LP
l'oraison, et qui apres cela sont fort lasches à s’employer au service de Dieu, ce qui fait voir qu'ils ne recherchent que leur propre satisfaction.
Ce glorieux sainct, parlant de cet amour effectif, disoit une parolle que nous devrions tous graver dans le fond de nos cœurs : O Dieu! disoit-il, si on n’aymoit que vous, et que l’on vous aymast en toutes choses, et que l'on aymast toutes choses en vous, que l’on seroit heureux! Mais, ô glorieux sainct, vous voulez que l'on n’ayme que Dieu; ne faut-il pas aussi aymer ses amys? ouy, mais en Dieu ; ne faut-il pas aussi aymer ses ennemys ? ouy, mais pour Dieu : celuy-là est bien-heureux, disoit-1l, qui vous ayme, à Seigneur, et son amy en vous, et son ennemy pour vous : Beatus qui amal te, et amicum în te, el inimicum propter te. O que nous serions heureux, mes cheres sœurs, si nous observions bien cela! Il s’en treuve plusieurs qui ayment leurs amys, mais ils ne les ayment pas en Dieu; car ils commettent de grandes injustices pour les favoriser, et les ayment souvent aux despens de l'honneur et gloire de Dieu. Certes, ce n’est pas grand chose d’aymer ses amys, car cela est naturel, et les payens en font bien autant; mais d’aymer ses ennemys, c’est un amour digne d’un vray chrestien. Mais cela doit estre presché en public : continuons donc à parler de l'amour effectif et voyons comme 1l nous fait mourir à nous-mesmes par une abnegation entiere et absolue.
S. Augustin dit que, pour aller à Dieu et arriver à la perfection , il faut faire deux pas. Le premier est de mourir et renoncer à toutes les choses qui sont hors de nous; le second est de renoncer à soy-mesme, qui est le plus difficile. On en treuve plusieurs, lesquels venant en la religion, renoncent à toutes les commoditez, biens et amys ; mais l’on en treuve fort peu qui renoncent absolument à eux-mesmes par une parfaicte et entiere abnegation. Plusieurs disent bien qu'ils ayment les travaux, et mesme qu'ils les desirent; mais il y en a peu qui les souffrent avec la perfection requise. Or ce grand saint estant parfaictement mort et aneanty à soy-mesme, tout embrasé d'amour pour Dieu, et espris d’un sainct desir de le voir, il se plaint à luy en ces termes : O Seigneur, luy dit-il, faites que je meure, afin que je ne meure pas; faites-moi vivre, faites-moy mourir ; il ne m'importe, pourveu que vous ne me cachiez point vostre face : Noli abscondere à me faciem tuam, ne moriar, moriar ut eam videam. Et sçachant qu'il est impossible qu'un homme, pendant qu'il est en cette vie mortelle, puisse voir Dieu, il luy
demande de mourir, afin de ne pas mourir; comme s'il disoit : L'amour que vous m'avez donné pour vous, Ô mon Dieu, est si grand, que vivre sans vous ce m'est une mort; c’est pourquoy faites que je meure, afin que je ne meure pas, car vous voir, c'est ma vie.
Or, de ce grand amour que ce sainct portoit à Dieu, procedoit celuy qu'il avoit pour le prochain, ce que nous voyons par la charité qu'il exerçoit envers les pauvres, qui fut si grande qu'il donna tout ce qu'il avoit, et ne se reserva aucune chose; de sorte qu'estant proche de sa mort, comme ceux qui estoient aupres de luy le sollicitoient de faire son testament : Hé! je vous prie, leur dit-il, ne me pressez pas de cela; mais comme on Pen importunoit fort, il ne.se treuva rien de quoy le faire. O0 Dieu! disoit ce grand saint, est-il possible que l’on sçache que vous estes Dieu, et que l’on ne vous ayme pas? et si l’on vous ayme, que l’on n'ayme pas le prochain? Certes, c'est une chose pitoyable, que nous sçachions que Dieu soit Dieu, et que nous ne l’aymions pas : comment est-il possible que l’homme raisonnable sçache qu'il y a un Dieu, qu'il le croye, et qu'il ne l’ayme pas de tout son cœur? C'est de quoy Nostre-Seigneur se plaint, disant : Si quais diliqit me, sermonem meum servabit (Joan. 23); Si quelqu'un m'ayme, il gardera ma parolle ; si quelqu'un m'ayme, dit-il, pour nous monstrer que le nombre de ceux qui l’ayment comme il faut est bien petit.
Aymons donc Nostre-Seigneur de tout nostre cœur, mes cheres sœurs, mais aymons aussi nostre prochain; car ces deux amours ne vont point l’un sans l’autre. En somme, pour conclure ce discours, je vous exhorte de vous rendre bien fidelles à imiter ce grand sainct, et je prie celuy qui l’a beny qu'il vous benisse, que celuy qui l’a sanctifié vous sanctifie, et que celuy qui l’a glorifié vous glorifie là-haut au ciel, par tous les siecles des siecles. Amen.
