‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 45 sur 106 · SERMON POUR LE JEUDY APRES LE TROISIESME DIMANCHE DE CARESME · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE JEUDY APRES LE TROISIESME DIMANCHE DE CARESME

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Sur le bon usage des maladies.

Socrus Simonis tencbatur magnis febribus, et rogaverunt illum pro ea. Et stans super illam, imperavit febri, et dimäsit illam. Et continuo surgens ministrabat illis.

La belle-mere de Simon avoit une fievre violente, et ils prierent Jesus de la guerir. S’eslant approché d'elle, il commanda à la fievre, et la fievre la quitta. Aussitost elle se leva et les servit.

(Luc. 4.)

Daxs la premiere partie de l'Evangile de ce jour, qui est celle sur laquelle je veux et je dois m'arrester, il est fait mention d’une guerison que Nostre-Seigneur opera à Capharpaüm sur la belle-mere de $S. Pierre. S. Luc rapporte que Jesus-Christ fit un discours dans la synagogue de Capharnaüm, où il publia les effects et la grandeur de la providence de son Pere celeste. Ensuite, apres avoir fait plusieurs guerisons et delivré un homme possedé du demon, il entra dans la maison d'André et de Simon Pierre, où 1l guerit la belle-mere de S. Pierre qui avoit une fievre violente.

Ce fut sur la demande des quatre apostres S. Pierre, S. André, S. Jacques et S. Jean, qui tous ensemble se reunirent pour luy demander cette grace. Lorsqu'ils luy eurent fait cette priere, Nostre-Seigneur s’approcha de la malade, se pencha sur son lit, et la prenant par la main, il commanda à la fievre de la quitter, ou.

(4) Abeilles

comme porte une autre version, il reprimanda la fievre. Alors elle fut guerie, et aussitost elle se leva et les servit à table.

Remarquez d'abord que Nostre-Seigneur entra dans la maison de Simon Pierre, qui estoit le grand apostre, le premier des apostres, et qui suvoit Jesus-Christ avec André son frere. Il estoit appelé Simon Pierre; c’est pourquoy S. Matthieu, chap. 8, l'appelle Pierre, quoique S. Luc, dans l'Evangile que nous lisons aujourd’huy, le nomme Simon.

Jesus estant donc entré dans la maison de $. Pierre guerit sa belle-mere, qui avoit une fievre violente. Ce recit a donné lieu à plusieurs esprits bizarres de pretendre que $. Pierre estoit alors marié, puisqu'il avoit une belle-mere, et de soutenir qu'en ce tems-là il ne gardoit pas la continence. Ce raisonnement est tres-faux ; car il n’auroit pas pu suivre Nostre-Seigneur, s’il eust esté chargé d’une femme. Mais si l'on disoit que, puisque S. Pierre avoit une belle-mere, il avoit eu une femme, et par consequent une famille dans laquelle estoit demeurée sa bellemere, on auroit raison. L'on voit par là qu'il ne vescut pas tousjours dans le celibat; mais lorsqu'il suivit Nostre-Seigneur il estoit veuf, comme on peut le conclurre des parolles qu'il luy dit : Ecce nos reliquimus omnia, et secuti sumus te : quid ergo erit nobrs (Matth. 19)? I ne dit pas : Nous avons quitté, non quelque chose, ains (1) tout sans reserve; et puisque nous avons tout quitté, quelle sera la recompense que nous recevrons de vous? Ce qu'il n’eust pas peu dire s’il eust eu une femme; car le mariage est une union de la creature avec la creature, au lieu que l’ordre ecclesiastique est une union en quelque façon de la creature avec le Createur.

Nostre-Seigneur ayant choisi S. Pierre pour estre le chef des ecclesiastiques , il estoit convenable qu'il vescut dans la continence; car, comme dit S. Hierosme, en parlant de la vie des vierges, une personne qui est mariée ne peut pas dire qu'elle est toute à Nostre-Seigneur. Elle est bien à Nostre-Seigneur, il est vray, elle le recognoist tousjours pour son seigneur et maistre ; mais neantmoins elle est à un autre subalterne à qui elle appartient et pour qui elle a de l’amour; et par consequent son cœur n’est pas entierement à Nostre-Seigneur : il est partagé, 1l est divisé. Mais les ecclesiastiques qui sont tout à fait consacrez à Jesus-Christ ne doivent point avoir d'autre partage que luy, m diviser leur cœur entre luy et la creature. Ils ne doivent point contracter l'union qui se fait avec la creature par le mariage,

(4) Mais.

afin qu’estant libres de tout engagement, ils puissent s’unir plus estroictement avec Dieu. Et de là on doit conclure que l’apostre S. Pierre estoit veuf et qu’il suivoit d’un cœur entier N.-S.

