‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 2 sur 106 · AUTRE SERMON POUR LA VISITATION DE NOSTRE-DAM · texte numérisé non relu

AUTRE SERMON POUR LA VISITATION DE NOSTRE-DAM

renté afin qu’elle nous visite? O Dieu! ce que vous ferez! il ya mille moyens pour obtenir cette grace ; voulez-vous estre parente de la S'° Vierge? communiez, et en recevant le sainct Sacrement, vous recevrez la chair de sa chair, et le sang de son sang; car le precieux corps du Sauveur, qui est au tres-sainct Sacrement de l'autel, a esté fait et formé dans ses chastes entrailles, de son plus pur sang, par l’operation du Sainct-Esprit, et ne luy pouvant estre parente comme fut S" Elisabeth, soyez-le en communiant devotement, et en imitant ses vertus et sa tres-saincte vie, et par ce moyen vous luy serez parente d’une façon bien plus excellente que n’est la parenté du sang et de la chair, puisque Nostre- Seigneur dit que quiconque fait la volonté de son Pere, celuy-là est sa mere, son frere et sa sœur. |

Mais si vous voulez participer aux visites de cette S"° Vierge, il ne luy faut point demander des consolations, ains se resoudre de souffrir des seicheresses, ariditez et desgousts tels et si grands qu'il semble quelquesfois qu’on soit abandonné de Dieu. Et il ne faut point se tromper : si vous voulez qu'elle vous visite, il faut embrasser genereusement les mespris et les souffrances; car elle ne visita S'° Elisabeth qu'apres qu’elle eut souffert beaucoup de mespris et d’abjection, à cause de sa sterilité. Et ne faut point penser qu'on puisse prattiquer la devotion sans difficulté; où il y a plus de peine, il y a souventesfois plus de vertu. Enfin, pour recevoir la grace de cette saincte visitation, il faut faire une transformation interieure, et mourir à soy-mesme, afin de ne vivre plus qu’à Dieu, et pour Dieu; bref, il se faut beaucoup humilier, à l'exemple de S'° Elisabeth. Faites-le donc fidellement, mes cheres ames, pendant cette courte et chetive vie, afin qu'apres icelle vous puissiez chanter eternellement dans le ciel avec cette saincte Vierge : Magnificat anima mea Dominum; Mon ame magnifie le Seigneur. Ainsi soit-1l.

DIEU SOIT BENY

Fe

(RECUEILLI

Congregali universi majores natu Israël, venerunt ad Samuëlem in Ramatha, dixeruntque ei : Constitue nobis regem ut judicet nos, sicut et universæ habent nationes.

Tous les anciens du peuple d'Israël s’estant assemblez, ils vinrent à Samuël ex Ramatha , et luy dirent : Establissez sur nous un roy pour nous juger, comme en ont toutes les autres nations. (. REG. 8.)

L’esprir humain est tousjours troublé et inquieté, il est en de continuelles agitations en la recherche d’un vray bien qui le puisse pleinement satisfaire et contenter. Mais parce qu'il ne s’attache qu’à des biens faux, mondains et apparens, 1l est tousjours dans l’inquietude, de laquelle pensant s’affranchir par l’eslection d’un vray bien, 1l vient par ce moyen à se troubler davantage; car pour l'ordinaire il se trompe en son choix, laissant les choses hautes et excellentes pour prendre les basses et mauvaises, preferant les biens terrestres et perissables aux biens eternels et perdurables, tant il est subjet à estre seduit par les sens, qui luy font prendre le faux pour le vray : et de là naissent les continuelles inquietudes que nous experimentons en cette vie mortelle, et qui nous sont comme naturelles. Ce qui se void encore plus particulierement au menu peuple et gens de basse condition, et aux esprits foibles qui n’ont point de courage et de generosité; car ils sont tousjours en chagrin, d'autant qu'ils se voient tousjours embarrassez de mille soins terrestres.

Nous avons des preuves tres-claires et manifestes de cette verité aux Israëlites, peuple choisi et esteu de Dieu; car quel peuple, je vous prie, a esté plus favorisé, aymé et caressé de Dieu que luy ? Certes, Dieu le traittoit avec tant de bonté, que c’est une chose admirable de voir, comme apres qu'il l'eut retiré de la captivité d'Egypte, il le conduisoit par le desert avec autant de soin qu'une nourrice fait ses petits enfans, qu’elle mene esgayer par les campagnes. Mais neantmoins ce peuple ingrat et mescognoissant n'estant point content de toutes ces faveurs, s’amusoit à la recherche d’un autre bien où il pust, selon qu'il s’1maginoit, treuver plus de satisfaction et de contentement; et quoy que Dieu fust, par maniere de dire, descendu du ciel pour les Israëlites , et leur eust donné des preuves plus que tres-suffi-

santes de l'amour qu'il leur portoit; si (1) ne laisserent-ils pas pour cela d’estre tousjours en inquietude, et dans le murmure et le chagrin en la recherche d’un autre bien.

Grand cas de l'esprit humain! Les Israëlites estoient dans le desert conduits avec tant de soin par Moyse et Aaron, Dieu leur fournissoit si abondamment toutes leurs necessitez, qu'ils ne manquoient d'aucune chose; et nonobstant toutes ces graces et faveurs , ils ne faysoient que murmurer, et se plaindre de ce qu'ils n'avoient point de roy. Les autres peuples, disoient-ils, sont sous la jurisdiction des roys et des princes, ils ont des sceptres et des couronnes imperiales; mais quant à nous, nous sommes sans roy et sans loy.

O peuple murmurateur et ingrat! Dieu n’estoit-il pas leur roy, leur sceptre et leur couronne imperiale? Le Dieu vivant, Roy souverain du ciel et de la terre, quoy qu'invisible, leur faysoit la grace de les regir et gouverner : mais ils ne se contenterent pas de cette faveur; ains, continuant leur murmure , ils demanderent un autre roy, quoy qu'ils eussent bien veu la tyrannie que lès roys de la terre exerçoient sur leurs subjets, ayant experimenté la cruauté d’un Pharaon, roy d'Egypte, bien contraire à la douceur de leur Roy invisible et immortel, Seigneur et souverain Monarque du ciel et de la terre : et neantmoins ils desiroient de quitter sa conduite pour en chercher une meilleure, quoy qu'en vain, parce que c’estoit rechercher l'impossible.

Or ce n’estoit pas qu'ils fussent despourveus de roy ny de princes qui leur donnassent des loix et qui eussent soin de leur conduite : non certes ! ils avoient le grand-prestre Aaron, et ce sainct prophete Moyse ; car les roys, les princes, et les juges conducteurs de ce temps-là, estoient les plus saincts personnages d’entre le peuple, lesquels Dieu choisissoit pour le conduire et gouverner, et leur communiquoit tellement son esprit, qu'ils ne commandoient ny ordonnoient rien que ce qu'ils sçavoient estre de sa divine volonté, laquelle ils apprenoient par le moyen des souverains prestres de la loy, auxquels ils s’addressoient, se tenant pour cet effect parmy le peuple comme des capitaines et gouverneurs, dependant de l’authorité souveraine du Tres- Haut qu'ils recognoissoient pour leur Roy et unique Legislateur.

Dieu donc, voyant que ce peuple ne cessoit point de murmurer, il en fut enfin tellement indigné, qu'il leur fit dire par son prophete Samuël, qu'il leur donneroit un roy. Vous ne vous con-

(4) Toutefois.

tentez donc pas, dit-il, de ma conduite, pleine de douceur, clemence et debonnaireté! vous vous plaignez que vous estes sans roy, et vous estimez les autres peuples bienheureux, nonobstant qu'ils ayent des roys, et cruels et tyrans : ha! je vous én donneray un, et vous luy obeyrez; car c’est bien la raison, que puisque vous voulez un autre roy que moy, vous gardiez et observiez ses loix et ses ordonnances.

Je me suis bien voulu servir de cette histoire, pour donner entrée au discours que j’ay dessein de vous faire sur le subjet de la feste de la grande S“ Magdelene que nous celebrons aujourd'huy. Et pour cet effect voyons quelles estoient Jes loix et constitutions que ce roy devoit donner aux Israëlites : Joc erit jus regis qui imperaturus est vobis : filios vestros tollet, et ponet in curribus suis, facietque sibi equites et præcursores quadriqarum suarum , et constituet sibi tribunos, et centuriones; el aralores agrorum suorum, el messores segelum, el fabros armorum et curruum suorum? Vous aurez un roy (dit Dieu par Samuël, à ce peuple murmurateur, ingrat et mescognoissant), pour vous commander, qui prendra vos fils, et les mettra à ses charriots, et en fera des cavaliers qui courront devant son carrosse; il constituëra les uns capitaines et centemers, et les autres il les prendra pour labourer ses terres, moissonner ses bleds, forger ses armes, et faire ses charriots : en somme, 1l vous les ostera, et s’en servira à quoy il voudra, et leur vie sera en continuelle servitude et esclavage. Filias quoque vestras faciet sibi unquentarias, et focarias, et panificas; Il prendra aussi vos filles, les unes il les fera ses parfumeuses, les autres ses cuisinieres, et les autres ses boulangeres ; et vous n'aurez point le pouvoir de luy dire : Je dedie cette mienne fille à faire cecy, ou cela; car il les prendra et s’en servira en tout ce qu'il luy playra.

