II. IX
v Ibid, ni, v. 210-224.
d'an rocher, il entraînait tous les esprits par la force de son éloquence.
Ici, ayant affaire à un homme difficile et intraitable , il emploie des manières plus douces, plus insinuantes, plus touchantes. Il commence par décrire l’extrémité funeste où sont réduits les Grecs. Il pique la jalousie d’Achille en rapportant les heureux succès et les Hères menaces d’Hector son rirai. Il lui représente le regret mortel qu'il aura, lorsque le mal sera sans remède , d’avoir laissé périr ainsi les Grecs sous ses yeux. N'osant pas lui reprocher lui-mème les excès furieux de sa colère, il emprunte, par un art merveilleux . la voix du père d’Achille , et le fait ressouvenir de ce que Pélée lui avait dit en l'envoyant à l’armée : que les dieux donnent la victoire, mais que la modération dépend de l'homme (c’était le sentiment des païens); que sans cette vertu la valeur n’est qu’une férocité ; qu'on ne peut être ni aimé des dieux, ni agréable aux hommes sans un fonds de douceur et d'humanité qui fait compatir au malheur des autres. Il étale ensuite avec pompe tous tes présents et toutes les satisfactions par lesquelles Agnmemnon consent de réparer l’injure qu’il lui a faite. Que si sa personne et ses présents lui sont odieux , qu’il jette au moins un regard de pitié sur tous les autres Grecs prés de périr. Enfin , il finit son discours par où il l'avait commencé, et piquant de nouveau la jalousie d’Achille contre Hector t Le voilà, dit— il, tout près de vous comme un furieux , et il n l’insolence de croire que les vaisseaux de la Grèce n’ont amené sur ces bords aucun homme qui mérite de lui être comparé.
Il est aisé de comprendre combien de telles raisons, revêtues de tout l'éclat des expressions poétiques, doivent avoir de grâce et de force.
Phoenix harangue d'une manière toute différente. C'était un bon vieillard qui avait pris soin d’Achille pendant son enfance, cl que Pélée avait chargé de sa conduite. Il lui parle avec la tendresse d’un père et l’autorité d’uu maître. Il le fait ressouvenir de toutes les peines qu’il a essuyées en le nourrissant et en l'élevant. 1) lui donne d'admirables avis sur la nécessité de réprimer sa colère et de se lais-
ser fléchir à l'exemple des dieux, qu'on apaise par des sacrifices et par des présents. Je rapporterai dans la suite ce qu’il dit des prières et de la déesse Alè , l'une des plus belles et des plus ingénieuses Gctinns qui se trouvent dans l’antiquité. Il mêle dans tout cela beaucoup d’histoires assez longues, qui pourraient paraître ennuyeuses et tratnantes, si l'on ne se souvenait que le caractère ' des vieillards est d'aimer à parler du temps passé, et de raconter les aventures et les exploits de leur jeunesse.
Les réponses d'Achille à ces deux premiers discours son! pleines des traits les plus sublimes. Mais je les laisse pour passer à ia harangue du troisième député, que je rapporterai ici tout entière.
Ajax était d’un caractère prompt, impétueux, plein de feu. Aussi sa harangue est courte, mais vive, et pleine de cette noble Berté qui lui était naturelle. Il n'adresse pas d'abord son discours à Achille, comme ue songeant point à persuader un homme si inflexible et si intraitable; en quoi il y a un art qu’on ne peut trop admirer.
<> Retirons-nous, dit-ii & Ulysse; car je a vois bien que nos discours seront sans ef- « fet, et qu’il n’y a rien à espérer de ce côlè- « là. Quelque dure que soit la réponse d’Ai chiite, il faut la rapporter promptement aux a Grecs, qui nuus attendent eu se flattant « peut-être d'une vaine espérance. Mais « Achille est inexorable; il r. n ferme dans « son sein un cceur farouche, une âme altière « et superbe. L’ingrat! il n'est touché ni des « larmes ni de la tendresse de ses amis , qui « l'ont toujours plus honoré que tous les au- « 1res Grecs ensemble. Cruel! On voit tous « les jours le frère , apaisé par des présents , « pardonner la mort d’un frère; le père faire « grâce au meurtrier de son Bis. Le coupable u se rachète en payant une rançon considéraa ble; et le parent du mort s’adoucit après « qu’il a reçu le prix du sang versé. Toi seul, « barbare, loi seul ne peux être fléchi. Les u dieux t’ont donné un mauvais cœur, une
1 Leudetor temporii acli
Se puero, ceosor cajUgalorque minorera.
(UoEAT. de Art. port.)
< colère implacable. El de quoi s'agit-il? « d'une seule captive. En voilà sept du pre- « mier ordre que nous t'offrons, et mille aua très présents avec elles. Prends donc enfin , « prends en notre faveur on cœur propice. « Respecte en nous ta propre maison , et les « droits sacrés de l’hospitalité qui noos lient « à toi. Nous osons nous vanter que parmi
< todt ce qn’il y a de Grecs tu n’as point de « plus intimes ni de plus fidèles amis que a nous. »
Achille reçut fort bien le discours d'Ajai : mais demeurant toujours inflexible, il déclara qu’il ne prendrait les armes que lorsque Hector , après avoir couvert de morts tout le rivage , et mis la flotte en feu , approcherait de sa tente et de son navire. C’est là , dit-il , que je l’attends, et quelque furieux qu’il soit, je saurai bien arrêter sa fougue.
