PREMIER SERMON POUR LA FESTE DE L ASCENSION
Sur la presence reelle de Jesus-Christ dans l’Eucharistie.
Dominus quidem Jesus, postquam locutus est eis, assumplus est in cœlum, et sedet a dextris Dei.
Le Seigneur Jesus, apres avoir parlé à ses disciples, monta au ciel où il est assis à la dextre (1) de Dieu. (Marc. 16.)
LORSQUE le prophete Elye fut sur le point d’estre transporté dans un char de feu, il dit à son disciple Elysee : Elias dixit ad Elisæ&um : Postula quod vis ut faciam tibi, antequam tollar a te. Dixritque Elisæus : Obsecro ut fiat in me duplex spiritus tuus. Qui respondit : Rem difficilem postulasti : attamen si vi-
(1) Droite,
deris me quando tollar a te, erit tibi quod petisti; si aulem non videris, non erit (1v. Reg. 2). Elysée luy demanda son double esprit, et Elye respondit, etc.
De mesme, mes chers auditeurs, si nous voyons des yeux de la fov Jesus-Christ montant au ciel, nous recevrons le thresor abondant de ses dons.
Considerons-le donc dans son Ascension; et de peur que nos yeux ne soient esblouys de ce magnifique spectacle, demandons-luy que, comme il nous a fait la grace de se rendre visible aux yeux des hommes, il permette, par un effect de la mesme grace, que nous puyssions le contempler.
Long-tems avant son Ascension, lorsque Jesus-Christ annonçoit aux Juifs que le pain qu'il leur donneroit seroit sa chair, quelques-uns des auditeurs disoient : Quomodo potest hic nobis carnem suam dare ad manducandum?.….. Durus est hic sermo , et quis potest eum audire (Joan. 6)? Mais Jesus cognoissant leurs murmures, leur dit : Sciens autem Jesus apud semetipsum quia murmurarent de hoc discipuli ejus, dixit : Hoc vos scandalizat? Si ergo videritis Filium hominis ascendentem ubi erat prius?
Le Sauveur prevoyoit, en parlant ainsi, que son ascension seroit pour plusieurs un pretexte de rejetter la presence reelle de son corps dans le sacrement de l'Eucharistie, comme font en ce tems tous ceux des heretiques qu'on nomme Sacramentaires. Je vay donc commencer par arracher les espines qu'ils ont plantées dans le jardin du Pere de famille; ensuite jy planteray des fleurs.
Les heretiques ont coustume de se jetter tousjours dans une extremité blasmable. L'Eglise, dit Tertullien, est tousjours crucifiée, comme Jesus-Christ, entre deux larrons. ÆEcclesia, ut et Christus, in medio latronum semper crucifixa est. Par exemple, s'il s'agit de la Trinité, Servet avec Paul de Samosate n’admet aucune distinction de personnes; Valentin Gentilis veut qu'il y ait trois natures. S'il s’agit de Jesus-Christ, Nestorius pretend qu'il y a en luy deux personnes; Eutychés qu'il n'y a qu'une nature. S'il s’agit du culte de la Saincte Vierge, les Collyridiens luy offroient un sacrifice d'adoration, Copronyme soutenoit qu'on ne devoit luy rendre aucun honneur. S'il s’agit de la penitence, aucune ne pouvoit suffire, selon Donat; aucune n'estoit necessaire, selon les Pelagiens. Et pour en venir à nostre subjet, les Ubiquistes ont pretendu que le corps de Jesus-Christ estoit partout; les Sacramentaires, qu’il n’estoit que dans le ciel.
Mais on peut dire de l'Eglise catholique ce qui a esté dit de Jesus-Christ relativement aux habitants de Nazareth : Ipse autem transiens per medium 1llorum, 1bat (Luc. 4j; Il marchoit en passant au milieu d'eux. Elle enseigne que le corps de Jesus- Christ n’est point partout, mais qu’il est en mesme tems dans le ciel et dans le tres-sainct Sacrement de l’autel. Pourquoi l'enseigne-t-elle? parce que Jesus-Christ l’a dit, et que tout ce qu'il dit, il peut et veut le faire.
Les heretiques de nostre tems ont coustume , lorsqu'ils treuvent deux choses dans l’Escriture, et qu’ils ne peuvent pas comprendre le moyen de les concilier ensemble, d'admettre l’une et de rejetter l’autre, quoyqu’elles ne soient pas contradictoires. Par exemple : ils disent : La foy justifie, donc les œuvres ne justifient pas. Mais l'Eglise dit : La foy et les œuvres justifient. Ils disent : La parolle de Dieu escrite est regle de foy, donc la tradition n’est pas regle de foy. Mais l'Eglise dit : L'Escriture saincte et la tradition sont regles de foy, selon cette parolle de saint Paul : Tenete tradihones quas didicistis, sive per sermonem, sive per epistolam nostram (11. Thess. 14). [ls disent : il faut se confesser à Dieu, donc il ne faut pas se confesser aux ministres de Jesus-Christ. Mais l'Eglise dit : Il faut se confesser à Dieu et aux ministres de Jesus-Christ.
C’est ainsi que les heretiques raisonnent sur presque tous les articles. Ils le font specialement sur l’object qui nous occupe ; ils disent : C’est un article de foy que Jesus-Christ est monté au ciel; donc il n’est pas dans l’Eucharistie. Mais l'Eglise dit : Il est en mesme tems dans le ciel et dans l'Eucharistie.
