroles : a On doit se souvenir que les mots a des langues ne répondent pas toujours juste a les uns aux autres, et qu'un terme grec « très-noble ne peut souvent être exprimé en a français que par un terme très-bas. Cela se a voit par les mots d'asinus en latin, et d'dne « en français, qui sont de la dernière bassesse « dans l'une et dans l’autre de ces langues, a quoique le mot qui signifie cet animal n’ait a rien de bas en grec ni en hébreu, où on le « voit employé dans les endroits les plus ma- « gnifiqucs. Il en est de même du mot de « mulet , et de plusieurs autres.
« En effet, les langues ont chacune leur « bizarrerie; mais la française est principalc- « ment capricieuse sur les mots : bien qu'elle « soit riche en beaux termes sur de certains u sujets, il y en a beaucoup où elle est fort « pauvre, et il y a un très-grand nombre de « petites choses qu'elle ne saurait dire noble- « ment. Ainsi, par exemple, bien que, dans a les endroits les plus sublimes, elle nomme , u sans s’avilir, un mouton, une chèvre, une a brebis, elle ne saurait, sans se diffamer, a dans un style un peu élevé, nommer un « veau , une truie , un cochon. Le mol de gt f-
> Horit de Art. poet
> Réûei. ».
« nisse en français est fort beau, surtout dans « une églogue ; vache ne s’y peut pas souffrir. « Pasteur et berger y sont du plus bel usage ; n gardeur de pourceaux, ou gardeur de a bœufs , y seraient horribles : cependant il a n'y a peut-être pas dans le grec deux plus « beaux mots que Tnt et j5ouxô>or, qui ré- « pondent h ces deux mots français; et c’est * pourquoi Virgile a intitulé scs églogucs de « ce doux nom de bucoliques , qui veut pour- « tant dire en notre langue, & la lettre, les « entretiens des bouviers ou des gardeurs de « bœufs. »
Ou voit par là l’injustice de ceux a qui im- « putent h Homère les bassesses de ses tra— « ducteurs , et qui l’accusent de ce que, par- « tant grec, il n'a pas assez noblement parlé « latin ou français. » C’est une chose fort remarquable que , dans l’antiquité « on n’ait « jamais fait sur cela (c’est-à-dire sur la baso sessedes mots) aucun reproche à Homère, « bien qu'il ait composé deux poèmes, cha- « cun plus gros que l'Enéide, et qu’il n'y ait « point d'écrivain qui descende quelquefois « dans un plus grand détail que lui, ni qui a dise si volontiers les petites choses, ne se « servant jamais que de termes nobles, ou a employant les termes les moins relevés avec a tant d'art et d'industrie, comme remarque « Denys d'Halicarnasse, qu’il les rend nobles « et harmonieux. »
Une autre source des jugements injustes que l’on porte sur Homère , est la prévention où nous sommes assez ordinairement pour les coutumes, les usages, les manières de notre siècle et de notre pays; ce qui fait que nous nous laissons facilement blesser par celles d'uue antiquité si reculée, qui étaient plus simples et plus approchantes de la nature. On est choqué dans Homère de voir les princes préparer eux-mêmes leur repas, Achille faire chez lui les fonctions les plus serviles, les fils des plus grands rois garder les troupeaux, les princesses aller elles-mêmes laver le linge à la rivière et puiser de l'eau à la fontaine.
Mais ne voit-on pas aussi, dans l'Ecriture , Abraham, maître d'un nombreux domesli-
que, courant lui-même è l'étaldc ; Sara, qui avait tant de servantes, pétrissant elle-même le pain ; Rébeeea et Rachel , malgré la délicatesse de leur sexe, perlant sur leurs épaules une pesante urne remplie d'eau ; Saül et David, même après avoir reçu l’onction royale, encore occupés à paître les troupeaux?
La raison, le bon sens, l’équité, demandent qu’en lisant les auteurs anciens on se transporte dans les temps et dans les pays dont ils parlent ; et que , par une bizarrerie d’esprit tout à fait injuste , on ne se laisse point prévenir contre des coutumes anciennes, parce qu’elles sont contraires aux nôtres : ce qui n’est pas moins déraisonnable que si, par un aveugle attachement pour les modes de notre nation, nous regardions comme ridicules les habillements des autres peuples. Et d’ailleurs croit-on donc que celte délicatesse , celte mollesse , ce luxe qui ont infecté les siècles postérieurs, méritent si fort d’être préférés à l’heureuse simplicité des premiers temps , qui était un reste précieux de l’ancienne innocence?