‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 7 sur 106 · SL LUE · texte numérisé non relu

SL LUE

meres avec quel soin ils doivent eslever leurs enfans, et avec quelle affection ils les doivent instruire en la crainte de Dieu, et les porter à son divin service. Elle fut encore, au temps de sa presentation, l'exemple des filles qui entrent en la religion pour se consacrer à la divine Majesté; puis elle fut mariée, pour estre le miroir de ceux qui vivent en cette condition. Enfin elle fut veufve, pour servir d'exemple à celles qui sont en la viduité; Dieu l'ayant fait passer par tous ces estats, afin que toutes sortes de personnes puissent puiser en elle, comme en une mer de graces, tout ce qu’elles auroient besoin pour se bien former et dresser en leur vocation, selon la volonté de Dieu. Mais il est vray neantmoins qu’elle a esté particulierement, comme j’ay dit, le miroir de la religieuse, ayant prattiqué tres-excellemment cette parfaicte abnegation du monde, de la chair et de soymesme, qui se doit pratiquer en la religion.

Quant à ce qui est de l’abnegation du monde, cette sacrée Vierge, en sa nativité, en a fait le plus parfaict et le plus entier renoncement qu'il se puisse faire. Qu'est-ce que le monde? le monde se doit entendre de ceux qui ont une affection desreglée aux biens, à la vie, aux honneurs, dignitez, preemimences, propre estime et semblables bagatelles, apres lesquelles tous les mondains courent et s’en rendent idolastres. Certes, je ne scay comment cela est arrivé, que le monde, ou plutost la mondanité, est tellement entrée dans le cœur de l’homme, par affection, que l'homme est devenu monde, et le monde est devenu homme. Ce que les anciens philosophes semblent avoir voulu dire lorsqu'ils ont appellé l’homme un microcosme, c’est-à-dire un petit monde. Et S. Augustin, parlant du monde, dit : Qu'est-ce que le monde? le monde n’est autre chose que l’homme; et l’homme, qu’estce autre chose que le monde? comme s’il vouloit dire que l'homme a tellement mis et attaché tous ses desirs, ses affections et ses pensées aux honneurs, aux playsirs, aux richesses, dignitez et propre estime, que pour cela il a perdu le nom d'homme, et a receu celuy de monde; et le monde à tellement tiré à soy les affections et appetits de l'homme, qu'il ne s’est plus appellé monde, mais homme. C’est de ce monde, ou plutost de ces hommes mondains que le glorieux S. Jean parle, quand il dit que le monde n’a point cogneu Dieu : Ef mundus eum non cognovit; et pour ce, il ne l’a point receu, n'y n’a point voulu entendre ses loyx, ny les garder, d'autant qu’elles sont entierement contraires aux siennes. Et Nostre-Seigneur mesme parlant du monde, dit : Non pro mundo rogo (Joan. 17); Je ne prie point

mon Pere pour le monde, c’est-à-dire d’une priere efficace; car le monde ne me cognoist pas, etje ne le cognois pas aussi.

0 que c’est une Chose difficile que de se rendre bien quitte du monde! car pour l'ordinaire nos affections sont tellement plongées et engagées en iceluy, et nostre cœur y est tellement attaché, qu'il faut avoir un grand soin pour l’en tirer entierement. Certes, plusieurs se treuveront bien trompez, qui pensent que , pour avoir quitté le monde, ils ont desjà beaucoup fait, et travaillé en l'exercice du renoncement, et abnegation d’iceluy et de toutes ses convoitises. Mais apres cela, pour peu que l’on se considere de pres, l’on se treuve encore apprentif en ce renoncement, et voit-on que tout ce que l’on a fait n’est rien au prix de ce que l’on doit faire. Tous les chefs et fondateurs des ordres religieux, dans lesquels l'Esprit de Dieu regnoit, et qui estoient guidez par son inspiration en ce qu'ils faysoient ou entreprenoient, ont commencé par ce renoncement. Le grand S. François, entrant un jour dans une eglise, et entendant lire ces parolles de l'Evangile : Vade, vende quæ habes, et da pauperibus, et veni sequere me (Matth. 19); Va, vends tout ce que tu as, et le donnes aux pauvres, puis viens et me suis, il obeyt à l'instant, et commença sa regle par cette abnegation et renoncement du monde. S. Antoine entendant le mesme Evangile, quitta semblablement tout ce qu'il possedoit. Et le glorieux S. Nicolas de Tolentin, la feste duquel se treuve dans l’octave de la feste que nous celebrons aujourd’huy, entrant en une eglise, où un religieux de S. Augustin traittoit en une predication ces parolles de Nostre-Seigneur : Cœlum et terra transibunt (Matth. 24); Le ciel et la terre passeront, et exhortant vivement le peuple à ne point s'arrester au monde, ny à ses pompes et vanitez, leur disoit : Mes tres-chers freres, je vous prie, ne vous arrestez point au monde de cœur ny d'affection, Cæœlum et terra transibunt; car le ciel et la terre passeront, et tout ce que le monde vous presente n'a qu'un peu d'apparence, et ressemble à des fleurs qui passent en un moment, et sont aussi-tost flestries que fleuries : si vous voulez demeurer au monde, servez-vous des choses du monde, usez-en, et en prenez ce qui vous est requis pour vostre usage; mais ne vous y affectionnez pas, ny ne vous y attachez pas, en sorte que vous veniez à oublier les biens celestes et eternels pour lesquels vous avez esté creez, car toutes ces choses passeront; ce que le grand S. Nicolas entendant, il quitta tout, et se fit religieux de l’ordre de S. Augustin, où il vescut et mourut sainctement.

Il est vray que quitter le monde et son tracas pour se mettre: en quelque bonne religion, c’est beaucoup; mais certes ce n’est pas assez d’en tirer le corps, si l’on n’en retire aussi le cœur et ses affections. Plusieurs entrent dans des monasteres, qui ont encore leur affection parmy les honneurs, dignitez, preeminences et playsirs du monde; et ce qu'ils ne peuvent plus posseder en effect, par un extreme mal-heur, ils le possedent de cœur et d'affection. Il me souvient d'avoir leu qu'un certain grand seigneur, du temps de S. Basyle, quitta le monde et son estat de senateur, pour se faire religieux : mais ce qu'il ne possedoit plus en effect, il le possedoit tousjours de cœur et d’affection, et alloit promenant ses pensées et desirs parmy les delices, playsirs et honneurs du monde; ce que le grand S. Basyle sçachant, il luy escrivit une lettre où il luy parle en ces termes : O mon cher frere, qu'avez-vous fait? vous avez quitté le monde, et vostre estat de senateur, pour vous faire religieux. Mais, helas ! qu’avez-vous fait? car vous n’estes maintenant ny religieux, ny senateur : vous n'estes plus senateur, d'autant que vous avez quitté cet estat pour vous faire religieux, et partant. il n’est plus à vous; ny vous n'estes pas religieux, parce que vostre cœur et vos affections vont encore courant apres les choses du monde. Ha! qu'il se faut bien garder de cela! à certes, il ne suffit pas, pour estre religieux, d’en porter l’habit, si l'on ne retire encore toutes ses affections du monde, par une parfaicte abnegation de toutes ses vanitez.

O Dieu! que la sacrée Vierge a fait admirablement bien ce renoncement en sa saincte nativité! Approchez-vous de son sacré, berceau, considerez ce qu’elle fait, et vous treuverez qu’elle prattique toutes les vertus d’une façon tres-eminente : interrogez les anges, les cherubins et seraphins qui l’environnent, et leur demandez s'ils esgalent cette petite fille, et ils vous respondront qu’elle les surpasse infiniment en vertus, graces et merites; voyez-les à l’entour de son sacré berceau, et oyez comme tous, esmerveillez de sa grande beauté et de ses rares perfections, ils . disent ces parolles du Cantique des cantiques : Quæ est 1sta quæ ascendit de deserto sicut virqulta fumi ex aromatibus myrrhæ, et thuris, et universi pulveris pigmentari (Cant. 3)? Qui est celle-cy qui monte du desert comme une verge de fumée, qui sort de la myrrhe, de l’encens et de toutes sortes de poudres, de parfums tres-odoriferans? et la considerant de plus pres, tous ravis d’admiration et d’estonnement : Quæ est ista quæ progreditur, quasi aurora consurgens , pulchra ut luna, electa ut sol,

terribilis ut castrorum &cies ordinata (Cant. 6)? Qui est celle-cy, disent-ils, qui chemine comme l’aurore à son lever, belle comme la lune, choisie comme le soleil, terrible comme un bataillon de soldats bien rangez? Cette fille n'est pas encore glorifiée, mais la gloire luy est promise ; elle l'attend, non en esperance comme les autres, mais en asseurance : et ainsi ces esprits celestes, tous surpris d’admiration, vont poursuivant à raconter ses loüanges. Et cependant cette saincte Vierge est dans son berceau prattiquant toutes les vertus, mais, d'une facon tres-admirable, celle du renoncement du monde. Considerez-la, je vous prie, parmy ces applaudissemens, loüanges et exaltations angeliques; et voyez combien , nonobstant tout cela, elle se tient humble et rabaissée, ne voulant paroistre qu'un petit enfant comme les autres, quoy qu’elle eust l'usage parfaict de la raison dés l’instant mesme de sa conception. |

O! quant à nous autres, chetives et miserables creatures, nous sommes conceus dans le ventre de nos meres, et naissons au monde en la plus grande misere qu’on se puisse imaginer; car non seulement en nostre naissance, mais encore pendant nostre enfance, nous sommes comme des bestes privées de raison, de discours et de jugement : mais il n’en a pas esté ainsi de nostre glorieuse Maistresse. Aristote, parlant des abeilles, dit qu’elles naissent comme de petits vers, apres quoy les aisles commençant à leur croistre, on les appelle nymphes, puis enfin par l’accroissement parfaict de leurs aisles, elles deviennent abeilles, et alors elles vont volant sur les fleurs pour en tirer le miel; mais leur roy ne naist pas de la sorte, ains il naist en sa perfection avec la couronne sur la teste pour marque de sa royauté. De mesme nous autres-miserables pecheurs naissons tous comme de petits vers, c’est-à-dire, impuissans, foibles et privez de raison; mais la S'° Vierge, comme nostre Reyne, est née comblée et couronnée de toutes sortes de graces , et avec l’usage parfaict de la raison : c'est pourquoy, dés sa saincte nativité, elle prattique toutes les vertus en un tres-haut degré de perfection.