Il ne faut point chercher d'autre raison de ce fait que la toutepuissance de celuy qui le fait : Tota ratio facti est omnipotentia facientis. La raison humaine va tres-souvent eschouer contre cet escueil. Dieu promit à Abraham une nombreuse posterité : Faciam semen tuum sicut pulverem terræ (Gen. 13). Abraham l’interpreta du fils de son intendant Eliezer : Ego vadam absque diberis; et filius procuratoris domus meæ, iste Damascus Elheser. (Gen. 15). Quelque tems apres, Dieu luy declara expressement qu'il auroit un enfant de Sara son espouse : Ex la dabo tibr filium.…. Abraham rit et dit : Cecidit Abram in faciem suam, et risit dicens : Putasne centenario nascetur filius? Et Sara nonagenaria pariet? Dixitque ad eum : Utinam Ismael vivat coram te (Gen. 17). Sara rit esgalement lorsqu'elle entendit la mesme promesse : Sara risit occulte (Gen. 18).
On pense ainsi, parce que l’on oublie que Dieu est au-dessus
de nostre intelligence : Mayor est Deus corde nostro (1. Joan. 3), et peut faire des choses que nous ne comprenons pas. Abraham creut dans la suite contre toute apparence : Abraham contra spem in spem credidit (Rom. 4), en se monstrant prest à immoler Isaac, de la posterité duquel on luy avoit fait de si grandes promesses.
Il seroit superflu de preuver par l'Escriture l’ascension de Jesus-Christ; car elle y est si clayrement racontée, qu'aucun chrestien n’en doute; mais nous preuverons briefvement par l'Escriture la presence reelle de Jesus-Christ dans l’Eucharistie, et nous employerons pour cela les parolles de la promesse, celles de l'institution du sacrement et les enseignemens de sainet Paul : Promittit, dat, docet. Il a fait que ce qui estoit auparavant du pain fust son corps, comme il a changé l’eau en vin, et comme il a fait avec la poussiere de la terre le corps d'Adam, et avec une coste du mesme Adam Eve son espouse.
La premiere fois que les Israelites virent la manne qui estoit tombée du ciel pendant la nuict, ils dirent : Qu'est-ce que cela? Moyse leur respondit : Jste est panis quem Dominus dedit vobis ad vescendum (Exod. 16). Tous creurent à sa parolle, et recueillirent la manne pour s’en nourrir. Aucun ne dit : Comment seroit-elle du pain, puisqu'elle a la forme de la coriandre et du verglas?
Et maintenant que Jesus-Christ vous dit : Ceci est mon corps, pourquoy hesiteriez-vous? c’est sans aucun doute le corps de Jesus-Christ.
La manne tomboit la nuict, pour que les Israelites ne vissent pas qu’elle tomboit du ciel, mais qu'ils le crussent.
Croyez que Jesus-Christ y est present; ne cherchez pas de quelle maniere il peut estre present en plusieurs lieux.
Il y a plus de douze cens ans que sainct Chrysostome, parlant de l’Eucharistie, enseignoit que c'est un grand miracle : O miracle! dit-il : Qui cum Patre sursum sedet, 1lla hora omnium manibus tenelur, sese volentibus dat complectendum et accipiendum (De sacerd., hb. 111, n. 4). O bonté de Dieu! celuy qui est assis dans le ciel à la dextre du Pere, est tenu en mesme temps sur la terre dans les mains d’un grand nombre d'hommes, et se laisse prendre et recevoir par ceux qui le veulent.
Ailleurs il dit : Elias in cœlum ascendens nihil aliud quam meloten discipulo reliquit; Filius autem Dei ascendens suam nobis carnem reliquit; sed Elias quidem exutus, Christus au-
tem et nobis reliquit, et ipsam habens ascendit (Hom. 2 ad pop. Antioch.). Elye, en quittant la terre, laissa son manteau à son disciple; le Fils de Dieu, en montant au ciel, nous a laissé sa chair; mais avec cette difference que le prophete se depoüilla de son manteau, au lieu que Jesus-Christ, quoiqu'il nous ayt laissé sa chair, l'a cependant conservée en montant au ciel.
J'adjouste que l’Ascension de Nostre Sauveur, non-seulement n'est pas contraire à la foy sur sa presence reelle dans l’Eucharistie, mais luy est mesme favorable; car voyez quel corps Nostre-Seigneur a dans le ciel. Ce n’est plus un corps charnel, ains (1) un corps que l’Apostre appelle spirituel : Corpus spiritale (1. Cor. 15); un corps qui penetre les cieux : Habentes ergo pontificem magnum qui penetravit cœlos, Jesum Filium Dei (Hebr. 4).
Oh! qu'il est doux de bien croyre le mystere de l'Eucharistie et celuy de l’Ascension! Je ne veux pas finir sans vous dyre quelques mots sur ce dernier mystere, puisque nous en celebrons aujourd’huy la feste.
Il estoit certainement bien raisonnable que le Sauveur exalté en croix fust exalté en gloire. C’est icy le complement et le dernier des mysteres de la redemption. C’est alors que le Pere celeste, en faysant asseoir à sa dextre l'humanité saincte de Jesus-Christ, luy a donné le bayser de sa bouche dont parle l’Espouse des Cantiques : Osculetur me osculo oris sui (Cant. 1). C'est alors qu'on a peu dire à nostre Redempteur, avec cette saincte Espouse : Fuge, dilecte mi, et assimilare capreæ hinnuloque cervorum super montes aromatum (Cant. 8). Ah! que postre cœur soit tousjours dans le ciel, où est nostre bienaymé! Disons-luy souvent : Trahe me; post te curremus in odorem unquentorum tuorum (Cant. 1). Mais retranchons soigneusement tout ce qui peut nous empescher de courir apres luy. Le divin Espoux nous attire à sa suitte, comme l'aimant attire le fer; mais de mesme qu'un diamant placé entre l’aimant et le fer empesche l'attraction , de mesme l'attachement aux choses terrestres empesche que nous cedions à l’action par laquelle le celeste Espoux nous attire.
(1) Mais.