IL
ces grandes sainctes, qui ont esté mariées, et qui apres se sont dediées si parfaictement au service de la divine Bonté en leur veufvage, comme S'° Paule, S' Melanie, S'° Françoise et tant d’autres, ne soient pas admises au nombre des sainctes vierges dont parle le prophete? Q certes ! elles ont gaigné par humilité une tres-glorieuse virginité, l'humilité estant non-seulement conservatrice de la virginité, mais encore sa reparatrice.
Or cette feste que vous faites tous les ans, de la commémoration de vos vœux, se fait particulierement pour renouveller vos ames et raffermir vos bonnes resolutions. Et tout ainsi qu’un homme qui jouë excellemment du luth a accoustumé d’en pincer toutes les cordes, de tems en tems, affin de voir si elles n’ont pas besoin d’estre bandées ou laschées, pour les rendre bien accordantes selon le ton qu'il leur veut donner : de mesme il est comme necessaire, que pour le moins tous les ans une fois, nous tastions et considerions toutes les affections de nostre ame, affin de voir si elles sont bien accordantes, pour entonner le cantique de l’amour de Dieu et de nostre propre perfection ; et pour cela vous avez fait des retraittes et des confessions annuelles, par lesquelles vous avez recogneu les cordes discordantes, je veux dire les affections qui ne sont pas encore bien mortifiées, et les resolutions qui n’ont pas esté fidellement prattiquées. Ensuite de quoy apres avoir fait de fortes et inviolables resolutions d’estre plus fidelles à l’advenir, et pour reparer tous ces manquemens, vous venez derechef offrir, sous la protection de nostre glorieuse Maistresse, vos cœurs avec toutes leurs affections , sur l'autel du temple de la divine Bonté, pour estre bruslées et consommées sans aucune reserve par le feu sacré de son ardente charité.
Mais, me direz-vous, qu'est-ce qu'il faut faire pour nous bien renouveller et affermir nos bonnes resolutions? car nostre misere est si grande, que nous faysons tousjours quelque perte spirituelle, etne venons que trop souvent à decheoir de nos bons propos. Certes ,ilest vray que nous decheons facilement , et ne perseverons pas dans le bien; mais neantmoins il ne faut pas que nous nous en estonnions , d'autant que tout ce qui est en ce monde fait le semblable, ouy mesme il semble que le soleil le fasse, ayant besoin de faire sa course tous les ans une fois, affin de reparer le dechet qu'il semble avoir fait le long de l’année aux lieux qui n'ont pas un bou climat. Il semble aussi que la terre dechée l'hyver, et quand ce vient au printems, qu'elle veuille regaigner les pertes qu'elle a faites pendant les gelées et
grandes froidures. Ainsi devez-vous faire, mes cheres filles, faysant vostre course sur toutes les affections de vostre ame, comme le soleil fait sur la terre, pour reparer les pertes que vous avez faites le long de l’année par la tepidité (1) et froideur interieure en vos exercices, et par l’immortification de vos passions; et venant au printems de vos renouvellemens, vous devez prendre un nouveau courage, pour reparer le dechet que vous avez fait au tems de ces froideurs ‘interieures d’immortification et de negligence à vous employer fidellement au service de Dieu.
Or, pour bien faire ce renouvellement, il faut que nous considerions trois poincts en la Presentation de nostre glorieuse Maistresse. Le premier est, qu’elle se vint presenter à Dieu dans son temple dés ses plus tendres années, se separant pour cet effect de ses parens. Le second est, que faysant ce voyage, elle est portée une partie du chemin entre les bras de ses pere et mere, et l’autre partie elle marchoit de ses petits pieds. Le troisiesme est, qu'elle se donna et offrit toute à Dieu sans aucune reserve.
Quant au premier poinct, qui est qu’elle se vient dedier à Dieu en son enfance, comment le pourrons-nous faire, direzvous, veu que nous ne sommes plus en cet aage, et ny sçaurions jamais retourner; car le tems perdu ne se peut recouvrer? O0 certes ! vous vous trompez; car, si la virginité peut estre reparée par l'humilité, et si la chaste veufve peut estre renduë vierge glorieuse et triomphante, pourveu qu’elle soit humble, pourquoy voulez-vous que nous ne puissions regaigner le tems perdu par la ferveur et diligence à bien employer le present? il est neantmoins tres-veritable que le bon-heur de ceux qui se sont totalement dediez et consacrez à la divine Majesté dés leur enfance est tres-grand, et semble que Dieu le desire et s’y complayse grandement, se plaignant du contraire, lorsqu'il dit par son prophete, que les hommes se sont tellement pervertis, que dés leur adolescence ils ont quitté la voye de salut, et ont pris le chemin de perdition. Les enfans ne sont ny bons ny mauvais, d'autant qu'ils ne sont pas capables de choisir ny le bien ny le mal, et pendant leur enfance ils suyvent le droict chemin de linnocence ; mais estant parvenus en l’aage de raison, ils prennent leur route à main gauche; et c'est de quoy Dieu se plaint par Hieremie : Dereliquerunt me fontem aquæ vivæ (Jer. 2); Ils m'ont quitté, dit-il, moy qui suis la source de benediction et la fontaine d’eau vive, pour suyvre la voye de malediction.
(4) Tiedeur.
Et pour monstrer que la divine Bonté desire le tems de nostre
jeunesse, comme estant le plus propre pour nous employer à son service, il dit par le mesme prophele : Bonum est viro cum portaverit jugum ab adolescentia sua (Thren. 3); Qu'il est bon à l'homme de porter le joug de la loy dés sa jeunesse. Mais neantmoins, pensez-vous que la jeunesse dont parle le prophete soit tousjours prise et entenduë de l’aage, et quand la divine Espouse au Cantique des cantiques dit à son celeste Espoux : Oleum effusum nomen tuum, ideo adolescentulæ dilexerunt te (Cant. 1); Vostre nom, à mon bien-aymé, est comme une huyle respanduë qui jette un parfum si excellent que les jeunes filles vous ont aymé
et sont allées apres vous, estant attirées à l’odeur de vos divines.
suavitez, qu'elle entende parler de celles qui sont jeunes d’années? O non sans doute! ains de celles qui sont jeunes de ferveur et de courage, et qui viennent nouvellement consacrer au service du sainct amour, non-seulement tous les momens de leur vie, mais aussi toutes leurs actions et affections, sans reserve quelconque.
Mais, me direz-vous, quel est le tems le plus propre pour nous dedier et donner tout à Dieu, apres que nous avons passé nostre adolescence? O mes cheres filles, c'est le tems present tout maintenant, c'est le vray tems! car celuy qui est: passé n’est plus nostre, et le tems futur n’est pas encore en nostre-pouvoir; c’est donc le tems et le moment present qui-est le meilleur, et qu’il faut fidellement emplover. Mais, me direz-vous, que faut-il que nous fassions pour recouvrer le tems perdu ? I] le faut recouvrer par la ferveur et diligence à courir en nostre voye le tems qui nous reste, faysant comme les cerfs, lesquels, bien qu'ils courent tousjours fort legerement, redoublent neantmoins le pas quand ils sont pressez du veneur, de sorte qu'ils
vont alors avec une si grande vitesse, qu'il semble quasi qu'ils -
volent plutost que de courir : de mesme devons-nous tascher de faire, mais specialement au tems de nostre renouvellement;
car alors nous ne devons pas seulement courir, mais voler en la.
voye de la perfection, et pour cela il nous faut demander avec le sainct prophete David des aisles de colombes : Quis dabit mil pennas sicut columbaæ ? et volabo et requiescam (Psal. 54); affin qu’à tire-d’aisles nous volions sans nous arrester, jusques à ce que nous nous allions reposer dans les trous du mur de la saincte cité de Hierusalem, je veux dire que nous soyons entierement unis à Nostre-Seigneur crucifié sur le mont de Calvaire par une parfaicte et entiere mortification de toutes nos inclinations.