Je treuve trois sortes d’enfans qui ont eu l’usage de la raison avant leur naissance, mais differemment. Le premier est S. Jean-Baptiste qui fut sanctifié dans le ventre de sa mere, où il cognut Nostre-Seigneur, tressaillit de joye à sa venuë, l’adora et l'ayma; et cet usage de raison ne luy fut point osté, car Dieu fait ses dons absolument, et sans aucune revocation, et quand il donne sa grace à une ame, il la luy donne pour tousjours, et ne la luy oste jamais si elle ne la veut perdre elle-mesme : ainsi en

est-il de ses autres dons, qui ne nous sont jamais ostez si ce n’est par nos demerites. S. Jean eut donc tousjours l'usage de raison depuis qu'il fut sanctifié. Le deuxiesme enfant fut Nostre Sauveur et souverain Maistre; Ô certes! il est vray qu'il eut l'usage de la raison dés l'instant de sa conception, d’une maniere tresexcellente, d'autant que sa tres-saincte ame jouyssoit de la claire vision de la divinité, avec laquelle elle fut unie dés le moment de sa creation. Le troisiesme enfant fut la sacrée Vierge, qui tient le milieu des deux : elle n'eut pas l'usage de la raison comme Nostre-Seigneur, qui l’eut d’une maniere souverainement parfaicte, à cause de l'union de son ame avec la divinité; neantmoins elle l’eut en une façon beaucoup plus excellente que S. Jean, parce qu'elle estoit choisie pour une dignité plus grande que n’estoit celle de ce glorieux sainct, qui devoit naistre seulement pour estre precurseur du fils de Dieu, mais la sacrée Vierge devoit estre sa Mere, qui est une dignité si excellente, qu'elle surpasse infiniment tout ce qui s’en pourroit dire ou penser : et il n’y a jamais eu ange, cherubin, ny seraphin, à qui le fils de Dieu ayt dit : Vous estes ma mere, cela n’estant deu qu’à cette seule Vierge qui l’a porté neuf mois dans son ventre sacré. Et cependant qui ne s'estonnera de la voir dans ce berceau , si comblée de graces, ayant l'usage parfaict de la raison, estant capable de cognoissance et d’amour, discourant et adherant à Dieu; et en cette adhesion vouloir estre tenuë et traittée comme un petit enfant, se rendant en toutes choses semblable aux autres, avec un tel deguisement que toutes les graces qui residoient en elle n’estoient point cognuës ?

Certes, les enfans sont agreables en leur innocence, car ils n’affectionnent rien, ils ne sont attachez à rien, 1ls ne sçavent ce que c'est de ces poincts d'honneur et de reputation, ny des vituperes (1) et mespris; ils font autant d’estat du verre que du erystal, du cuivre que de l'or, d’un faux rubis que d’un fin; ils quittent volontiers des choses precieuses pour une pomme : tout cela est aymable aux enfans, mais il n’est pas admirable, d’autant qu'ils n’ont pas encore l'usage de la raison pour pouvoir faire autrement. Mais la S'° Vierge, qui paroissoit petit enfant, avoir neantmoins l'usage de la raison et du discours aussi parfaictement que quand elle mourut, et nonobstant cela, ne pas laisser de faire tout ce que les enfans font, à Dieu! c’est une chose qui est non seulement aymable, ains encore tres-admirable, et qui nous fait bien voir comme elle avoit desjà parfaictement renoncé

(1) Blâmes.

à tout ce qui estoit de la gloire, du faste et appareil du monde.

Le second renoncement qu'il nous faut apprendre de cette Sancte Vierge est celui de la chair : or il n’y a point de doute que ce renoncement ne soit plus difficile que le premier, aussi est-il d'un degré plus haut. Plusieurs quittent le monde et en retirent leurs affections, lesquels ont bien de la peine de se deffaire de la chair; et pour ce, le grand Apostre nous advertit de nous donner garde de cet ennemy, qui ne nous quitte jamais qu'à la mort. Gardez, dit-il, qu’il ne vous seduise. Qui est cet ennemy duquel l’Apostre parle, sinon la chair que nous portons tousjours avec nous? soit que nous beuvions, que nous mangions, ou dormions, tousjours elle nous accompagne et tasche de nous tromper : 1l est certain qu’elle est la plus deloyale et perfide ennemye que nous nous puissions imaginer, et le continuel renoncernent qu'il en faut faire est bien difficile. C’est pourquoy il faut, mes cheres sœurs, avoir bon courage pour entreprendre ce combat; et pour nous y animer, il faut jetter les yeux sur nostre souverain Maistre, et sur nostre giorieuse Maistresse la sacrée Vierge. |

Mais quant à Nostre-Seigneur, Ô combien a-t-il fait excellemment cette abnegation de la chair! certes, toute sa tres-saincte vie n'a esté qu'une continuelle mortification; et quoy que sa chair tres-sacrée n’eust aucune rebellion, et fust entierement sousmise à l'esprit, si est-ce qu'il n’a pas laissé de la morüfier pour nous donner exemple, et nous enseigner comme nous devons traitter la nostre qui repugne tant à l'esprit, nous donnant pour leçon, que nous ne transformions point nostre esprit en la

‘chair, pour puis apres mener une vie brutale et non humaine, mais plutost que nous transformions nostre chair en esprit, pour mener une vie toute spirituelle et divine. C’est à quoy l’on arrive par le moyen de l’abnegation et mortification. Donc, si Nostre-Seigneur a traitté si rudement sa chair tres-saincte, qui n’avoit aucune mauvaise inclination, que ne devons-nous faire nous autres, qui en avons une si traistresse et maligne? Refuserons-nous de la mortifier pour l’assujettir à l'esprit, voyant ce qu'a fait nostre souverain Seigneur et Maistre? Serons-nous des soldats lasches et sans courage?

O combien la sacrée Vierge a-t-elle fait parfaictement ce renoncement de la chair dés sa saincte nativité, dans son berceau et pendant son enfance! Il est vray que les enfans, en leur bas aage, font mille actes de renoncement; car on leur en fait faire à tous rencontres, et le grand soin que l’on a d'eux fait que l’on

ne suit quasi jamais leurs affections et inclinations : voyez, je vous prie, ces pauvres petits enfans, ils veulent estendre leurs petits bras, et l’on les leur replie; ils veulent manier leurs petits pieds, et l’on leur lie avec des bandelettes ; ils veulent voir le jour, et on les couvre afin qu’ils ne le voient pas; ils veulent veiller, et l’on veut qu'ils dorment. En somme, on les contrarie en toutes choses; et neantmoins les enfans ne sont point loüables de souffrir ces mortifications, d'autant qu'ils ne peuvent faire autrement, n'ayant pas l'usage de la raison pour se pouvoir gouverner eux-mesmes : mais la sacrée Vierge, qui l’avoit d’une maniere tres-parfaicte, a merveilleusement bien prattiqué le renoncement de la chair en souffrant toutes ces contradictions el mortifications volontairement. :