Bien que cette prophetie, dite par Samuël aux Israëlites, fust pour leur tesmoigner l’indignation de Dieu contre eux, si estoitelle neantmoins encore donnée pour une figure de ce que Nostre- Seigneur devoit faire en la loy de grace parmy le peuple chrestien, ses vrays enfans et subjets legitimes, auxquels, comme leur souverain Roy, il devoit donner des loix, lesquelles ne sont autres que ses saincts commandemens. Et ce que faysoit le roy à l'endroit des énfans des Israëlites, nous represente merveilleusement bien les diverses vocations par lesquelles Nostre-Seigneur appelle tous les jours ses creatures à son service, non point en usant de tyrannie, comme ce roy d'Israël, ains avec des attraicts

pleins de suavité, comme nous voyons qu'il fait tous les jours à l’endroict des chrestiens.

Mais pour ne parler maintenant que des femmes, nous dirons que la divine Providence en appelle plusieurs à son service, destinant les unes pour estre ses parfumeuses, les autres ses cuisinieres, el les autres ses pannetieres et boulangeres. Ce qu'il n’a pas fait seulement depuis qu’il a donné commencement à l'Eglise, apres son ascension triomphante au ciel, mais encore durant le cours de sa tres-saincte vie. Ce qui se void particulierement en l'admirable S* Magdelene; car elle fut comme la reyne et maistresse de toutes les parfumeuses de Nostre-Seigneur, qui la choisit et appella à à luy pour exercer cet office.

Or considerons, je vous prie, en cette saincte, et en S"° Marthe sa sœur, comme Nostre-Seigneur reduit toutes les vocations des femmes à deux principales, à sçavoir, de parfumeuses et de cuisinieres; ce qui se rapporte à la vie active et contemplative.

Quant à la grande S* Magdelene, elle fut tousjours la parfumeuse de Nostre-Seigneur; office qu'elle exerça toute sa vie, portant tousjours avec soy € des parfums pour oindre et embaumer son divin Maistre; car au jour de sa conversion, elle portoit de l'onguent precieux, duquel elle l'embauma chez le pharisien (Luc. 7); et quand elle l’alla treuver au souper qu'on luy fit en Bethanie, un peu avant sa passion, apres la resurrection du Lazare, elle avoit sa boëte de parfum (Joan. 12) ; et allant au monument, elle estoit encore chargée d’onguens precieux (Marc. 16) : bref, partout elle a tousjours fait l'office de parfumeuse, Nostre- Seigneur l’ayant choisie pour cela. Et S' Marthe, sa sœur, fut la cuisiniere de ce Roy souverain; car quand elle le traittoit, elle luy apprestoit elle-mesme son manger : et vous entendrez d'icy à huict jours le glorieux S. Luc, qui voulant hautement loüer cette sancte, dit, qu’elle apprestoit à manger à Nostre-Seigneur, et le traittoit en sa maison, ayant un soin tres-grand que rien ne luy manquast (Luc. 10); si bien que Nostre-Seigneur, voyant qu'elle s’empressoit beaucoup pour cela, il l'en reprit une fois, comme nous verrons cy-apres.

Mais l'une des choses qui faitle plus à la loüange de la grande S® Magdelene, est qu’elle vint à Nostre-Seigneur, et le suivit avec une charité et dilection incomparable; car nous ne treuvons point en l'Escriture saincte, qu'elle l'allast treuver avec un amour qui fust tant soit peu interessé, ny pour l'interieur, ny pour l'exterieur ; ce qu’on ne lit point de toutes les autres qui ont suivy Nostre-Seigneur, ainsi que remarquent les Evange-

listes. Les femmes qui le suivoient au Calvaire, c’estoit par pitié et compassion naturelle, qui faysoit qu’elles pleuroient sur luy : Plangebant, et lamentabanñtur eum (Luc. 23). De quoy Nostre- Seigneur les reprit, leur disant : Filiæ Hierusalem , nolite flere super me, sed super vos ipsas flete, et super filios vestros;

Filles de Hierusalem, ne pleurez point sur moy, ains sur vous et sur vos enfans. D’autres le suivoient quand il preschoit, mais c'estoit pour quelque bien qu’elles en attendoient

La pauvre Samaritaine n’estoit point venuë chercher Nostre- Seigneur; mais estant doucement attirée par les offres et promesses de la vie eternelle qu'il luy fit, elle se convertit à luy : il est vray neantmoins qu'elle monstra bien apres sa conversion qu'elle avoit de l'amour pour ce divin Sauveur, qui l’estoit venu chercher comme une brebis esgarée; car elle travailla beaucoup pour sa gloire, preschant hautement et hardiment qu'il estoit le Messie : Numquid 1pse est Christus, quia dixit mil omnia quæcumque feci (Joan. 4)? et fut en quelque maniere cause de

la conversion de la ville de Samärie.

La femme adultere vint, et fut amenée à Nostre-Seigneur toute honteuse, pleine de crainte, la teste baissée; il la receut amoureusement, et luy pardonna son peché (Joan. 8) ; la Cananée vint à luy pressée de l’affliction de sa fille; la femme hemoroïsse, pour recevoir la santé, qu'elle n’avoit pu recouvrer par aucun remede. Bref, toutes ces femmes sont venuës à Nostre- Seigneur avec un amour interessé, pour recevoir de luy quelque benefice.

Mais la grande S Magdelene n'y vint point de la sorte, et nous ne treuvons en nul lieu de l'Evangile aucun traict d’amourpropre, ny de recherche d’elle-mesme; ains elle vint treuver Nostre-Seigneur avec une tres-pure et droicte intention, et non - tant pour l’aymer, que pour le mieux aymer; car au temps qu'elle vint à luy chez le pharisien , elle l’aymoit desjà , et sentoit que son cœur brusloit d'amour pour celuy qui l’attiroit etambrasoit d’une saincte dilection : Remnttuntur er peccata multa, quia dileæit multum (Luc. 7) ; Plusieurs pechez luy sont pardonnez, parce qu'elle a beaucoup aymé, dit Nostre-Seigneur. Elle vint donc à luy pour l’aymer encore davantage, et avec une saincte imprudence, ou (comme dit S. Augustin) avec une pieuse impudence : Pia impudentia; elle entra dans la maison de ce pharisien, où elle sçavoit que son doux Maistre estoit, et se jettant à ses pieds, elle pleura ses pechez avec tant de contrition qu'ils luy furent tous pardonnez; et là elle regarda, et fut regardée du Sauveur,

et par ce regard elle fut tellement navrée de son amour, qu’elle

fit à cet instant une entiere conversion et transformation de vie;

et passant plus outre, elle fit alors, par la vehemence et force de

l'amour, une heureuse transfusion de son esprit et de son cœur. dans celuy de son Dieu, qui se communiqua à elle d’une façon

si intime et abondante, que d’une grande pecheresse qu’elle

estoit, il en fit une grande saincte. Je dy une grande peche-

resse : car en loüant cette saincte, il ne faut pas estre flatteur,

ny dire qu’elle n’estoit pas si grande pecheresse qu'on la croit;

on auroit tort d'user de ces termes, puisque nous ne les treuvons en aucun lieu de l’Escriture saincte : ouy bien, elle estoit pecheresse, les Evangelistes le disent et il les faut croire ; et l'Eglise la met au nombre des pecheresses et ne permet point qu'on la nomme vierge. [Il n'y a donc point de doute qu’elle fut pecheresse et qu'elle commit de grands pechez. Je sais bien qu'elle n’estoit pas publique; non, il ne faut pas penser cela; elle avoit trop de courage et de generosité pour estre ainsi abandonnée. Or neantmoins il est vray qu'elle avoit tellement plongé toutes ses affections, ses desirs et ses pensées dans la vanité et sensualité, qu’elle avoit commis de grands pechez. Mais ayant treuvé le Sauveur de nos ames, elle fit une si admirable conversion, que d’une carcasse puante et pleine d'infection qu’elle estoit, elle devint un vaisseau pur et net, capable de recevoir et contenir en soy la liqueur tres-precieuse et odoriferante de la grace, de laquelle par apres elle parfuma son Sauveur : et celle qui par ses pechez estoit un fumier tres-puant devint par cette conversion un tresbeau lys, et une fleur de tres-suave odeur ; et d'autant plus qu'elle estoit avant sa conversion pourrie et puante par le peché, elle fut par apres purifiée et'renouvellée par la grace. Et tout ainsi que nous voyons que les fleurs qui sont dans les jardins prennent leur accroissement et leur beauté d'une matiere puante et pourrie, et. que plus la terre est remplie de fumier et de pourriture, plus elles croissent et deviennent belles.

De mesme, S"° Magdelene apres sa conversion fut de tant plus belle par sa profonde humilité, et la grande contrition et le fervent amour avec lequel elle fit penitence, qu'auparavant elle estoit pourrie et infectée par ses pechez. Tellement que pour les | perfections dont elle fut doüée apres sa conversion, nous la pouvons tres-justement nommer Reyne de tous les chrestiens et enfans de l'Eglise, lesquels sont divisez en trois bandes, dont la premiere est des justes; la seconde, des pecheurs penitens; et la troisiesme des pecheurs obstinez et impenitens, et qui, nese vou-

lant point amender, meurent dans leur iniquité : mais ce n’est ‘pas de ceux-là dont je veux parler; car telles sortes de personnes ne doivent plus avoir de pretention pour le ciel, l'enfer leur est preparé et sera leur heritage, malheureux qu “ils sont.