Quant à ce qui est dit, que Jesus-Christ entra dans la maison de sainct Pierre, ce n’est pas que ce sainct se fust reservé une maison, ou qu’il eust encore soin d’une famille, oh non! car pour suivre son Maistre, il avoit tout quitté, et sa maison, et sa famille, et ses filets et toutes les pretentions que peut ‘avoir un homme. Il avoit une maison et une famille dans laquelle estoit demeurée sa belle-mere, à qui il en avoit donné l’usage, et remis le soin de sa famille, car il l’avoit quittée tout à fait. Ainsi l'on dit que Jesus entra dans la maison de sainct Pierre, non que cet apostre en eust une en ce tems-là, mais parce qu'elle avoit esté à luy.

Ce qui est dit, que les apostres Pierre, André, Jean et Jacques, se reunirent pour demander la guerison de la belle-mere de sainct Pierre, est une chose bien remarquable; car celte demande represente la communion des Saincts, selon laquelle le corps de la saincte Eglise est tellement uni, que tous les membres participent du bien d’un seul. De là vient que tous les chrestiens participent à toutes les prieres et les bonnes œuvres qui se font dans l'Eglise ; et cette communion a lieu non-seulement çà-bas (1) en terre, mais encore dans l’autre vie. Un protestant est un insensé lorsque, voulant bien croire la communion des saincts sur la terre, il ne veut pas croire qu'elle s’étende jusqu’au ciel. Vraiment ces gens-là ne croient qu’en partie à la communion des saincts, puisque c’est une chose tres-certaine que, comme nous participons aux prieres les uns des autres, ces mesmes prieres et bonnes œuvres s’etendent jusqu'aux ames du purgatoire, qui en sont soulagées. De plus, elles et nous qui sommes sur la terre, nous participons aux prieres des saincts qui sont en paradis; et c’est en cela que consiste la communion des saincts, qui nous est representée en la guerison de cette malade, laquelle ne fut point delivrée de sa fievre par ses prieres, mais par celles des apostres qui prierent pour elle.

C'est à leur demande que Jesus-Christ commanda à la fievre de la quitter : il montra en cela sa toute-puissance, faysant voir qu’il est maistre de la maladie, comme de la santé, et que c’est à luy que toutes choses obeyssent; il reprimanda la fievre et se courrouça contre elle en la chassant, comme sl eust dit : Comment est-ce que la fievre ose demeurer en un lieu où est

(4) Ici-bas.

le medecin et le remede de la vie? Que ne s’enfuit-elle en ma presence, sans attendre que je luy en fasse le commandement?

Disons maintenant quelque chose sur les maladies. Quant à ce qui est des maladies spirituelles, elles sont en si grand nombre, que si j'entreprenois d'en parler, je n’aurois jamais fini, d'autant plus que les maladies spirituelles sont l'exercice de toute la vie ; et quoique les religieuses soient exemptes de quelques-unes, neantmoins elles ne le sont pas de toutes. J’ay pensé de ne point parler aujourd’hui de celles-là, mais des temporelles, dont les religieux et les religieuses ne sont pas plus exempts que les autres : car les maladies sont dans les monasteres aussi bien que dans le monde, et d’ailleurs c’est de ces maladies dont il est parlé dans nostre Evangile; et parce que c’est une chose de grande importance que de sçavoir en bien user, je ne parleray que de celles-là.

Nous treuvons un grand exemple dans nostre febricitante, qui prattiqua tant et de si admirables vertus en sa maladie, que je pense que l’histoire en devroit estre escrite dans toutes les infirmeries des monasteres, afin de servir d'exemple à toutes les malades qui y seroient, afin qu’elles apprissent à en faire leur profit; mais parce que les vertus que cette femme prattiqua sonten tres-grand nombre, je ne vous en marqueray que trois, sur lesquelles je vous diray quelque chose.

Auparavant neantmoins 1l faut que je me serve des parolles de l’apostre sainct Paul qui, parlant de Melchisedech, qu'il appelle homme de paix et de justice, dit qu'il estoit sans pere et sans mere, sans genealogie, sans commencement et sans fin : Rex justitiæ..... rex pacis, sine patre, sine matre, sine genealogia, neque initium dierum, neque finem vitæ habens (Hebr. 7). Ces parolles ont jetté plusieurs esprits bizarres dans diverses heresies; ils ont dit que Melchisedech n'estoit point un homme et qu'il n’avoit point un vray corps comme les autres, ils luy ont voulu attribuer la divinité comme s’il eust esté Dieu; ce qui est faux, car S. Paul dit que Melchisedech estoit un roy juste et paysible, et il le represente comme un homme.

