‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 1 sur 106 · Oeuvres complètes de saint François de Sales · texte numérisé non relu

Oeuvres complètes de saint François de Sales

Marie se levant s’en alla hastivement par les montagnes en une ville de Juda. (Euc. 1.)

& à (RECUEILLI.)

Exurgens Maria abiit in montana cum festinatione in civilatem Juda. d Nosrre tres-aymable et non jamais assez aymée Dame et Mais- … tresse, la glorieuse Vierge, n'eut pas plus tost donné consentement aux parolles de l’archange S. Gabriel, que le mystere de

l'Incarnation fut accomply en elle ; et ayant appris, par le mesme

archange, que sa cousine Elisabeth avait conceu un fils en sa vieillesse, elle la voulut aller visiter, à dessein de la servir et … soulager en sa grossesse : et sçachant que c’estoit le vouloir divin qu'elle fist cette visite, elle se leva promptement, dit l’e-

vangeliste S. Luc, et sortit de Nazareth, qui estoit une petite È ville de Galilée, où elle demeuroit, pour s'en aller en la maison de Zachärie, et chemina hastivement par les montagnes de Juda, et entreprit ce'voyage, quoyque long et difficile, d'autant que (comme disent plusieurs autheurs) la ville en laquelle demeuroit Elisabeth estoit esloignée de Nazareth d'environ vingt sept lieuës; d’autres disent un peu moins : mais c’estoit tousjours un chemin assez long et difficile, parce que c’estoit par des montagnes, pour cette tendre et delicate Vierge, laquelle se sentit poussée par une secrette inspiration de faire cette visite. O certes! il se faudra bien garder de penser qu'elle y allast poussée de quelque curiosité de. oir s’il estoit bien vray ce que l’ange luy avoit dit de la gros-

Il. | 1

Nue LR

sesse de sa cousine; car elle n’en doutoit nullement, ains (1) estoit toute asseurée que la chose estoit telle qu’il luy avoit declaré. Ce que je dy d'autant qu’il y en a eu quelques-uns de si temeraires, qu'ils ont voulu soustenir qu'il s’estoit treuvé en son dessein quelque sorte de curiosité, parce que c’estoit une merveille inouye, que S° Elisabeth, laquelle n’avoit jamais eu d’enfans, estant sterile, eust conceu en sa vieillesse; ou bien, disent-ils, il se peut faire que Nostre-Dame eut quelque doute de ce que l'ange luy avoit dit. Certes, cela ne peut estre; S. Luc les condamne, et refute absolument leur opinion, quand il dit que S" Elisabeth, voyant entrer la Vierge, s’escria : Vous estes bienheureuse, parce que vous avez creu ; Beata quæ credidisti.

Ce ne fut donc point la curiosité, ny aucun doute de la grossesse de S' Elisabeth, qui luy fit entreprendre ce voyage, mais bien plusieurs belles, utiles et tres-agreables considerations, lesquelles je declareray briefvement en cette exhortation.

Premierement, elle fut poussée à entreprendre ce voyage par un motif de charité, afin d'aller servir, secourir et soulager S'° Elisabeth sa cousine en sa grossesse, et pour voir cette grande merveille, etse resjouyr avec elle de la grace que Dieu luy avoit faite de luy donner un fils en sa sterilité, et la faire concevoir en sa vieillesse; d'autant qu’elle sçavoit bien que c’estoit pour lors une chose blasmable d’estre infeconde.

Secondement elle la visita, afin de luy reveler ce tres-haut et incomparable mystere de l’Incarnation qui s’estoit fait en elle par l’operation du Sainct-Esprit, parce qu’elle sçavoit bien que sa cousine Elisabeth estoit une personne juste, fort bonne, craïgnant Dieu, et qui desiroit grandement la venuë du Messie promis en la loy pour rachepter le monde, et que ce luy seroit une grande consolation de sçavoir que les promesses de Dieu estoient accomplies, et que le temps desiré par les patriarches, et predict par les prophetes, estoit venu.

Troisiesmement, elle y alla pour redonner, par l'entremise de son Fils, la parolle à Zacharie, qui l'avoit perduë par son incredulité, n'ayant pas voulu croire ce que l’ange luy avoit dit, lorsqu'il luy annonça que sa femme concevroit un fils qui se nommeroit Jean.

En quatriesme lieu, elle sçavoit que cette visite apporteroit un comble de benedictions à cette maison de Zacharie, lesquelles redonderoient jusques à l'enfant qui estoit dans le ventre de S' Elisabeth, lequel par sa venuë seroit sanctifié. Or, ces raisons,

(A) Mais.

et plusieurs autres que je pourrois rapporter, montrent assez que Nostre-Dame et glorieuse Maistresse n’entreprit ce voyage que par un secret mouvement de Dieu, qui vouloit par cette visite donner commencement au salut des ames, en la sanctification du petit S. Jean.

O certes! il est indubitable que ce fut particulierement une tres-ardente charité accompagnée d’une tres-profonde humilité, qui luy fit passer avec cette vitesse et promptitude les montagnes de Judée. Ce furent donc ces deux vertus qui la pousserent à faire ce voyage et luy firent quitter sa petite ville de Nazareth; car la charité n’est point tardive, ains elle bondit dans les cœurs où elle regne et habite, elle veut tousjours faire des bonnes œuvres : Nescit tarda molimina sancti Spiritus gratia, ditS. Ambroise (In Luc. 1. 2). C’est pourquoy la tres-S'° Vierge, qui en estoit toute remplie, ayant l'amour mesme dans ses entrailles, estoit en de continuels actes de charité, non-seulement envers Dieu, avec lequel elle estoit unie et conjoincte par le lien sacré d’une tres-intime et tres-parfaicte dilection; ains encore envers le prochain, qu’elle aymoit en un degré de tres-grande perfection, ce qui luy faysoit ardemment desirer le salut de tout le monde et la sanctification des ames. Et sçachant qu’elle pouvoit cooperer à la sanctification de S. Jean, qui estoit encore dans le ventre de S'° Elisabeth, elle y alla en grande diligence; outre que la charité l’y faisoit encore aller, pour se resjouyr avec sa cousine de ce que Nostre-Seigneur avoit beny son ventre d’une telle benediction, que nonobstant qu’elle fust sterile et infeconde, elle avoit neantmoins conceu celuy qui devoit estre le

precurseur du Verbe incarné. Elle alloit donc s’en resjouyr avec

elle, luy congratuler, et se provoquer l’une et l’autre à glorifier Dieu de ses misericordes, et le remercier de tant de graces et de benedictions qu'il avoit versées sur elle, qui estoit vierge, luy faysant concevoir ie Fils de Dieu par l’operation du Sainct-Esprit, et sur S'° Elisabeth qui estoit sterile, la faysant concevoir miraeuleusement, et par grace speciale, celuy qui devoit estre son precurseur.

Mais considerez, je vous prie, s’il eust esté raisonnable que celuy qui estoit choisy pour preparer les voyes du Seigneur, fust demeuré entaché du peché; c’est pourquoy Nostre-Dame alla promptement en la maison de S" Elisabeth, afin qu'il fust sanctifié, et que ce divin enfant qu’elle portoit dans ses tres-pures entrailles, et auquel seul appartenoit la sanctification des ames, pust faire en cette visite celle du glorieux S. Jean, le purifiant

et retirant du peché euel Ce qui fut fait avec une telle ple-. |

nitude de grace, qu'il y a plusieurs docteurs qui soustiennent qu'il

ne pecha jamais, non pas mesme veniellement, bien que quel- .

ques-uns tiennent l'opinion contraire. Ce fut donc, comme vous voyez, la charité qui fut cause que la S" Vierge coopera à cette sanctfication : mais ce n’est pas merveille que ce cœur sacré de nostre glorieuse Maistresse fust si remply d'amour et de zele pour le salut des hommes, puisqu'elle portoit dans son sacré ventre la charité mesme, c’est-à-dire le Sauveur et Redempteur du monde.