Le second poinct que nous devons considerer en la Presentation de Nostre-Dame, est que, venant pour se dedier à Dieu dans le temple, elle fut portée par ses pere et mere une partie du chemin, et l’autre partie elle vint de ses petits pieds, estant neantmoins tousjours aydée de ses parens ; car, quand le bienheureux S. Joachim et saincte Anne trouvoient quelque-plaine , ils la mettoient à terre pour la faire marcher : mais alors cette glorieuse infante du ciel eslevoit ses petits doigts pour prendre leur main, crainte de faire quelque mauvais pas; et soudain qu'ils rencontroient quelque chemin raboteux, ils la prenoient entre leurs bras. Certes! si bien ils la laissoient marcher, ils ne le faysoient pas pour se soulager; car ce leur estoit une consolation tres-grande de la porter; mais c’estoit pour la complaysance qu'ils prenoient à lui voir former ses petits pas.
Nostre-Seigneur, en nostre pelerinage et le long de cette miserable vie, nous conduit en ces deux manieres, ou il nous mene par la main en nous faysant marcher avec luy, ou il nous porte entre les bras de sa Providence. Il nous tient par la main, quand il nous fait marcher en l'exercice des vertus, d'autant que s'il ne nous tenoit, il ne seroit pas en nosire pouvoir de marcher ny faire un pas en cette voye de benediction ; et ne voit-on pas ordinairement que ceux qui ont abandonné sa main paternelle ne font pas un seul pas qu'ils ne choppent (1) et ne donnent du nez en terre ? Sa divine bonté veut bien nous conduire et nous tenir la main en nostre voye; mais elle veut aussi que nous fassions nos
. petits pas, c’est-à-dire, que nous fassions de nostre costé ce que
nous pouvons avec l’ayde de sa grace : et la saincte Eglise, esgalement tendre et soigneuse du bien de ses enfans, nous enseigne de dire tous les jours une oraison, où elle demande à Dieu qu'il luy playse nous accompagner le long de nostre pelerinage en
cette vie mortelle, et nous ayder de ses graces prevenantes et
concomitantes ; car sans l’une et sans l’autre nous ne pouvons rien.
Mais Nostre-Seigneur nous ayant menez par la main, faysant
avec nous des œuvres auxquelles il veut nostre cooperation, il
nous porte par apres entre ses bras, et fait des œuvres en nous,
auxquelles 1] semble quasi que nous ne faysons rien, comme
sont entre autres les sacremens ; car dites-moy, je vous prie,
qu'est-ce que nous faysons pour recevoir le tres-sainct sacrement
de l'autel, dans lequel est compris toute la saincteté et suavité
du ciel.et de la terre? Et bien qu'il faille que le prestre prononce (4) Trébuchent.
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les parolles de la consecration, qu'est-ce que cela pour faire venir ce souverain Seigneur à la voix d'un prestre, pour meschant et indigne qu'il puisse estre, se renfermer sous les especes du pain et du vin pour nostre bonheur ? n'est-ce pas nous porter entre ses bras que de nous permettre de le recevoir de la sorte? Et vous verrez tantost comme il vous conduira en ces deux facons; car quand vous viendrez dire : Je renouvelle et reconfirme de tout mon cœur les vœux que j’ay faits à mon Dieu, il vous conduira alors par la main, d'autant que vous prononcerez ces parolles, et ferez quelque chose de vostre part; mais soudain apres quand vous communierez, Nostre-Seigneur vous prendra entre ses bras, faysant de luy-mesme cette œuvre toute parfaicte en vous, sans presque nulle cooperation de vostre part.
O qu'heureuses sont les ames qui font ainsi sainctement le voyage de cette vie mortelle! et qui ne partent jamais des bras de la divine Majesté, sinon pour marcher et faire de leur costé ce qui est en leur pouvoir, en s’exerçant fidellement en la prattique des vertus, tenant tousjours neantmoins la main de Nostre-Seigneur ! car il ne faut pas que nous pensions estre suffisans de faire aucun bien de nous-mesmes. L’Espouse au Cantique nous apprend cette verité, lorsqu'elle dit à son bien-aymé : Trahe me post le curremus; in odorem unquentorum tuorum (Cant. 1); Tirez-moy, et nous courrons apres vous à l’odeur de vos onguens : tirez-moy, luy dit-elle, pour monstrer qu'elle ne peut rien d’elle-mesme, si elle n’est tirée, aydée et prevenuë de sa grace. Mais pour monstrer qu'elle correspond à ses attraicts volontairement, de son plein gré et sans violence, elle adjouste apres : Nous courrons, comme voulant dire : Pourveu, mon cher bien-aymé, que vous nous tendiez la main pour nous tirer, nous ne cesserons point de courir jusques à ce que vous nous ayez pris entre vos bras et unis à vostre divine bonté.
Passons maintenant au troisiesme poinct, qui est que nostre glorteuse Maistresse se donna et abandonna toute à la divine Majesté, sans aucune reserve : or c’esten cela, mes cheres filles, qu'il faut specialement que nous limitions. Certes, Nostre-Seigneur ne veut pas que nous fassions ce qu'il ne veut pas faire luy-mesme, qui est de ne se donner à nous qu’en partie; car sa bonté est si grande qu'il se veut tout donner à nous : de mesme veut-il, et il estbien raisonnable, que nous nous donnions tout à luy; mais qu'est-ce , je vous prie, que nous donner tout à Dieu? C'est ne reserver aucune chose qui ne soit pour luy, non pas mesme une seule de nos affections ou de nos desirs, et c’est ce
qu'il demande de nous. Escoutez-le de grace, ce divin Sauveur de nos ames : Fili, prœbe mihi cor tuum(Prov. 23); Mon enfant, donne-moy ton cœur, dit-il à un chacun de nous en particulier. Mais, me direz-vous, comment se peut-il faire que je donne à Dieu mon cœur, qui est si plein de pechez et d’imperfections ? Comment luy pourra-t-il estre aggreable, puisqu'il est tout remply de desobeyssance à ses sainctes volontez? Hé! ne vous troublez point pour cela, ny ne refusez point de le luy donner tel qu'il est; car il ne dit pas que vous luy donniez un cœur pur comme celuy des anges, ou de Nostre-Dame , mais : Donne-moy ton cœur tel qu’il est, dit ce divin Sauveur. Ne refusez donc point de le luy donner, nonobstant qu'il soit si remply de miseres et d’imperfections ; car ne sçavez-vous pas que tout ce qui est remis entre les mains de sa divine bonté est converty en bien? Vostre cœur est-il de terre, de bouë et de fange, ne craignez point de le luy donner tel qu'il est : quand il crea Adam, il prit un peu de terre et en fit un homme vivant : Formavwit iqilur Dominus Deus hominem de limo terræ (Gen. 2). Avez-vous donc un cœur tout remply d'imperfections? donnez-le luy tel qu'il est; car sa divine bonté ne demande de nous et ne veut, sinon ce que nous sommes, et ce que nous avons, et quand nous luy aurons donné nostre cœur il le sçaura bien perfectionner. En l’ancienne loy, Dieu avoit ordonné qu’un chacun visitast son temple; mais il deffendit que personne n’y entrast les mains vuides, ny les pauvres, ny les riches : Non apparebis in conspectu meo vacuus (Deut. 16). Toutesfois il ne vouloit pas que tous fissent une esgale offrande; car il vouloit que les riches, comme opulens, fissent des offrandes selon leurs richesses , et que les pauvres offrissent selon leur pauvreté: de sorte qu'il n’eust pas esté content si les riches eussent fait des offrandes convenables aux pauvres, parce que cela eust ressenty l’avarice; non plus qu'il ne se fust pas contenté que les pauvres eussent fait l'offrande des riches, d'autant que cela eust esté presomption. Que les seculiers viennent offrir à sa divine Majesté l'affection et la volonté qu'ils ont de suivre et garder ses divins commandemens, Dieu se contentera de cela, et s'ils les observent fidellement, ils obtiendront la vie eternelle : mais que les ames riches en de sainctes pretentions de faire de grandes choses pour Dieu, comme doivent estre les religieux et religieuses, ne luy viennent pas apporter l’offrande des pauvres, c’est-à-dire des seculiers; car il ne s’en contentera pas. Dieu vous a enrichies (mes cheres sœurs) de ses graces, en vous appelant en la saincte religion;
- c’est pourquoy il veut que vous luy donniez beaucoup, é'est-àdire, qu’il veut que vous luy offriez sans reserve tout ce que vous éstes et tout ce que vous avez. |
Nostre-Dame fait aujourd’huy une offrande telle que Dieu desiroit d’elle; car, outre la dignité de sa personne, qui surpasse celle de toutes les creatures, estant la plus excellente de toutes apres sou divin Fils, elle offre tout ce qu’elle est et tout ce qu'elle a, etc’est ce que Dieu demande. O0 qu'heureuses sont les ames religieuses, lesquelles, par le moyen de leurs vœux, ont tout dedié à Dieu, luy offrant leur corps, leur cœur et leurs moyens, renonçant aux richesses par le vœu de pauvreté, aux playsirs de la chair par celuy de chasteté, et à leur propre volonté par celuy d'obeyssance. O0 mondains! jouyssez si bon vous semble de vos richesses : pourveu que vous n’en abusiez pas, et que vous ne fassiez tort à personne, cela vous est licite, prenez les playsirs permis par la saincte Eglise; faites vos volontez en tant et tant d’occurrences : pourveu qu'elles ne soient point contraires à celles de Dieu, 1l vous permet tout cela. Mais quant à vous autres (mes cheres filles), gardez bien de rien reserver; car Dieu ne le veut pas, et comme il se donne tout à vous en son divin sacrement, de mesme il veut que vous vous donmiez toutes à lui, et prenez garde qu’il ne peut estre trompé : c’est pourquoy, si vous dites que vous vous donnez toutes à sa divine Majesté, faites-le absolument, si vous ne voulez estre chastiées comme Ananie et Saphire, qui mentirent au Sainct-Esprit.