" O certes, ce n’est pas aussi decette derniere sorte de pecheurs que S'° Magdelene est la reyne, ains de ceux qui veulent à son exemple sortir de leur iniquité; car elle qui a esté pecheresse , ainsi que l'Escriture saincte remarque, Mulier erat in civitate peccatrix , est sortie de son peché, et en a demandé pardon à Dieu, avec une vraye contrition, et ferme resolution de le quitter, provoquant tous les pecheurs à imiter son exemple. Et quant à sa penitence, Ô Dieu! combien a-t-elle esté grande et genereuse! combien a-t-elle pleuré ses pechez! que n’a-t-elle pas fait pour les effacer, pendant la vie, et apres la mort du Sauveur? elle a jetté des larmes en telle abondance, qu’elles ont surpassé celles de David qui disoit : Lavabo per sinqulas noctes lectum meam, lachrymas mets stratum meum rigabo (Psal. 6); Je pleureray nuict et jour mon iniquité, en telle abondance, que mon lit nagera dans le torrent des larmes que je respandray : ce qu’il disoit avec une emphase pathetique, pour monstrer la grandeur et l’amertume de sa contrition et penitence.

La penitence des Ninivites fut si grande et si generale, que c’est chose admirable de voir ce qu'ils firent. Les hommes de Ninive, dit l'Escriture , se revestirent de sacs, depuis le plus grand jusques au plus petit; et la predication de Jonas estant parvenuë jusques au roy, il descendit de son trosne, et se revestant d’un cilice, il s’assit sur la cendre. Bref, ils quitterent tous leurs habits de soye pour se revestir de la.haire, et ceux qui poudroientleurs cheveux de poudre d'or les couvrirent de cendre. Ils jeusnerent tous, jusques aux petits enfans ; et ce qui est davantage, pour plus grande austerité, ils firent encore jeusner leurs chevaux, leurs bœufs et autres animaux, en penitence des fautes de leurs maistres.

Mais, quoy que cette penitence fust si grande et si generale, je treuve neantmoins que celle de S"* Magdelene l’est encore plus ; car, comme elle avoit offensé Dieu de toutes ses puissances et facultez interieures , et de tous ses sens corporels, aussi les employa-t-elle tous à faire penitence, et la fit de tout son cœur, de toute son ame, et de toutson corps, sans reserve quelconque , s'employant generalement totalement és (1) actes de penitence : c'est pourquoy on la peut bien nommer Reyne de tous les pe-

(4) Aux.

es | | 3

cheurs penitens, puisqu'elle les a tous surpassez en penitence. En second lieu, elle est aussi reyne des justes; et bien qu’on ne la nomme pas vierge, si est-ce qu'à cause de l'excellente et eminente pureté qu'elle eut apres sa conversion, elle peut estre appelée archi-vierge, d'autant qu’elle fut tellement purifiée dans la fournaise de l'amour sacré, qu'elle fut restablie dans une excellente chasteté, et fut doüée d’un amour si parfaict, qu'apres la S® Vierge, elle estoit celle qui aymoit plus Nostre-Seigneur : si que l’on peut dire qu'elle l'aymoit autant, ou plus en quelle maniere , que les seraphins ; car, quoy qu'il soit vray que ces purs esprits ont un amourtres-parfaict, neantmoins ils l'ont sans peine, et le conservent sans crainte de le perdre. Mais cette saincte l'a acquis avec beaucoup de travail et de soin, et l'a conservé avec crainte et sollicitude; et en recompense de sa fidelité, Dieu luy donna un amour si fort et si ardent, accompagné d’une si grande pureté, que tout ainsi que le celeste espoux luy navroit continuellement le cœur par ses divins attraicts, aussi luy navroit-elle le sien par des desirs, souspirs, et eslans amoureux, disant souvent ces parolles de l’Espouse du Cantique des cantiques : Osculetur me osculo oris sui (Cant. 1). Qu'il me baise, le bien-aymé de mon ame, d'un baiser de sa divine bouche , baiser tant desiré de la nature humaine et tant demandé par les patriarches et prophetes, qui n’estoit autre que l'incarnation et l'union de la nature divine avec l’humaine ; et c'estoit cette estroite union de Dieu avec la creature apres laquelle cette divine amante souspiroit. Voyez donc si tres-raisonnablement elle ne doit pas estre appelée reyne des justes; car qu'est-ce qui la pouvoit rendre plus juste que cette sainete dilection, et cette profonde humilité, avec cette parfaicte contrition qui la faysoit tousjours demeurer aux pieds du Sauveur, qui l’aymoit de l'amour tendre et delicat dont il ayme les justes, ce qui estoit cause qu'il ne pouvoit souffrir qu'on la blamast, ou reprist de quelque chose, sans prendre son party. Regardez-la à la maison de Simon le pharisieu, lequel la mes-estimant, se prit à murmurer contre elle, blasmant Nostre- Seigneur de ce qu'il la souffroit pres de luy ; de quoy il le reprit et luy monstra qu’elle le surpassoit en merite et charité. Voyezla encore aux pieds de Nostre-Seigneur, pendant que sa sœur S' Marthe s'empressoit, pour apprester ce qu'il falloit pour le traitter; et considerez comme la voulant blasmer de ce qu’elle ne faysoit pas comme elle, ce cher Maistre ne le pouvant souffrir la reprit de son empressement, luy disant : Martha, Martha,

sollicita es, el turbaris erga plurima, porro unum est necessarium; Maria optimam partem eleqit, quæ non auferetur ab ea; Marthe, Marthe, tu t'empresses et te troubles de plusieurs choses ; une seule est necessaire : Marie a choisi la meilleure part qui ne luy sera point ostée; et pourtant garde-toy bien de la blasmer, et sçache que si tu le fais, tu encourras toy-mesme le blasme; car tu t’empresses trop. Voyez encore comme Nostre- Seigneur l’aymoit tendrement, apres qu'il eust esté crucifié; comme elle pleuroit au monument, il luy apparut en forme d’un jardinier, l’interrogeant pourquoy elle pleuroit : Muler, quid ploras (Joan. 20)? ne pouvant plus souffrir de se voir davantage cherché par cette sienne amante toute pure, laquelle à bon droit l'on peut nommer reyne de tous les chrestiens en la façon que nous avons monstré.

0 que vous serez heureuses, mes cheres ames, si vous l’imitez; car, bien qu'elle puisse servir d'exemple à tous les chrestiens, il est vray neantmoins qu'elle montre plus particulierement aux religieuses ce qu'il faut qu'elles fassent, et pour quelle fin elles doivent entrer en la religion, et que ce ne doit pas estre seulement pour aymer Dieu, parce que tous les chrestiens le doivent aymer, et sont obligez de faire toutes leurs actions par le motif de l'amour; car il faut de necessité aymer Dieu pour estre sauvé. Mais d'autant qu'il arrive souvent que l’on n’ayme pas Dieu dans le monde avec pureté, et que les tracas qu'on y rencontre refroidissent beaucoup la charité, l’on eutre en la religion, non seulement pour aymer Dieu, mais pour le mieux aymer; non seulement pour estre sauvez, mais pour estre mieux sauvez; non seulement pour playre à Dieu, mais pour luy mieux playre. L'on n'y entre point aussi pour avoir des extases ou des revelations; car ces choses ne sont point necessaires à nostre salut, ny requises pour entretenir et perfectionner nostre amour. Il y a beaucoup de saincts dans le ciel en de treshauts degrez de gloire, qui n’ont jamais eu de visions ny de revelations ; comme au contraire, il y en a plusieurs aux enfers qui en ont eu : ce n’est donc point cela, mes tres-cheres filles, qu'il faut rechercher en la religion; ains il faut venir à l'exemple de la grande S Magdelene, pour y vivre tousjours dans une profonde humilité, et pour nous tenir tousjours petites et basses aux pieds de Nostre-Seigneur, qui doit estre nostre unique refuge.

Certes, cette saincte fut admirable en cette prattique d'humilité; car, dés l'instant de sa conversion jusques à sa mort, elle ne

quitta point les pieds de son bon et divin Maistre, et il ne me souvient pas d'avoir veu en aucun lieu de l'Evangile qu’elle soit jamais sortie de ses sacrez pieds. En sa conversion, elle s’alla jetter à ses pieds, les lava de ses larmes, et les essuya de ses cheveux. Quand elle alla treuver Nostre-Seigneur au festin qui luy fut fait en Bethanie apres la resurrection du Lazare, portant ‘sa boëte de parfums et d'onguens precieux, elle se jetta encore à ses pieds. Il est vray qu’une fois elle prit la confiance d’espandre son nard, et rompre sa boëte sur son divin chef, afin qu'il se respandist sur son sacré corps ; mais elle s’estoit premierement jettée à ses pieds, et puis elle y retourna promptement. Sur le mont de Calvaire, lorsque ce divin Sauveur fut attaché à la croix, elle fut tousjours sous ses pieds; et quand on l’en descendit, elle gagna promptement ses sacrez pieds. En la resurrection, elle se jetta encore à ses pieds pour les baiser comme elle avoit accoustumé. En somme elle ne le quitta jamais, ains elle y a tousjours tenu son cœur et toutes ses pensées, vivant en une tres-profonde humilité et bassesse.

O Dieu! quelle plus grande erreur et tromperie pourroit-il arriver à une amé, si apres quelques années de religion, pensant estre desjà parfaicte, elle venoit à se retirer des pieds de Nostre-. Seigneur, croyant n’avoir-plus besoin de prattiquer les exercices d'humilité.