Ne vous semble-t-il pas, mes cheres ames, que c’est à elle à qui l'on doit appliquer ces parolles du Cantique des cantiques, où le divin Espoux, descrivant les beautez de son Espouse en detail et par le menu, dit que son chef ressemble au mont Carmel : Caput tuum ut Carmelus (Cant. 7)? Le mont Carmel est un mont tresagreable et lequel est tout couvert et diapré de fieurs tres-odoriferantes, et les arbres qui se treuvent sur ce mont ne portent que des parfums : mais que signifient ce mont, ces fleurs et ces parfums, sinon la charité, laquelle estant comme une tres-belle et odoriferante plante, produit toutes les fleurs des autres vertus dans l’ame qui la possede, car elle ne demeure jamais seule? . Et bien qu'on approprie ces parolles du cantique à l'Eglise, qui est la veritable Espouse de Nostre-Seigneur, en laquelle, comme en un mont Carmel, abondent toutes sortes de fleurs tres-odorife-

rantes, c’est-à-dire toutes sortes de vertus, de saincteté et de

perfection ; si est-ce (1) neantmoins que cela se peut encore fort

bien entendre de:la tres-S" Vierge, qui est cette unique et par-.

faicte espouse du Sainct-Esprit, laquelle ayant la charité à un si eminent degré, ressembloit au mont Carmel par les actes frequens qu’elle en produisoit; dé maniere que cette saincte charité, plantée au milieu de son cœur comme un bel arbre, exhaloït continuellement des odeurs, et jettoit des parfums d'une suavité incomparable.

Mais les rabbins et quelques autres docteurs semblent nous

faire encore mieux entendre que le divin Espoux, parlant du chef de son Espouse, entend parler de la charité, qui est la premiere et la plus excellente de toutes les vertus; parce, disent-ils, qu'il ‘ le compare à l’escarlatte, laquelle tire son prix de sa teinture : Et comaæ capitis tur, sicut purpura regis vincta canalibus (Cant. 1); ou bien, aux grains de la grenade qui sont rouges. O certes! il est vray que tout cela nous represente merveilleusement bien la

(1) Encore est-il.

charité de la S Vierge, laquelle non seulement avoit la charité, mais il est vray qu’elle l’avoit receuë en telle plenitude, qu'on pourroit dire en quelque façon qu’elle estoit la charité mesme; d'autant qu'elle avoit conçeu dans son ventre le divin Sauveur de nos ames, qui estant tout amour, l’avoit toute remplie d’amour ; tellement qu'on luy peut appliquer mieux qu’à nul autre ces parolles du Cantique des cantiques, lorsque ;’Espoux sacré, contemplant sa bien-aymée , qui estoit en son doux repos, il fut saisi d’une si grande complaysance, qu’il se prit à conjurer les filles de Hierusalem de ne la point esveiller, leur disant : Filles de Hierusalem, je vous conjure par les chevreuils de ne pas esveiller ma bien-aymée, qui est en l’amour, c’est-à-dire qui prend son repos dans l’exercice de l’amour et de la charité, qu’elle ne le veüille ou desire : Adjuro vos, filiæ Hierusalem, per capreas, cervosque camporum, ne suscitelis, neque evigilare faciatis dilectam, donec ipsa velit (Cant. 3) : ou plutost, selon une autre version : Filles de Hierusalem, je vous conjure de ne pas esveiller la, dilection et l'amour mesme, qu’elle ne le veüille, et cette dilection et amour est ma bien-aymée, c’est-à-dire la sacrée Vierge, qui avoit l'amour en un si souverain degré de perfection, qu'on peut dire qu’elle seule a plus aymé Dieu que toutes les autres creatures ensemble; c’est pourquoy il l’a regardée avec une complaysance toute particuliere.

Car, qui est-ce qui a jamais donné plus de complaysance à Dieu entre les pures creatures, que celle qui estoit accomplie en toutes sortes de vertus, qui avoit une si ardente charité, accompagnée d’une si profonde humilité? car quelle plus profonde humilité peut-on jamais voir que celle qu’elle fit paroistre lorsque S° Elisabeth la loüa, disant que son bonheur provenoit de .ce que Dieu avoit regardé l'humilité de sa servante, et que pour cela toutes les nations la loüeroient et appelleroient bienheureuse : Quia respexit humilitatem ancillæ suæ; ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes (Luc. 2). Mais, pour oster de hos esprits tout subjet d’embroüillement, expliquons plus particulierement comment ces parolles se doivent entendre.

Il y. a plusieurs docteurs qui tiennent que quand Nostre-Dame dit que Dieu avoit regardé l'humilité de sa servante, elle n’entendoit pas parler de la vertu d'humilité qui estoit en elle, parce, disent-ils, qu'encore qu’elle eust une tres-profonde humilité, si (1) ne s’estimoit-elle pas humble; et semble que cette parolle eust esté contraire à l'humilité mesme. Si bien que

(4) Toutefois. |

quand elle dit que Dieu avoit regardé l'humilité de sa servante, elle entendoit parler de la vilité, bassesse et abjection qu’elle voyoit en elle, en ce qui estoit de sa nature, et du neant d’où elle estoit sortie; et que c'est en ce sens que se doivent entendre ces parolles, parce que le vray humble, disent ces docteurs, ne croit point avoir l'humilité, ny ne voit jamais en soy cette vertu. Toutesfois il y en a d’autres qui tiennent l'opinion contraire, laquelle semble estre la plus probable, et ceux-là disent que Nostre-Dame, par les parolles qu’elle respondit à S"° Ehisabeth, entendoit parler de la vertu d'humilité quiestoit en elle, et qu'elle cognoissoit bien que c’estoit cette vertu qui avoit attiré Nostre-Seigneur dans ses chastes entrailles. Il est donc croyable qu'elle sçavoit bien que l'humilité estoit en elle; de sorte que, sans crainte de la perdre, elle parla ainsi, parce qu’elle sçavoit bien que l'humilité qui estoit en elle ne provenoit pas d'elle, ains luy estoit donnée de Dieu, et que c’estoit un effect de sa grace.

Hé! ne voyons-nous pas le grand apostre S. Paul dire et confesser qu'il a la charité, avec des parolles si asseurées, qu'il sembloit qu'il parlast avec plus de presomption que d’humilité, quand il disoit avec tant d’asseurance : Qui est-ce qui me separera de la charité de Jesus-Christ? Quis ergo nos separabit à charitate Christi (Rom. 8)? Sera-ce la tribulation, ou l'angoisse ? la faim, la nudité, ou le peril, la persecution ou le glaive? Je suis certain qu'aucune chose, non pas mesme la mort, ne me pourra separer de la charité de Dieu qui est en Nostre-Seigneur Jesus- Christ. Voyez, je vous prie, avec quelle asseurance parloit ce grand apostre, quand il protestoit que rien ne le pouvoit separer de la charité de son Dieu. Il falloit donc qu'il creust qu'il avoit la charité. O certes, il n’y a point de doute, bien quäl faille entendre, quand il disoit ces parolles, qu'il s’appuyoit sur la grace, et non sur ses propres merites.

Ainsi la glorieuse Vierge ne manqua point d'humilité, ny ne fit aucune faute contre cette vertu, quand elle dit que Dieu avoit regardé l'humilité de sa servante; non plus que S. Paul quand il dit qu'aucune chose, non pas mesme la mort, ne le pourroit separer de la charité de Jesus-Christ, parceque cette 5° Vierge scavoit bien qu'entre toutes les vertus, l'humilité est celle qui a le plus de pouvoir d'attirer Dieu en nous : ce que le divin Espoux semble vouloir signifier au Cantique des cantiques ; car apres avoir consideré toutes les beautez particulieres de son Espouse, il ne fut point tant espris de son amour que lorsqu'il vint

POUR LE JOUR DE LA VISITATION DE NOSTRE-DAME. ÿl

à Jetter ses yeux sur sa chaussure et sur sa demarche, ainsi qu’il tesmoigne par ces parolles : Quam pulchri sunt qressus tui in calceamentis, filia principis (Cant. 7)! O fille du prince! que ta chaussure et tes demarches sont pleines de beauté!

Ne lisons-nous pas de Judith, lorsqu'elle alla treuver Holopherne, prince de l’armée des Assyriens, que nonobstant qu’elle fust extremement bien parée, et que son visage fust doué de la plus rare beauté qui se peut voir, ayant les yeux estincelans, avec une douceur charmante, ses levres pourprines, et ses cheveux crespez flottant sur ses espaules, toutesfois Holopherne ne fut point touché, ny par les beaux habits, ny par les yeux, ny par les levres, ny par les cheveux de Judith, ny d'aucune autre chose qui fust en elle; mais seulement quand il jetta ses yeux sur ses sandales, ou sa chaussure qui, comme nous pouvons penser, estoit recamée (1) d'or d'une fort bonne grace, 1] demeura tout espris d’amour pour elle (Judith. 10).