Mais, hélas! il n’est pas de nous autres comme de Nostre- Dame, laquelle. s’estant une fois donnée à Dieu, n’avoit plus apres besoin de reconfirmer son offrande ; car jamais elle ne discontinua, non pas mesme d’un seul moment, d’estre toute à Dieu, et d’estre parfaictement collée, appliquée, unie et conjoincte avec sa divine bonté. Mais nous autres, au contraire, il . est besoin qu’à toute heure, tous les jours, tous les mois et toutes les années, nous reconfirmions et renouvellions les vœüx et promesses que nous avons faites à Dieu d'estre tout à luy, à cause de la continuelle vicissitude et varieté de nos affections et humeurs. C’est pourquoy la saincte Eglise, comme une sage mere, nous va presentant de tems en tems le long de l’année des festes signalées, pour nous encourager à renouveller nos bons propos; car, je vous prie, qui est celuy qui, au jour solemnel de Pasques, ne se renouvelle par des sainctes affections et resolutions de mieux faire, voyant Nostre-Seigneur renouvellé en sa glorieuse resurrection ? Qui est le chrestien qui ne renouvelle son
cœur au Jour dela Pentecoste, qüand il considere que Dieu en- - voye du ciel un nouvel esprit sur ceux qui l’ayment; et'ainsi au jour de la Toussaincts, où la saincte Eglise nous represente la - gloire et felicité des esprits bien-heureux, apres laquelle nous souspirons,.et pour laquelle noùûs esperons? Mais enfin, qui estce qui pourroit avoir si peu de courage qui ne s'efforce de se renouveiler aujour-de Noël, où l’on voit cet enfant tant aymable, nostre divin Sauveur, qui vient naistre icy-bas pour nous rachepter? Mais outre toutes ces festes, c'a tousjours esté la coustume de tous ceux qui ont esté plus specialement dediez à Dieu, comme sont les religieux et religieuses, de prendre tous les ans un jour particulier pour reconfirmer et renouveller leurs vœux, affin d’obeyr au grand Apostre qui nous conseille de bien affermir nostre vocation. Or, comment le pourrions-nous mieux faire qu’en faysant des reconfirmations du dessein et du choix que nous avons fait d’estre tout à Dieu? Vous allez donc, més cheres ames, mettre aujourd’hui un clou à vostre vocation, par le renouvellement que vous allez faire de vos vœux en la presence - de la divine Majesté ,qui demande cela de vous, en recompense du don sacré qu'elle vous fera de soy-mesme en mesme tems, à la tres-saincte communion.
En somme, pour conclure ce discours, je dy derechef que le plus grand bon-heur de Nostre-Dame et glorieuse Maistresse provient de ce qu’elle s'est tousjours renduë parfaictement obeyssante à Dieu, non-seulement pour ce qui est de ses commandemens et. de ses volontés signifiées, mais encore pour ce qui est de ses inspirations : or c'esten quoy vous la devez imiter le plus pres qu'il vous sera possible, si vous voulez playre à Dieu et luy estre aggreables ; car si Nostre-Dame ne luy eust pas esté aggreable sanscetteabsoluë obeyssance, comme Nostre-Seigneur le monstra par la loüange qu’il lui donna, apres celle que cette femme, dont il est fait mention en l'Evangile, luy avoit donnée, beaucoup moins vous autres luy pourrez-vous estre aggreables sans cette parfaicte obeyssance. C’est donc à quoy je vous exhorte, mes cheres sœurs, si vous voulez participer aux graces de Nostre- Dame; et bien que nulle autre qu'elle ne puisse avoir cet honneur d’estre Mere de Nostre-Seigneur en effect, vous devez neantmoins
tascher d'en meriter le nom, par une parfaicte obeyssance à ses sainctes volontez;.car vous sçavez que ce divin Sauveur preschant un jour dans le temple les parolles de la vie eternelle, : Nostre-Dame et S. Joseph ne pouvant s'approcher de Iuy, à cause de la foule du peuple, il y eut quelqu'un qui lui dit que-sa
Mere et ses freres le demandoient (d'autant qu'il y avoit encore quelques-uns de ses parens qu’il appelloit ses freres), à quoy Nostre-Seigneur respondit : Mater meaet fratres mer w sunt qui verbum Dei audiunt et faciunt : quicumque fecerit voluntatem Patris mei qui in cœlis est, ipse meus frater, et soror et mater est (Matt. 12; Luc. 8). Ma mere et mes freres sont ceux qui font la volonté de mon Pere qui est au ciel. Or c'est la grace que je vous souhaitte, mes cheres filles, que d'accomplir parfaictement cette saincte volonté en toutes choses sans reserve : faites-le donc fidellement et sa bonté infinie vous comblera de graces en ce monde, et vous couronnera de sa gloire eternellement en l’autre. Ainsi soit-il.
DIEU SOIT BENY
(RECUEILLI
Inspice, et fac secunuum exemplar quod tibi in monte monstratum est. Regarde, et fais selon l’exemplaire que je t’ay monstré sur la montagne. (Ex0p. 25.)
La divine Majesté ayant commandé à Moyse, en l’ancienne loy, qu'il fist l'arche selon le modelle qu’il luy avoit monstré, il ordonna apres qu’on dressast le tabernacle pour la mettre, et que le tout fust fait selon les particularitez qu'il luy avoit marquées ; ce qui fut accomply d’une façon si admirable, qu'il n'y avoit rien en ce tabernacle qui ne fust plein de tres-grands mysteres : Facies et labrum æneum cum basi sua ad lavandum, ponesque illud inter tabernaculum testimonii et altare (Exod. 30). Or, en toutes ces choses, il ordonna specialement à Moyse de faire un bassin ou cuve d’airain avec son pied pour se laver, et la mettras, luy dit Dieu, entre le tabernacle et l'autel.
Les anciens Peres, apres avoir consideré toutes les particularitez de ce tabernacle, s’arrestent par admiration sur la plus vile et abjecte partie de toutes, qui estoit cette cuve, que Dieu avoit ordonné qu’on mist entre les deux tabernacles, c’est-à-dire, entre le tabernacle exterieur, auquel demeuroit le peuple qui venoit pour offrir des sacrifices, et le tabernacle interieur où
demeuroient les prestres de la loy; ou entre les deux autels, c'est-à-dire , entre l'autel sur lequel on sacrifioit les victimes et holocaustes , et l’autel sur lequel on brusloit les parfums. Cette divine Majesté avoit, dis-je, ordonné à Moyse qu’on fist une cuve d’airain et qu’elle fust remplie d’eau, que les prestres s’y lavassent les pieds et les mains avant que d'aller offrir les sacrifices, et que pour l’embellissement de cette cuve on l’environnast de miroirs , tels qu’estoient ceux des dames hebrieuses (Exod. 38).