DIEU SOIT BENY
(RECUEILLI
Qui vult venire post me, abneget semetipsum.
Celuy qui veut venir apres moy, qu’il renonce à soy-mesme. (MATTH. 16.)
C'EST une chose qui a tant et tant de fois esté dite et redite par les anciens Peres, et qui est si souvent repetée dans l’Escriture saincte, que la perfection chrestienne n’est autre chose qu'une parfaicte abnegation du monde, de la chair et de soymesme, qu'il semble qu’elle n’ayt plus besoin d’estre redite. Cassian, ce grand Pere de la vie spirituelle, parlant de la perfection chrestienne, dit que la base et le fondement d’icelle (1) n’est autre chose qu’une parfaicte abnegation de toutes les volontez humaines; et S. Augustin, parlant de ceux qui se consacrent à Dieu en la religion pour tendre à la perfection, dit que c’est une armée et une assemblée de personnes qui vont à la guerre et au combat contre le monde, la chair et soy-mesme, de laquelle nostre divin Sauveur est le chef, le defenseur et le capitaine. Or, bien que le Pere eternel l’ayt declaré et constitué le chef et gouverneur d’icelle, et qu’il en soit l’unique et souverain roy, si est-ce (2) que dans le cœur de Nostre-Seigneur il y a tant de douceur et de clemence, qu'il a voulu que d’autres ayent aussi participé à cet honneur et à cette qualité; mais particulierement la sacrée Vierge (la nativité de laquelle nous celebrons aujourd’huy), l'ayant constituée et establie reyne et conductrice de tout le genre humain, specialement du sexe feminin.
Lorsque Dieu crea Adam, il le fit pere, chef et conducteur de tout le genre humain, des hommes et des femmes esgalement ; et neantmoins il crea Eve, que nous appellons nostre mere, afin de participer en quelque façon à ces qualitez. Quand Dieu voulut retirer les Israëlites de l'Egypte, pour les mener en la terre de promission, il les mit sous la puissance de Moyse, lequel fut declaré capitaine et conducteur de ce peuple; et lorsque, par inspiration divine, il commanda à toute son armée de passer à travers, et par le milieu de la Mer-Rouge, pour eschapper à la furie et tyrannie de Pharaon qui les poursuivoit avec son armée, la mer se separa, et laissant le chemin sec et libre aux Israëlites,
(4) D'elle. — (2) Encore est-il.
elle engloutit et submergea tous les Egyptiens. Ce que voyant Moyse, par un ressentiment interieur des misericordes et des merveilles de Dieu, il entonna ce beau cantique avec des fiffres, hautbois, tambours et flageolets : Cantemus Domino, gloriosè enim magnificatus est; equum et ascensorem dejecit in mare (Exod. 15); Chantons au Seigneur, celebrons sa gloire et magnificence; car il a jetté dans la mer le cheval et le cavalier, et nous a delivrez de nos ennemys : et l’Escriture remarque, qu'en mesme temps Marie, sœur de Moyse, chanta le mesme Cantique avec celles de son sexe, comme conductrice et capitainesse d'iceluy, avec des fiffres, des flageolets et autres instrumens de musique; car, encore que Moyse fust gouverneur et conducteur de toute l’armée, esgalement des femmes comme des hommes, neantmoins Marie sa sœur participoit à cette gloire, d'autant qu'elle estoit comme la maistresse et conductrice de celles de son sexe. Ce qui ne se faysoit pas seulement pour la bienseance et civilité, mais encore par une speciale providence de Dieu qui le permettoit ainsi, pour monstrer, par diverses figures et exemples, les prerogatives, les faveurs et les graces qu'il devoit faire à la sacrée Vierge Nostre-Dame, qui devoit estre la reyne et conductrice du genre humain, mais specialement du sexe feminin.
La divine Providence ayant permis que vous ayez demandé, mes cheres filles, d’estre receuës à la saincte profession en cette grande feste, et que vostre entreprise soit d’entrer dans le combat dont nous avons parlé, et d’acquerir la perfection par un renoncement parfaict du monde, de la chair et de vous-mesmes, sous l’estendart et protection de cette saincte Vierge; considerons, je vous prie, comme elle a vaillamment triomphé du monde, de la chair et d’elle-mesme en sa saincte nativité : car cette glorieuse Dame nous est proposée comme un miroir et abregé de la perfection chrestienne que nous devons imiter. ‘Et bien que Dieu l’ayt fait passer par tous les estats et degrez qui se treuvent parmy les hommes, pour leur servir à tous d'exemples; si est-elle neantmoins le particulier modele et exemplaire de la vie religieuse.
Je considere premierement qu'elle a esté subjette à un pere et à une mere, pour monstrer aux enfans l'honneur, la subjetion et l'obeyssance qu’ils doivent rendre à leurs parens, et avec quel esprit et respect ils se doivent tenir en leur maison. Secondement elle fut menée au temple pour estre offerte et presentée à Dieu , n'ayant encore que trois ans, pour monstrer aux peres et