Or c’est en quoy, mes cheres filles, vous la devez imiter, et c’est ce qui se prattique en la religion, en laquelle on vient pour crucifier sa chair et tous ses sens, ainsi que l'on vous enseigne quand vous y entrez; et le voile que l’on vous met sur la teste vous signifie que vous estes mortes au monde et à ses vanitez, et que vous devez desormais porter la veuë basse, et regarder la terre, de laquelle vous estes sorties, pour marcher tousjours en esprit d’humilité. Et quoy que les religieuses pretendent au ciel, comme au lieu où est l’unique objet de leur amour, si estce qu'on ne leur ordonne point de lever les yeux pour le regarder, mais ouy bien la terre, en laquelle elles ne veulent point s’arrester, faysant en cela comme les nochers et pilotes, lesquels, pour bien conduire leur navire, ne regardent point le lieu où ils veulent aborder, ains luy tournent le dos; et, conduisant ainsi leurs barques, ils arrivent enfin à bon port. De mesme vous arrivera-t-il, mes cheres filles, en regardant la terre pour vous humilier et confondre, car ainsi faysant, vous arriverez enfin au ciel, qui est le port asseuré où vous aspirez; mais pour y parvenir, il faut encore sçavoir que vous ne devez point avoir d'oreilles, que pour entendre ces parolles du psalmiste, que Dieu dit à vos ames : Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam (Psal. 44); Escoute, ma fille, vois, et me preste l'oreille : Oblhviscere domum patris tui; Oublie ton peuple et la maison de ton pere. Et qu'est-ce que signifie le silence qui se garde en la religion, sinon que vous ne devez plus aussi avoir de langue que pour chanter, avec Moyse et Aaron, ce beau cantique de la divine Misericorde qui vous a retirées, comme des Israëlites, de la tyrannie de Pharaon, c’est-à-dire le diable, qui vous tenoit en esclavage et servitude, n'ayant pas permis que

vous ayez esté englouties dans les ondes de la mer Rouge de vos iniquitez ? Fe

Quant au troisiesme renoncement qu'il faut faire, et qui est le plus important, à sçavoir de renoncer à soy-mesme, il est beaucoup plus difficile que les deux autres, desquels l’on peut plus aisement venir à bout : mais où il s’agit de se quitter et renoncer soy-mesme, c'est-à-dire, son propre esprit, son propre jugement et sa propre volonté, ouy mesme és choses qui sont bonnes, et qui nous semblent estre meilleures que celles qu'on nous ordonne, et s’assujettir en toutes choses à la conduite d'autry , certes, c'est où il y a bien de la difficulté; et neantmoins c'est ce à quoy l'on doit viser en la religion, d’autant qu’en cela consiste la perfection chrestienne, de tellement mourir à soy-mesme, que l’on puisse dire avec le sainct Apostre : Vivo ego, jam non ego, vivit verû in me Christus (Gal. 2); Je vis, non pas moy, mais c’est Jesus-Christ qui vit en moy. Or les exercices de ce renoncement doivent estre continuels; car tant que nous vivrons nous treuverons tousjours de quoy renoncer à nous-mesmes, et cet exercice sera d'autant plus excellent que nous le ferons avec plus de ferveur. Faites-le donc courageusement, mes cheres filles, et ne vous trompez pas ; car si vous vivez en la religion avec vostre esprit propre, vous y aurez souvent du trouble et des convulsions interieures, d’autant que vous y treuverez un esprit totalement contraire au vostre, et qui l'ira tousjours contre-pointant jusques à ce que vous vous en soyez entierement renduës quittes : et partant il faut avoir bon courage pour entreprendre tout de bon la prattique de ce renoncement; et quoy que vous souffriez beaucoup, ne vous en estonnez pas, car 1l ne se peut faire autrement.

S. Paul explique merveilleusement bien la perfection et les effects de ce renoncement, quand il dit : Vivo ego, jam non ego, vivit verd in me Christus; Je vis, non pas moy, mais c’est Jesus-Christ qui vit en moy, comme s’il disoit : Bien que je sois homme de chair, je ne vis point pourtant selon la chair, ains selon l'esprit; et non pas selon mon esprit propre, mais selon l'esprit de Jesus-Christ qui vit et regne en moy. Or, ne pensez pas que le grand Apostre fust arrivé à cette parfaicte abnegation et renoncement de soy-mesme, sans avoir souffert beaucoup de peines et de convulsions en son propre esprit, ainsi qu’il tesmoigne en l’epistre aux Romains, quand il dit qu'il sentoit une loy en sa chair contraire à celle de l'esprit : Sentio legem in membris meis repugnantem legi mentis meæ (Rom. 1). 0 certes !

il est vray que cette abnegation consiste à quitter son ame et son esprit propre, pour l'assujettir à celuy d’autruy. Les anges ne furent chassez du paradis, et ne tresbucherent en enfer, sinon pour ne s'estre pas voulu assujettir à Dieu ; et quoy qu'ils n’eussent point d’ames, ils avoient neantmoins un esprit, et n’y ayant point voulu renoncer, pour le rendre subjet et sousmis à leur Createur, ils se perdirent miserablement. Il est donc tout certain que tout nostre bonheur consiste en la subjection, et que nostre malheur vient du contraire.

Les personnes devotes qui sont dans le siecle font bien en quelque maniere les deux premiers renoncemens dont nous avons parlé; mais pour celuy du jugement, et du propre esprit, il se fait seulement en la religion : car, bien que les seculiers renoncent au monde et à la chair, neantmoins ils se reservent tousjours leur liberté, specialement au choix des exercices spirituels ; mais en la religion l’on renonce à toutes choses sans reserve quelconque, quittant entierement sa liberté pour suivre le train de la communauté.

O que la tres-S" Vierge fit excellemment bien ce dernier renoncement en sa nativité, ne se servant point de sa liberté, quoy qu'elle eust l’usage de raison ! Regardez tout le cours de sa vie, et vous ne verrez autre chose qu’une continuelle subjection : elle va äu temple, mais ce sont ses parens qui l'y menent, l'ayant ainsi promis à Dieu : quelques années apres, on la marie; elles’y sousmet nonobstant qu'elle eust fait vœu de virginité: voyezsa sortie de Nazareth pour aller en Bethleem, sa fuytte en Egypte et son retour en Nazareth; en somme vous verrez, en toutes ses allées et venuës, cette S° Vierge en une subjection et souplesse admirable, qui arrive enfin jusques-là, que de voir mourir son Fils et son Dieu sur le bois de la croix, se sousmettant à ce qui estoit du divin vouloir, adherant parfaictement à la volonté du Pere eternel, non par force, mais de son plein gré, approuvant et consentant à la mort de ce divin Fils, baisant cent fois, par un: humble acquiescement, la croix sur laquelle il mouroit, l'embrassant et adorant, demeurant ferme et debout au pied de cette croix, en laquelle elle voyoit mourir devant ses yeux son Fils bien-aymé. O Dieu ! quelle abnegation fit alors cette S'° Vierge! ilest vray que le cœur tendrement amoureux de cette dolente : Mere fut transpercé de tres-grandes douleurs. Helas ! qui pourroit exprimer les peines et convulsions qui se passerent alors dans son cœur sacré? mais neantmoins, sçachant que c’estoit la volonté du Pere eternel que son Fils mourust ainsi, et qu'elle le vist

mourir, cela fut suffisant pour la faire tenir ferme au pied de la croix, comme approuvant et agreant sa mort.

S. Augustin, parlant de la verge d’Aaron, dit qu’elle ressembloit à l'amandier, et son fruict à l’amande, dont il tire une comparaison qu'il applique à Nostre-Seigneur, qui vient fort à mon propos, pour vous monstrer comme nostre divin Maistre et Sauveur à fait excellemment cette abnegation de soy-mesme sur la croix. Il dit donc que l’amande a en elle trois choses remarquables : La premiere est qu'elle a une escorce couverte de bourre, de laquelle on ne tient compte; la seconde, c'est le noyau où le bois qui environne l’amande; et la troisiesme, c’est l’amande. Or, pour tirer l’amande et le noyau de cette escorce, on la presse et on la brise, ce qui nous represente tres-bien la sacrée humanité de Nostre-Seigneur, laquelle a esté tellement brisée, pressée et meurtrie de coups en sa saincte Passion, et encore ‘tellement mesprisée, qu'il a dit qu'il n’estoit pas un homme, ains un ver qu’on foule aux pieds : Ego sum vermis, et non homo (Psal. 21). L'amande qui est dans le noyau, de laquelle on tire de l’huyle propre pour esclairer, nous represente la divinité ; et le noyau, qui est de bois, nous represente la croix sur laquelle Nostre-Seigneur a esté attaché, et où son humanité, representée par l'escorce de l’amande, a esté tellement brisée et pressée par les tourmens qu’il a soufferts, que la divinité a jetté abondamment l’huyle de sa misericorde, qui a donné tant de clarté, et respandu tant de lumiere sur toute la terre, que le monde a esté delivré des tenebres de son ignorance.

Ha! c'est sur cette croix que nostre cher Sauveur et souverain Maistre a fait tres-excellemment le parfaict renoncement de luymesme, en mourant sur icelle avec tant de souffrances, d’abjections et de mespris, qu'il est impossible de se les representer. Et c’est à cette croix que tous les Saincts se sont attachez, et qu'ils ont prise pour subjet plus ordinaire de leurs meditations. Certes, les vrays religieux doivent tousjours avoir la croix et le crucifix devant leurs yeux, pour apprendre de luy à se bien quitter et renoncer eux-mesmes : et bien que la bonté de Nostre- Seigneur soit si grande que de faire quelquesfois gouster la douceur de sa divinité aux ames qui le servent, par les graces et faveurs qu'il leur communique, si est-ce neantmoins que nous ne nous devons jamais oublier des amertumes, mespris et douleurs qu'il a souffertes pour nous en son humanité. J’ay plusieurs fois dit, et ne me lasseray jamais de le dire, que la religion est ua mont de Calvaire, où il se faut continuellement crucifier avec

Nostre-Seigneur en cette vie, pour regner eternellement avec luy en l’autre.