Or, nos anciens Peres ont fait un si grand nombre d’interpretations sur cette cuve et sur ces miroirs, que si je voulois dire un mot de chacune, il m'y faudroit employer l'heure entiere. Mais pour traitter ce subjet plus utilement, je m'arresteray seulement à trois de leurs conceptions, à sçavoir que signifioit cette cuve pleine d’eau, et ce que nous devons entendre par icelle (1); la seconde, pourquoy elle estoit posée entre les deux tabernacles; et la troisiesme, qu'est-ce que nous representent ces miroirs desquels elle estoit environnée.
Premierement, une partie des anciens Peres disent que cette cuve representoit le Baptesme : et certes ils ont bien raison; car pour cela elle estoit posée entre le tabernacle interieur et exterieur, pour nous monstrer que personne ne sçauroit passer au tabernacle interieur, qui n’est autre que le ciel, qu'il n’ayt premierement passé par l'exterieur, qui est l'Eglise, dans laquelle est cette cuve des eaux où il faut estre trempé et lavé, d'autant que ces eaux baptismales purifient et justifient, en effaçant tous les pechez desquels ceux qu'on baptise sont soüillez : et il est tellement necessaire d’estre lavé de celte eau, ou par effect, ou du moins par un tres-ardent desir d’icelle, pour offrir et sacrifier à Nostre-Seigneur des victimes et holocaustes qui luy soient aggreables, que sans cela toutes les offrandes et oblations qu’on luy pourroit presenter ne seroient pas des offrandes, mais des execraltions.
Les autres disent que cette cuve represente la penitence, et ceux-ci en approchent encore de plus pres, ce me semble, car qu'est-ce autre chose la penitence, sinon des eaux dans lesquelles il est expedient et necessaire que nous lavions nos pieds el nos mains, je veux dire nos œuvres et affections, soüillées de tant de pechez et d'imperfections ?
Or, bieu qu'il soit vray que la seule porte pour entrer au ciel soit la redemption, sans laquelle nous n'y eussions jamais eu
(4) Elle.
d'entrée, neantmoins, affin que cette redemption nous soit appli-* quée, il est necessaire que nous nous lavions dans les eaux de Ja penitence : et ne s'y faut point tromper ; car il faut que tous ceux qui veulent estre sauvez, lavent leurs pieds et leurs mains dans ses eaux sacrées : Misi pœnitentiam. habueritis, ommnes simul peribitis (Luce. 13); Si vous ne faites penitence, dit Nostre- Seigneur, vous perirez tous. C’est une regle si generale que celle-cy, que pas un n'en peut estre exempt, sinon la tres-S" Vierge, laquelle n’ayant point peché, n’a point eu aussi besom de penitence, bien qu’elle ne soit pas entrée au ciel par une autre. porte que par celle de la redemption, comme toutes les autres creatures. Mais, affin que le fruict de cette redemption nous soit. appliqué, il est necessaire que nous fassions penitence; et bien qu’il soit vray qu'autre est la penitence qu’il faut faire pour les pechez mortels, que pour les vemiels,-toutesfois elle est absolument necessaire , tant pour les uns que pour les autres, et qui ne la fera en ce monde, il la fera infailliblement en l’autre. Voilà pourquoy les anciens Peres disent que cette cuve estoit posée entre les deux tabernacles, l'exterieur et l'interieur, pour signifier que les eaux de la penitence sont entre les deux tabernacles, l'exterieur de l'Eglise militante, et l'interieur de la triomphante, et que pour passer de la militante, en laquelle nous autres sommes maintenant, en la triomphante, il faut se laver dans les eaux de la penitence.
D’autres ont dit que cette cuve pleine d’eau representoit la doctrine evangelique, et certes ils ont bien raison : car la doc- . trine evangelique n'est autre chose que des eaux, desquelles quiconque boira, n'aura plus soif; et comme dit Nostre-Seigneur à la Samaritaine, il sera fait en luy une fontaine d’eau vive sail- lant jusques à la vie eternelle : Fief in eo‘fons aquæ salientis 1n vitam æternam (Joan. 4). Or c’est dans les eaux sacrées de cette doctrine evangelique qu’il faut laver toutes nos œuvres et affections depravées, pour les purifier, former et dresser selon qu’elle nous ordonne; car sans cela nous ne pourrions jamais faire aucun sacrifice ny oblation qui puisse estre aggreable à Dieu, et moins encore pourrons-nous estre sauvez, qu’en croyant et nous formant sur cette doctrine, dans laquelle nous devons vivre, esperer et operer nostre salut. Donc, que personne ne se trompe en cecy, croyant que sans se laver dans les eaux de cette doctrine evangelique il puisse estre sauvé, se faysant des loix selon son caprice et fantaysie, ou se contentant de la loy naturelle, pretendant avec icelle d'arriver au tabernacle interieur de la
gloire, pour y sacrifier à Dieu des sacrifices de loüange; non certes, cela ne se peut.
Vous voyez donc comme cette cuve d’eau, qui estoit mise au milieu des deux tabernacles, nous represente tres-bien que le baptesme, la penitence et la doctrine evangelique sont au milieu de l'Eglise militante et de la triomphante. Mais pour appliquer cela à nous, je dy que nous avons aussi deux tabernacles, l’un exterieur qui est le corps, et l’autre interieur, qui est l’ame par laquelle nous vivons : et c’est ce qu’a voulu dire le grand apostre S. Paul, que ces corps que nous portons sont des tabernacles qui sont faits et formez d’argilé, dans lesquels Dieu a enfermé de grands thresors ; mais quels sont ces thresors, sinon nos ames, qui, comme des tabernacles interieurs, sont mises et cachées dans nos corps? Et tout ainsi que l'ame anime et donne la vie au corps, aussi la doctrine evangelique nourrit et vivifie l'ame, et luy donne lumiere et force pour la conduire et faire arriver à cet autre tabernacle plus interieur de l'Eglise triomphante, où habite le Fres-Haut. Certes, un jour viendra que nous ressusciterons, et que ces corps mortels que nous portons maintenant, subjets à corruption, seront immortels et spirituels, ainsi que nous asseure le grand Apostre, et serons reformez; ou plutost seront faits conformes au corps glorifié de nostre cher Sauveur et Maistre : Qui reformabit corpus humilitatis nostræ, confiquratum corpori claritatis suæ (Philip. 3); et lors nous verrons avec un contentement indicible ces corps tout glorieux, par la reünion qu’ils auront avec leurs ames avec lesquelles ils n'auront plus aucun divorce ny rebellion, ains (1) leur seront absolument sousmis, et les ames les possederont en telle sorte qu’elles regneront souverainement en eux , leur communiquant sa gloire par le moyen de laquelle ceux qui estoient mortels seront immortels, et semblables à l'ame, qui de soy est immortelle.