Mais j'employerai ces parolles de S. Paul comme une preface armée, selon l'expression de S. Hierosme, c’est-à-dire une preface qui ayl ses armes, qui porte en teste le casque ; car il faut, avant que je parle des maladies corporelles, que je die quelques mots sur la consideration des choses que l’on medite, et cecy sera par forme de preface et d'entrée à mon discours. L'on peut conside-

rer la saincte Bible, c’est-à-dire les mysteres qui s’y treuvent, principalement les Evangiles, de deux manieres. La premiere maniere de mediter est de se servir des considerations pieuses qu'ont composées plusieurs de ceux qui ont eu le soin de la conduite des ames, et qui ont fait, tant sur les mysteres de la wie et de la mort de Nostre-Seigneur, que sur ceux de nostre foi, et sur les Evangiles, plusieurs belles et pieuses meditations pour l'usage de ceux qui veulent faire l’oraison.

Or, en cette maniere de mediter, il faut beaucoup se servir de l'imagination et du raisonnement, c’est-à-dire l’on fait sur les Evangiles et sur les mysteres que l’on medite plusieurs imaginations que l’on peut pieusement croire, et plusieurs considerations sainctes, comme ont fait divers Peres et Docteurs. Par exemple, l’on s'imagine une quantité de larmes en la Passion, qui se jetterent à la rencontre du Fils et de la Mere quand il portoit sa croix sur le Calvaire, et une quantité d’autres qui se verserent à la flagellation et au pied de la croix. Pour representer les douleurs de la S° Vierge, il y en a qui se la sont imaginée tombant en defaillance par l’excez de sa douleur à la mort de son Fils, et nos peintres l'ont representée ainsi au pied de la croix, comme s’il lui fust arrivé alors quelque foiblesse ou defaillance ; ce qui n’arriva jamais à Nostre-Dame, ny pendant la vie, ny à la mort de Nostre- Seigneur : car, comme dit l'Evangeliste, elle demeura ferme et debout au pied de la croix; mais c’est une imagination que nos peintres ont faite, qui n’est pas plus veritable que celle que quelques-uns font du bon larron qu'ils peignent attaché à la croix avec des clous, ce qu'ils ne veulent pas faire du mauvais larron, comme s’il ne le meritoit pas : il en est ainsi de ce que l’on dit des trois Maries. En general, il faut user sobrement des imaginations de ce genre.

Je ne dy pas qu'il ne se faille point servir de l'imagination pour mediter sur les considerations pieuses qui nous ont esté laissées par les SS. Peres, et par tant de bonnes ames ; car, puisque ces SS. Peres et ces grands personnages les ont faites, qui est-ce qui refusera de s’en servir? Qui est-ce qui osera rejeter ce qu'ils ont fait? Et qui ne pensera et croira pieusement ce qu'ils ont creu pieusement? On peut marcher seurement apres des hommes d’une telle autorité. Mais malheureusement l’on ne s'est pas contenté de ce qu'ils ont laissé, et on a fait plusieurs autres imaginations ; c'est à quoy il faut prendre garde, et ne se servir de l'imagination dans la meditation qu'avec prudence et non à tort et à travers et selon nostre fantaysie, mais sobrement et

selon l’advis de nos directeurs et des personnes qui nous conduisent, ou selon qu'il est marqué dans de bons livres qui soient bien appreuvez. Voilà ce que j'avois à dire quant à la premiere maniere de mediter, qui est bonne, et que je ne desapprouve point; car plusieurs grands saincts s’en sont servis et s’en servent encore.