Un jour un grand serviteur de Dieu demanda à un bon religieux quel il desiroit estre toute sa vie? Il respondit qu'il desiroit se tenir tousjours humble comme un petit novice sousmis et subjet à de continuelles censures, reprehensions et mortifications, et en un mot qu'il ne vouloit jamais quitter les pieds de Nostre-Seigneur : Ô qu'il estoit heureux de vouloir vivre ainsi! Hé! que vous serez heureuses, mes cheres filles, si toute vostre vie vous ne quittez point ces sacrez pieds, vivant dans une continuelle humilité et sousmission, imitant et suivant vostre reyne S® Magdelene, et encore plus la Reyne du ciel et de la terre, la sacrée Vierge nostre tres-chere Maistresse, à laquelle cette saincte fut si devote qu'elle la suivit tousjours apres sa conversion : elle l’accompagna à la mort de son Fils, et quand on le mit au sepulchre, et à son retour, en somme elle ne sortit point d'avec elle jusques à ce qu'elle s’en alla à la saincte Baume pres de Marseille, pour parachever sa penitence, où elle mena une vie plus divine qu'humaine, estant eslevée au ciel sept fois le jour par les anges, sans que pour cela son cœur sortist des pieds de son doux Maistre. Et c’est en quoy vous la devez imiter, ve-

nant en la religion, non pour y avoir des consolations, ains pour vous y humilier, et pour estre les pannetieres et cuisinieres de Nostre-Seigneur, et non ses parfumeuses, sinon quand il luy playra, et non quand il vous playra. O que vous serez heureuses, si vous prattiquez bien cela, et si vous faites un entier sacrifice de vous-mesmes à la divine Majesté, ne vous reservant l'usage d'aucune chose, pour petite qu'elle soit! et c'est ce que Dieu demande de vous.

Nous voyons d'ordinaire que les hommes ayant receu quelque offense, ils veulent qu'on leur satisfasse, selon le tort qui leur a esté fait : et en l’ancienne loy, celuy qui donnoiït un soufflet à, son prochain estoit obligé d'en subir un autre; et celuy qui arrachoit un œil, ou une dent à son frere, on luy en pouvoit faire le mesme : Oculum pro oculo, dentem pro dente restituet (Lev. 24).

Or, bien que cette loy soit maintenant abolie entre les hommes, elle se prattique neantmoins tousjours entre Nostre-Seigneur et ceux qui se consacrent à son service, et il leur fait les mesmes demandes, à sçavoir, qu'on luy rende autant qu’on peut à l’esgal des fautes commises, c’est-à-dire, qu'il veut que nous fassions pour le moins autant pour luy que nous avons fait pour le monde. Ce n’est point trop exiger de nous que cela; car si nous avons tant fait pour le monde, nous laissant emporter à ses vains attraicts, que ne devons-nous faire pour les attraicts de la grace qui sont si doux et si suaves? Certes, ce n'est point nous faire tort que de nous demander cela; et comme l’on a employé son cœur, son ame, ses affections, ses yeux, ses parolles , ses cheveux et ses parfums pour le monde, il les faut aussi employer et sacrifier au service de la dilection sacrée, sans reserve quelconque.

Il s’en treuve vrayement plusieurs qui donnent bien leurs cheveux, mais ils ne donnent pas leurs yeux. D’autres donneront aussi leurs yeux, mais pour leurs parolles, nullement. D’autres donnent bien ces trois choses , mais ils ne donnent pas leur parfum. Or 1l ne faut rien reserver, et puisque vous avez tout donné au monde, il faut aussi tout donner à Dieu, et c’est ce qu’il requiert de vous.

Mais qu'est-ce que les cheveux? c’est la chose la plus vile et abjecte qui soit au corps humain; c’est un excrement de la nature, c'est une chose superflue et de nul prix, et vous voyez qu'on n'en tient comple , non pas mesme de ceux des roys, car on les foule aux pieds comme choses de nulle valeur; et neantmoins l'esprit humain est si remply de vanité qu'il constituë sa

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gloire en cela : maintenant Nostre-Seigneur vous les demande et veut que vous les luy donniez. Les cheveux nous representent les pensées, c’est-à-dire, qu'il veut que vous n’en ayez plus que pour luy, et que vous retranchiez toutes celles qui sont inutiles et mauvaises, ne laissant plus courir vostre imagination apres les choses vaines et frivoles du monde : il faut donc oublier tout cela pour s'appliquer totalement à Dieu, lequel doit estre l’umique object de vos pensées, les ramassant toutes autour de luy, à limitation de l’Espouse sacrée du Cantique, qui avoit si bien resserré sa perruque qu'il sembloit qu’elle n’eust qu'un seul cheveu duquel elle blessoit le cœur de son Espoux, ainsi qu'il le tesmoigne luy-mesme par ces parolles : Vu/nerasti cor meum, soror mea, Sponsa, 1n uno crine colli tui (Cant. 4); Tu m'as blessé le cœur, ma sœur, mon espouse, par l’un des cheveux de ton col.

Mais ce n'est pas tout, il faut encore sacrifier ses yeux pour ne plus rien voir ny regarder que Nostre-Seigneur crucifié, ne vous en servant plus que pour son amour, ne pleurant jamais sinon quand la grace vous y excitera, et non pour des bagatelles, contradictions et tendretez pour lesquelles les femmes sont si subjettes à pleurer. Je voudrois bien faire telle chose, mais je ne peux; l’on me contredit, l’on me corrige et mortüfie : le remede à tout cela, c’est qu'il faut pleurer!

Vous verrez une femme dans le monde toute espleurée; on luy demande : De quoy pleurez-vous? Je pleure, dira-t-elle, parce que j'ay perdu mon procez. Quelle folie! comme si par ses larmes la sentence devoit estre revoquée. Une autre pleure de ce que sa maison est bruslée. Hé! pauvres gens, pensez-vous esteindre par vos larmes le feu qui a desja bruslé vostre maison? Toutes telles et semblables larmes sont vaines et inutiles; il ne s’en faut plus servir, ains mortifier genereusement ces tendresses et mollesses de l'esprit humain, pour faire vivre le surnaturel.

L'on cognoist d'ordinaire par les yeux et par les parolles quelle est l’ame et l'esprit de l’homme, les yeux estant en l'homme ce que la monstre est à l'horloge; et c'est par les yeux, comme par les cheveux, que le divin Espoux dit au Cantique des cantiques que son Espouse luy a navré le cœur : Vulnerasti cor meum, soror mea, sponsa, vulnerasti cor meum in uno oculorum tuorum. Neantmoins les parolles qui sortent de la bouche expriment bien mieux les mouvemens et sentimens du cœur, qui ne font pas les yeux; et nous pouvons beaucoup plus offenser Dieu et le prochain par nos parolles que par nos regards : 1l les faut

donc sacrifier à Dieu et ne parler sinon quand l’obeissance ou la charité le requerront; ne nous servant plus aussi de nos yeux pour la suite des inclinations humaines, ne pleurant point de ces larmes tendres et naturelles. La grande S'° Marie-Magdelene, apres sa conversion, ne pleura qu'une fois des larmes naturelles, pour la grande affliction qu’elle ressentoit de la mort de son frere le Lazare; mais ses larmes estoient tellement meslées de pieté, que Nostre-Seigneur mesme les approuva, en fut touché, se troubla, fremit et pleura, compatissant la douleur de cette sienne amante. Il laissa, ainsi que remarque $. Jean, sortir des larmes de ses yeux : Et lachrymatus est Jesus, pour - monstrer l’amour qu'il portoit à cette saincte, laquelle hors cette fois ne pleura plus que des larmes de contrition, d'amour ou de douleur , pour l’absence de son bon Maistre.

Apres sa mort, elle s’en va pleurer au monument. Pourquoy pleurez-vous, luy disent les anges? Mulier, quid ploras? Helas! dit-elle, ils ont emporté mon Maistre, et je ne sçay où ils l’ont mis : T'ulerunt Dominum meum, et nescio ubi posuerunt eum. C'est pourquoy je pleure , et ne cesseray point de pleurer, jusques à ce que je l’aye treuvé. Ouy, mais vous y avez treuvé des anges? Cela ne me console point, dit-elle; car ce n’est pas les anges que je cherche, ains mon Maistre. Voyez, je vous prie, comme elle nous apprend à ne chercher que Dieu, et à ne pleurer, sinon pour son absence causée par nos pechez, ou bien de quoy il est tant offensé, et si peu cognu et glorifié du prochain : voilà les subjets pour lesquels il faut jetter des larmes, et non pour des choses vaines et inutiles.

Mais ce n'est pas assez, il faut encore offrir à Nostre-Seigneur le parfum. Mais quel est ce parfum? c’est l’estime de nous- :mesmes, parfum qui est si commun entre les hommes qu'il n’y à personne qui s’en puisse dire exempt, parce que l’une des grandes miseres de l’esprit humain est que chacun s’en fait accroire. L'on se souvient des maisons, des extractions; l’on recherche si son grand et arriere grand pere n’est pas issu de la race d'Abraham; l’on se sur-estime par dessus les autres et l’on vient dire : Je suis d’une telle maison. Vanité certes insupportable. Or cette estime de soy-mesme est le parfum qu’il faut encore offrir à Nostre-Seigneur Jesus-Christ.

Il faut donc, mes cheres filles, faire un sacrifice entier et parfaiet de vos ames, de vos cœurs, de vos yeux, de vos cheveux, de vos parolles et de vos parfums à Nostre-Seigneur. O0 que vous serez heureuses, si vous faites ce sacrifice entierement et par-

faictement, ne vous servant plus de toutes ces choses que pour le service de la dilection de vostre divin Espoux! Quant à ce qui ‘est de l'estime de soy-mesme, à ne vous souvenez-vous plus de ce que vous avez esté? Escoute, ma fille, preste-moy l'oreille, oublie la maison de ton pere, ta patrie ét ton extraction, et le roy convoitera ta beauté, dit lé psalmiste : Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam, et obliviscere populum tüum et domum palris Lui, et concupiscet Rex decorem tuum (Psal. 44).