En troisiesme lieu, je dy que les miroirs desquels cette cuve estoit environnée nous representent les exemples des saincts, lesquels ont prattiqué cette doctrine chrestienne si parfaictement, que nous pouvons dire que les histoires de leur vie et léurs exemples sont comme autant de beaux miroirs qui ornent et enrichissent cette cuve de la doctrine evangelique. Et tout ainsi que cette saincte doctrine les a ornez et enrichis, et que s’estant plongez dans ses eaux sacrées, elle les a purifiez et rendus capables d'offrir à la divine bonté des sacrifices d’un prix et valeur inestimables, ils ont aussi de leur costé fait à cette
(4) Mais. .
doctrine ce que faysoient les miroirs des dames hebrieuses à cette cuve, l’ornant et embellissant par la prattique des preceptes et conseils qu'ils ont puisez en icelle, nous laissant des exemples admirables de leurs vertus à imiter, qui sont comme autant de beaux miroirs dans lesquels nous nous devons continuellement mirer et regarder, affin de former et dresser sur iceux toutes nos œuvres, actions et affections. à
Mais entre tous ces miroirs des exemples des saincts, nous devons particulierement considerer la tres-S'® Vierge, nostre tres-glorieuse et chere Maistresse, la Presentation au temple de laquelle nous celebrons aujourd’huy ; car quel plus beau et precieux miroir vous sçaurois-je presenter que celuy-cy? N'est-ce pas elle qui est le plus excellent miroir qui soit en toute la doctrine evangelique? N'est-ce pas elle qui, entre toutes les pures creatures, est la plus ornée et enrichie de toutes sortes de graces et de vertus? Muliæ fihæ congregaverunt divitias, tu supergressa es universas (Prov. 31). Certes, ilest vray qu’il n’y a point de saincts n'y de sainctes quiluy puissent estre parangonnez (4). car cette glorieuse Vierge surpasse en dignité et excellence nonseulement les plus grands saincts, mais aussi les plus grands cherubins et seraphins ; ayant eu cet advantage par dessus tous les saincts, qui est qu'elle s'est donnée et totalement dediée au service de Dieu, dés l’instant mesme de sa conception : et il ny a nul doute que cette saincte Vierge n'ayt esté toute pure et n’ayt eu l'usage de raison dés l'instant que son ame fut mise dans son petit corps, apres qu'il fut formé dans les entrailles de S® Anne. Et comme cette glorieuse Vierge devoit naistre de pere et de mere, ainsi que les autres enfans, aussi sembloit-il que, comme eux, elle devoit estre entachée du peché originel : mais la divine Providence en ordonna tout autrement, luy tendant sa main tres-saincte qui la retint, affin qu'elle ne tombast dans ce miserable precipice du peché, et luy donna l’usage de la raison et de la foy, par laquelle elle cognut Dieu et crut en luy, et par cette foy et cognoissance elle se dedia et consacra tresentierement à sa divine Majesté, mais d’une maniere tres-parfaicte et souveraine.
Quelques theologiens disent à ce propos que Nostre-Seigneur, jettant un rayon de sa lumiere et de sa grace dans l'ame de S. Jean-Baptiste, lorsqu'il estoit encore dans les entrailles de S'" Elisabeth, il le sanctifia et luy donna l’usage de la raison, avec le don de la foy par laquelle il cognut son Dieu, qui estoit aussi
(1) Confrontés.
dans le ventre de la Saincte Vierge, l’adora et se consacra à son service. Or, si Nostre-Seigneur fit une telle grace à celuy qui devoit estre son precurseur, qui pourra doubter qu’il n'ayt fait non-seulement la mesme grace, ains qu'il n’ayt usé d’un privilege beaucoup plus grand envers celle qu'il avoit choisie pour estre sa Mere, ne la sanctfiant pas seulement dés le ventre de S'° Anne, comme S. Jean dans celuy de S‘ Elisabeth, mais la rendant de plus toute saincte et toute pure, dés l’instant mesme de sa conception, avec l'usage de la foy et de la raison et ce d’une façon si admirable qu'elle ne peut estre assez admirée, et laquelle il avoit de toute eternité projettée?
O combien grandes furent les faveurs, les graces et benedictions que sa divine bonté respandit dans le cœur de cette glorieuse Vierge; mais elles estoient si secretes et interieures que personne n’en pouvoit rien cognoistre qu’elle qui les ressentoit. Il est croyable neantmoins qu’à l'instant que Nostre-Seigneur versa tant de graces et de benedictions dans son ame, S" Anne ressentit quelques grandes consolations et douceurs spirituelles, à cause de sa fille qui estoit enfermée dans ses entrailles.
Or cette Saincte Vierge ne fut pas plus tost née, qu’elle commença d'employer tout son estre au service de l’amour sacré : et si-tost qu’elle commença à deployer sa petite langue, ce ne fut que pour s'en servir à chanter les loüanges de Dieu, lequel luy inspira, dés l’aage de trois ans, de se retirer de la maison de ses pére et mere, pour s’en aller au temple pour le servir plus parfaictement. Certes, cette glorieuse Vierge se comporta en ce bas aage avec tant de sagesse et de discretion, qu’elle donnoit de l’'estonnement à ses pere et mere, lesquels jugerent bien-tost, tant par ses discours que par ses actions , que cette fille n’estoit pas comme les autres enfans, mais qu’elle avoit l’usage de raison; et partant qu'il falloit anticiper le tems pour la conduire au temple, afin qu'elle y servist Dieu avec les autres filles qui v estoient retirées pour ce subjet. Ils prindrent donc cette petite Vierge, aagée seulement de trois ans, puis la menerent et en partie la porterent au temple de Hierusalem.
O combien grands estoient les souspirs et les eslans d'amour et dilection qu’alloient jettant et eslançant en Dieu les pere et mere de cette Saincte Vierge; mais specialement la Vierge mesme, comme celle qui alloit pour se sacrifier derechef à son divin Espoux qui l’appelloit, et luy avoit inspiré cette retraitte, pour la recevoir, non-seulement pour son Espouse, mais encore pour la preparer à estre sa Mere ! O qu’elle alloit doucement chantant ce
cantique sacré : Beati immaculali in via, qui ambulant in lege Domini (Psal. 118), qui est si admirable à cause des loüanges et benedictions que l'on donne en iceluy. à la divine Majesté, et duquel le prophete royal disoit : Je me sers de ce cantique comme d'une douce recreation, pour le chanter et entonner aux trois divers temps que je vais au temple, affin d'y adorer mon Dieu, selon qu'il est ordonné par la loy; ce que faysoient aussi les dames hebrieuses, lesquelles chäntoient ce cantique avec grande devotion, quand elles y alloient. Mais, à Diéu! qui pourroit dire ou expliquer avec quel ressentiment d'amour et dilection cette sacrée Vierge le disoit, veu que ce cantique ne trailte d'autre chose que d'accomplir la loy et volonté de Dieu, pour à laquelle obeyr elle s’acheminoit au temple.
Or, bien que plusieurs dames hebrieuses se fussent desjà dediées au service de Dieu dans ce temple, pas une neantmoins n’avoit jamais approché de la perfection de cette .S'® Vierge; car elle s’offrit et dedia avec tant de ferveur, d'amour et -d'humilité, que les anges et les plus hauts seraphins qui se promenoient sur les balustres et galeries du ciel pour la regarder, en demeuroient tous ravis, s’estonnant de voir qu'en la terre il se pust treuver une creature si pure et doùée d'une si parfaicte charité, et qu'une ame revestuë d’un corps humain pust faire une offrande et oblation si parfaicte et aggreable à Dieu.
O certes! il est vray qu'on pouvoit bien dyre de la Vierge ce que l'Escriture rapporte de la royne de Saba que quand elle fut voir Salomon; elle y vint chargée de tant de nard, de parfums et de bois de senteur que jamais il ne s*en estoit tant veu en Hierusalem que cette royne en apporta quant et (1) soy : de mesme pouvons-nous dire que nostre glorieuse Royne vint avec . tant de parfums, c'est-à-dire de vertus et de saincteté, qu il ne s’en estoit jamais tant veu entre toutes celles qui s’estoient dediées au temple, qu'ils’en treuva en la Vierge seule. La voilà donc en ce bas aage loute dediée et sacrifiée au souverain Sel gneur de nos ames.
Je ne veux pas maintenant m'estendre à parler de se tions qu’elle receut en sa conception ny en sa naissance, ains seulement de ce qui concerne cette feste en laquelle elle se vint offrir et dedier à Dieu dans le temple dés l’aage de trois ans, quittant sa patrie et la maison de son pere en cette tendrë jeunesse, pour se dedier et consacrer plus entierement au service de sa divine Majesté. Mais notez, je vous prie, que je ne
(1) Avec”
parle que de ce qui concerne cette feste; car Je scay bien qu'elle luy estoit toute dediée dés l'instant de sa conception, et qu'elle fut comme une belle fleur qui jetta et exhala son odeur de grand matin.