Ainsi pouvons-nous dire que le Pere eternel, considerant la varieté des vertus qui estoient en Nostre-Dame, il la treuva sans doute extremement belle : mais lorsqu'il jetta les yeux sur ses sandales ou souliers, il en receut tant de complaysance et en fut tellement espris, qu’il se laissa gagner, et luy envoya son Fils, lequel s’incarna en ses tres-chastes entrailles. Mais qu'est-ce, je vous prie, mes cheres ames, que ces sandales et cette chaussure de la sacrée Vierge nous represente, sinon l’humilité? car nous voyons que les sandales ou souliers sont les plus vils accoustremens desquels l’on se serve pour l’'ornement du corps humain, parcequ'ils sont tousjours contre terre, foulant la fange et la bouë : aussi est-ce le propre des ames qui ont la veritable humilité d'estré tousjours basses et petites à leurs yeux, et se temir sous les pieds de tout le monde; car cette vertu, qui est la base de la vie spirituelle, a cela de propre, qu’elle veut tousjours estre contre terre dans sa bassesse et dans son abjection : et c’est cette bassesse que Dieu regarde avec tant de complaysance en la S® Vierge, et de ce regard procede tout son bonheur, ainsi qu'elle dit dans son sacré Cantique : Quia respexit humilitatem ancillæ suæ ; ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes (Luc. 1), advoüant , qu'à cause de ce divin regard, elle sera publiée bien-heureuse par toutes les creatures, de generation en generation.

Or, soit qu'on suive l’opinion de ceux qui disent que quand la S® Vierge dit que Dieu avoit regardé l'humilité de sa ser-

(4) Brodée.

vante, elle faysoit reflexion sur elle-mesme, à cause de sa nature et de l’estre qu’elle avoit du neant d’où elle avoit esté tirée comme toutes les autres creatures, ou bien celle de ceux qui disent que la tres-S" Vierge considerant sa vie, qui estoit toute saincte et toute pure et parfaicte, elle la treuva bonne, et voyant en soy l'humilité, elle peut dire veritablement en ce sens qué Dieu avoit regardé son humilité : il est certain que, tant en une maniere comme en l’autre, elle parla tousjours avec … tant d'humilité, qu’elle faysoit bien voir qu’elle tenoit tout son bon-heur de ce que Dieu avoit jetté les yeux sur sa petitesse; c’est pourquoy on luy peut tres-bien approprier ces parolles que dit l’Espouse du Cantique : Dum esset rex in accubitu suo, nardus mea dedit odorem suum (Cant. 2); Tandis que le roy estoit dans sa couche, mon nard a jetté son odeur. Le nard est un petit arbrisseau qui ne s’esleve jamais en haut comme les cedres du Liban, ains il demeure tousjours en sa bassesse, jettant son parfum avec tant de suavité, qu'il resjouyt tous ceux qui l’odorent. Certes, nous pouvons bien dire que la S'° Vierge a esté comme un nard tres-precieux : car elle ne s’est jamais eslevée pour toutes les grandes graces et faveurs qui luy ont esté faites, ny pour toutes les loüanges qui luy ont esté données, ains elle est tousjours demeurée en sa bassesse et petitesse; et par cette humilité, comme le nard, elle a jetté un parfum de si suave odeur, qu'il a monté jusques au trosne de la divine Majesté, qui en a tellement esté esprise qu’elle est descenduë du ciel pour venir 1cy-bas en terre s’incarner dans les tres-pures entrailles de cette Vierge incomparable.

Vous voyez donc, mes cheres sœurs, combien l’humilité est agreable à Dieu, puisque nostre glorieuse Maistresse fut choisie pour estre Mere de son Fils, parcequ'elle estoit humble. Et de cecy Nostre-Seigneur mesme en rendit tesmoignage, lorsque cette bonne femme qui voyoit ses miracles qu'il faysoit, s’escria à haute voix : Beatus venter qui te portavit, et ubera quæ suxisti (Luc. 11); Bien-heureux est le ventre qui t'a porté, et les mammelles que tu-as succées ; il respondit : Quinimo, beati qui audiunt verbum Dei, et custodiunt illud; mais plutost, bienheureux sont ceux qui entendent la parolle de Dieu et la gardent, qui est autant comme s’il eust voulu dire : Il est vray que ma Mere est bien-heureuse, parce qu’elle m'a porté en son ventre; mais elle l’est bien davantage pour l'humilité avec laquelle elle a entendu les parolles de mon Pere celeste, et les a gardées. Ce qu’il reconfirma encore lorsqu'on luy dit que sa

Mere et ses freres l’attendoient, respondant que ceux-là estoient sa Mere et ses freres, qui entendoient la parolle de Dieu et la mettoient en effect : Mater mea, et fratres mei, hi sunt qui verbum Dei audiunt et faciunt : quicumque fecerit voluntatem Patris mer qui in cœlis est, ipse meus frater, soror, mater est (Matth. 12; Marc. 13). Or, bien que Nostre-Seigneur dit cela, ce n’estoit pas qu'il ne voulust recognoistre la Saincte Vierge pour sa Mere ; ains il nous vouloit faire entendre que ce n’estoit pas seulement pource qu’elle l’avoit porté en son ventre qu’elle estoit bien-heureuse, mais beaucoup plus à cause de l'humilité avec laquelle elle faysoit la volonté de Dieu en toutes choses.

Je m'aperçois que l'heure se passe, c'est pourquoy il faut employer ce peu de temps qui me reste à dire encore quelques mots d'instruction sur l'Evangile de ce jour; car il est extremement beau et utile à entendre.

5: Luc dit donc que la S'° Vierge, nostre glorieuse Maistresse, se leva hastivement et s’en alla en grande diligence sur les montagnes de Judée : Exurgens Maria, abiit in montana cum festinañione in civitatem Juda, pour nous monstrer la promptitude avec laquelle l’on doit correspondre aux inspirations divines, parce que c’est le propre du Sainct-Esprit, lorsqu'il touche un cœur, d’en chasser toute paresse et tepidité (1); d'autant qu'il ayme la diligence et prompttude, il est ennemy des remises et dilayemens (2), en ce qui est de l'execution des volontez divines. C’est pourquoy la S' Vierge se leva promptement, et alla hastivement par les montagnes de Judée ; car l’enfant duquel elle estoit grosse ne l’incommodoit point, à cause qu’il n’estoit point semblable aux autres enfants, ce qui faysoit qu’elle n’en recevoit pas l’incommodité que les femmes ont accoustumé de ressentir dans leurs grossesses, lesquelles ne peuvent facilement marcher à cause de la pesanteur de l'enfant qui est dans leur ventre: ce qui provient de ce que leurs enfans sont pecheurs. Mais celuy de Nostre-Dame n'’estoit point pecheur, ains le Sauveur des pecheurs, et celuy qui venoit pour oster les pechez du monde; c'est pourquoy elle n’en estoit aucunement chargée, ains plus legere et plus habile à marcher. Et ce qui faysoit encore qu'elle marchoit ainsi hastivement, estoit sa pureté virginale qui l’incitoit à cela pour estre plus tost retirée : car c’est le propre des Vierges de demeurer cachées et retirées, et ne paroistre que le moins qu’elles peuvent parmy le tumulte du monde.

Estant donc arrivée, elle entra en la maison de Zacharie, et

(4) Tiédeur. — (2) Délais.

salüa sa cousine Elisabeth : Ef sntravit in domum Zachariæ, et salutavit Elisabeth ; mais quant à Zacharie, l'Evangeliste n’en dit rien, d'autant que sa pureté ne luy permettoit pas de parler aux hommes : ce qui apprend aux vierges qu’elles ne scauroient avoir trop de soins de conserver leur pureté.

Il y auroit certes mille beaux documens à tirer sur les parolles de cet Evangile, mais je me contenteray d'en dire seulement quelque chose en passant, afin d’en parachever l'histoire. O combien de graces et de faveurs, mes cheres sœurs, furent versées sur la maison de Zacharie, lorsque la sacrée Vierge y entra! Si Abraham receut tant de graces pour avoir receu trois anges en sa maison, et si Jacob apporta tant de benedictions à Laban, qui estoit payen et idolastre; si Loth fut delivré de l’embrasement de Sodome pour avoir logé deux anges, et si le prophete Helie remplit d'huyle tous les vaisseaux de la pauvre veufve; si Helisée ressuscita l'enfant de la Sulamite, et enfin, si Obededon receut tant de faveurs du ciel pour avoir logé en sa maison l'arche d’alliance : quelles et combien grandes pensezvous que furent les graces et benedictions dont la maison de Zacharie fut remplie, pour avoir receu l'ange du grand conseil, ce vray Jacob et divin prophete, la vraye arche d’alliance, Nostre-Seigneur enclos dans le ventre de Nostre-Dame?