Enfin pour conclure ce discours, je vous diray encore ce mot du glorieux S. Nicolas de Tolentin, lequel apres avoir parfaictement renoncé au monde, à la chair et à soy-mesme, et s’estre crucifié avec Nostre-Seigneur, par une entiere mortification de

tous ses sens, tout transformé en ses douleurs, sentant appro- .

cher l'heure de sa mort, il se fit apporter le bois sacré de la croix, et le voyant, il s’escria comme un autre S. André, en l'apostrophant : O bona Crux diu desiderata! O bonne croix

tant desirée! je vous salue, ô croix unique et precieuse, sur

laquelle estant appuyé, comme sur un baston tres-asseuré, je passeray sans crainte et à pied sec la mer orageuse de ce monde, et parviendray au port de l’eternelle felicité!

O certes! il est vray, mes cheres filles, qu'il n’y a point de meilleur moyen pour asseurer nostre salut que de nous crucifier avec Nostre-Seigneur, en renonçant au monde, à la chair et à nous-mesmes, suivant l'exemple que nostre glorieuse Maistresse nous à donné en sa saincte nativité. Faites-le donc fidellement, et Dieu vous comblera de graces en ce monde, et vous couronnera de sa gloire en l’autre. Ainsi soit-il.

DIEU SOIT BENY

Dreu m'a donné un extraordinaire desir de planter en tous les cœurs des enfans de la saincte Eglise la reverence et l'amour de la saincte croix de Nostre-Seigneur Jesus-Christ : j'ay plusieurs fois consideré qu’apres que le grand Judas Machabée eut reédifié le temple de l’ancienne Synagogue, la nation hebraïque sentit tant de consolation, que tous les peuples tombant en face, louerent et benirent Dieu qui les avoit ainsi favorisez. Dans ceste pensée je dy : O mon Dieu, quelle consolation et jubilation de cœur doivent avoir les chrestiens, considerant l’exaltation de la saincte croix, laquelle ayant esté terrassée et abattue par les infidelles, fut relevée et redressée par ce genereux capitaine

‘Heraclius. Certes, nostre joye doibt estre dautant plus grande, qu’en cet ancien temple ik n’y fut jamais offert que des veaux, des boucs, des agneaux, etc. Mais sur la croix, et en la croix, le Fils eternel de Dieu s’est offert et immolé pour nous.

L'ancien temple ne fut jamais teint d'autre sang que des bestes, mais ceste saincte croix a esté teinte du sang de l’autheur et consommateur de tous les sacrifices : ceste croix surpasse dautant plus la magnificence de l’ancien temple, que le sacrifice de la saincte croix surpasse tous les autres ; et il n’y a point de bons Chrestiens qui ne doivent aymer plus tendrement la pauvreté, l’abjection et les douleurs de la croix de Jesus-Christ, que les anciens Juifs n’aimoient les richesses, la magnificence et les delices de leur temple.

Cet ancien temple fut edifié trois fois : la premiere sous Salomon, la seconde sous Darius, et la troisiesme sous Machabée : et ainsi la tres-saincte croix a esté exaltée trois fois : la premiere sous Nostre-Seigneur Jesus-Christ, la seconde sous Constantin par la devote sainte Helene, et la troisiesme sous Heraclius. Les bons Juifs ont tousjours essayé de rebastir leur temple quand les ennemys l'ont abattu, ou qu’ils y ont fait des bresches; de mesme , les bons Chrestiens doivent dautant plus travailler à exalter la tres-saincte croix, que ses énnemys s'efforcent d’en abattre l'honneur et la devotion.

S. Paul, cet incomparable maistre et docteur de l'Eglise naissante , avoit pris Jesus-Christ en la croix pour les delices de ses amours, pour le theme de ses sermons, pour le but de toutes ses gloires , pour le terme de toutes ses pretentions en ce monde, et pour l’appuy de toutes ses esperances en l’eternité. J’ay estimé, dit-il, ne rien sçavoir que mon Jesus crucifié; il né m'arrivera point que je me glorifie en quelque autre chose qu’en la croix de mon Jesus; et ne croyez pas, mes chers Galates, que j'aye d’autre vie que celle de la croix ; car je vous asseure que je voy et sens tellement partout la croix de mon Sauveur, que par sa grace je suis tout à fait crucifié au monde, et le monde m'est entierement crucifié. Bienheureuse est l'ame qui void ainsi partout Jesus-Christ crucifié.

Je conseille volontiers à mes devots et devotes, pour se rafraischir plus souvent la memoire de la tres-saincte croix, qu'ils en portent tousjours une, ou à leur col, ou à leurs chapelets, et qu'ils ne soient jamais sans avoir une croix sur eux pour la voir et bayser souvent; car le bayser est un signe d’amitié : c’est pourquoy Jesus-Christ, le parfaict amant de nos ames, baysoit

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‘ses apostres quand ils revenoient à luy. Et S. Paul enseignoit à ses disciples : Saluez-vous l’un l’autre de ma part, en vous donnant le saint bayser.

Quiconque bayse, sans feinte et sans hypocrisie, mais avec une vertueuse intention, son frere chrestien, tesmoigne en verité ‘ qu’il l’'ayme. Or, pour preuve de nostre foy, il ne se faut pas contenter de bayser la croix, mais il faut aymer la croix; car la bayser sans l’aymer, c’est augmenter le crime de nostre

infidelité, et attirer sur nous les punitions de ce peuple duquel.

Jesus-Christ disoit : Ces gens icy m’honorent des levres, ils me donnent des baysers hypocrites et des feintes loüanges; mais leur cœur est fort eloigné de moy, et par consequent leurs œuvres sont fort eloignées de mes intentions. D’où le Chrestien doibt inferer que ce n’est pas assez d’honorer la croix, s'il ne l’ayme; de la bayser, s’il ne l’embrasse par une cordiale et ferme resolution, non seulement d’aymer le crucifix, mais encore la crucifixion de cœur.

Quelques contemplatifs ont medité que Jesus-Christ, dans la boutique de S. Joseph ,-et dans les trente ans de son adorable vie cachée, s’occupoit quelquesfois à faire des croix pour toutes sortes de personnes; et j'ose de sa part en presenter à tous. A messeigneurs les prelats, je presente la croix de la sollicitude et des travaux qu’il faut qu'un bon pasteur souffre pour garder, augmenter, nourrir, perfectionner et corriger ses brebis : cette croix de pasteur est la premiere que Jesus a portée ; jele prouverois facilement par sa cresche, par ses courses, par ses lassitudes et sueurs proche du puits de la Samaritaine, et par son charilable soin pour ceux mesmes qui le tourmentoient.

Aux religieuses et autres gens d’Eglise, je presente la croix de la solitude, du celibat et de l’abnegation du monde; croix saincte, qui a vrayment touché celle de Nostre-Seigneur; croix precieuse portée par la Vierge des vierges, Nostre-Dame, qui apres son adorable Fils à esté la plus saincte, la plus innocente et la plus entierement crucifiée de toutes les ames amantes de la tres-saincte croix.

À messieurs de la noblesse, je donne la croix de la modestie, le bon usage du tems par des occupations d’esprit bonnes et sainctes, autant relevées par dessus les œuvres manuelles des roturiers, que leur condition leur donne de preeminence, et leur naissance d'avantage sur les autres; et pour troisiesme branche de ceste croix, qu'ils ayent l'amour du vray honneur, qui est la seule vertu de pieté et crainte de Dieu, et la fuitte de

ce fantosme d'honneur imeginaire qui les poursuit, et qui s’estant emparé d'eux, les jette dans la vanité, dans l’estime de soymesme, et de là dans les duels, et des duels dans la damnation eternelle.

A messieurs de la justice, je presente la croix de la doctrine de l’equité et de la sincere verité, croix vrayment digne des ministres et officiers du Dieu juste et vivant, qui fait marcher la justice et le jugement devant sa face, et juge toute la terre en equité et verité comme parle David; croix desirable qui crucifie les respects humains, la crainte des hommes et l'amour du propre interest, fait fleurir dans une province la paix et le repos des familles.

. À ceux du tiers estat, j’offre la croix de l'humilité, du travail et labeur de leurs mains, croix que Dieu a attachée à leur naissance, mais sanctifiée par l'usage que Jesus-Christ a fait du mestier de charpenterie; et il fait dire de soy-mesme par son prophete : Je suis dans le labeur et dans le travail dés ma jeunesse. Ceste croix du travail est tres-salutaire pour ayder les hommes au salut eternel, parce que, l’oysiveté estant la mere des vices, une necessaire et Donne occupation delivre l’ame de mille fantaisies, qui sont la source des pechez, et la tient dans une aymable innocence et bonne foi.

Aux jeunes gens, je destine la croix de l’obeyssance, de la chasteté et de la retenue en leurs deportemens ; croix salutaire, qui crucifie les fougues d’un jeune sang qui commence à bouillir, et d’un courage qui n’a pas encore la prudence pour guide; qui rendra enfin nos jeunes gens capables de porter le tres-suave joug de Nostre-Seigneur, en quelque condition que son inspiration les appelle.

Aux vieillards, je presente la croix de la patience, de la douceur et du sage conseil; croix qui requiert un cœur armé de courage; car ils ne treuveront dans cet aage avancé et refroidy que labeur et douleur sur la terre : c’est le Mre de David.