Il y a deux sortes de fleurs, à sçavoir, les roses et les œillets, qui jettent la suavité de leur odeur differemment; car les roses sont plus odoriferantes le matin, et avant que le soleil soit à midy, leur odeur est plus suave et meilleure; les œillets tout au contraire sont plus odoriferans sur le soir, et leur senteur alors est plus agreable. Certes, cette glorieuse Vierge a esté comme une belle rose parmy les espines, laquelle bien qu’elle ayt tousjours jetté une odeur de tres-grande suavité tout le tems de sa vie, si est-ce (1) qu'au matin de sa tres-saincte enfance, elle en a jetté une merveilleusement suave devant la divine Majesté.
0 qu'heureuses sont les ames qui, à limitation de cette sacrée Vierge, se dedient au service de Nostre-Seigneur dés leur enfance ! et qu’elles sont heureuses de s’estre retirées du monde, avant que le monde les ayt cognuës! elles sont comme de belles fleurs nouvellement espanoüies, qui n'ayant point encore esté maniées ny flestries par l’ardeur de la concupiscence, respandent devant Dieu une odeur de grande suavité par leurs vertus et bonnes mœurs.
O qu'il seroit à souhaitter que toutes les personnes qui servent Dieu eussent eu le bonheur de le faire, à l’imitation de cette saincte Vierge, dés leur enfance!
Mais pour encourager les ames qui n’ont pas eu cette grace, j'ay accoustumé de dire qu'il y a de deux sortes d'enfance : la premiere est celle de laquelle nous parlons maintenant, et la deuxiesme est celle par laquelle l'on correspond promptement et fervemment aux secrettes inspirations de Dieu , lorsqu’au premier mouvement et attraict de la grace l’on quitte genereusement toutes choses pour suivre l'inspiration. Certes si ces ames sont fidelles à marcher dans la voye que Nostre-Seigneur leur monstre, elles ne Jaisseront pas d’avoir part à la feste que nous celebrons aujourd'hui, en laquelle cette S® Vierge en sa plus tendre jeunesse, et à la premiere semonce de l'inspiration, s'est presentée au temple.
Cette feste n’est point nouvelle; car les Grecs en font mention et nous lisons qu'elle a esté celebrée depuis plusieurs siecles. Or, je sçay bien que sa solemnité a esté pour quelque tems
(1) Encore est-il.
un peu refroidie; mais le pape Sixte l’a restablie et l'Eglise en fait l'office; et c’est pour vous autres, mes cheres sœurs, une grande solemnité,. puisqu’en icelle vous venez offrir à Dieu, avec cette glorieuse Vierge, ou plutost vous venez renouveller l'offrande que vous luy avez desjà faite de vous-mesmes. Mais, me direz-vous , enseignez-nous avec quelle perfection cette glorieuse Vierge fit son oblation ; car estant ses filles, nous desirons de la suivre et imiter le plus pres qu'il nous sera possible.
Or nous n’avons point d'autre evangile en ce jour que celuy qui se lit toutes les autres festes de Nostre-Dame, où il est dit que Nostre-Seigneur preschant au peuple qui le suivoit, et le voulant illuminer et esclairer pour le convier à se convertir et suivre sa divine doctrine, il faysoit plusieurs grands miracles, de quoy les pharisiens pleins d'envie commencerent à murmurer et à le calomnier, disant que ce n’estoit en son nom, ny par sa puissance qu'il operoit ces choses, ains en la puissance du prince des teriebres Belzebut, et au plus fort de ses calomnies, murmures et blasphesmes, il s’esleva une femme, que les Peres anciens estiment estre S'° Marcelle, laquelle toute estonnée des merveilles que ce divin Sauveur operoit, s’escria : Beatus venter qui te portavit, et ubera quæ suxisti (Luc. 11); Bien-heureux est le ventre qui t'a porté, et les mammelles qui t’ont allaicté. A quoy Nostre-Seigneur repartit : Quin imô beat qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud; mais plutost bien-heureux sont ceux qui escoutent la parolle de Dieu et la gardent
Or bien qu'il me ressouvienne de vous avoir parlé autresfois sur cet evangile, si est-ce que c'est un subjet où il y a tant à prendre, et qui est si fecond que je ne me puis lasser d'en parler, ny. de puiser dans la profondité de ce texte ce qui est propre à nostre instruction. Bien-heureux, dit cette femme , est le ventre qui t'a porté, et les mammelles qui t'ont allaicté, Beatus venter qui te portavit, et ubera quæ suxisti. Et Nostre-Seigneur luy respondant, vouloit dire : Il est vray, à femme, ce, que tu dis, que le ventre qui m'a porté est bien-heureux, et les mammelles que j'ay succées sont aussi bien-heureuses; car quel plus grand bon-heur, je vous prie, mes cheres ames, pouvoit avoir une femme, que d’avoir porté dans son ventre Celuy qui est esgal au Pere eternel, et que les cieux des cieux ne peuvent comprendre ? et que la S'° Vierge a receu d'honneur, d’avoir donné son plus pur sang pour former cette sacrée humanité de nostre cher Sauveur et Maistre! Et partant, il est bien vray, à femme, ce que tu dis, que le ventre qui l’a porté est bien-heureux, et
non seulement le ventre qui l’a porté, ains encore les mammelles qu'il a succées, d'autant qu’elles ont nourry Celuy qui nourrit et sustente toutes les créatures. Et si ce grand aumosnier Abraham fut estimé bien-heureux, parce que logeant les pelerins, il eut un jour la grace d’avoir ce Roy et Seigneur des pelerins en sa maison, de manger avec luy et luy laver les pieds : combien plus devons-nous estimer heureux le ventre de la Vierge, qui a logé chez soy, non pas un jour seulement, comme Abraham, mais neuf mois entiers, ce divin Roy, pelerin sur la terre? Et comment ne nommerions-nous bien-heureuses ses mammelles qui l'ont nourry, non de pain, ains de son laict et de sa propre substance.
Et si l’on rendoit anciennement tant d'honneur à l’arche, dans laquelle estoit gardée la manne, la verge d’Aaron et les tables de la loi, combien plus devons-nous honorer cette arche vivante, nostre glorieuse Dame et Maistresse? Mais qu'est-ce que nous represente la manne, sinon la divinité du Fils de Dieu, descenduë du ciel pour s'unir à nostre humanité? N'est-il pas aussi cette verge de merveille, et cette pierre vive sur laquelle ont esté escrits les commandemens de la loi de grace, et n’ont-ils pas esté gravez sur son sacré corps avec le burin des foüets, des cloux, dés espines et de la lance? Donc il est vray que le ventre sacré de Nostre-Dame est incomparablement plus digne d’honneur que cette ancienne arche qui n’en portoit que la figure. Hé donc qu'elle est heureuse d’avoir esté choisie pour estre Mere de Dieu, d'autant qu'aucune autre creature ne sera jamais honorée de ce titre, lequel n’est deu qu’à cette seule Vierge : et tout ainsi que Nostre-Seigneur en tant que Dieu n’a qu’un pere sans mere, aussi en ani qu'homme il n’a qu'une mere sans pere , et comme il n’a qu'un Pere au ciel, aussi ne devoit-il avoir qu'une mere en terre. Et cela a esté ainsi ordonné en toute eternité par le Pere celeste.