Certes, toute cette maison fut remplie d’allegresse : S. Jean tressaillit de joie dans le ventre de sa mere ; Zacharie recouvra la parolle, S Elisabeth fut remplie du Sainct-Esprit et receut le don de prophetie, et voyant entrer cette saincte Dame en sa maison , elle s’escria : Et unde hoc mihi, ut veniat mater Dominimei ad me (Luc. 1)? D'où me vient cecy, que la Mere de mon Dieu me vienne visiter? Mais remarquez qu’elle l'appelle Mere, avant qu'elle ayt enfanté; ce qui est contre la coustume ordinaire, car on n’appelle pointmneres les femmes avant qu’elles ayent enfanté, parce que souvent elles enfantent malheureusement. Or S" Elisabeth sçavoit bien que la Saincte Vierge enfanteroit heureusement, et partant elle ne faysoit point de difficulté de l'appeler Mere, d'autant qu’elle est tres-asseurée qu'elle le sera, et non pas mere d'un homme seulement, mais de Dieu, et par consequent reyne et princesse des hommes et des anges. Et c’est pourquoy elle s’estonna qu'une telle et si grande princesse la fust venuë visiter. Vous estes bien-heureuse, madame, luy dit-elle, parce que vous avez creu à tout ce qui vous a esté dit : Beata quæ credidisti, quoniam perficientur ea quæ dicta sunt tibi à Domino. Et de plus, vous estes beniste par dessus toutes

POUR LE JOUR DE LA VISITATION DE NOSTRE-DAME. Al

les femmes : Benedicta tu inter mulieres. En quoy nous voyons combien parfaictement S'° Elisabeth avoit receu le don de prophetie; car elle parle des choses passées, presentes et futures. Mais remarquez ces parolles : Vous estes bien-heureuse d’avoir creu à tout ce que l’ange vous a dit; d’autant que cela fait voir que vous avez plus de foy qu'Abraham, parce que vous avez creu que la Vierge et la sterile concevroient, bien que ce soit une chose qui surpasse le cours de la nature. Vovez donc comme elle sceut par esprit de prophetie les choses passées. Et pour ce qui devoit advenir, ne voit-elle pas par ce mesme esprit que les choses qui avoient esté dites à Nostre-Dame par le Seigneur seroient accomplies en elle, et qu’elle seroit beniste entre toutes les femmes? Ne parle-t-elle pas aussi des choses presentes, l'appelant Mere de Dieu? adjoustant que l'enfant qu’elle portoit avoit tressailly de joye à son arrivée : Exultavit in gaudio infans in utero meo.

Certes, ce n’est pas merveille si S. Jean tressaillit de joye à la venuë de son Sauveur, puisque Nostre-Seigneur dit en parlant aux Juifs : Abraham vostre pere s’est resjoüy, voyant en esprit prophetique mon jour advenir, que vous voyez maintenant : Abraham pater vester exultavit ut videret diem ineum (Joan. 8). Et si tous les prophetes desiroient tant le Messie promis en la loy, et se rejoüyssoient, sçachant que tout ce qu'ils predisoient s’accompliroit à sa venuë, combien plus devons-nous penser que S. Jean futremply d’allegresse, voyant ce vray Messie promis par les prophetes et tant desiré des patriarches, au travers du ventre de sa saincte Mere, qui l’estoit venu visiter, pour commencer par luy l’œuvre de nostre redemption, le retirant du bourbier du peché originel!

O combien, mes cheres sœurs; devez-vous estre comblées de joye, lorsque vous estes visitées par ce divin Sauveur, au tressainct sacrement de l’autel, et par les graces interieures que vous recevez journellement de sa divine Majesté, par tant d’inspirations, et parolles amoureuses qu'il dit sans cesse à vostre cœur, autour duquel il est tousjours frappant, afin de vous exciter par de bons mouvemens à travailler sans cesse pour son sainct amour! O que d'actions de graces devez-vous rendre à ce Seigneur, pour tant de faveurs! ha! que vous devez executer promptement et fidellement ses divines volontez! |

La tres-Saincte Vierge entendant ce que sa cousine Elisabeth disoit à sa loüange, s’humilia, et rendit de tout la gloire à Dieu; et confessant que tout son bon-heur, comme j’ay dit, procedoit

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de ce qu'il avoit regardé l'humilité de sa servante, elle entonna ce beau et admirable cantique du Magnificat qui surpasse tous ceux qui avoient esté autresfois chantez en l’ancienne loy par les femmes dont l'Escriture fait mention. O que ce cantique est admirable et qu’il est bien plus excellent que celui de Judith (Judith. 15), et plus beau, sans comparaison, que celuy que chanta la sœur de Moyse, apres que les enfans d'Israël eurent passé la mer Rouge, et que Pharaon et les Eg gyptiens furent ensevelys dans les eaux (Exod. 15), ny que celuy qui fut chanté par Debora et Barac, apres que Dieu leur eut donné la victoire de leurs ennemis (Jud. 5)! en somme, ce divin cantique est plus beau que tous les cantiques qui ont esté chantez par Zacharie, par Simeon, et par tous les autres dont l’Escriture fait men- : tion (Luc. 1)!

O mes cheres sœurs, filles de la Visitation de Nostre-Dame et de S'° Elisabeth, qui avez cette Vierge pour Mere, que vous devez avoir un grand soin de limiter, particulierement en son humilité et charité, qui sont les deux vertus qui luy firent principalement faire cette saincte visite! Vous devez donc reluire tout particulierement en icelles (1), vous portant avec une grande diligence et allegresse à visiter vos sœurs malades, faysant tout ce qu’il vous sera possible pour vous soulager et servir cordialement les unes les autres en vos infirmités, soit spirituelles ou. corporelles ; et enfin partout où il s’agit d'exercer l'humilité et la charité, vous vous y devez porter avec un soin et une diligence toute singuliere : car ce n’est pas assez, pour estre filles de Nostre- Dame, de se contenter d’estre dans les maisons de la Visitation, et porter le voile de religieuse. Ce seroit faire tort à une telle mere, ce seroit degenerer de cette qualité, de se contenter de cela; mais il la faut imiter en sa saincteté et en ses vertus. Soyez donc bien soigneuses de former vostre vie sur la sienne; soyez douces, humbles, charitables et debonnaires, et magnifiez continuellement le Seigneur avec elle, et croyez, mes cheres ames, que si vous le faites fidellement et humblement pendant le cours de cette vie mortelle, apres icelle vous chanterez au ciel avec la mesme Vierge : Magnificat anima mea Dominum. Et benissant par ce sacré cantique la divine Majesté, vous serez benistes d’elle en l’eternité de la gloire, où nous conduise le Pere, le Fils, et le Sainct-Esprit. Amen.

DIEU SOIT BENY

(1) Elles. è :

(RECUEILLI

Unus Deus.

Dieu est un. (EPHES. 4.)

Digu qui est un, ayme l'unité et l'union, et tout ce qui n’est point uny ne luy est point agreable. Dieu ayme souverainement tout ce qui est uny et conjoinct; mais 1l est ennemy de la desunion, parce que tout ce qui est des-uny est imparfaict : car la des-union n'est causée que de l’imperfection, et partant il est certain que tout ce qui est des-uny a quelque deffaut en SOY:

Or, Dieu nous voulant monstrer combien il ayme l'union, ilen

a fait en l'Incarnation trois admirables en la sacrée Vierge Nostre-Dame, sans y comprendre l'union naturelle de l’ame avec le corps, de laquelle je ne veux pas parler maintenant, qui est une union si excellente, que tous les philosophes ne peuvent cesser de l’admirer, et demeurent tous ravis de voir comme Dieu a uny et conjoint l’ame avec le corps, mais d’une conjonction et union si parfaicte, que le corps, sans laisser d’estre corps, - et l'esprit, sans laisser d’estre esprit, sont neantmoins si estroitement unis par ensemble, qu'ils ne font en l’homme qu’une seule personne; et asseurent que cette union naturelle est une * chose si excellente et si grande, qu'elle ne sçauroit estre assez admirée : aussi est-elle une œuvre de Dieu tout-puissant, et amateur de l’union. Mais comme ce n'est pas de cette union naturelle du corps et de l’ame de Nostre-Dame dont je veux parler mäintenant, d'autant qu'elle est commune à tous les hommes, je m'arresteray seulement sur trois autres unions merveilleuses que Dieu à fait en elle au jour de l’Incarnation.