Il y a si grand nombre de croix pour les personnes mariées et chargées de famille, qu'il n’est pas besoin de leur en destiner de particulieres ; neantmoins, celle que je leur presente plus volontiers, c’est le support mutuel, l’amitié fidelle et non interrompue par des amours etrangers, et le soing de l’eslevation des enfans; en donnant bon exemple à toute la famille, ne se pas rendre criminel des crimes d’autruy.

Les veufves ne manquent non plus de croix : sielles sont vrayes veufves, leur cœur, leur amour et leur playsir doivent

estre attachez à la croix de Jesus-Christ par l’abnegation des passe-tems du monde, et par la meditation de la mort, puisque leur chere moitié est desja pourrissante au tombeau.

Le glorieux $. Antoine vid un jour toute la terre couverte de pieges et de filets; 1l me semble que de mes yeux interieurs, je la vois toute parsemée de croix : heureux ceux qui ne fuyent point la croix! Judas, ce perfide disciple, mena son infernale troupe pour prendre Jesus, et le faire clouer à la croix; mais quant à luy, le malheureux, 1l refusa entierement la croix, ne voulant pas seulement celle de la saincte contrition et penitence que Jesus-Christ luy offroit. Ceux qui refusent de prendre humblement et porter vertueusement les croix que Dieu leur presente en ceste vie, auront en l’autre le partage de Judas.

Le grand roy Salomon dit, que tout ce qui se passe sous le soleil est vanité et affliction d'esprit. Cela presupposé, il n’y a point d'homme sous le soleil qui puisse eviter la croix et la souffrance : mais les impies, les ames mal faites, sont, contre leur gré et en depit qu'elles en ayent, attachées à la croix et aux tribulations ; et par leur impatience elles se rendent leurs croix fatales : elles ont des sentiments d'estime d’elles-mesmes, approchant ceux du mauvais larron; elles unissent par ce moyen leur croix à celle de ce meschant; et aussi infalliblement leurs salaires seront esgaux. Helas ! le bon larron fit d’une mauvaise croix, une croix de Jesus-Christ : certes, les travaux, les injures, les tribulations que nous recevons, sont des croix de vray larron, et nous les avons bien meritées ; et nous devons humblement dire comme ce bon larron : Nous recevons dans nos souffrances ce que nous avons merité par nos offenses; et par cette humilité, nous rendons nostre croix de larron, une croix de vray chrestien. Unissons donc, comme le bon larron, nostre croix de pecheurs à la croix de celuy qui nous a sauvez par sa croix; et par cette amoureuse et devote union de nos souffrances aux souffrances et croix de Jesus-Christ, nous entrerons comme des bons larrons, dans son amitié, et à sa suite dans son paradis.

Regardant donc la saincte croix de Jesus avec un cœur plein d'amour et de reverence, je feray ces eternelles et inviolables resolutions :

O mon Jesus, le bien-aymé de mon ame! permettez-moy que, comme un bouquet de myrrhe, je vous serre sur mon sein, et que je bayse le pied de cette saincte croix, teinte de vostre precieux sang, et que je vous dye que ma bouche, qui est si heureuse que de bayser vostre saincte croix, s ‘abstiendra desor-

mais de medisance, de murmure et de lasciveté; mes yeux qui voyent, Ô Jesus, vos larmes couler pour mes pechez sur la croix, ne regarderont jamais choses qui vous soient contraires : ces deux luminaires de mon corps defailleront à force de regarder en haut mon Sauveur eslevé sur la croix; je les detourneray, afin quils ne voyent la vanité du monde, mais qu'ils considerent tousjours la verité de vostre saincte dilection.

Mes oreilles, qui entendent avec tant de consolation les sept parolles prononcées sur la croix, ne prendront plus de playsir aux vaines loüanges, aux faux rapports, aux discours abaïissant mon prochain, aux vains propos, aux devis (1) inutiles.

Mon entendement, qui considerera avec goust les adorables mysteres de la saincte croix, ne se ravalera jamais en des malicieuses et mauvaises imaginations.

Ma volonté, qui s’est soumise aux lois de la saincte croix et à l'amour de Jesus-Christ crucifié, ne hayra jamais personne, parce que son bien-aymé Jesus est mort d'amour pour tous.

Enfin, mon zele sera de planter la croix en mon cœur, en mon entendement, en mes yeux, en mes oreilles, en ma bouche, en tout mes sens interieurs et exlerieurs, afin que rien n'y entre ny en sorte qui ne soit contraint de demander congé à la saincte croix. Je formeray ce sacré signe avec reverence, j'en marqueray mon cœur en mon reveil et avant mon dormir; et cherchant en la saincte croix mon support parmi les angoisses de ceste vie, j'espere d'y treuver ma joye eternelle; car ayant aymé Jesus-Christ crucifié en ce monde, je jouiray en l’autre de Jesus glorifié, auquel soit honneur et gloire aux siecles des siecles. Ainsi soit-il.

DIEU SOIT BENY

(1) Entretiens.

(RECUEILLI

CD

Sur l’Evangile du dix-septiesme Dimanche d’apres la Pentecoste.

Magister, quod est mandatum magnum in Lege ? Ait illi Jesus : Diliges Dominum Deumtuum ex toto corde tuo, et ex tota anima tua, el ex tota mente tua, Hoc est maximum et primum mandatum.

Un docteur de la loi interrogea Nostre- Seigneur Juy disant : Maistre, quel est le plus grand commandement de la loy? À quoi il respondit : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de

toute ton ame, et de toute ta pensée. Ce commandement est le plus grand et le premier. (MaTTH. 22.)

Si j'avois plus de temps, je parlerois de la dedicace pieuse qui se fait par la consecration des Eglises, pour y adorer Dieu : mais n’en ayant que fort peu à vous entretenir, je ne parleray à present que de la dedicace interieure du cœur ; asseuré que je suis, que les ames pour lesquelles je presche maintenant en tirerent plus d'utilité, et y prendront plus de playsir. Mais d'autant que la dedicace que nous faysons de nostre cœur à la divine Majesté se fait par l'amour, je m’arresteray aux parolles de l'Evangile qui court cette semaine, que j’ay prises pour subjet de cette exhortation, et les expliqueray mot à mot.

Un docteur de la loy venant treuver Nostre-Seigneur, luy demanda quel estoit le plus grand commandement; à quoy il respondit : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ame, de tout ton esprit, de toute ta pensée, de toutes tes forces, et enfin de tout ce que tu as, et de tout ce que tu es. Premierement je considere cette parolle : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, c’est-à-dire, d’un amour de dilection ; car il faut considerer toutes ces parolles l’une apres l’autre, parce qu’elles meritent d’estre pesées au poids du sanctuaire, pour la grande jalousie que Nostre-Seigneur a tesmoigné avoir, que nous l’aymions uniquement et souverainement, autant que nous le pouvons faire en cette vie, ainsi que je diray tantost.

Dieu donc veut estre aymé d’un amour de dilection, c’est-àdire d’eslection; il ne se contente pas que nous l’aymions d’un amour commun, ainsi que nous faysons les hommes, mais il veut estre aymé d’un amour choisi etesleu entre tous les-autres;

en sorte que tous les autres amours que nous: avons pour les creatures ne soient que des images ou des ombres d'amour en comparayson de sn qu'il veut que nous portions à sa divine Majesté.

Hé Dieu! mes cheres sœurs ,:n’est-il pas bien raisonnable que cet amour divin domine, et tienne le donjon au dessus de tous les autres amours, qu'il regne, et que tout luy soit subjet? Aymer Dieu‘d’un amour d’eslection, c’est le choisir entre mille, comme dit l’Espouse au Cantique des cantiques : Mon bien-aymé, ditelle aux filles de Sion, est beau par dessus toute beauté, toutes sortes de perfections. sont en luy; c’est pourquoy je l'ay. esleu. entre mille, c'est-à-dire, entre un nombre infiny, pour estre mon bien-aymé et mon choisy : Dilectus meus candidus, et rubicundus, electus ex millibus (Cant. 5).

Or, quand ce vient à nostre choix d’eslire un objet pour le principal but de nostre amour, certes nous aurions grand tort de ne le pas chercher, et choisir entre tous les objets qui sont aymables, afin d’eslire le plus excellent. Mais dites-moy de grace, se pourroit-il jamais rencontrer un objet plus excellent que la Divinité, laissant à part son incomparable beauté, considerant son indicible bonté qui nous a par tant de façons tesmoigné qu'il nous ayme, et desire infiniment que nous l’aymions? Hé! qu'est-ce qui pourroit davantage esmouvoir nostre volonté à aymer, que de se voir si parfaictement aymé? mais de qui? de Dieu mesme. Certes, les effects que nous ressentons tous les jours de son amour nous en donnent des preuves plus que tressuffisantes.