Faites donc une ferme resolution de mourir à toutes choses et: à vous-mesmes pour ne plus vivre qu’à Dieu : Renoncez à vousmesmes, portez vostre croix, et me suivez, dit Nostre-Seigneur. La religion est un mont de Calvaire où il se faut tousjours crucifier avec Nostre-Seigneur, faysant mourir la nature, pour faire vivre et regner la grace. En somme, il se faut despoüiller du vieil Adam, pour se revestir du nouveau, et cela ne se fait pas sans souffrir; on ne vous le cele point, la perfection ne s’acquiert pas sans difficulté : il faut donc avoir bon courage en une si haute entreprise; car il faut de necessité faire une parfaicte abnegation et renonciation de toutes choses pour parvenir à la perfection, et ne faut plus penser au monde, ny aux maisons desquelles vous estes sorties, ny à vos parents; je n’entends pas toutesfois que vous oubliez de prier Dieu pour eux, mais hors cela il n’y faut plus penser.

Ressouvenez-vous de ces parolles du grand apostre : J'ay tellement mesprisé le monde, dit-il, que je le tiens comme un pendu : Mihi autem absit qloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi, per quem mihi mundus crucifixus est, el ego mundo (Gal. 6) ; Je suis crucifié au monde, et le monde m'est crucifé, je n’ay point de vie pour moy ny pour le monde ; car si bien je vis, je ne vis pas moy, mais c’est Jesus-Christ qui vit en moy. Considerez, je vous prie, les parolles de ce sainct apostre : Christo crucifizus sum , Je suis crucifié avec Jesus-Christ; c'est pourquoy je peux dire maintenant que je vis, non point moy, ains que c’est Jesus-Christ qui vit en moy, Vivo autem, jam non ego, vivit vero in me Christus (Gal. 2). O que vous serez heu-

reuses, mes cheres filles, si vous mourez de la mort de S. Paul, pour vivre de sa vie, mourant à vous-mesmes, afin que Jesus- Christ vive en vous!

Mais pour conclure ce discours, je vous demande quel nom vous voulez que je vous donne? Marie, me direz-vous. Marie signifie estoule de mer, où mere amere, dame exaltée, ou ülustrée. Puissiez-vous donc, mes cheres filles, selon là signifi=

cation de ce beau nom, estre toutes des Maries, c’est-à-dire, des lumieres par vos bons exemples, et par vos prieres ayder les autres à parvenir au port de salut. Soyez aussi des mers, pour recevoir les amples benedictions que Dieu communique aux ames qui se dedient totalement à son service; mais soyez mers ameres avalant et devorant toutes les difficultez que vous rencontrerez en l'exercice de la vie spirituelle. Soyez dames exaltées par une excellente mortification de toutes vos passions et appetts, et de vos sens et inclinations, leur commandant d’un pouvoir absolu : soyez encore illustrées par la lumiere celeste, et illustratrices par une vraye humilité et mortification.

En somme, je vous souhaite, mes cheres filles, les benedictions de S° Marie-Magdelene, non point ses extases et ravissemens, ny d'estre eslevées tous les jours au ciel par les anges, comme elle estoit à la saincte Baume, ny de jetter une grande abondance de larmes, ny celle du don tres-excellent de la contemplation ; non, mes cheres filles. Mais ce que je vous souhaite, c'est que vous demeuriez tout le temps de vostre vie, à son exemple, petites et humbles aux pieds de Nostre-Seigneur, et que vous ayez un grand courage pour devorer toutes les difficultez qui vous pourroient empescher de jouyr de sa divine presence, Ou qui vous pourroient tant soit peu separer de luy : cherchez-le donc tousjours et ne cessez jusqu'à ce que vous ayez treuvé; cherchez-le pendant cette vie mortelle, non point glorifié, mais mort et crucifié : preparez vos espaules pour porter amoureusement sur icelles la croix et le crucifié : cela sera pesant, il est vray, mais bon courage; l'amour vous glorifiera.

Considerez la grande S'° Magdelene, qui vous provoque par son exemple : elle le cherche dans le monument, et voyant ce divin Sauveur en la forme d’un jardinier : Hé! monsieur, luy dit-elle, si vous l’avez osté, dites-moy où vous l'avez mis, et je lemporteray; Domaine, si tu sustulisti eùum, dicito mihi ubr posuisti eum, et ego eum tollam. Mais qui luy eust dit : Celuy que vous cherchez est parmy des soldats, et vous n’estes qu'une femme, comment ferez-vous pour l'emporter ? O Dieu! eust-elle dit, ne craignez point; car je l’iray prendre en quelque lieu qu'il soit, et l’emporteray. Mais celuy que vous cherchez est mort, comment le pourrez-vous porter; car un corps mort est grandement pesant? O certes, eust-elle respondu, l'amour me donne assez de force pour l'aller prendre et pour l'emporter. Enfin, ce jardinier qui estoit celuy-là mesme qu'elle cherchoit, ne pouvant voir plus longtemps le cœur de sa fidelle amante navré

de son amour, l’appella par son nom de Marie, et elle, toute illuminée, le recognoissant, luy respondit : Rabboni, Mon Maistre, demeurant après toute accoisée (1) et remplie de jove.

Allez donc, à la bonne heure, mes cheres filles, avec S® Magdelene chercher le Sauveur crucifié; ne craignez point de l’emporter, et de vous en saisir par tout où vous le treuverez; ne vous estonnez point de sa pesanteur, car si bien il vous semble que vos espaules soient trop foibles pour emporter un mort crucifié, aggrandissez vostre courage et ne laissez de prester vos espaules : car la glorieuse S'° Magdelene viendra à vostre secours, et joignant ses espaules aux vostres, et son amour avec le vostre, vous triompherez et demeurerez victorieuses de toutes les difficultez. Et serez bien-heureuses, si le divin Sauveur de nos ames, qui sera tesmoin de vos labeurs et travaux pris pour son amour, vous appelle enfin du nom de Marie, qui veut dire ame forte, vaillante, courageuse et perseverante; et vous, comme S'® Magdelene, luy respondrez : Rabboni, Mon Maistre; Maistre que nous devons suivre, et auquel nous nous devons conformer, et avec lequel nous nous devons crucifier pendant cette vie, pour estre glorifiez avec luy en l’eternité de la vie bien-heureuse, pour avec la grande S® Magdelene chanter le cantique de l'amour eternel par tous les siecles des siecles. Ainsi soit-l.

DIEU SOIT BENY

Beati nculi qui vident quæ vos videltis.

Bien-heureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyez. (Luc. 10.)

Ex ce delectable sejour que Dieu prepara pour nos premiers parens, et puis pour nous autres, si le peché ne nous en eust chassez, il y avoit un fleuve pour arrouser cette beniste contrée, lequel sortant de là, se departoit en quatre diverses courses. Ainsi il me semble, messieurs, que l'Evangile d’aujourd’huy soit un vray fleuve, arrousant en cette journée toute l'Eglise, vray paradis terrestre, de celestes pensées, de considerations de-

(1) Apaisée.

“votes, et divines consolations, duquel fleuve nous pouvons bien dire : Flumanis impetus l&tificat civitalem Dei (Psal. 45); L’impetuosité du fleuve resjouyt la cité de Dieu. Les quatre bras par lesquels il se separe sont quatre principaux documents qu’il contient. Le premier, de bien croire : Beati oculi qui vident, etc., Bien-heureux les yeux qui voyent ce que vous voyez. Le second, de bien esperer et desirer : Domint, quid faciendo, etc. (Luc. 10)? Seigneur, que feray-je? etc. Le troisiesme, de bien aymer et garder les commandemens : /n lege quid scriptum est? Diliges Dominum Deum tuum : Qu'est-il escrit en la loy? Tu aymeras le Seigneur ton Dieu. Et finalement de l'usage des sacrements : Samaritanus misericordia motus alligavil vulnera ejus, infundens oleum et vinum; Un Samaritain esmeu de compassion resserra ses playes, et y mit de l'huile et du vin. C’est de ces quatre fleuves que je voudrois bien vous faire boire maintenant; mais ny je ne le puis faire, ny il ne vous profiteroit de rien, si Nostre-Seigneur n'y apporte sa benediction, pour laquelle impetrer (1), employons la faveur de la glorieuse Vierge, disant : Ave, Maria, etc.

C'est une chose bien certaine, et qui nous devroit grandement consoler, que Jesus-Christ, Nostre-Seigneur et Maistre, en toute rigueur de justice, et avec un juste prix, a payé et satisfait à Dieu son pere tout ce que nous avions merité de peine pour nos pechez, et non seulement pour tous les nostres, mais pour tous ceux de tout le monde. C’est ce que le grand docteur de nostre geutilisme, aux Romains 5, proteste, disant, qu’où le peché a abondé, la grace a surabondé : Ubi abundavit delictum, superabundavit gratia. Il y avoit, veut-il dire, des pechez en abondance; mais des graces, il y en a eu en surabondance ? prenant la grace pour cette satisfaction.