2. Je ne sais s'il faudrait mettre parmi les harangues le petit discours d’Antiloque à Achille ' , par lequel il lui apprend la mort de Palrocle : mais rien u’est plus éloquent que cet endroit. L’état où il parait , les yeux baignés de larmes, est comme un premier exorde qui parle avant lui.
« Ah! lui dit-il, fils du sage Pélée. quelle « nouvelle allez-vous apprendre? Plût aux a dieux que nous n’eussions pas à vous l’an- « noncer! Palrocle est mort. On combat au- « tour de son corps qu'on a dépouillé, et le « terrible Hector est maître de ses armes. »
C’est avec raison s qu'on propose ce petit discours comme un modèle parfait de la brièveté oratoire. Il n'est composé que de quatre vers. Par les deux premiers Autiloque prépare Achille i la triste nouvelle qu’il va lui apprendre , qui ne devait pas lui être annoncée brusquement. « Et il renferme dans les deux dera niers, selon la remarque d'Eustatlie, tout a ce qui est arrivé : la mort de Palrocle, ce- « lui qui l'a tué , le combat qu’on livre autour « de son corps , et ses armes au pouvoir de « son enuemi. Encore faut-il remarquer que « la douleur a tellement resserré ses paroles, a que dans ces deux vers il laisse le verbe
* II. xviii, 18, eu*.
* « Norme qui» brevius potest , quam qui morlem « nunlial Palrocli? » (Qunm. lib. 10, cap 1.)
« «prtfutxorati sans nominatif. » Mais ce que j’y trouve de plus admirable , c’est le choix du mot dont il se sert pour annoncer cette nouvelle. Il ne dit point, Palrocle est mort, comme on l’a traduit , et il n’est peut-être pas possible de le faire autrement. Il évite toutes les expressions qui porteraient avoc elles une idée funeste et sanglante, comme seraient riàvsxi , «ifara' , «wSpvTai , et il substitue la plus douce qu’il était possible d’employer en cette occasion : Kurai nérpaxAw, jacet Patroclue : Palrocle glt. Mais notre langue ne peut rendre celte beauté et cette délicatesse. On pourrait peut être dire , Palrocle nett plue.
3. Je finirai par le discours de Priam à Achille ’, par lequel il lui demande le corps de son fils Hector. Pour en sentir toute la beauté, il faut se rappeler dans l’esprit le caractère d’Achille, brusque, violent, intraitable. Mais il était fils, et avait un père. Son cœur, fermé et insensible à tout autre motif, ne pouvait être louché et attendri que par celui-ci. Aussi Mercure, le dieu de l’éloquence, avait bien recommandé à Priam d’en faire usage. C’est par où il commence et finit son discours. Etant donc entré dans la lente d’Achille , il se jette à ses genoux , baise sa main , cette main meurtrière, qui lui a tué un si grand nombre d’enfants.
Xepc I* A ’/ouvar a, xai y'jTt yjipu ;
Auvàc, èvàpoyôvovf, a ot Troua,- xtkvov vt’af,
Achille est fort surpris d'un spectacle si imprévu. Tousceux qui l'environnent sont dans le même étonnement, et gardent le silence. Alors Priam , prenant la parole :
« Divin Achille , dit-il , souvenez-vous que a vous avez un père avancé en âge comme a moi, et peut-être accablé de maux comme a moi, sans secours et sans appui. Mais il sait a que vous vivez, et la douce espérance de rea voir bicntdtunfilstendremenl aimé lesoua lien et leconsole.Et moi, le plus inforlunédes a pères , de cette troupe nombreuse d’enfants a dont j'étais environné , je n'en ai conservé a aucun. J’en avais cinquante quand les Grecs
> II. xxiv, 483 , etc.
«*ts> tas <**>.
a abordèrent sur ce rivage. Le crnel Mars « me le» a presque tous ravis. L'unique qui « me restait , seule ressource de ma famille « et de Troie , mon cher Hector, vient d’ei- « pirer sous votre bras vainqueur, en défent dant généreusement sa patrie. Je viens ici a chargé de présents pour racheter son corps, a Achille, laissez-vous fléchir par le souvenir a de votre père, par le respect que vous devez a aux dieux, par la vue de mes cruels mala heurs. Fut-il jamais un père plus à plaindre a que moi , qui suis obligé de baiser une main a homicide , encore fumante du sang de mes a enfants? »
Quelque impitoyable que fèt Achille, il ne put résister & un discours si tendre. Le doux nom de père arracha des larmes de ses yeux. Il releva Priam avec bonté, et parut prendre part à sa douleur. Tous deux se mirent à pleurer, l’un par le souvenir d’Hector, l’autre par celui de Pélée et de Patrocle.
Il y a dans Homère une infinité d’endroits pareils à ceux que j’ai rapportés , et peut-être encore plus beaux. Il me semble que la lecture de ce poète, quand elle est accompagnée de quelques réflexions pour en faire sentir les beautés , et qu’on yjoint les endroits deVirgile qui en sont imités, ou qui y ont quelque rapport , est bien capable de donner aux jeunes gens une vraie idée de la belle poésie et de la solide éloquence.