Passons maintenant à une explication plus particuliere de la response que Nostre-Seigneur fit à cette femme. Tu dis (luy respondit ce divin Sauveur) que ma mere est bien-heureuse de m'avoir porté dans son ventre, et de ce que j'ay succé ses mammelles ; mais moy, je te dy qu’elle est beaucoup plus heureuse, parcequ’elle a escouté la parolle de Dieu, et l’a gardée. Et puisque tous les chrestiens peuvent participer à cette beatitude, voyons comment cette S° Vierge a entendu la parolle de Dieu, et l'a gardée afin de limiter. Mais pour laisser toute autre parolle, et ne parler maintenant que de celle de sa vocation, Ô
Dieu, combien a-t-elle esté fidelle en cecy ! Nostre-Seigneur luy dit à l'oreille, ou plutost à l'interieur du cœur, ces parolles du psalmiste : Audi, filia, inchina aurem tuam, et obliviscere populum tuum, et domum patris tui, el concupiscet rex decorem tuum (Psal. 44); Escoute, ma fille, preste-moy l'oreille, oublie ton peuple et la maison de ton pere, et le roy convoitera ta beauté. Mais remarquez ces parolles : Escoute, ma fille, Aude, filia, comme s’il vouloit dire : Pour bien ouyr, il faut bien escouter, Inclina aurem tuam. 1 faut aussi s’abaisser et s’humilier pour bien entendre ce qui est de la volonté de Dieu : oublie ta patrie, et retire-toy de la maison de ton pere, et le roy convoitera ta beauté; comme s’il disoit : Ne te contente pas d’escouter la parolle de l'inspiration, et de t’abaisser pour la mieux ouyr, mais retire encore ton cœur et tes affections de ta. patrie et de tes parens, et je convoiteray ta beauté.
0 saincte et divine semonce que Dieu fait souvent au cœur de tant de creatures! Et cependant il est vray que plusieurs entendent la parolle sacrée de la vocation, sans sortir de leur patrie, ny aller où Dieu les appelle. L'on fait tant d'examens et de considerations, pour sçavoir si l'inspiration est vraye, si elle vient de Dieu, et si on l’executera ou non, et cependant on retarde tousjours d’aller où Dieu nous appelle. Ce que je ne dy pas pour empescher les considerations qui se doivent legitimement faire pour mieux discerner quelle est l'inspiration. Mais apres cela, sortez et allez:en la terre que Dieu vous monstre, n'escoutez point tant de discours, ne prestez point l'oreille à tant de raisons que le monde dira : n'usez point de tant de delais ny de remises; car vous vous mettez en de grands perils; ne vous endormez point, ains soyez promptes à obeyr et à suivre l’attraict. |
O Dieu! combien fut diligente la glorieuse Vierge, et qu’elle se leva promptement pour obeyr à la divine parolle de sa vocation ! Elle n’eut pas besoin de faire beaucoup d'examen; car elle avoit la grace du discernement. Elle s’en alla donc sans aucun retardement, pour petit qu'il fust, où Dieu la conduisoit, et le Roy du ciel convoita sa beauté, et la choisit, non seulement pour son Espouse, mais aussi pour sa Mere. Donc bien-heureux sont ceux qui escoutent la parolle de Dieu et la gardent. Certes tous sont appellez et bien que plusieurs entendent l'inspiration , neantmoins c’est en manieres differentes.
Pour mieux entendre cela, considerez l’Eglise comme la cour de quelque grand prince, lequel seroit en son palais environné
de plusieurs seigneurs et cavaliers; ils sont generalement tous appellez en la cour, et ont tous la grace du prince, mais differemment neantmoins : car 1l regarde les uns, 1l jette des œillades plus particulieres aux autres, il rit contre l’un, il parle avec l’autre ; il donne des dignitez aux uns, il caresse et favorise les autres; et tous estiment et font un grand estat de ces faveurs. Mais entre ceux-là il s’en treuve Dis quelques-uns que le prince favorise beaucoup plus que les autres, et auxquels il tesmoigne un amour bien plus grand; et ce sont ceux qu'il fait entrer dans son cabinet, afin de s’entretenir familierement avec eux, pour leur descouvrir et communiquer ses secrets.
Certes nous pouvons bien dire que tous les chrestiens sont autant de cavaliers et seigneurs qui sont en la cour de ce souverain prince Nostre-Seigneur, cour qui n’est autre que l'Eglise, et nostre cher Sauveur, comme leur Roy, les regarde et favorise tous quoy que differemment; car enfin il depart ses graces à qui
il lay plaist, et comme il luy plaist : mais outre les graces et faveurs qu’il depart à tous les enfans de son Eglise en general, il y en a tousjours quelques-uns auxquels il depart des faveurs plus particulieres, qui sont les religieux qu'il retire en son cabinet, qui n’est autre que la religion, afin de s’entretenir plus familierement avec eux, et leur reveler, descouvrir et communiquer ses secrets, leur parlant cœur à cœur. Mais entre tous ceux qui ont eu cette grace, la tres-S" Vierge a esté singulierement privilegiée au dessus de tous les autres, Dieu luy ayant descouvert de plus hauts secrets et profonds mysteres qu’à nulle autre creature. Voyez donc combien elle a esté heureuse d’avoir escouté et gardé cette divine parolle, et qu'heureuses serez-vous, mes cheres ames, si vous l’imitez, vous rendant promptes à suivre les inspirations par lesquelles Dieu vous manifeste ses sainctes volontez. L’Escriture dit que toutes choses sont et subsistent par la parolle de Dieu : et c’est cette divine parolle qu’il veut que nous gravions dans nos ames, promettant pour cela aux enfans de son Eglise, je veux dire aux vrays chestiens, de leur oster leur cœur de pierre, et de leur en donner un de chair, capable de recevoir en soy l'impression de cette divine parolle qu'il y gravera luy-mesme, non avec autre burin que celuy de la charité : Auferam cor lapideum de carne vestra, et dabo vobis cor carneum (Ezech. 11).
Or puisque tous les chrestiens doivent escouter et garder la parolle de Dieu, correspondre à ses inspirations et faire sa volonté, d’où vient qu'il y en a si peu qui l’entendent et la gardent
comme il faut, et moins encore qui suivent les inspirations que sa bonté leur donne pour parvenir à la perfection?
Je sçay bien qu’il est necessaire que plusieurs vivent dans le monde, lesquels doivent user des richesses, honneurs et dignitez que la loy de Dieu leur permet de posseder, mais non d’en abuser; et pourveu qu'ils ajustent tousjours leurs affections, en la possession de toutes ces choses, aux commandemens de Dieu, bien qu'ils ne prattiquent pas les conseils, ils ne laisseront pas d’estre bien-heureux et parviendront à la jouyssance de la felicité eternelle.
L'on treuve plusieurs personnes qui se veulent bien donner à Dieu, mais elles se veulent neantmoins tousjours reserver quelque chose. Je me veux donner à Dieu, disent-elles, mais non pas si absolument que le monde n’y ayt encore quelque part. Je me contenteray de rendre à Dieu ce qui est deu à Dieu, et reserveray ce qui est deu au monde, sans toutesfois rien faire en cela qui offense sa divine Majesté ny qui soit contraire à sa saincte loi : bien que ceux-cy entendent l'inspiration, ils n’y correspondent pas de toute l’etenduë de leur cœur, et quoy qu'ils se sauvent, ils ne parviendront jamais à un haut degré de perfection.
Il y en a d’autres qui veulent bien suivre l'inspiration et volonté de Dieu, et veulent estre tout à luy, mais non pas totalement. Remarquez ce mot, je vous prie; car il y a bien de la difference d’estre tout à Dieu, et totalement à Dieu; au moins veulent-ils se reserver le choix des exercices spirituels, afin, disent-ils, de mieux servir Dieu. O que ceux-cy se mettent en grand danger d’estre seduits et trompez, se gourvernant ainsi à leur fantaisie, ne se voulant pas sousmettre, et se formant une maniere de vivre selon leur caprice. Ha! ne voyez-vous point que vous n’estes pas totalement à Dieu en faysant cela? mais c'est pour Dieu, dira-t-on, que je le fais. Certes, la glorieuse Vierge, nostre tres-aymable Maistresse, ne fit pas ainsi, ains elle se donna totalement à Dieu au jour de la Presentation, sans aucune reserve, et n’usa jamais de sa volonté, ny de son choix, en quoy que ce fust.