La seconde maniere de mediter est de ne point faire d’imagination, mais de se tenir exactement aux parolles de l'Evangile, c'est-à-dire mediter purement et simplement l'Evangile et les mysteres de nostre foy, qui y sont distinctement exprimez, se contentant de cela, sans y rien adjouter. Cette maniere est plus haute et meilleure que la premiere, et elle est aussi plus simple et plus asseurée ; et c’est en cette façon que sainct Paul parle de Melchisedech, quand 1l dit qu'il estoit sans pere et sans mere et sans genealogie, sans commencement et sans fin. Or ce qu'il dit, que Melchisedech estoit sans pere et sans mere, ne signifie point qu'il n’ayt pas eu un pere et une mere comme les autres hommes; car il estoit nay comme les autres, par consequent il avoit une genealogie. [l n’estoit pas sans commencement; car comme homme il avoit une naissance, et il n’a pas esté sans fin, car 1l est mort. Mais comme dans l’histoire 1l n’est rien dit des pere et mere, ny dela genealogie de Melchisedech, ny de sa naissance, ny de sa mort, sainct Paul n’en veut point parler, ny rien adjousler aux parolles de l’Escriture : car de tout ce qui n’est pas escrit, il n’en veut rien dire; et c’est de cette maniere que je veux parler de nostre febricitante, me bornant à la lettre de ce qui en est dit de l'Evangile.

Cette femme fut fort admirable dans sa conduite en sa maladie corporelle ; et je treuve en l'Evangile que nous lisons aujourd’huy qu'elle prattiqua un grand nombre de vertus; mais celle qui m’a le plus frappé est la grande remise qu’elle fait d’elle-mesme à la providence de Dieu, et au soin de ses superieurs. J’admire combien en cette maladie elle est tranquille et paysible; car elle avoit une violente fievre qui la retenoit dans le lict et qui la faysoit bien souffrir. C’est le propre de cette maladie de nous donner beaucoup d'agitation; et neantmoins elle demeure paysible sans avoir aucune inquietude, et sans en donner à ceux qui estotent aupres d'elle, car l'Evangeliste n’en fait aucune mention, et il dit seulement qu'elle estoit au liet avec une violente fievre

Chacun scayt combien est grand le mal de linquietude , et les delicats en sont une preuve; car quandils n’ont pas dormi autant qu'ils voudroient, ils ne font que se plaindre, disant qu'ils sont

tout fatiguez. L’inquietude est un mal qui tourmente fort pour l'ordinaire les febricitants ; la fievre les empeche de reposer, ils s’ennuyent de leur mal et ne treuvent point de playsir à quoy que ce soit. Il faut remuer le ciel et la terre pour les soulager, et neantmoins tout cela ne leur sert de rien.

Mais la grande remise que nostre febricitante a faite d’ellemesme entre les mains de ses superieurs, est cause qu’elle ne s'inquiette point; elle ne se met point en souci de sa santé, ny de sa guerison. Elle laisse faire à ceux qui la gouvernent; elle se contente de demeurer dans son lict à souffrir sa maladie avec douceur et patience. O Dieu, qu’elle estoit heureuse, cette bonne femme! Vrayement elle meritoit bien qu’on prist soin d'elle, comme firent S. Pierre, S. André, S. Jean et S. Jacques, qui pourveurent à ce qui estoit necessaire à sa guerison sans estre sollicitez par elle qui ne leur en parla point; mais ils furent poussez par la charité et la commiseration qu'ils avoient de ce qu’elle souffroit.

Ah! que les malades qui sont dans le monde seroient heureux s'ils se laissoient gouverner à ceux qui ont soin d'eux; et les religieuses si elles faysoient cette grande et absolue rémise de nostre febricitante, entre les mains de leurs superieures ! Que si ceux qui sont au monde ont raison de faire cela à cause de l’amour ou de la compassion naturelle que ceux qui les gouvernent ont pour eux; à plus forte raison les religieuses qui sont sous des superieures qui ont la charité, par le motif de laquelle elles les servent et pourvoient à leurs besoins et à leurs necessitez. Charité qui est plusforte et qui presse de plus pres que l’amour naturel; car ce n’est pas seulement par un sentiment naturel que les superieurs et les superieures de monastere s’occupent de procurer des remedes et des soulagemens aux maladies de ceux qui sont sous leur charge, mais par le motif de la charité qui n’epargne rien. Siun pere ayant un fils malade qu’il n’aime point, ne laisse pas de le faire traitter selon ses besoins, y estant poussé d’une compassion naturelle; qu'est-ce que nous ne devons pas attendre des superieurs, quiont la charité, par le motifde laquelle ils nous servent?