La premiere desquelles a esté d’unir la nature divine avec la nature humaine dans ses sacrez flancs, et cette union est si admirable et si relevée, qu'elle surpasse infiniment tout ce que lès entendemens angeliques et humains peuvent comprendre ; et jamais la pensée d’une telle et si admirable union n'’eust osé

‘entrer dans l'esprit d'aucun ange, cherubin, ny seraphin; d'autant que ces deux natures divine et humaine sont infiniment esloignées l’une de l’autre, y ayant une si grande distance en

icelles (1), qu'aucune creature n’eust jamais pensé que Dieu eust voulu faire cette union, ny mesme qu’elle eust esté possible; la nature divine estant d’une infinie perfection, immensité et grandeur, et la nature humaine estant finie, tres-imparfaicte, et une chose tres-basse, vile et abjecte : de sorte que c’estoit unir les deux extresmitez ensemble, la nature divine estant la souveraine perfection, et la nature humaine estant la souveraine misere, qui sont deux choses plus contraires et esloignées l’une de l’autre qu’on ne sçauroit dire ny penser. Et neantmoins Dieu, par sa sagesse et bonté infinie, a fait dans le ventre de Nostre- Dame, en l’Incarnation, une si estroite union de ces deux natures, qu’elles n’ont fait qu’une seule personne, de façon que l’homme a esté fait Dieu, et Dieu, sans laisser d’estre Dieu, a esté fait homme.

La seconde union que Dieu a faite en Nostre-Dame a esté d’unir la maternité avec la virginité : union qui est certes tout-à-fait admirable, et hors du cours de la nature; car c’est unir deux choses naturellement incompossibles, et lesquelles ne se peuvent nullement treuver ensemble : et jamais cela ne s’estoit veu, ny n’avoit mesme jamais esté pensé, qu’une mere fust vierge, et qu'une vierge, sans laisser d’estre vierge, fust mere. Or, cette union estant miraculeuse et surnaturelle, elle ne pouvoit estre faite que par la main toute-puissante de Dieu, qui a donné ce privilege à Nostre-Dame de pouvoir estre vierge et mere tout ensemble, et comme cette union a esté faite en elle seule, aussi sera-t-elle seule qui demeurera eternellement vierge et mere, mais mere de Dieu et homme tout ensemble.

La troisiesme union que Dieu a faite en nostre glorieuse Maistresse a esté celle d’une tres-haute charité, et d’une tres-profonde humilité. L'union de ces deux vertus est certes aussi tresadmirable, parce qu’elles sont si esloignées l’une de l’autre, qu'il semble qu’elles ne se pourroient jamais rencontrer dans une mesme ame, d'autant que la charité esleve l'ame en haut, et plus elle croist et se va perfectionnant, plus aussi elle la va rehaussant et relevant par dessus tout ce qui n'est point Dieu. L’'humilité fait tout le contraire ; car elle rabaisse l'ame au dessous d’elle-mesme, et de toutes les creatures, cette vertu ayant cela de propre, que plus elle est grande, plus elle rabaisse lame dans laquelle elle est.

Voyez donc, je vous prie, les extresmitez de ces deux vertus, et je m'asseure que vous direz : Comment est-il possible d’unir et

(4) Elles.

conjoindre par ensemble l'humilité avec la charité, puisque la nature de l’une est de monter en haut, et celle de l’autre est de descendre en bas? C’est une chose qui naturellement est impossible : aussi nul autre que Nostre-Seigneur ne pouvoit faire l’union de ces deux vertus; mais luy qui n’est qu’un seul Dieu, parce qu'il veut et ayme l'unité, a monstré la grandeur incomparable de son pouvoir, en unissant des choses si esloignées l’une de l’autre, ainsi que nous voyons en la tres-S" Vierge, en laquelle il a tellement uny la charité avec l’humilité, qu'il n’y peut avoir en elle de charité sans humilité, ny d'humilité sans charité; la charité demeurant humble, et l'humilité charitable; la charité rehaussant l’ame par dessus toutes les creatures, et l'humilité la rabaissant au dessous de toutes, sans laisser neantmoins d’estre tellement unies et joinctes ensemble, que l’une de ces deux vertus ne peut subsister sans l’autre.

Or, c’est sur cette derniere union de la charité avec l’humilité que je m'arresteray specialement, et laquelle me donnera entrée dans le subjet de cette feste; car qu'est-ce que la visitation que Nostre-Dame fit à S° Elisabeth, simon une union et assemblage de l’humilité avec la charité, ou plutost un sommaire des effects de ces deux vertus, prattiquées en souverain degré par la sacrée Vierge envers S° Elisabeth? Etbien que l'humilité et la charité n'ayent qu'un seul object, qui est Dieu, à l’union duquel elles tendent, neantmoins, pour estre parfaictes, il faut qu’elles passent de Dieu au prochain.

O que la tres-S'° Vierge prattiqua l'humilité et la charité à un souverain degré de perfection au temps de l’Incarnation, apres que l’ange luy eut annoncé ce mystere ineffable, luy respondant : Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum (Luc. 1); Voicy la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon vostre parolle! car lorsque l’ange la declara Mere de Dieu, et Reyne des anges et des hommes, et qu’il luy fit entendre comme elle estoit eslevée par dessus toutes les creatures angeliques et humai-

- nes, elle s’abaissa à l'instant au dessous de toutes, disant : Voicy la servante du Seigneur. O combien cet acte d’humilité fut grand! certes, la S° Vierge eut alors une si claire cognoissance de la misere et du neant de la nature humaine, et de la distance infinie qu'il y a entre Dieu et l’homme, que se voyant relevée par dessus toutes les creatures, elle s’abaissa au dessous de toutes, par la consideration de son neant et de la grandeur infinie de Dieu duquel elle estoit choisie pour estre sa Mere. Et il est vray qu’elle ne s’humilia jamais si profondement que quand

elle dit ces parolles : Ecce ancilla Domini, Voicy la servante du Seigneur. Mais apres avoir fait cet acte d’une si parfaicte humilité et aneantissement, et s’estre abaissée le plus bas qu'elle pouvoit, elle produisit consecutivement, en prononçant ces parolles : Fiat mihi secundum verbum tuum, un acte de charité la plus parfaicte qu’on sçauroit dire, ny penser, donnant son consentement, et acquiesçant à ce que l'ange luy avoit dit que Dieu demandoit d’elle. Or vous voyez bien maintenant comme Dieu unit en la S“ Vierge, à l'instant de l’Incarnation, la charité avec l'humilité ; et comme apres s’estre abaissée jusques au profond abysme du neant, en disant, Ecce ancilla Domini; NVoicy la servante du Seigneur, en mesme temps elle s’est relevée par la charité au dessus des cherubins et seraphins, disant à l'ange : Qu'il me soit fait selon ta parolle; car au mesme instant le Fils de Dieu prit chair humaine dans son ventre virginal, et par ce moyen elle fut faite sa Mere.

Voilà donc comme l'humilité fut jointe avec la charité en cette tres-S® Vierge, et comme son humilité la fit eslever, parce que Dieu regarde les choses basses pour les relever; si bien que voyant cette S® Vierge humiliée au dessous de toutes les creatures, il la regarda et l’exalta au dessus de toutes. Ce qu'elle nous fait entendre par les parolles de son sacré Cantique : Quia respexit humilitatem ancillæ suæ : ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes, disant à S“ Elisabeth : Que toutes les nations l’appelleroient bienheureuse, à cause que Dieu avoit regardé son abjection et sa bassesse. Comme luy voulant dire : Vous m'appelez bienheureuse, il est vray que je le suis : mais tout mon bonheur procede de ce que Dieu a regardé ma petitesse et mon neant. Or, la S® Vierge s’estant ainsi humiliée devant Dieu, elle ne se contenta pas de cela, d'autant qu’elle sça- . voit bien que l'humilité et la charité ne sont jamais en leur perfection, si elles ne passent de Dieu au prochain ; car de l'amour de Dieu procede celuy du prochain, et à mesure que nostre amour sera grand envers Dieu, il le sera aussi à l’endroict de nostre prochain. Ce que le glorieux S. Jean nous fait entendre par ces parolles : Que enim non diliqit fratrem suum, quem videt, Deum quem non videt, quomodo potest diligere (1. Joan. 4)? Est-il possible, dit-il, que tu aymes Dieu que tu ne vois point, si tu n'aymes pas ton prochain que tu vois? Donc, si nous voulons monstrer que nous aymons Dieu, et si nous voulons qu'on croye que nous l’aymons, il nous faut aussi aymer nostre prochain, le servir, l’aider et soulager en toutes ses necessitez, selon nostre pouvoir.