Le gentil-homme, saisi de l'amour d’une damoiselle, voyant

u’elle desire extremement une bague rare, ou seule en toute l province, surpris d'affection, ne demandera pas de quel prix est cette bague, mais de prime abord en presentera prodiguement plus qu’elle ne vaut, ne regardant aucunement au prix, pourveu qu'il ayt ce dont il pense contenter sa chere dame : ainsi nostre Sauveur, voyant que la divine Majesté de son Pere avoit extremement à cœur cette bague ou dragme, la nature humaine , sans s'informer ny du prix, ny d’autre chose, de premier abord pour nous rachepter, il presente, d’une tres-pure

(1) Obtenir.

ettres-liberale affection, un prix que nous ny les anges ne valons pas, une satisfaction beaucoup plus grande que tous les pechez du monde n’avoient pu meriter, d’où S. Paul a dit : Empti estis pretio magno(r. Cor. 6); Vous avez esté racheptez avec un grand prix; le prix certes est grand, au respect de la valeur de la chose. Ou bien disons que Nostre-Seigneur a fait comme le bon mary, lequel voyant sa chere moitié atteinte de peste, sçachant, quelque expert medecin qui en sait guerir avec des tablettes, 1] va, et poussé d’une extreme affection de voir sa compagne guerie, iloffre cent escus de ces tablettes, sans s'amuser à considerer que les ingrediens d'’icelle ne valent pas trois sols : ainsi Nostre- Seigneur, voyant la nature humaine empestée du peché, pour la delivrer il donne l’inestimable thresor de ses bontez, sans regarder que toute la nature humaine ne vaut pas la moindre piece d’iceluy (1). Mais en cette similitude se rencontre une grande dissimilitude : c’est qu'encore que la tablette ne vaille pas les cent escus, l’espouse neantmoins vaut cent mille fois et infiniment plus, au lieu que la nature humaine, laquelle doit estre guerie, ne vaut rien au prix du sang de Nostre-Seigneur. Disons donc plutost que Nostre-Seigneur à fait comme le cavalier, lequel ayant un cheval fait à son gré, et qu'il ayme fort, l'appelant son favory, ce cheval estant picqué ou foulé, ou bien ayant quelque aposteme (2), ce cavalier pour le guerir, sans regarder à la valeur du cheval, employe en drogues plus que le cheval ne valut jamais. N’avez-vous jamais ouï dire : Je voudrois avoir rachepté ce cheval de trois fois autant qu'il valoit? n’avez-vous jamais veu des dames tuer des moutons pour nourrir un petit chien coüard et caignard (3) qui ne valoit pas l’un des pieds du pauvre mouton ? qui fait cela? l'affection, non la valeur et juste “estimation.

Ainsi on peut dire que Nostre-Seigneur avoit un cheval, qui estoit l'homme, lequel a esté comparé aux chevaux qui n’ont point d’entendement : Comparatus est jumentis insipientibus (Psal. 48); et ailleurs : U£ jumentum factus sum apud te, et ego semper tecum (Psal. 72). Ce cheval estoit affollé par son peché ; que fait nostre Sauveur? sans regarder à la valeur de ce cheval, 1l donne un prix qui vaut infiniment plus; et pour nourrir ce meschant chien, il tue l'agneau, qui est luy-mesme. Ou bien disons que Nostre-Seigneur ressemble au pere, qui voyant son fils saisy pour quelque crime, sans regarder à autre chose, donne au prince pour delvrer ce fils plus que toutes les

(4) De lui. — (2) Apostumes , grosseurs. — (3) Lâche et cagnard.

amendes, à toute rigueur, ne pouvoient monter. Ou bien plutost disons que le cavalier, voyant son cheval saisy par les mains dé la justice, c’est son bon cheval, c’est son sauve l'amy, il va, il consigne tout incontinent trois et quatre fois autant que le cheval vaut, afin qu'il n'amaigrisse. Grande consignation fut celle par laquelle N.-S. consigna és (1) mains de la justice paternelle tout son precieux sang, duquel la moindre goutte valoit mieux que tous les mondes que nous nous pourrions imaginer ne sçauroient valoir. Ce n’est donc pas merveille si, Nostre-Seigneur ayant fait un tel payement , il a rompu le decret par lequel nous estions livrez és mains du diable : Delens, dit le grand vase d’election, quod adversus nos erat chirographum decreti (Colos. 2).

Mais, s'il vous plaist, escoutez un peu la raison theologique de cecy. La satisfaction est d'autant plus grande et plus valable, que la personne qui la fait est grande, signalée, et de plus de merite. Exemple : si j'ay receu une injure d’un prince, et qu'il m'envoye un laquay pour se reconcilier à moy, et me faire satisfaction, ce n’est pas un grand honneur : mais s’il m’envoye son propre fils, lequel me fait satisfaction, et me prie de ne me plus tenir pour offensé, c'est un grand honneur; cette satisfaction est plus grande que l'injure ne pouvoit estre. Aristote, en ses Ethiques, dit que si quelque grand personnage frappe, il ne le faut pas frapper; si on le frappe, il faut estre non seulement refrappé, mais encore griefvement chastié; pourquoy? d'autant qu'injurier un grand est un peché plus grief qu'injurier un petit, et la moindre satisfaction que fait un grand vaut mieux que toutes les injures qu'il peut faire : ainsi, quand on auroit receu un soufflet d’un grand, s'il monstre d'en estre fasché, c’est assez. Et de vray, qu'est-ce faire satisfaction d'honneur, sinon faire et rendre honneur ? Or est-il que l’honneur est plus grand à proportion de celuy qui le rend; car le moindre honneur que fait un prince vaut plus sans comparaison que tous les honneurs que sçauroit rendre un homme de basse condition, d'autant que Honor est in honorante; L'honneur est dans celuy qui le rend.

Disons donc : Si l'honneur est d’autant plus grand que celuy qui le fait est grand, si la satisfaction est d’autant plus grande que celuy qui la fait est grand, qu’elle devra estre la satisfaction, quel honneur de celuy qui est infiniment grand? l'honneur rendu et la satisfaction faite par un personnage infiny ne peut estre sinon infinie. Voyons maintenant où nous en sommes. Nostre-Seigneur estoit une personne infinie, il à satisfait pour

(4) Dans les.

nous, sa satisfaction donc a esté infinie. Et ne me dites pas que le Fils de Dieu a satisfait selon la nature humaine; car je vous l'accorde, pour parler à la scholastique, si vous dites, w/ quo(l); si vous dites, w{ quod, je vous le nie, parce que les actions appartiennent aux supposts, Quia actiones, dit le philosophe, sunt suppositorum. Ce n’est pas la nature qui a enduré, ç'a esté la personne en la nature; ce n'est pas l’ame qui discourt, c’est la personne par l'ame. Je sçay bien que l’offense avoit quelque infinité à raison de la personne offensée qui estoit infinie, mais c’est une infinité qui n’est pas tant à principio intrinseco; d'un principe interne, comme celle qui se prend de l'agent. Or donc que David pouvoit bien dire : Quia apud Dominum misericordia, et copiosa apud eum redemptio (Psal. 129); Vers Nostre-Seigneur il y a une grande misericorde, et une satisfaction ample et excellente. Dieu, bien infiny, avoit esté offensé, Jesus-Christ, bien infiny, a satisfait; l’homme s’estoit eslevé par superbe contre Dieu mesme, Nostre-Seigneur s’est humilié sous toute creature. Non rapinam arbitratus est, esse se æqualem Deo, sed semetipsum exinantoit, formam servi accipiens ; et puis : Humaliavit semetipsum , factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum, et dedit illi nomen, quod est super omne nomen, ut in nomine Jesu omne genu flectatur (Philip. 2). Entendez bien cecy, estant esgal à son Pere, il s’abaissa et aneantit jusques à la mort, qui n’est rien que privation, et partant Dieu son Pere luy donne un nom qui est au-dessus de tout nom, à sçavoir le nom de Jesus, qui signifie Sauveur, comme s’il disoit : Il est justement Sauveur, puisqu'estant infiny, avec son infinie satisfaction, il a payé en toute rigueur.

Jamais vous ne vous trouvastes plus esbahis que si vous lisez deux passages qui sont en Job. L'un est au chapitre 6, où il dit : Uñinam appenderentur peccata mea, quibus iram merui, et calamitas, quam patior in statera! quasi arena maris hæc gravior apparerel; À la mienne volonté que mes pechez, pour lesquels j'ay merité la peine que je souffre, fussent mis à la balance! elle les surpasseroit comme le sablon de la mer. Quelle hardiesse! L'autre passage est au 9° chapitre, où Job dit : Vere scio quod non justificetur homo compositus Deo; Je scay veritablement que si l'homme est mis en comparaison avec Dieu il

(4) Ut quo . ut quod : c’est par la nature humaine, par ses souffrances, c'est par cela, quo, que J.-C. a salisfait; mais c'est la personne, c’est cela qui, quod, ayant le mérite, a vraiment salisfait. (. E.)

ne sera pas justifié. Accordez l’un avec l’autre; mais au dernier chapitre c'est bien chose plus admirable de voir que Nostre-Seigneur dit que Job a parlé droictement et justement devant luy, et commande à ses amis qu'ils le prennent pour intercesseur. Je ne sçaurois que vous dire, sinon que ces parolles sont dites en la personne de Nostre-Seigneur (ainsi qu'estime S. Gregoire au septiesme de ses Morales), lequel, à raison de son infinie dignité, pouvoit bien dire que la moindre de ses peines estoit sans comparaison plus considerable que tous les pechez des hommes qu il appelle siens. C’est ce qui fait dire à Hieremie que Nostre- Seigneur sera appellé Dominus justus noster (Jer. 23). Nostre juste Seigneur; il l’est bien justement, puisqu'il a payé si cherement nostre rançon. Voicy la belle et preignante raison pour laquelle Nostre-Seigneur dit : Beati oculi qui vident quæ vos videtis;. Bien-heureux sont les yeux qui voient ce que vous voyez, comme s’il disoit : Quel bonheur est-ce à vous de voir le thresor duquel on doit tirer la rançon de tout le monde?

Huguenots, que dites-vous de nous autres? vous semble-t-il pas que nous recognoissons comme il faut la grace de Nostre- Seigneur, sa redemption et mediation? À vostre advis, cette façon de discourir de la redemption ressent-elle pas de la vraye Espouse de Jesus-Christ? Nous parlons bien plus magnifiquement de ce mystere que vous, et vous faites les bons valets, C’est ainsi que parlent les deux luminaires de la theologie, $. Thomas, docteur angelique, et mon fervent et seraphique pere S. Bonaventure, desquels le dernier dit que la redemption de N.-$S. a esté mesme surabondante, et plus que suffisante.