Oh! que vous serez heureuses, si vous faites celte remise de vous-mesmes entre les mains de vos superieures, ainsi que le fit la belle-mere de $. Pierre; car elle sçavoit que Nostre-Seigneur estoit à Capharnaüm , et qu’il guerissoit plusieurs malades, et neantmoins elle nese met point en inquietulé pour luy envoyer dire qu’elle estoil malade, ny pour l'envoyer prier de venir en sa

maison ; mais ce qui est encore plus admirable , elle le voit dans sa maison, et toutesfois elle ne lui dit pas un seul mot de sa maladie, et ne le prie point d’avoir pitié d’elle; elle ne lui dit point : Jesu, fit David, miserere mei (Matth. 145); elle ne lui demande d'approcher du lict où elle estoit couchée et de mettre la main sur elle; elle ne s’empresse point pour toucher ses vestemens, ni la frange de sa robbe, comme ont fait ceux qui sont allez à Nostre-Seigneur pour estre gueris de leurs maladies corporelles ; car la pluspart de ceux qui alloient à Nostre-Seigneur, comme nous voyons dans l'Evangile, y venoient pour estre gueris de leurs maladies corporelles, et non pour les spirituelles.

Il ny a eu que Magdelene, cette grande saincte, qui soit venue à luy pour faire traitter son cœur et recevoir la guerison des maladies qui estoient en son ame; ce qu’elle fit d’une maniere admirable lorsqu'elle estoit encore en la fleur de son aage.

Le Centurion merite sans doute de grands eloges pour le soin qu'il eut d'envoyer à Nostre-Seigneur les principaux de la ville Padvertir de la maladie de son serviteur, et aussi pour la foy admirable avec laquelle il declara qu'il ne falloit pour cette guerison qu'une parolle du Sauveur; mais il tesmoigna un grand empressement et beaucoup d’inquietude pour la guerison de son malade.

Qu'est-ce que ne fit pas la Cananée? Combien insista-t-elle aupres de Nostre-Seigneur ! Combien persevera-t-elle à l'importuner pour la guerison qu'elle demandoit! Combien cria-t-elle apres les apostres pour qu'ils priassent Nostre-Seigneur pour elle! Quelle instance ne fit point le prince de la synagogue pour determiner Nostre-Seigneur à descendre en sa maison? Enfin, tous firent voir une grande inquietude et un grand desir d’obtenir la guerison qu ils demandoient.

Mais que feroient encore nos malades en ce tems, s'ils sçavoient qu'il y eut quelque medecin tres-habile? Combien ne feroient-ils pas de demarches pour le prier de les venir visiter et de remedier à leur mal! Avec quelle impatience n’attendroientils pas sa venuë! Oh! vrayment cette inquietude procede d’un grand amour-propre que l'on appelle amour dereglé de soymesme, maladie à laquelle non-seulement ceux qui vivent dans le monde sont subjets, mais aussi ceux qui sont dans les monasteres. C’est pour cette raison que S. Bernard escrivit une longue lettre touchant les maladies corporelles, aux freres de Sainct- Anastase, qui estoient des moines establis à Rome, et qui estoient alors presque tous malades. Il leur mande qu'il ne con-

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vient pas aux freres de Sainct-Anastase de penser aux remedes ‘pour recouvrer leur santé et encore moins de les demander, qu'ils ne doivent point sçavoir quelle medecine il leur faut prendre, ou s'ils ont besoin d’estre saignez; et que les religieux qui sont consacrez au service de Nostre-Seigneur ne doivent point avoir de soin des maladies corporelles, mais des spirituelles; que pour le soin des corporelles, ils doivent s’en remettre à la providence de Dieu, et à la sollicitude des superieurs qui les gouvernent; qu’il faut laisser aux personnes du monde de faire venir avec un grand soin les medecins et d’user avec une grande affection des remedes; mais que cela ne convient point aux religieux; que s'ils sont malades, en sorte qu'il leur soit necessaire de prendre quelque chose pour leur soulagement, ils pourront se servir de quelques herbes medicinales (Epist. 345). Ce qui montre que les moines de ce tems-là n’usoient d'aucune nourriture qui fust contraire à la pauvreté evangelique. é

Il semble que S. Bernard soit bien rigoureux en cecy; il l’est bien davantage en ce qu’il dit encore dans la mesme epistre : S'il vous semble que je sois bien rigoureux, je vous diray qu’en ce que je vous ay escrit, je croy avoir l'Esprit de Dieu, et que c’est selon l'Esprit de Dieu que je vous parle. Cecy est bien remarquable; car si S. Bernard leur eust mandé qu'il leur parloit selon son sentiment, 1l n’eust pas esté si austere; mais je ne vous parle point selon mon sentiment, dit-il, et en ce que je vous escris, il semble que j’ay l'Esprit de Dieu.

Ensuite il respond à une objection (Serm. 30 2n cant. n. 12) : Vous me direz peut-estre que l'apostre S. Paul qui avoit l'Esprit de Dieu, escrivoit à son disciple Timothée : Nous vous recommandons de cesser de boire de l’eau pure, et d’user d’un peu de vin pour fortifier votre estomac qui est affoibli par l’eau que vous avez beu.