C’est pourquoy, la S® Vierge sçachant bien cette verité, elle se leva et s’achemina promptement, dit l’'Evangeliste, cum festinalione, vers les montagnes de Juda, ou en la ville d'Ephrem, ou, comme quelques-uns disent, de Hierusalem, pour servir sa cousine Elisabeth en sa grossesse; en quoy elle fit paroistre une grande humilité, et une charité nompareille, d'autant qu'alors qu’elle se vid Mere de Dieu, elle s’humilia jusques-là, que de se mettre tout aussi-tost en chemin pour aller secourir et assister cette bonne femme. Peut-estre qu’elle ne sortit pas à la mesme heure, ny au mesme jour qu'elle receut cette grace incomparable; car vous pouvez penser si elle demeura recueillie et ravie d’admiration en sa petite maison, considerant ce grand et profond mystere de l’Incarnation qui avoit esté operé en elle. O Dieu! quelle douceur et suavité avoit-elle en son cœur, en la consideration de cette merveille! O quels saincts devis (1) et amoureux colloques se faysoient entre le Fils et la Mere? Elle ne sortit donc pas de sa petite maison, pour visiter S'° Elisabeth, au mesme temps de l'Incarnation, comme il est à presupposer, ains (2) quelques jours apres.

Mais quelle plus profonde humilité se peut-il voir que celle qu'elle prattiqua, se rendant servante de celle qui luy estoit en tout et par tout inferieure? car, bien que S" Elisabeth fust de noble extraction, estant de la lignée de David, et mariée à un grand-prestre de la lignée de Levi, toutesfois cela n’estoit rien en comparaison de la grandeur incomparable de la Vierge, puisqu'elle est Reyne du ciel et de la terre, des anges et des hommes, et que tous les tiltres d'honneur et de loüanges que nous luy donnons, et pouvons donner, ne sont que pour ayder nos petits entendemens à nous representer quelque chose de ses grandeurs; car elle est souverainement plus grande que tout ce qu'on s’en peut imaginer. De sorte que si nous luy voulons donner un nom digne de son incomparable grandeur, il nous la faut nommer Mater Dei, Mere de Dieu; cette dignité estant si grande, que tous les tiltres, loüanges et eloges que nous sçaurions donner à la S'° Vierge sont compris en icelle. Quelle humilité plus profonde se peut-il donc voir que celle qu'elle prattique, puisque, lorsqu'elle sçayt qu’elle est choisie et declarée Mere du Verbe eternel, elle se dit sa servante, et passant plus outre, elle sort de sa maison, et s’en va pour servir sa bonne cousine ?

O Dieu! que grande et profonde fut l'humilité de la Vierge, et

(4) Devis, Entretien. — (2) Mais.

qu'elle la fit encore bien paroistre en salüant S" Elisabeth! car l’evangeliste remarque que cette sacrée Dame, comme la plus humble, la salüa la premiere : Ef intravit in domum Zachariæ, et salutavit Elisabeth. Mais mon Dieu, mes cheres ames, que de benedictions et de graces entrerent en cette maison avec elle! cela se remarque plus facilement par les parolles de S'" Elisabeth, laquelle voyant la S' Vierge, par un esprit de prophetie, s’escria à haute voix : Vous estes beniste entre toutes les femmes, et benit est le fruict de vostre ventre; Et exclamavit voce magna, et dixit : Benedicta tu inter mulieres, et benedictus fructus ventris tui; et unde hoc mihi ut veniat Mater Domini met ad me? Hé! d’où me vient ce bonheur, que la Mere de mon Dieu me vienne visiter? Puis poursuivant : Voicy, dit-elle, qu'à l'instant que la voix de vostre salutation est parvenuë à mes oreilles, l'enfant qui est dans mon ventre à tressailly de joye; Ecce enim ut facta est vox salutationis tuæ in auribus meis, exultavit in qaudio infans 1n utero meo. Beata, quæ credidisti, quoniam perficientur in te quæ dicta sunt tibi a Domino; Vous estes bienheureuse d’avoir creu, car toutes les choses qui vous ont esté dites par le Seigneur seront accomplies en vous.

O Dieu! qui pourroit comprendre les divines suavitez qui s’escoulent dans le cœur de S'" Elisabeth en cette saincte visitation, et comme elle meditoit cet ineffable mystere de l’Incarnation ? Que d'actions de graces elle rendoit à Dieu pour un si grand benefice, et pour toutes les faveurs qu’elle recevoit de luy! O que de parolles amoureuses disoit S. Jean dans le ventre de sa mere, à son cher et divin Maistre, qu’il recognoissoit et adoroit dans les chastes entrailles de Nostre-Dame! que de graces, de benedictions et de lumieres, ce divin Sauveur respandit alors dans le cœur de son precurseur! Mais comme il me souvient de vous avoir parlé autresfois de ce subjet, je ne feray maintenant que toucher trois petits poincts en passant, pour vous faire mieux entendre la suite du mystere.

Le premier est, queS. Jean, en cette saincte visitation, receut l'usage de raison, selon l'opinion commune de tous les Peres ; le second, qu'il fut sanctifié; et le troisiesme, qu'il fut remply de science et cognoissance de Dieu et de ses divins mysteres : ensuite de quoy il l’ayma, l’adora, et trassaillit de joye à son arrivée. Il ne faut donc point douter que S. Jean, quoy qu'il fust petit encore dans les entrailles de sa mere, parloit à Nostre-Seigneur, le cognoissoit, l'aymoit et avoit l'usage du sentiment, du

jugement et de la raison. Quant à nous autres, nous sommes bien dans le ventre de nos meres,vivans, mais pourtant nous n’avons pas l'usage du sentiment, du discours, ny de la raison, ains nous y sommes comme des masses de chair, sans avoir l’usage de nos sens. Or, il failloit bien que S. Jean cognust Nostre-Seigneur dans les entrailles de Nostre-Dame, puisqu'à son arrivée il tressaillit de joye dans celles de sa mere. Il falloit bien aussi qu'il l’aymast; car l’on n’a pas accoustumé de tressaillir de joye pour la venuë de ceux qu'on ne cognoist, ny qu'on n'ayme point. S' Elisabeth fait foy de cette verité par les parolles qu'elle dit à la S" Vierge : Ecce enim ut facta est vox salutationis tuæ in auribus mes, eæultavit in gaudio infans in utero meo; Voicy qu'à l'instant que vostre voix est parvenuë à mes oreilles, l'enfant qui est dans mon ventre a tressally de joye.

Mais que fait Nostre-Dame parmy toutes les loüanges et benedictions que luy donne S'° Elisabeth? O certes! elle ne fait point comme les femmes du monde, lesquelles, si on les exalte, au lieu de s’humilier, elles s’exaltent encore davantage. L'homme est tellement subjet à l’orgueil et à la presomption, que pour cela un ancien philosophe l’a comparé au cheval, disant qu'il n’y a rien de si orgueilleux que l'homme et le cheval. Voyez, dit-il, un homme sur un cheval, on ne scayt lequel est le plus fier, ou le cheval, ou le cavalier; il semble qu'ils se defient l’un l’autre à qui fera paroistre plus d’orgueil et de presomption. Mais quand cette presomption et cet orgueil vient à entrer dans l'esprit des femmes, il y fait de grands ravages, et les porte à de grands maux. Nous avons des exemples de cecy; car quelles impertinénces et extravagances est-ce que ne fit pas pour s’eslever, cette folle et impudente reyne d'Egypte Cleopatre? Ne remarquonsnous pas aussi cette vanité en nostre pauvre mere Eve, laquelle, pour avoir seulement ouy dire qu’elle estoit creée à l’image de Dieu, ne presuma-t-elle pas tant d’elle-mesme que de se vouloir faire semblable à luy, escoutant et faysant pour ce subjet tout ce que luy dit l’ennemy! Mais la sacrée Vierge estant venuë au monde pour regagner, par son humilité, ce que nostre mere Eve avoit perdu par son orgueil et vanité; pour le contre-carrer par son humilité, lorsque l’ange l’appelle Mere de Dieu, elle se dit sa servante : Ecce ancilla Domini, s'humiliant jusques dans l’abysme de son neant. De mesme, quand S'® Elisabeth l'appelle bienheureuse, et beniste entre les femmes, elle dit que cette benediction procede de ce que Dieu a regardé sa bassesse, sa petitesse et son abjection : Quia respexit humilitatem ancillæ suæ.