O Dieu! quand l’on considere le cours de la vie de cette saincte Dame, l'on a le cœur tout remply de douceur et de suavité; et quand l'on regarde les grands et rares exemples de vertu qu'elle nous a laissez, l’on est tout ravi d’admiration; et si l’on veut avoir de la douceur, ét mesme la porter au cœur du prochain, il la faut prendre en la consideration de la vie de cette S' Vierge, laquelle, mes tres-cheres ames, doit tousjours
estre devant vos yeux pour vous former suricelle, adjustant tous-
jours toutes vos actions et affections sur le parfaict modelle des
siennes ; car vous estes'ses filles, et pour cela vous la devez suivre
et imiter, et vous servir d'elle comme d’un miroir dans lequel vous vous devez tousjours mirer et regarder. Et bien que la dou-
ceur, que vous recevrez par le regard et la consideration de ses
vertus, tombe dans un vaisseau d'argile, elle ne laissera pas
neantmoins d’estre grandement suave; car le baume mis dans un
vaisseau de terre est aussi suave que dans une fiole de cristal.
O que cette glorieuse Vierge nous a laissé de merveilleux exemples de son obeyssance à la volonté de Dieu, en tout le: cours de sa vie, en son mariage à S. Joseph, et en sa fuite en Egypte! Où allez-vous, Ô glorieuse Vierge, et avec ce petit poupon? Je m'en vais en Egypte, dira-t-elle? Mais qui vous y. fait
aller? la volonté de Dieu. Mais sera-ce pour long-tems? Tant que Dieu voudra. Et quand reviendrez-vous? Quand il le commandera. Mais quand vous reviendrez ne serez-vous pas plus joyeuse qu'en y allant? O non certes. Et pourquoy? Parceque je feray aussi bien la volonté de mon Dieu en y allant, et y demeurant, qu'en revenant. Mais en revenant vous irez en vostre patrie? O Dieu ! eust-elle respondu, je n’ay point d’autre patrie que d’accomplir la volonté de mon Dieu en toutes choses. O admirable exemple d'obeyssance! Puisque je suis sur le subjet de l’obeyssance, Je vous diray deux conditions de cette vertu, qui sont fondamentales, lesquelles je deduiray briefvement. La premiere est, que pour obeyr parfaictement, il faut aymer Dieu qui commande. La seconde est, qu'il faut aymer la chose commandée ; et tous les manquemens que nous faysons à l’obeyssance procedent pour l'ordinaire du deffaut de ces deux conditions.
Plusieurs ayment Dieu qui commande, mais ils n’ayment pas la chose commandée : d’autres ayment la chose commandée, qu'ils n’ayment pas Dieu qui commande. Voilà un predicateur qni annonce la parolle de Dieu, tout le monde y court; et pourquoy cela? C'est parce qu'il dit bien et fait des merveilles. En voilà un autre qui presche la mesme parolle, personne n'y va : ce predicateur, dit-on, n’a point bonne grace, son discours ne m'est point agreable. D'où vient cela? Est-ce qu’il n'a pas assez d’eloquence pour chastoüiller vos oreilles par son bien-dire? Hé! quel aveuglement? N'est-ce pas tousjours la mesme parolle et volonté de Dieu qu’il vous annonce? Si vous aymez cette divine parolle, et Dieu qui vous l’envoye, et qui commande que l’on fasse sa volonté, pourquoy ne la recevez-vous pas esgalement
de celuy-cy comme de cet autre? Si un roy ou quelque grand prince vous envoyoit des lettres par un de ses pages, regarderiezvous, pour avoir ces lettres agreables, de quelle couleur ce page seroit vestu ? Ô non certes! ains vous les prendriez, etles mettriez sur vostre teste en signe de reverence, sans avoir esgard à la livrée de celuy qui vous les à apportées. Et pourquoy done n’escoutez-vous pas et ne recevez-vous pas cette sacrée parolle des uns comme des autres, puisque c’est tousjours de la part de Dieu qu’elle vous est annoncée?
Plusieurs ayment la chose commandée, et n’ayment pas Dieu qui commande : l’on commandera à une personne d'aller faire l'oraison, ou tel autre exercice qu’elle goustera; à Dieu! elle ira volontiers, et pourquoy? parce qu'elle l’ayme, à cause de quelque suavité et consolation qu’elle y recoit; qui fait cela, sinon l’amour-propre? vous en aurez l'experience, car tirez-la de là, et l’employez en quelque autre chose qu'elle n’aymera pas, vous verrez si elle le fait sans tesmoigner son mescontentement. Qui ne voit donc qu'elle n’ayme pas Dieu qui commande, ains seulement la chose commandée? car si elle aymoit Dieu qui commande, elle seroit aussi contente de faire une chose qu’une autre, puisqu’en tout elle rencontreroit esgalement sa divine volonté.
Un autre aymera Dieu qui commande, et n'aymera pas la chose commandée. Je scay bien, dira-t-il, que ce qui m'est commandé est la volonté de Dieu; mais c’est une chose à laquelle j'ay tant de repugnance et de difficulté, que je ne la saurois agreer : de plus, quand je tascherois de l’aymer, celuy qui l’ordonne de la part de Dieu est de si mauvaise grace, et a une façon si froide, que cela fait qu'on ne treuve nulle suavité en la chose commandée.
Certes, voicy la cause de tous nos maux; quand nos superieurs et ceux quinous commandent sont à nostre gré et selon nos humeurs et inclinations, nous ne treuvons point de difficulté à ce qu'ils nous ordonnent : mais s'ils ne sont pas tels, les moindres choses ordonnées par eux nous sont rudes et repugnantes à nostre inclination. Or qui ne voit que nous ne regardons pas que c'est Dieu qui nous envoye le commandement? mais pour l’agreer nous prenons garde si celuy qui nous l’apporte est vestu de verd ou de gris, c’est-à-dire, que nous regardons quelle est sa mine ou sa contenance. O Dieu! il ne faut pas faire cela, mais il faut recevoir l’obeyssance de qui que ce soit qu’elle vienne sans exception quelconque, comme la volonté de Dieu, aymant non
seulement Dieu qui commande, mais encore la chose commandée, prenant ce commandement et le mettant sur nostre teste, c'est-à-dire, dans le font de nostre teste, c'est-à-dire dans le fond de nostre volonté pour l’agreer et l’executer avec fidelité. Et si nostre cœur respugne à la chose commandée, 1l le faut flatter et tout doucement la lui faire agreer et executer fidellement.
Or si vous faites ainsi, mes cheres filles, vous imiterez la tres-S"® Vierge, et vous vous donnerez, à son exemple, totalement à Dieu, et faysant vos renouvellemens,.vous reprendrez nouvelles forces et vigueur pour le service de sa divine Majesté : faites-les donc fidellement ; car tant que nous vivrons nous aurons besoin de nous renouveller.
Tous les saincts estoient fort soigneux de faire ce renouvellement, et il se prattiquoit mesme en l’ancienne loy , d'autant que nostre nature est de soy si infirme, que facilement elle se refroidit, et vient à descheoir de ses bonnes resolutions. La terre mesme se lasse, et ne veut pas tousjours faire ses productions, et semble que l’hyver elle se repose : mais quand le printemps est venu , elle se renouvelle, et nous nous resjouyssons de voir qu'ayant repris sa vigueur elle nous fait amplement part de ses fruicts.
Ainsi, mes cheres filles, pour reparer vos manquemens et reprendre nouvelles forces, vous venez aujourd'huy faire vos renouvellemens, comme Nostre-Dame et chere Maistresse vous enseigne en sa saincte Presentation, car bien qu’elle n’eust point besoin de se renouveller, d'autant que n’ayant point peché elle ne pouvoit descheoir de la resolution qu'elle avoit faite d’estre tout à Dieu ; neantmoins la divine Providence a permis, pour nostre instruction, qu'elle reconfirmast en ce jour le sacrifice et l’offrande qu'elle lui avoit desjà faite d’elle-mesme en sa tres-saincte conception. Faites-les donc à son imitation, avec une grande ferveur d'esprit, une profonde humilité et une ardente charité. Jettez des souspirs et eslans amoureux à nostre cher Sauveur; accompagnez cette glorieuse Vierge en sa saincte Presentation, et mettez vos cœurs, vostre ame et tout vostre estre entre ses mains, et elle vous presentera à la tres-saincte Trinité, et vous obtiendra mille benedictions en cette vie, qui vous feront parvenir à la gloire eternelle en l’autre, où nous conduisent le Pere, le Fils , et le Sainct-Esprit. Amen.
DIEU SOIT BENY