O que ce commandement d'aymer Dieu est aymable, et que . nous sommes obligez à sa divine bonté de nous l’avoir donné! Il y a eu certains fols et insensez qui ont voulu dire qu'il estoit impossible d'observer ce commandement , tandis que nous serions en cette vie mortelle ; en quoy certes ils ont grandement et faussement erré en leur opinion, d'autant que Nostre-Seigneur n’eust jamais donné ny fait ce commandement aux hommes, s’il ne leur eust donné quant et quant (1) le moyen de le pouvoir observer et accomplir. Dieu veut donc que nous l'aymions de tout nostre cœur, de tout nostre esprit, de toutes nos forces, et de toute nostre pensée, c’est-à-dire, de tout nostre pouvoir. Mais comment le pourrons-nous faire en cette vie mortelle, puisqu'il faut que nous aymions nos peres, nos meres, nos freres, nos sœurs, et pour ceux qui sont dans le monde, que le mary ayme sa

(1) Ea même temps.

femme, et la femme son mary, ses enfans et ses amis? Comment donc (nostre amour estant ainsi partagé) pourrons-nous aymer Dieu de toutes nos forces? Cela ne se peut, dites-vous. O que vous estes abusez! et que vous monstrez bien que vous n’avez de l'esprit que pour comprendre les choses de la terre, mais non pour penetrer et cognoistre celles de Dieu telles qu’elles sont! Si Nostre-Seigneur nous eust commandé de l’aymer ainsi que font les bien-heureux là haut au ciel, nous aurions sans doute quelque raison de dire que nous ne le pouvons pas aymer de la sorte, d'autant que ces esprits bien-heureux l’ayment d’un amour ferme, stable et constant, sans interruption quelconque, le benissant perpetuellement; et par ainsi ils sont en un continuel exercice de leur amour : ce que nous autres mortels ne pouvons pas faire ça bas (1) en terre; car il faut que nous dormions, et pendant ce temps-là nostre amour cesse son exercice.

Il n’y à jamais eu que Nostre-Dame qui ayt eu ce privilege de pouvoir aymer Dieu en cette vie sans interruption quelconque; car mesme tandis qu’elle dormoit, son esprit ne laissoit pas d'agir et s’eslancer en Dieu, de maniere qu'elle pouvoit veritablement dire : Ego dormio, et cor meum vigilat (Cant. 5); Je dors, mais mon cœur veille. Mais quant à nous autres, combien de fois arrive-t-1l que nous nous treuvons en des distractions, lesquelles nous sont inevitables? Il est vray que nous pouvons aymer Dieu d’un amour ferme et invariable, mais non pas estre en l'exercice continuel de nostre amour.

Or, pour aymer Dieu d’un amour de dilection, je veux dire d’eslection, il faut avoir la volonté bien resoluë et determinée de ne conserver et reserver aucun autre amour qui ne luy soit -subjet et sousmis, demeurant prests à bannir de nos esprits, nonseulement tout ce qui luy sera contraire, ains (2) aussi tout ce qui ne servira pas à la conservation et augmentation de ce divin amour, qui est seul digne du nom sacré de dilection. Le nom d'amour se peut bien appliquer, et est propre à toutes les affections basses, terrestres et caduques; mais pour le nom de dilecton, jamais elles ne le meritent.

Mais comment, me direz-vous, pourrons-nous faire pour bien observer ce divin commandement de l’amour de Dieu, tandis que nous serons en cette vie, puisque vous dites que nous le pouvons accomplir selon le desir de la divine bonté? Il est vray, sans doute, mes cheres sœurs, nous le pouvons, et pour vous faire comprendre cette verité, je me serviray d’une similitude.

() 1ci-bas — (2) Mais.

Imaginez-vous, de grace, de voir trois archers qui portent tous trois leur are bandé et tendu, pour tirer dans les rencontres selon la necessité, et pour cela ils ont tous trois leurs carquois pleins de flesches et de sagettes (1) : Le premier de ces archers tient une flesche d’une main, et son arc bandé de l’autre, prest qu'il est de pousser sa flesche sur la corde de son arc, toutesfois et quantes qu’il aura necessité de tirer. Le deuxiesme archer, parce qu'il veut tirer souvent, porte non-seulement son arc bandé, ains 1l porte encore la flesche tenduë dessus, afin que selon les rencontres iln’ayt à faire qu'à la decocher. Mais le troisiesme archer ne se contente pas de cela, ains il tire sans cesse la corde de son arc à soy, et lance continuellement ses sagettes dans le blanc où il vise.

Certes, ce n’est pas sans raison que les peintres, pour representer l'amour, peignent un archer qui decoche continuellement des flesches dans le cœur des mortels, pour les blesser et navrer de ses tres-aymables sagettes. L'amour est extremement doux et suave, quand il s’applique à un objet digne d’estre choisi entre mille, comme est celuy de Nostre-Seigneur, duquel nous parlons; car quant à l'amour bas et caduque, qui s'attache à la creature, au prejudice de l’amour que nous devons au Createur, tant s’en faut qu'il soit doux et suave, qu’au contraire il est grandement desagreable, et remplit le cœur de celuy qui le possede de troubles, d'empressemens, d’inquietudes et d’amertumes.

Or, l'amour que le vulgaire des hommes porte à Dieu, j’entends. ceux qui vivent chrestiennement dans le monde, est semblable à ce premier archer, que nous nous sommes imaginé; car ils sont resolus de plutost mourir que de l’offenser mortellement, en contrevenant à ses divins commandemens : ils tiennent toujours l'arc de cette resolution bandé, prests qu'ils sont de decocher la flesche de leur fidelité, en toutes les rencontres où il sera besoin de faire paroistre que l’amour qu’ils portent à sa divine Majesté est le supreme entre tous les autres amours , faysant tousjours ceder l'amour de la creature à celuy du Createur; ouy mesme à celuy qu’ils portent à leur pere, mere, femme, enfans, ou amis. Heureux qu'ils sont, certes, de conserver cette fidelité à Dieu; car ainsy faysant ils l’aymeront - suffisamment pour ne point entrer en sa disgrace, et obtenir la vie eternelle.

Mais il y a des ames plus nobles et gene reuses , qui sachant que

(1) Flesches : c’est ainsi une répétition.

la suffisance (1) ne suffit pas en ce qui est de l’amour de Dieu, passent plus outre, et sont semblables à ce second archer, que nous nous sommes representé, lequel non-seulement tient son arc bandé et son carquois plein de flesches, toutes prestes pour ürer, mais il tire aussi fort souvent, mettant le moins de distance qu’il peut entre chaque trait; il n’attend pas la necessité, ains iltire à toutes les apparences de necessité. Ces ames done que je dis estre semblables à ce second archer, sont celles lesquelles se retirent du commun du peuple, pour mener une vie plus parfaicte, soit qu’elles se sequestrent tout à fait du monde, comme font les religieux , ou non : ne se contentant pas de vivre . seulement selon l’observance des commandemens de Dieu, ains passant plus outre, elles embrassent encore la prattique des conseils, afin de tirer des sagettes et des traicts dans le cœur de : la divine Majesté, le plus souvent qu’elles pourront, par des eslancemens fervens et affectionnez de leur esprit; et par ainsi elles navrent et blessent le cœur de ce roy des cœurs, ainsi que luy-mesme l’asseure, quand il dit à son Espouse au Cantique des cantiques : Vulnerasti cor meum, soror mea sponsa, vulnerasti cor meum, in uno oculorum tuorum, et in uno crine colli tui {Cant. 4); Ma bien-aimée, ma belle, et ma colombe, tu m'as ravi le cœur, tu m’as blessé et navré par l’un de tes yeux, et par l’un de tes cheveux qui pend dessus ton col, c'est-à-dire, par l’une des peusées qui sortent de ton cœur. Averte oculos tuos à me, quia ipsi me avolare fecerunt (Cant. 6); Detourne tes yeux de dessus moy, luy dit-il ailleurs, car tes regards m'ont fait en aller. Or pensez-vous que ces parolles qu'il dit à son Espouse soient pour luy deffendre de tirer ses sagettes ? Ô non, sans doute; mais c’est plutost pour la blesser reciproquement, car vous m’advoüerez que c'est bien la blesser amoureusement, mais d’une blessure neantmoins bien douloureuse, que de luy dire qu'elle detourne ses yeux de dessus luy; car vous savez que l’on veut tousjours voir ce que l’on ayme.

Cette seconde façon d’ aymer Dieu est celle que nous pouvons exercer en cette vie, et à laquelle nous devons tous pretendre; car quant à la troisiesme, qui est representée par cet archer qui tire sans cesse, elle n'appartient qu'aux Saincts, qui joüyssent de la claire vision de la Divinité dans le paradis. O qu'ils sont heureux, de blesser continuellement le cœur de Dieu des tresaymables sagettes de leur amour! amour qui sera eternel, et qui ne pourra jamais avoir d'interruption en son exercice sacré;

(4) Le suffisant.

car à mesure qu'ils decochent les traicts de leurs affections vers Dieu, sa divine Majesté remplit leur carquois de ses divines flesches, de sorte qu'ils seront eternellement inespuisables.