Remarquez icy que ce grand et digne evesque Timothée estoit tombé dans les infirmitez causées par les jeusnes et les austeritez qu'il avoit faites, et alors, pour tout soulagement et tout remede, S. Paul luy conseille d’user d'un peu de vin; par où l’on voit que ce grand sainct ne buvoit auparavant que de l’eau, et c'est ce que S. Bernard dit aussi de ses religieux qui ne buvoient de vin qu'en cas de necessité, et alors ils en usoient par forme de remede comme S. Paul le recommande à Timothée.

«Or, dit S. Bernard, si vous m’objectez cecy, je respons que S. Paul sçavoit bien que Timothée estoit Timothée, c’est-à-dire un evesque fort utile à l'Eglise naissante, et qui ne faysoit rien

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pour luy que ce qu’on luy ordonnoit. Donnez-nous des Timothée de cette sorte en ce tems, et nous leur recommanderons l'usage du vin, et non seulement du vin, ains encore de l'or potable, s’il est necessaire. »

Les religieux de S. Bernard ne sont plus comme ils estoient en ce tems-là, non plus que les autres religieux et religieuses : on n’est pas si rigoureux en ce tems-cy, qu'on l’estoit alors; chacun veut avoir l’usage du vin et se servir des medecins et des remedes. Il est vray que l'usage de ces choses n’est pas si rare en ce tems-cy qu'il l’estoit pour lors ; car les medecins estoient fort rares, il n’y en avoit quelquesfois qu'un en toute une province, et il falloit que ceux qui en vouloient avoir courussent de costé et d'autre, ce qui ne pouvoit se faire sans de grands frais. Les remedes aussi estoient tres-chers, et peut estre c’estoit la cause pour laquelle les religieux s’en servoient si peu. Mais il n’en est pas ainsi en ce tems. Outre que les remedes sont moins chers, les medecins ne sont pas si rares; et de là vient que l'on s’en sert plus facilement, et que pour le moindre mal que l’on ayt il faut se medicamenter et courir à la haste pour faire venir le medecin.

Il est vray aussi que l’on est bien plus tendre et plus douillet que l’on n'estoit en ce tems-là ; mais ce seroit encore peu si l’on usoit seulement des medecins et des remedes selon que les superieurs l’ordonnent; mais l’on ne se contente pas de cela, l’on veut se gouverner selon sa fantaysie, l’on a grand soin de soi-mesme, l'on s’inquiette et s’empresse à rechercher les moyens pour sa guerison, l'on voudroit volontiers scavoir tous les remedes du monde pour s’en servir, l'on veut cognoistre tout ce qui est propre ou non pour sa guerison.

Or nostre febricitante ne faysoit pas ainsi; elle estoit dans son liet sans faire aucun bruict, il lui suffisoit qu’on sceut qu’elle estoit malade, et elle se servoit de ce qu’on lui donnoit pour sa santé, sans se mettre en peine s’il lui seroit utile ou non. Elle sçavoit bien que Dieu n’estoit point la cause de sa maladie, parce que, comme il n’est pas la cause du peché, il ne l’est pas non plus de la maladie; mais comme :l laisse commettre le peché, il permet aussi les maladies pour nous chastier et nous purifier de nos pechez, et alors il faut se sousmettre à la visite de Dieu et à sa misericorde, le priant, par un humble silence, qu'il nous fasse tranquillement embrasser la volonté de sa providence, comme faysoit le saint roi David, auquel Dieu envoya quelques affliclions dont il parle en ces termes : Ab omnibus iniqui-

tatibus meis erue me; opprobrium 1nsipienti dedisti me. Obmutui, et non aperut os meum, quonriam tu fecisti (Psal. 38).

Nostre febricitante faysoit de mesme : Vous m'avez envoyé la fievre et je l'ay recue, je me suis sousmise à vostre justice et à vostre misericorde. Or, comme vous me l'avez envoyée, aussi vous pouvez me l'oster sans que je vous le demande; vous scavez mieux ce qu'il me faut que moy-mesme, je n’ay pas besoin de me mettre en peine ; il me suffit que vous me regardiez et que vous sçachiez que je suis malade dans mon hct.