TE SU Pers

O que c’est un bon signe en une ame qui prattique la vie spirituelle, que l'humilité de cœur ; et que c’est une bonne marque que l’on recoit efficacement les graces de Dieu, quand ces graces abaissent et humilient l’ame, et qu'on void que plus les graces sont grandes, plus elles humilient profondement ceux qui les recoivent devant Dieu et devant les creatures, et que, comme la S' Vierge, l’on tient tout son bonheur de ce que les yeux de sa divine bonté ont regardé nostre vileté et bassesse! C’a donc esté les effects qu'a operés la grace de Dieu dans le cœur de la Se Vierge, qu'une profonde humilité, et une ardente charité, tant envers Dieu qu'à l'endroict du prochain : charité qui la fit aller en grande diligence en la maison de Zacharie; et quoy qu’elle fust enceinte, elle ne recevoit aucun empeschement par le chemin de l'enfant qu'elle portoit; et comme elle l’avoit conceu par l'obombration du Sainct-Esprit, elle le portoit aussi sans incommodité, et l’enfanta sans douleur, Nostre-Seigneur luy reservant les douleurs de l’enfantement pour le jour de son crucifiement, où elle devoit assister.

Voilà donc cette Vierge incomparable qui entre en la maison de Zacharie, et avec elle un comble de benedictions pour cette famille; d'autant que le petit S. Jean-Baptiste fut sanctifié dans le ventre de sa mere, et S" Elisabeth fut remplie du Sainct- Esprit. Mais, me direz-vous, puisque S" Elisabeth estoit juste, n’avoit-elle pas desjà receu le Sainct-Esprit? Comment est-ce donc que se doit entendre ce que dit l’Evangeliste, qu'à la venuë de la Vierge elle en fut remplie : Et repleta est Spiritu Sancto Elisabeth? Cela veut dire, qu'en cette saincte visitation elle receut derechef une plenitude , une abondance et un surcroist de graces, dont les effects admirables que le Sainct-Esprit opera en elle nous en donnent des preuves manifestes ; car, bien qu'il arrive souvent que Dieu donne sa grace aux justes en mesure pleine, cela neantmoins n’empesche pas, comme dit Nostre-Seigneur, qu'on n’y adjouste encore en telle sorte, que cette mesure vient à estre foulée, entassée et si comblée, qu'elle regorge de toutes parts : Mensuram bonam, confertam et coagitatam, et supereffluentem dabunt in sinum vestrum (Luc. 6). Ainsi, bien que S“ Elisabeth eust desjà receu le Sainet-Esprit avec toutes ses graces; si est-ce (1) neantmoins qu’en cette sainete visitation elle en receut une mesure si comblée et si entassée, qu’elle s’espanchoit de tous costez. :

Or nous devons donc sçavoir que la grace du Sainct-Esprit ne

(4) Encore est-il.

nous est jamais donnée si pleinement en cette vie, qu'il n y puisse tousjours avoir de’ l'accroissement et augmentation en icelle ; et il se faudroit bien garder en cela de dire : C’est assez, j'ay suffisamment des graces du Sainct-Esprit et des vertus : Mensura conferta est; La mesure est pleine, c’est assez de mortification, je m'y suis assez exercé : ce seroit certes un grand abus, et celuy qui diroit cela monstreroit bien par ses parolles son indigence, sa mendicité, et mesme sa presomption, et le malheur qui le talonneroit de pres, parce qu'à telles sortes de personnes, qui estiment avoir des graces suffisamment, Dieu leur oste ce qu'ils ont, afin de le donner (dit Nostre-Seigneur) à celuy qui a; et à celuy qui n'a rien, c’est-à-dire, qui n’a pas ce qu'on luy a donné, mais qui l’a perdu par sa faute, on luy ostera mesme ce qu'il n'a pas : Omnt habenti dabitur et abundabit ; ei autem qui non habet , et quod videtur habere, auferetur ab eo (Matth. 25; Luc. 19). Ce qui se doit entendre ainsi : L'on donnera à celuy qui a beaucoup receu, c’est-à-dire, qui a beaucoup travaillé, et lequel neantmoins ne se repose pas, pensant avoir assez fait, ains qui, avec une saincte et veritable humilité, recognoissant son indigence, continuë son travail. A celuy-là donc qui a beaucoup, on luy donnera davantage, et il surabondera. Mais celuy qui a receu quelque grace, et lequel pensant en avoir suffisamment ne la fait point profiter, ains la laisse oisive et infructueuse, on luy ostera ce qu’il a et mesme ce qu'il n’a pas : cela veut dire qu’on luy ostera les graces qu'il a, parce qu'il ne les fait pas profiter, et que celles qui luy estoient preparées ne luy seront pas données, d'autant qu'il s’en est rendu indigne par sa negligence. Ce qui neantmoins ne se doit pas entendre de la grace suffisante, que Dieu ne refuse jamais à personne, ains de l'efficace , laquelle, par un juste jugement , il ne donne pas aux ames paresseuses et ingrates, à cause qu'elles en abusent.

Les mondains ont une si grande ambition d’acquerir des richesses et des honneurs, qu'ils ne disent jamais : C’est assez; en quoy ils sont grandement aveugles, d'autant que pour peu qu’ils en ayent, ils en devroient avoir suffisamment, veu que le trop d'honneur, de dignitez et de richesses, sont la perte de l’ame : et c’est en ces choses temporelles qu’on peut dire veritablement : J'en ay suffisamment, il me suffit. Mais en ce qui est des biens spirituels, il ne faut jamais penser, tandis que nous serons en cet exil, que nous en ayons suffisamment; ains il se faut disposer pour recevoir tousjours de nouvelles graces.

Or, pour continuer à parler de la feste que nous celebrons au-

jourd'huy, elle va donc, cette Vierge incomparable, pour visiter S' Elisabeth ; mais cette visite ne fut point inutile, ni semblable à celles qui se font par les dames de ce tems par ceremonie seulement, et qui, pour l'ordinaire, sont employées à parler des uns et des autres, ce qui fait qu’on en sort souvent avec des consciences interessées (1).

Un sainct docteur, escrivant à la devote Proba, descrit merveilleusement bien l’inutilité des visites des dames romaines, disant que ces bonnes matrones de Rome ne faysoient autre chose que se visiter, et que la plus grand’part de leurs visites estoient inutiles et mal-employées : ce qu’il deplore grandement en cette epistre. Mais la S" Vierge n’alla visiter sa cousine Elisabeth que par un motif de charité et d’humilité; et cette visite ne fut point employée à dire des choses inutiles, ains à louër et magnifier Dieu.

O combien saincte , pieuse et devote fut celte visite, puisque par icelle toute cette maison fut remplie du Sainct-Esprit, ce qui se void clairement par les effects qu'il opera en S'° Elisabeth, qui furent specialement trois, et par iceux vous pourrez Cognoistre si vous avez receu le Sainct-Esprit.

Le premier effect fut l'humilité, car cette saincte voyant entrer Nostre-Dame dans sa maison, elle s’escria, toute transportée d’estonnement d’une si grande faveur : Unde hoc mihi, ut veniat Mater Domini met ad me ? D'où me vient ce bonheur que la Mere de mon Dieu me vienne visiter? donc le premier effect que le Sainct-Esprit opere en nous est l'humilité qui nous porte à nous aneantir en la veuë de la grandeur infinie de Dieu, et de nostre extreme vileté, bassesse et demerite.