La seconde raison pour laquelle Nostre-Seigneur a dit: Beat . ocuh, etc., est prise encore de ce mesme docteur seraphique, pource que la gloire principale des yeux corporels sera de voir Jesus-Christ, et celle de l’ouye, de l'entendre : en l’autre monde sera parfaicte pour lors cette gloire qui n’a esté icy que commencée, dont Job a dit : Credo quod Redemptor meus vivit, et in carne mea videbo Deum Salvatorem meum, quem oculi met conspecturi sunt (Job, 19); Je croy que mon Redempteur est vivant, et qu'en ma chair je verray Dieu mon Sauveur, et que mes veux le regarderont. Mais sur tout c’est de la foy que se doit entendre : Beat oculi, Bien-heureux les yeux, comme sl vouloit dire : Bien-heureux estes-vous, car vous avez parmy vous le desiré et tant attendu Redempteur : bien-heureux de ce que vous avez l'object de vostre beatitude que vous commencez de regarder; mais vous n'aurez pas cette beatitude, si vous ne

DER. ANT RQ SCA la

croyez ce que vous voyez : qui voit et ne croit, n’est bien-heu- : reux que comme les Juifs ; qui croit et ne voit est bien-heureux, comme il fut dit à S. Thomas : Beati qui non viderunt et crediderunt ; Qui voit et croit est bien-heureux, encore comme S. Thomas, qui vid premierement, et puis creut; mais qui croit et voit : Beati oculi, etc.

Donc, le fondement de toute beatitude, c’est la satisfaction de Nostre-Seigneur surabondante; la veuë du corps de Nostre- Seigneur sera la beatitude de nos yeux corporels. Mais ny l’un ny l'autre ne nous profiteront de rien, si nous ne l’appliquons à nous-mesmes par la foy, esperance, charité, et par les sacremens. Done pour venir au poinct : Beati oculi qui vident quæ vos videtis; Bien-heureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyez, il y a quatre endroicts par lesquels Dieu peut venir en nous : l’entendement, la memoire, la volonté, et les sens exterieurs. Dieu vient dans l’entendement par la foy, et voicy la premiere application du sang de Dieu à nos ames. S. Jean dit bien que Nostre-Seigneur dedit eis potestatem filios Dei fieri, A donné aux hommes la puissance d’estre faits enfans de Dieu, mais qu'adjouste-t-il? Jis qui credunt in nomine ejus, À ceux qui croyent en luy; et ailleurs : Sie Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum daret, ut omnis qui credit in eum non pereat, sed habeat vitam æternam (Joan. 3); Dieu a tant aymé le monde, qu'il luy à donné son Fils unique, afin que tous ceux qui croiront en luy ne perissent point, mais ayent la vie eternelle.

Il ne faut donc pas dire : Ah! Nostre-Seigneur est mort, il suffit : il suffit vrayement, mais cette mort n'effectue ny opere rien, si on ne se l'applique. Comparaison du bain pour le ladre (1), ete. Il y faut nostre cooperation, de laquelle le premier fondement est la foy, suivant le dire de l’apostre : Accedentem ad Deum opportet credere, quia est (Hebr. 11); Il faut que celuy qui s'approche de Dieu croye en lui. Donc, quoy que le sangimmaculé de Jesus-Christ soit prest, nous ne serons jamais si heureux si nous ne croyons; c’est le commencement de nostre bonheur : Dicite invitatis, quia parata sunt omnia (Matth. 22); Dites aux invitez que toutes choses sont preparées; mais pour cela ny plus ny moins, si l’on n’y va, etc. Vous me direz, si cette parolle s’entend de la foy, comment vient à propos ce qui s'ensuit; Dico enim vobis quod multi prophetæ et reges voluerunt videre quæ vos videtis (Matth. 13); Je vous dy que plusieurs roys et pro-

(4) Lépreux.

phetes ont desiré de voir ce que vous voyez; car il n’y a point eu de prophetes qui n'ayent creu. Je vous ay desjà dit que cette beatitude s'entend principalement de la foy favorisée de la presence, et confirmée par experience, et je vous dy davantage qu'il s'entend d’une foy distincte et bien expliquée ; et partant il ne dit pas : Omnes, tous, mais : Multi, Plusieurs, d'autant que quelques prophetes ont eu si particuliere revelation des mysteres evangeliques, qu'ils semblent plutost evangelistes que prophetes.

David, Hieremie, Isaye, Moyse et Abraham, lequel a desiré de voir ce jour, il l’a veu et s’en est resjouy : Exultavit ut videret diem meum, vidit et gravisus est (Joan. 8); les autres ont veu en general, entre lesquels et les apostres il y a autant de difference qu'entre ceux qui voient de bien loin et confusement, et ceux qui voyent de pres et distinctement.

O que c’est une grande benediction que de bien croire! Beati ocul, etc.; Bien-heureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyez, dit Nostre-Seigneur. Je vous en diray tout autant, messieurs : combien pensez-vous qu'il y a de peuples qui voudroient voir ce que vous voyez, combien de catholiques és Allemagne et en Angleterre, qui voudroient avoir les commoditez de leur salut, et voir et ouyr ce que vous oyez les caresmes.

Combien és Indes y a-t-1l de peuples, lesquels ayant seulement senty quelque petite odeur de l'Evangile par le bon exemple des chrestiens qui trafiquent avec eux, se sont converüs ! ils n’ont pas encore eu ce bien d’avoir cette bonne nouvelle que Jesus-Christ est nay et mort pour nostre salut, et ressuscité pour nostre glorification; ils n'ont point de prelat qui ayt soin d'eux, ils n'ont personne qui les conduise à bien croire, ny à bien faire, monstrant bien leur affection en ce qu'ils se converüssent à milliers avec grande penitence.

Qui pourroit jamais lire sans larmes ce qu'on escrit du bon capitaine Anthoine de Pavie qui convertit si-tost les roys des Macazariens, des Siciniens, et Supaniens? et qui ne se treuvera le cœur saisi, considerant la premiere conversion si soudaine et si grande que firent trois Peres de l'Ordre de S. Dominique en Conge ?

Qui ne dira avoir esté bien-heureux les travaux de tant de prestres et religieux qui sont allez prescher és Indes, puisqu'ils ont treuvé la terre des cœurs humains si fertile et traictable, qu’à une seule rosée de la parolle de Dieu , elle germe et bourgeonne toutes sortes de fleurs chrestiennes? cela nous doit faire

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pleurer de consolation, d’un costé de voir Dieu receu en ces contrées, et pleurer de detresse, de l’autre costé, de nous voir recevoir si abondamment ses graces sans rendre aucun fruict : gardons que ces gens ne s’eslevent contre nous au jour du jugement. Beati oculi qui vident, etc., Multi reges voluerunt, etc. ; Bien-heureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyez; plusieurs roys ont desiré de le voir, et ne l’ont point veu, etc.

Je diray encore que c’est un grand subjet de confusion d’avoir veu les Indiens si-tost catholiques, qu'ils croient tous sans douter à la simple parolle des prestres, et nous qui sommes nourris et nay en l'Eglise, voulons tout controller : si nous voulons que pour nostre foy 1l nous soit dit : Beati oculi, 1l faut croire tout Jesus-Christ, tout son Evangile.

Nous sommes d'accord, direz-vous : aussi suis-je; car en l’Evangile tout y est radicalement. Quant aux traditions ecclesiastiques, n'y a-t-il pas en l'Evangile : Qui vos audit me audit (Luc. 10); Qui vous escoute m’escoute. S2 quis Ecclesiam non audierit, etc. (Matth. 18); Si quelqu'un n’escoute l'Eglise, tenezle pour estre un payen, etc. Uf scias quomodo oporteat te in domo Dei conversari, quæ est Ecclesia Dei vin, columna et firmamentum veritats (1. Tim. 3); Afin que tu saches, dit S. Paul à son Timothée, comme tu dois converser en la maison de Dieu, qui est son Eglise, laquelle est la colomne et le firmament de verité. Et Nostre-Seigneur ne dit-il pas à S. Pierre qu'il a prié pour luy afin que sa foy ne vienne jamais à manquer? Rogawi pro te, Petre, etc. (Luc. 22). Jamais je ne cesseray de vous prier, messieurs, pour l'affection que j'ay au service de vos ames, que vous taschiez à vous acquerir une grande simplicité en la foy; croyant et voulant inviolablement croire ce que l'Eglise croit, ce sera vostre consolation en la mort.

Or, cependant que Nostre-Seigneur dit ces parolles, tout à propos arriva un docteur äe-la loy, qui, pour le tenter, demanda : Maistre, qu'est-ce qu'il faut faire pour avoir la vie eternelle? Je dy tout à propos, non pour l'intention de cettuy-cy qui estoit mauvaise, mais pour les parolles qu'il dit : Domune, quid faciendo? etc., lesquelles de soy estoient tres-bonnes et à propos, car Nostre-Seigneur ayant loüé la foy des apostres, cettuy-cy l’interroge de ce qu'il faut faire : Domine, quid faciendo? Laissons à part l'intention, ces parolles sont pleines d’esperance. Si Caïn, quand il eust peché, eust dit : Domuine, quid faciendo? Seigneur, que feray-je? au lieu de dire : Major esl iniquilas mea, quâm ut veniam merear (Gen. 4); Mon ini-

quité est si grande, qu'elle ne me peut estre pardonnée; il eust mieux fait.