Elle ne dit donc pas un mot, elle ne fait aucun compte de sa maladie, elle souffre et ne s’embarrasse point qu'on le sçache, ny que l'on en procure la guerison, elle se contente que sa maladie soit cognue de Dieu et de ses superieurs qui la gouvernent : elle ne ressemble pas à certaines personnes de ce tems, qui, si elles ont la migraine ou la cholique, il faut que chascun en soit instruict, et que tout le voisinage le sçache ; ny à celles qui, pour le moindre mal qu'elles ont, veullent qu'on les retire à part dans une infirmerie, affin que chascun les plaigne; ny à celles qui courent au medecin, pour la moindre incommodité qu'elles souffrent. Ces personnes ressemblent aux petits enfans qui, estant picquez par une guespe ou par une avette (1), courent le monstrer à leur mere, afin qu’elle souffle sur leur mal.

Nostre febricitante, non seulement ne publie point son mal, elle ne s’arreste point à en parler, elle ne se met point en devoir d'envoyer chercher le medecin, mais, chose estonnante! Nostre- Seigneur estant en sa maison comme un souverain medecin qui pouvoit la guerir, elle ne luy dit pas un seul mot touchant sa maladie, elle ne veut pas mesme le regarder en qualité de medecin, mais seulement en qualité de son Dieu à qui elle appartient en la santé et en la maladie, tesmoignant par là qu’elle est aussi contente de la maladie que de la santé, et qu’elle ne veut estre delivrée de la fievre que quand il playra à son Dieu.

Oh ! que si c’eust esté quelqu'une de nos dames de ce tems, combien eust-elle fait de finesses pour estre guerie par ce souverain medecin! Elle eust bien dit qu'elle ne demandoit la santé que pour mieux servir Nostre-Seigneur, ou du moins qu’elle supporteroit mieux en un autre tems d’estre malade, mais qu’en ce temps où Nostre-Seigneur estoit en sa maison, elle ne pouvoit s’y resoudre, parce qu’estant dans le lict, elle ne pouvoit pas faire ee qui seroit de son service, et autres finesses semblables.

Mais nostre febricitante n’en usa jamais : car il ne suffit pas

(1) Abeille.

d'estre malade parce que c’est la volonté de Dieu, il faut encore l'estre comme il le veut, quand il le veut et aussi longtemps qu'il lui playra, nous remettant pour ce qui est de la santé à ce qu'il en ordonnera, sans luy rien demander; c’est assez qu'il le sçache et qu'il nous voye en nostre infirmité, il faut le laisser faire sans se mettre en devoir de pourvoir à ce qu’il faut pour le recouvrement de la santé. Il faut s’en remettre à nos supérieurs, et leur en laisser le soin, ne nous mesler de rien que de bien supporter le maltant qu'il playra à Dieu. Voilà le premier poinct.

Le second est la douceur et la resignation que cette femme fit paroistre en sa maladie. Elle ne fit aucun bruict de son mal; car elle ne dit rien à Nostre-Seigneur, ny à ceux qui la gouvernoient; elle ne tesmoigna point qu'elle desirast plutost la santé que la maladie : car il est bon, à la verité, de demander la santé à Nostre-Seigneur quand c'est pour mieux le servir, avec la condition toutesfois si telle est sa volonté; car nous devons tousjours dire : Que sa volonté soit faite! Neantmoins il est beaucoup mieux de ne rien demander, et de nous contenter qu’il sçache notre mal, et la grandeur de nos souffrances. Il y a des personnes qui, quand elles sont malades, voudroient employer tout le monde si elles pouvoient, pour estre deslivrées de leurs maladies ; si (1) qu’elles envoyent de costé et d'autre pour que l'on prie Dieu de restablir leur santé. C’est bien fait de recourir à Dieu ; mais pour l'ordinaire cela se fait avec tant d’imperfection, que c’est pitié, et mesme l’on a vu commettre pour ce subjet de grandes imperfections, comme il arriva à un Roy de France. On ne fait point de tort à la reputation des grands quand on leur dit leurs veritez. Celui-cy donc, voulant aller à la guerre, fit faire plusieurs prieres pour la conservation de sa santé corporelle. Un jour il entra dans l’eglise de S. Gregoire, où l'on disoit la messe pour ce subjet; et lorsque l’abbé qui la disoit fut à la collecte, dans laquelle il recommandoit l'ame et la santé spirituelle du Roy, ce prince envoya promptement un de ses pages pour l’advertir de prier pour la santé corporelle du Roy, disant que pour celle de l’ame l’on y penseroit plus tard, et il eommit ainsi une tres-grande imperfection ; l’on est fort subjet à en commettre de semblables en de tels subjets.