Le second effect fut d’affermir S° Elisabeth en la foy, ce que nous voyons par les parolles qu'elle dit à la S" Vierge : O0 que vous estes heureuse! parce que vous avez creu , vous estes beniste entre toutes les femmes, et beny est le fruict de vostre ventre; Beata es quæ credidisti, benedicta tu inter mulieres, et benedictus fructus ventris tur : car il est vray qu’un des effects que le Sainct-Esprit opere en nous est de nous faire demeurer fermes en la foy, et d'y confirmer par apres les autres, puis de retourner à Dieu , recognoissant qu'il est la source de toutes les graces et benedictions que nous recevons. |

Ilest vray (dit S* Elisabeth à la Vierge) que vous estes beniste entre toutes les femmes, mais il est vray aussi que cette benediction vous vient du fruict de vostre ventre, dans lequel vous

(4) Compromises,

portez le Dieu des benedictions. Nous voyons d'ordinaire qu'on ne benit pas le fruict à cause de l’arbre, mais qu’on benit l’arbre à cause de la bonté de son fruict : et bien qu'on doive à la sacrée Vierge un culte et un honneur plus grand qu’à tous les autres $aincts, neantmoins il ne doit pas estre esgal à celuy qu'on doit à Dieu. Ce que je dy pour refuter l’heresie de quelques-uns qui ont voulu dire qu'on luy devoit rendre le mesme honneur, ce qui est faux; car tous les theologiens enseignent qu'il faut adorer Dieu seul, souverainement par-dessus toutes choses ; et puis, que nous devons rendre un honneur tout particulier à la tres-S"® Vierge, comme Mere de nostre Sauveur, et cooperatrice de nostre salut, et cela s’est tousjours observé par les vrays chrestiens; et quiconque n’ayme et n'honore pas Ja Vierge d’un amour et d'un honneur tout special et particulier, n’est point vray chrestien. Donc, quand le Sainct-Esprit vient en nous, il nous porte premierement à aymer et loüer Dieu seul pär dessus toutes choses, comme nostre souverain Createur, et puis sa tres-saincte Mere.

Le troisiesme effect que le Sainct-Esprit opere en ceux qui le reçoivent est la conversion interieure. Ecce enim ut facta est voz salutationis tuæ in auribus meis, exultavit in gaudio infans in utero meo; Voicy, dit S Elisabeth à Nostre-Dame, qu’aussi-tost que la voix de vostre salutation est parvenuë à mes oreilles, l'enfant qui est dans mon ventre a tressailly de joie. Or ce tressaillement ne nous represente autre chose que la conversion interieure du cœur, et le changement de vie : et comme vous voyez que S. Jean fut sanctifié en ce tressaillement, par lequel sortant de soy-mesme il s’eslança en Dieu, pour ne vivre plus qu’en luy et pour luy; ainsi celuy qui reçoit le Sainct-Esprit sort de luy-mesme, et fait une heureuse transfusion de son ame eu Dieu; c’est-à-dire qu'il ne vit plus selon la nature et les sens, ains selon la grace. Donc, si vous desirez sçavoir si vous avez receu le Sainct-Esprit, regardez quelles sont vos œuvres; car c'est par là que vous le cognoistrez.

Mais remarquez que S“ Elisabeth receut le Sainct-Esprit par l’entremise et le moyen de la S" Vierge, pour nous monstrer que nous nous devons servir d’elle pour mediatrice envers son divin Fils, pour obtenir le Sainct-Esprit; car, bien que nous puissions aller à Dieu directement, et luy demander ses graces, sans nous servir de l'entremise de la sacrée Vierge, ou des Saincts, neantmoins il n'a pas voulu que cela fust ainsi, pource qu’il vouloit faire encore une union des hommes avec les bien-heureux : et

sn POLE

d'autant que, comme je vous ay dit au commencement, il ayme les choses qui sont unies, il a tellement uny l'Eglise militante avec la triomphante, qu’on peut dire qu'elles ne sont qu'une, n'ayant qu'un mesme Dieu qui les regit, conduit, gouverne et nourrit, bien qu’en differentes manieres. Nostre-Seigneur done, pour faire cette union de l'Eglise militante avec la triomphante, a voulu que nous nous servissions de l'invocation des Saincts, faysant par leur entremise de tres-grandes graces aux hommes, ce qu’il fait encore par l'entremise des anges qu'il a deputez à nostre conduite.

Mais pourquoy, me direz-vous , Dieu se sert-il de l'entremise des anges pour nous garder ou conferer ces graces? Ne le pourroit-il pas bien faire par luy-mesme sans se servir d'eux? Il n’y a point de doute qu'il le pourroit : mais pour faire cette union, dont je vous parle maintenant, il a voulu unir les anges avec les hommes, et les assujettir les uns aux autres; et c’est le subjet pour lequel il a ordonné par sa divine Providence que les hommes fussent servis par les anges, et que la conversion des hommes fust une augmentation de joye aux anges, à cause de cette union.

Vous demanderez peut-estre comment est-ce que les hommes peuvent causer de la joye aux anges ? n'ont-ils pas, en la claire vision de Dieu , une parfaicte beatitude? Ouy certes, mes cheres ames, il n’y a nul doute de cela; aussi n'est-ce pas de la gloire essentielle qu’on entend parler, ains seulement de l’accidentelle, ce que l’Escriture saincte nous apprend, disant, qu'il y a plus de joye au ciel pour un pecheur converty, que pour nonanteneuf justes (Luc. 15) : par lesquelles parolles vous voyez que les anges se resjouyssent sur la conversion des pecheurs ; ce qui se doit aussi entendre des saincts qui sont au ciel. Et bien que l’Escriture ne parle que des anges, c’est à cause que cela estoit devant la passion de Nostre-Seigneur, qu'il n’y avoit encore point d'hommes dans le paradis; mais, depuis que les saincts sont au ciel, il est certain qu'ils sont tellement unis avec les anges, qu'ils participent à leur joye sur la conversion des pecheurs.

Or, la saincte Eglise nous voulant apprendre, comme une bonne mere, à nous servir de l'entremise de la S'° Vierge, elle a joint la Salutation angelique avec l’'Oraison dominicale, pour la dire consecutivement apres, et pour nous monstrer que non seulement nous pouvons demander à Dieu, par son intercession, nos necessitez, et non seulement les biens spirituels, comme sont les vertus, mais aussi les biens temporels en tant qu'ils

POUR LE JOUR DE LA VISITATION DE NOSTRE-DAME. Dh

sont necessaires à l'entretien de nostre vie. Il est vray aussi qu'à une telle et si grande Dame, il ne luy faut pas demander des bagatelles et des choses de neant; car, comme ce seroit une incivilité de se servir de l'entremise de quelque grand prince, pour obtenir d’un roy ou d’un empereur quelque chose de vil prix, aussi seroit-ce une incivilité trés-grande en la vie spirituelle, de se servir de l'entremise de la S' Vierge pour obtenir des choses basses, caduques et transitoires qui ne nous sont point utiles pour nostre salut.

Sur quoy il faut que je dise ce mot, puisqu'il vient à mon propos, qui est que nous ne devons jamais parler des Saincts, mais specialement de la sacrée Vierge, qu'avec un tres- grand honneur et respect. Certes, quand nous parlons d'eux, nos cœurs par reverence devroient estre prosternez par terre, parce qu'il y a une plus grande distance entre ces esprits bien-heureux et rous, qu'on ne sçauroit s’imaginer,; et neantmoins il y à un si grand rapport, que tout ainsi que la terre a besoin des influences du ciel pour faire ses productions, nous aussi ne pouvons rien de nous-mesmes, si nous ne sommes assistez des Saincts. Mais prenons garde de ne les employer, et ne nous servir de leur intercession, que pour obtenir des choses qui nous servent pour l’eternité, les priant qu'ils nous impetrent (1) la grace de Dieu et les vertus, nous servant, pour ces subjets et autres semblables, du credit qu'ils ont aupres de Nostre cher Sauveur et Maistre, et non point pour obtenir par leurs intercessions plus de commodités temporelles, et telles autres bagatelles qui ne nous sont point necessaires pour la vie eternelle.

Or, voila comme nous recevons le Sainct-Esprit, par l’entremise de la S'° Vierge et des Saincts. O que c’est une chose aymable et profitable à nos ames, que d'estre visitées par cette S® Vierge, d'autant que sa visite nous apporte tousjours beaucoup de biens, de faveurs et de graces, ainsi qu’elle fit à S®° Elisabeth! O Dieu! direz-vous, je voudrois bien qu’elle me fist l'honneur de me visiter en l’oraison; car sa visite remplit tousjours les ames de suavité et de consolation. Il est vray, mes cheres filles; mais prenez garde qu’elle nous visite souvent par des inspirations, et lumieres interieures qu’elle nous donne pour nostre advancement en la perfection, et nous ne voulons pas recevoir ses visites.

Mais, me direz-vous, si elle visite S“ Elisabeth parce qu’elle

est sa cousine, que ferons-nous pour avoir le bon-heur de sa pa- (4) Obtiennent. j :

ba NA. CORNE

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