C’est le deuxiesme grade (1) de la justification, de bien esperer apres avoir la foy; notez que je dy, bien esperer, pource qu’il y en a qui pensent que sans rien faire on les portera en paradis; non, non, il ne le faut pas penser se pouvoir obtenir sans rien faire, mais en faysant : Domine quid faciendo? Et de vray, qui croit bien ce dont nous avons discouru au commencement, comme (2) n’esperera-t-il de Dieu toutes sortes de biens? Qui cognoist bien ce que Dieu a fait pour nous, et qui croit aux peines que Nostre-Seigneur a endurées pour nous, il ne peut qu'il n’ayt une bonne esperance : ainsi la Magdelene ayant cogneu que Jesus estoit assis à table chez le pharisien, elle prit une boëte d’onguent, et se vint jetter à ses pieds : U4 cognovit quod Jesus accubuisset, attulit alabastrum (Marc. 14). Pourquoy s “appelle -t-il Jesus, sinon afin que nous esperions en luy, et que 2x nomine ejus levemus manus nostras? Cette esperance est mere du desir, troisiesme grade de la justification; car ce qu'on espere, on le desire : ainsi fait cettuy-cy; car esperant que Nostre-Seigneur luy donneroit la vie eternelle, et la desirant, il dit : Domine, quid faciendo? Seigneur, que feray-je ? etc., ou au moins il dit une parolle, laquelle de soy monstre l’un et l’autre. Et de vray, de quoy devrions-nous avoir plus de desir que la vie eternelle ? S'il se treuvoit un medecin si heureux que de treuver quelque herbe qui pust assurer cinquante ans de vie, mon Dieu! comme chacun y courroit; on n’y espargneroit rien. Que si cinquante ans de vie seroient tant recherchez et desirez, à combien devrions-nous desirer la vie eternelle ! vie sans mort, vie vrayement vie! Combien de fois irions-nous treuver ce medecin, luy demandant : Domine, quid faciendo, vilam quinquagenariam possidebo? Que feray-je , pour posseder une longue vie? O que n’allons-nous souvent à Nostre- Seigneur, disant : Domine, pellem pro pelle, et omnia quæ habet homo dabit pro anima sua (Job. 2); Seigneur, peau pour peau, c'est-à-dire, vie pour vie; car nous donnerons tout ce que nous avons pour sauver nostre ame. Nous ne sommes donc pas hommes, de n’aymer pas la vie eternelle : que veut dire, que nous n’y pensons point ? Nous devrions toujours avoir dies æternos, les jours eternels dans nostre pensée. Et il n’y a rien qu’en contemplation d'iceux nous ne deussions faire. David dit-il pas : A cause des parolles de vostre bouche, j'ay marché par des voies

(1) Degré. — (2) Comment.

dures et difficiles : Propter verba labiorum tuorum, ego custodivi vias duras (Psal. 16)? et qui sont ces parolles des levres de Nostre-Seigneur, sinon les parolles de la vie eternelle? S. Pierre avoit raison de dire : Domine, ad quem ibimus ? verba vitæ æternæ habes (Joan. 6); Seigneur, à qui irons-nous? vous avez les parolles de la vie eternelle.

C'est cette vie eternelle, de laquelle Nostre-Seigneur en la Genese vouloit esmouvoir Caïn, quandil luy dit: Nonne, si bene egeris, recipies (Gen. 4)? Si tu fais bien, n’en recevras-tu pas la recompense? C'est cette vie eternelle pour le desir de laquelle le bon homme Jacob s'appelle pelerin en la Genese (Gen. 41) : Les jours (respond-il au roy Pharaon) du pelerinage de ma vie, tant bons que mauvais, sont de cent trente ans, qui n'approchent encore pas de ceux de mes predecesseurs, esquels ils ont vescu sur la terre, dont David dit : Memor fui dierum antiquorum et annos ælernos in mente habur (Psalm. 142); Je me suis ressouvenu des jours anciens, et j'ay eu en mon ame les années eternelles. La vie eternelle, qui la considere bien, est suffisante pour esmouvoir les cœurs les plus endurcis.

Au commencement, en la ferveur de l’ordre de S. Dominique, il y avoit un predicateur nommé Reginaldus, qui preschoit à Boulogne, avec un fruict indicible; en cette ville il y avoit un homme docte et riche, qui, de peur d’estre converty par iceluy, ne le vouloit pas aller ouyr, comme plusieurs font; il arriva neantmoins que l'ayant ouy une fois le jour de S. Estienne, sur ces parolles : Video cœlos apertos; Je vois les cieux ouverts, il se convertit, et se fit religieux.

Pour cette vie eternelle David inclinoit sa volonté et son cœur à garder les commandemens de Dieu; S. Augustin a esté incliné à se retirer avec ses religieux avant qu'il fust evesque ; S. Jean- Baptiste à se retirer és deserts. C’est avec cette vie eternelle que je voudrois incliner vos courages, pour l'affection que j'ay, et le service que je dois à vos ames, de vous ranger à une devote et vertueuse confraternité, dressée par plusieurs ecclesiastiques et personnes d'honneur, pour vostre edification et reformation de vos consciences. C’est une confraternité où il n’y a rien à redire; car tous les articles d’icelle sont tres-saincts, veus et reveus par monseigneur nostre reverendissime pasteur : il n’y a rien qui soit mal aisé à faire, elle vient le mieux à propos du monde, au temps où nous Sommes, où tant de miseres demandent bien un peu plus de frequentation de pieté. Que si d'aventure quelqu'un de ces scavans refroidis au vent de la bise venoit en vostre ville, et en

murmuroit, ou le vouloit calomnier, gardez de luy prester consentement, messieurs d'Annessy; car nul n’en peut mesdire, personne n’en peut murmurer qu'il ne peche, pource que, quand bien ce seroit invention nouvelle, si est-ce qu'apres que vostre prelat l’a authorisée, vous la devez honorer, non pas la mespriser pour cela. Cette invention n’est pas nouvelle, mais ancienne ; ce n’est pas une fantaisie de quelques cerveaux bigearres (1), c’est une devotion de tout un christianisme. Respondez, ames devotes et courageuses, à ceux qui s’en gausseront : Patres nostri annuntiaverunt nobis; Nos peres nous l'ont enseignée, non seulement parce que monseigneur le reverendissime, et ceux qui l'ont dressée sont peres, qui ayment autant vos ames que vous le pouvez souhaiter ; mais pource que l'institution est ancienne, et y en a de toutes semblables à Paris, Lyon, Tholose, Avignon, par toute la France et l'Italie, et comment? ce que Paris, avec son œil clair-voyant de Sorbonne, a receu avec tant de contentement, une petite cervelle le voudra controller? Mais pour couper chemin à toutes sortes de murmures, ce que son altesse et nos princes honorent, tant à Thurin et par tout, le voudrions-nous censurer ? et s’il faut conclure en termes plus forts, que le sainct siege apostolique à confirmé de son authorité, etc.

DIEU SOIT BENY

de l’an 1602,

à Sainct-Jean en Greve de Paris.

Que est ista quæ ascendit de deserto deliciis affluens, innixa super dilectum suum ?

Qui est celle-cy qui monte du desert abondante en delices, appuyée sur son bien-aymé ? (CANT. 8.)

L’ARCHE de l'alliance avoit longuement esté sous les tentes et les pavillons, quand enfin le grand roy Salomon la fit mettre dans le riche et magnifique temple qu'il luy avoit preparé. Et lors la resjouyssance fut si grande en Hierusalem, que le sang

(4) Bizarres.

des sacrifices ruisseloit par les rues, l’air estoit couvert des nuages de tant d’encensemens, et les maisons et places publiques retentissoient des cantiques et psalmes que l’on chantoit partout en musique, etsur les instrumens harmonieux.

Mais, mon Dieu, si la reception de cette ancienne arche fut si solemnelle, quelle devons-nous penser avoir esté celle de la nouvelle arche, je dy de la tres-glorieuse Vierge, Mere du Fils de Dieu, au jour de son Assomption ? O joye incomprehensible ! à feste pleine de merveilles, et qui fait que les ames devotes, les vrayes filles de Sion, s’escrient par admiration : Quæ est ista quæ ascendit? Qui est celle-cy qui monte du desert? Et pour vray, ces poincts sont admirables ; la mere de la vie est morte, la morte est ressuscitée et montée au lieu de la vie : et ceux-cy sont pleins de consolation; c’est qu’elle est montée pour l’honneur de son Fils, et pour exciter en nous une grande devotion. C’est presque le subjet sur lequel j'ay à parler devant vous, à peuple, mais que je ne puis bien traitter si je n’obtiens l’assistance du Sainct-Esprit. Ave, Maria.

I. Dreu (1) mit au ciel deux luminaires au commencement, l’un desquels fut appelé par excellence le grand luminaire, et l’autre fut nommé le moindre; le grand pour esclairer et presider au jour, et le moindre pour esclairer et presider à la nuict : car, encore que nostre Createur voulust qu’il y eust vicissitude de jour et de nuict, et que les tenebres succedassent à la lumiere, si est-ce (2) qu’estant lumiere luy-mesme, il ne voulut pas que les tenebres et la nuict demeurassent du tout privées de la lumiere. Donc ayant creé le grand luminaire pour le jour, il en crea un moindre pour la nuict, afin que l'obscurité des tenebres fust en- ‘ core meslée et temperée par le moyen de sa clarté.

(1) Le Saint avait jeté au bas des pages, dans son manuscrit, de petites notes destinées à indiquer la marche et le partage du discours; nous les réunissons ici comme des reliques éparses, et afin de les rendre plus uliles.

I. La Saincte Vierge demeura en ce monde apres l'ascension de son Fils. IL. Elle mourut neantmoins quelque temps apres. JL, Elle mourut de la mort de son Fils.

IV. Quoy que non pas au mesme instant que son Fils. V. Et Nostre-Seigneur mourut d'amour.

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