Mais la grande resignation de nostre febricitante l'empescha de tomber en cet inconvenient; car elle demeura en sa modestie et sa tranquillité, sans rien demander, et les apostres, qui en eurent compassion, dirent à Nostre-Seigneur une parolle de grande

(1) Tellement.

modestie pour cette malade. Cette parolle fut secrette, et Nostre- Seigneur l'ayant entendue, regarda la malade qui le regardoit, il la prit par la main, et reprimandant la fievre, il la chassa.

Alors la malade se levant, alla de ce pas le servir à table, et c'est icy la troisiesme consideration que j’ay à faire sur cet Evangile, où je veux vous faire remarquer le soin qu'eut cette femme de profiter de sa guerison. Elle monstra une grande vertu, et l’utilité qu’elle avoit retirée de sa maladie; car de mesme qu'elle avoit souffert la maladie ‘avec resignation pour Nostre Seigneur, elle ne voulut se servir de sa santé que pour le service du mesme Seigneur.

Mais quand s’y employa-t-elle? Au mesme instant qu'elle eut recouvré la santé. Oh! elle n’estoit point de ces femmes tendres et delicates qui, ayant eu une maladie de quelques jours, il leur faut des sepmaynes et des mois pour se remettre, afin que ceux qui n’ont pas sceu leur maladie la scachent en ce tems qu’elles prennent pour se remettre, et par ce moyen qu'il y ayt encore du tems pour les plaindre; et pour cela il faut les retirer à part, leur donnant une nourriture particuliere, et leur rendant d’autres soins, jusqu'à ce qu’elles soient bien remises de leurs maladies.

Nostre febricitante ne fait point cela, ains sert Nostre-Seigneur aussitost qu’elle est guerie. Maintenant si vous voulez, servezvous de l'imagination, et considerez avec quel amour et quel joye cette femme servit Nostre-Seigneur, avec quelle allegresse son cœur s’embrasoit de son amour, comment elle le regardoit, et combien d’actes d'amour elle faysoit, combien de benedictions elle avoit en la bouche, remerciant celuy qui luy avoit fait tant de bien! Vous pouvez aussi vous imaginer ce que faysoient les saincts apostres qui avoient de leur costé veu ce miracle.

Apprenez de là comment il faut se comporter dans les maladies corporelles et le profit que l’on doit en tirer. Il faut observer de ne rien demander, se remettant entre les mains de nos superieurs, leur laissant le soin de pourvoir aux medecins, aux remedes et à tout ce qui est requis pour nostre santé et nostre soulagement, ne rien refuser, ny la nourriture, ny les remedes, ny aucun traictement quel qu’il soit. C’est en cela que consiste la pauvreté evangelique : car, comme dit S. Bonaventure (De grad. virt., cap. 8), le premier degré de la pauvreté est de ne point avoir de demeure ou maison qui nous soit propre et qui soit à nous. Le second est de n’avoir point, dans le tems de la santé, de nourriture qui nous soit propre et selon nostre goust. Le troisiesme degré de la pauvreté est, estant malade, de ne

SERMON POUR LA FESTE DE L ASCENSION. a

sçavoir où se retirer, de n'avoir point de giste, ni de maison pour se loger, de n'avoir point de nourriture pour subvenir à la necessité, ni rien qui soit à nostre gré, d’estre delaissez et abandonnez de tout secours à la fin de nostre vie, et au milieu de cela de ne rien demander pour nostre soulagement, ny ne rien refuser, quoique ce qui nous seroit donné ne nous plust pas. C’est ce qui a esté exactement prattiqué en ce siecle par un grand sainct et une grande saincte, l’un et l’autre en effect tresgrands en desirs et affections : je veux dire par sainct François Xavier qui, à l'heure de la mort, ne treuva ny maison ny nourriture propre à le loger ; car il mourut vis-à-vis de la Chine en un pauvre lieu, abandonné de tout secours humain, et au milieu de tout cela le cœur de ce grand serviteur se fondoit de joye, se voyant reduit en telles extremitez; ce que considerant, la bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation estimoit son bonheur si grand, qu’elle tesmoignoit le desir de mourir de la maniere que mourut le grand sainct François Xavier, abandonnée de tous secours humains et mesme divins, se contentant de la grace ordinaire que Dieu donne à toutes les creatures; et cette grande saincte, ne pouvant mourir reellement en cette pauvreté, mourut ainsi par desir et affection. L'on peut dire à ces deux sainctes ames, comme à tous ceux qui les imitent : Beali pauperes spirilu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum (Matth. 5); Bienheureux sont les pauvres par l'esprit, car le royaume des cieux est à eux.

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