Vous entendez donc bien maintenant comme l'on peut prattiquer en cette vie mortelle le commandement de l'amour divin. Il est vray, me direz-vous, mais est-ce assez aymer Dieu que de se contenter de l’aymer, ainsi que font ceux qui observent ses commandemens? O sans doute, qui se contenteroit de cela, sans desirer de l’aymer davantage, je veux dire, sans avoir la pretention d’accroistre l’amour qu'il doit porter à sa divine bonté, il ne l’aymeroit pas suffisamment ; car n’avons-nous pas dit que la suffisance, en ce qui est de lénotr de Dieu, n’est pas suffisante. Ce n’est pas en effet icy comme aux autres desirs que l’on a d’acquerir des honneurs et des richesses : parce qu’en ces choses, celuy à qui la suffisance ne suffit pas, et qui ne dit pas : C’est assez, je suis content des honneurs et des richesses que je possede, monstre bien son ambition, et que rien ne sçauroit contenter ny assouvir la soif insatiablé qu'il a de ces choses. Mais quant à l’amour de Dieu, 1l ne faut jamais dire : C’est assez d’amour, j'en ay suffisamment, j'en suis content; car celuy qui diroit cela n’en auroit pas suffisamment.

La Divinité ne peut estre aymée suffisamment que d’ellemesme : cest pourquoy nostre soif de l’aymer ne pourra jamais estre assouvie. Nous devons donc estre tousjours haletans et souspirans apres l’augmentation de cet amour sacré, demandant à Nostre-Seigneur qu’il luy playse nous donner un amour correspondant, autant qu'il se pourra, à celuy qu'il nous porte.”

Mais considerons un peu, je vous prie, quel est cet amour que Dieu nous porte, et duquel nous avons esté, et sommes si cherement aymez de luy. Etremarquez combien Nostre-Seigneur a de grace à nous exprimer en l’Escriture saincte l’ardeur de sa passion amoureuse, en parolles, en affections et en œuvres. En parolles; certes! cela est tres-clair et manifeste : car jamais il ne s’estendit tant à parler sur aucun subjet, que sur celuy de son amour envers nous, et sur le grand desir qu'il a que nous laymions, ainsi que nous pouvons voir en plusieurs lieux de l'Evangile. En affection, voyez combien il est jaloux de nostre amour. Tu aymeras le Seigneur ton Dieu, nous dit-il, de tout ton cœur, de toute ton ame, de toute ta pensée, de toutes tes forces, de tout ton esprit, et de tout ce que tu es, c’est-à-dire, de tout ton pouvoir : Diliges Dominum Deum tuum ex toto

corde tuo, et ex tota anima tua, et ex omnibus viribus tuis, et ex omni mente tua (Deut. 6).

Ne nous monstre-t-1l pas aussi merveilleusement bien la grandeur de son amour par ses œuvres, specialement au tres-sainct sacrement de l’Eucharistie, et se donnant à nous? Considerez, je vous prie, l’excez de son amour en ce divin sacrement : certes, il semble qu'il ne sera jamais content d'inviter les hommes à le recevoir. Voyez comme il inculque d’une façon admirable le bien qu'il a preparé pour ceux qui le recevront dignement : Je suis, dit-il, le pain vivant qui est descendu du ciel : quiconque me mange, il ne mourra point eternellement; Ego sum pars vivus, qui de cœlo descendi : si quis manducaverit ex hoc pane, vivet in ælernum (Joan. 6). Qui voudra boire mon sang, et manger ma chair, il aura la vie eternelle; Qui manducat meam carnem, et bibit meum sanquinem, habet vilam æternam. Et pour nous monstrer la grandeur de l'amour par lequel il se donnoit à nous en ce tres-sainct sacrement, J’ay desiré, dit-il à ses apostres, d’un grand desir, de faire cette pasque avec vous : Desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum (Luc. 22). Puis parlant de sa mort : Nul n’ayme, dit-il, d’un plus grand amour, que celuy qui met son ame, c’est-à-dire sa propre vie, pour la chose qu’il ayme : Majorem hac dilectionem nemo habet, quam ut animam suam ponat quis pro amicis suis (Joan. 15). Et en cent et cent autres façons, il nous a exprimé l’ardeur incomparable de son amour envers nous, durant tout le cours de sa tres-saincte vie, et principalement en sa mort et passion.

Ne vous semble-t-il donc pas, mes cheres ames, que nous avons une tres-grande obligation à contre-changer, en tant qu’il nous sera possible, cet amour sacré et incomparable, duquel nous avons esté et sommes si cherement aymez de Nostre-Seigneur? C’est sans doute que nous le devons; au moins devons- . nous avoir affection de le faire le plus parfaictement que nous pourrons, afin d'accomplir ce qu’il nous ordonne, de l’aymer de tout nostre cœur.

Mais aymer Dieu de tout nostre cœur, qu'est-ce, sinon l’aymer de tout nostre amour, et d’un amour ardent? Et pour cela il faut fort peut aymer toutes les autres choses, et n’y point attacher nos affections, afin de les reserver toutes pour Dieu.

L’aymer de toute nostre ame, c'est occuper toutes nos puissances interieures en l'exercice de son divin amour ; l’aymer de tout nostre esprit, c’est l’aymer d’un amour pur et simple.

Aymer Dieu de toute nostre pensée, c’est tenir nostre enten-

dement occupé à penser à luy le plus souvent qu’il nous sera possible.

L’aymer de toutes nos forces, c’est l’aymer d’un amour ardent, ferme, constant et genereux, qui ne se laisse jamais abattre dans les peines et contradictions, ains tousjours perseverant.

L’aymer de tout ce que nous sommes, c’est luy donner et abandonner entierement nostre estre, pour estre totalement sousmis à l’obeyssance de son divin amour.

L’aymer d'un amour de dilection, c’est le preferer à toutes choses, afin de pouvoir dire avec l’Espouse : Mon bien-aymé est à moy, et moy à luy : Dilectus meus mil, et ego illi (Cant. 2).

Vous serez peut-estre bien ayses de pouvoir cognoistre si vous aymez Dieu , ainsi que nous venons de dire qu’il le faut aymer : or, les marques infaillibles pour cognoistre si nous avons cet amour sont specialement trois :

La premiere marque est de regarder si vous vous playsez fort en la presence de Dieu ; car vous savez que l’amour recherche tousjours la presence de la personne aymée. L'amour {ainsi que dit le grand S. Denis, apostre de la France) tend tousjours à l'union, si (1) que l’amour unit les cœurs de ceux qui s’ayment, mais d'une union si forte, qu’elle est presque indissoluble, quand l’amour est pur, comme est celuy de Dieu, duquel nous parlons.

L'amour est un lien, et un lien de perfection : Vinculum perfechionis ; c'est-à-dire que ce lien est si fort qu’il ne se peut rompre ni deslier. Donc, si vous aymez bien Dieu, vous aurez un grand soin de rechercher sa presence, afin de vous unir tousjours plus parfaictement avec sa divine bouté , non point pour la consolation qu’il y a de joüyr de sa saincte presence, ains simplement pour satisfaire à son amour, qui le desire ainsi : vous chercherez le Dieu des consolations, et non pas les consolations de Dieu.

Or vous sçavez que les amans cherchent tousjours de parler en secret, bien que ce qu’ils ont à dire ne soit pas des secrets, ou chose qui merite d’estre tenuë pour telle. De mesme en est-il de cet amour sacré, car la fidelle amante recherche tous les moyens possibles de rencontrer son bien-aymé tout seul, pour luy lancer dans le cœur quelques traits de sa passion amoureuse, et luy rendre quelque petit tesmoignage de son amour, quand ce ne seroit que de luy pouvoir dire : Vous estes tout mien, et je suis toute vostre : mais elle luy dit ces parolles en

(1) Tellement.

secret, dans le fond de son cœur, afin qu'il n’y ayt que son bienaymé qui les entende.

La deuxiesme marque, pour cognoistre si vous aymez bien Dieu, est de regarder si vous n’aymez pas beaucoup d’autres choses avec luy; ainsi que j'ay dit, cela s’entend d’un amour fort et puissant : car vous sçavez que quand on ayme beaucoup de choses, specialement si on les ayme d’un amour fort et puissant, l'amour que nous avons pour Dieu en est bien moins parfaict, parce que nostre capacité d’aymer est fort petite, tandis que nous sommes en cette vallée de miseres; et partant nous ne devons pas laisser dissiper nostre amour à plusieurs objets, ains le tenir ramassé tant qu’il nous sera possible, pour l’employer à aymer un objet tant aymable, comme est la souveraine bonté de Dieu. Il faut veritablement aymer quelque chose avec Dieu, mais d’un amour qui n’aille point de pair avec le sien, ains qui luy soit subjet, en sorte que nous soyons tousjours prests et disposez de l’abandonner quand il sera contraire à celuy de Dieu.

La troisiesme et principale marque que je vous donne, pour cognoistre si vous aymez bien Dieu, est de regarder si vous aymez bien le prochain; car nul ne peut dire en verité qu'il ayme Dieu, s’il n’ayme le prochain, ainsi que l’asseure le grand apostre S. Jean : Qui non diligit fratrem suum, quem videt, Deum quem non videt, quomodo potest diligere (1. Joan. 4)?

Mais comment, et de quel amour devons-nous aymer le prochain? de quel amour, mes cheres ames ? de l'amour mesme que Dieu nous ayme; car il faut aller puiser cet amour dans le sein de sa divine Majesté, afin qu'il soit tel qu'il doit estre, c’est-àdire , qu'autant qu'il nous sera possible, nous devons aymer le prochain d’un amour pur, solide, ferme, constant et invariable, qui ne s'attache point aux qualitez ou conditions des personnes, ains à l’image de Dieu, que nous portons tous. Certes, si nous aymons ainsi nostre prochain, nostre amour ne sera point subjet au changement, ny aux aversions, comme est celuy que nous avons les uns pour les autres, lequel pour l'ordinaire se dissipe et s’alangourit (1) sur une mine froide, ou pour quelque parolle et action qui ne sera pas assez correspondante à nostre humeur, ou pour la rencontre de quelque petite chose qui ne sera pas comme nous desirons.

Nostre-Seigneur nous ayme sans discontinuation (je ne vous parle pas de ceux qui sont en estat de peché mortel, car le lieu où je suis ne le requiert pas); il nous supporte en nos deffauts et

(4) Devient languissant.

en nos imperfections, sans aymer, neantmoins ny favoriser nos imperfections : il faut donc que nous en fassions de mesme à l’endroict de nostre prochain, l’aymant sans discontinuation, et sans nous lasser jamais de le supporter en ses deffauts; prenant bien garde toutesfois de ne favoriser ny aymer ses imperfections , ains au contraire, taschant d'en rechercher l’extermination, autant qu'il nous sera possible, ainsi que fait la divine Bonté envers les hommes. Mais Dieu nous ayme pour le ciel, et partant il ayme plus nos ames que nos corps ; ainsi devons-nous faire, aymant specialement nostre prochain pour le ciel, luy procurant de tout nostre pouvoir, par nos prieres, les graces et benedictions celestes, par le moyen desquelles il puisse tousjours croistre en l’amour sacré, et enfin obtenir l’amour eternel apres cette vie, l’encourageant à l’exercice des vrayes vertus, tant par parolles que par exemples; et ainsi faysant, nous nous resjoüyrons beaucoup plus des dons et des graces que Dieu fera à leurs ames, de leurs vertus, et des benedictions celestes qu'il leur communiquera, que non pas des honneurs, richesses et autres biens caduques et perissables qui leur pourroient arriver.

Or, c’est à l’acquisition de ce veritable amour de Dieu et du prochain, auquel je vous exhorte, mes cheres sœurs, de travailler continuellement; car en somme, pour conclure ce discours, je dy de rechef que c’est par l'exercice du sainct amour que nous pouvons faire la dedicace de nos cœurs à la divine Majesté, et ne doutons point que si nous l’aymons, ainsi que nous avons dit, il n’habite plus volontiers dans nos ames, qui sont ses temples vivans, qu'il ne fait dans nos Eglises, puisqu'il dit que ses plus grandes delices sont d’estre avec les enfans des hommes : Deliciæ meæ esse cum filiis hominum (Prov. 8).

Aymons donc Dieu de tout nostre cœur, et comme il se plaist d’estre avec nous, playsons-nous aussi avec luy ; tenons-nous tousjours en sa saincte presence, ne le perdons point de vué, entretenons-nous familierement avec luy, donnons-luy toutes nos affections, n’aymons rien qu’en luy, ou pour luy, et soyons asseurez que si nous perseverons à l’aymer fidellement èt constamment pendant cette vie, qu’apres icelle (4) il nous fera la grace de l’aymer eternellement dans le ciel, où nous conduise le Pere, le Fils, et le Sainct-Esprit. Amen.

DIEU SOIT BENY

(4, Elle.

TRRRTESAEESS +

sr

De la paralysie spirituelle.

Dixit Jesus Paralytico : Confide, fili ,remittuntur tibi peccata tua. Jesus dit au paralytique : Mon fils, aye confiance, tes pechez te sont pardounez. (MATTH. 9.)

PuiSQuE par l'absence juste, comme je croy, de celuy qui vous devoit presenter la collation spirituelle de la part du maistre de ceans (1), qui est Jesus-Christ, j’ay encore eu cette charge de vous entretenir de quelques discours spirituels, j'ay choisi celuy que l'Evangile me met en main de prime face, qui est de la paralysie spirituelle, et de la guerison d'’icelle (2); car, encore que l'Evangile semble advancer son histoire d’une paralysie corporelle, neantmoins Nostre-Seigneur parle et guerit principalement la spirituelle, disant au paralytique : Confide, fih ; Monfils, aye confiance : et semble que sa premiere visée estoit sur la paralysie spirituelle; mais qu’à l’occasion des murmures que faysoient les Juifs, il ayt jetté l’œil sur la corporelle. Or, ce discours de la paralysie spirituelle est bien l’un des plus necessaires que vous puissiez entendre. Playse à Dieu que je le puisse aussi bien faire comme il est utile et profitable, quoy que peut-estre il ne soit pas des plus agreables qu'on puisse faire; car il y a en cet aage une infinité de paralytiques spirituels, lesquels ne pensent pas l’estre, et ne cherchent point la guerison d’une si estrange maladie, auxquels je puis bien dire ce qui est porté par un prophete : Ossa arida, audite verbum Domin (Ezech. 37); Os secs et arides, entendez la parolle du Seigneur, escoutez un peu que c'est (3) que vostre mal. La paralysie corporelle est une maladie causée d’une humeur peccante qui saysit les nerfs et muscles, empeschant la communication des esprits vitaux et animaux, et par consequent privant les parties occupées, de mouvement et sentiment, et cette humeur est ordinairement froide. Or, la paralysie spirituelle, parlant avec proportion, est une maladie causée par la saysie et occupation que le peché fait des nerfs spirituels, c'est-à-dire, des desirs de nostre ame, empeschant la communi-

(4) Ici. — (2) D'elle. — 3) Ce que c’est.

cation et influence des inspirations divines en nos consciences, et par consequent le mouvement naturel de nostre ame, le sentiment des choses celestes. Jay dit le mouvement naturel, parce que, comme la paralysie corporelle n’empesche pas le mouvement exterieur du corps, mais seulement l'interieur qui luy est propre : ainsi la spirituelle n’empesche pas le mouvement de nostre ame à la creature, mais il ne luy est pas naturel; car son mouvement est à Dieu : Zbunt de wirtute in virtutem, donec videatur Deus deorum in Sion, etc. (Psal. 83). Et de fait nos theologiens disent que le peché est contre nature, et contre raison. Le peché qui cause cette paralysie est une certaine froideur et nonchalance spirituelle. En somme, nous appellons, pour le dire en un mot, estre paralytiques ceux lesquels demeurent en leurs pechez; car ils ne sçauroient garder en eux ce catharre, qu ils ne deviennent comme perclus, impotens et comme transis de ce froid et engourdis de tous leurs membres spirituels, dont il est dit aux Proverbes : Propter friqus piger arare noluit (Prov. 20); À cause du froid , le paresseux n’a pas voulu travailler, comme s’il vouloit dire : Le paresseux estant engourdy du froid du peché, faute d’estre revestu des vertus, et eschauffé du feu de charité , il n’a point voulu travailler. C’est le propre effect de cette paralysie, d'empescher de travailler, pour la saison à venir, ceux qu'elle a saisis ; c’est de là d’où tous nos maux arivent, si (4) que nous pouvons bien dire avec le prophete : 44 aquilone omne malum panditur (Jer. 1); Tout mal vient du costé d’aquilon; car ne pouvant mouvoir, nous ne pouvons chercher le bien, ny fuyr le mal. Vrayement nous sommes tous pecheurs, nous pouvons tous dire que : Aquæ intraverunt usque ad animam meam (Psal. 68); Les eaux ameres du pe- .ché sont entrées jusques dans mon ame. Mais quelques-uns se remuent taschant à se depetrer de ces eaux, et se retirer du peché, desquels on peut dire : Benedicite omnia quæ moventur in aquis Domino; Benissez le Seigneur, vous tous qui vous mouvez dans les eaux; mais ceux qui ne se remuent point ne peuvent pas tenir ce langage. De plus cette maladie a une tresmauvaise condition, c'est qu'elle est presque incurable aussi bien que la paralysie corporelle, non pas que le souverain medecin ne le sçache, et ne le puisse faire; mais parce que ceux quien sont atteints, ne sentant pas leur mal pour la pluspart, ils n'ont point de recours au medecin, si quelqu'un ne les y porte, comme vous voyez aujourd huy : car, comme dit Salomon en ses (1) Tellement.

Me J

Proverbes, le paresseux s’estime plus sage que sept hommes qui proferent des sentences : Sapientior sibi videtur piger septem viris loquentibus sententias (Prov. 7). Ils ont les yeux ouverts pour voir des vanitez mondaines; ils ont la langue bien desployée, mais c’est pour se repaistre d'un grand parler sans vouloir rien faire ; ils ne veulent recevoir correction de personne, ains censeurent tout le monde.

Maintenant, pour nous garder de cette maladie et purger cette humeur, si elle estoit par adventure en nous, il faut voir ces causes particulieres, et combien (1) qu’elles soient en grand nombre, si est-ce (2) que celles qui sont les plus convenables au lieu et à l’aage où nous sommes, sont ces deux 1cy : Une flatteuse et trompeuse excuse qu’on se forge en ses pechez, et une grande lascheté de courage; car les uns se font accroire de n’estre point malades, encore qu'ils se sentent bien detraquez; les autres aiment mieux demeurer malades que de gouster l’amertume de la medecine.

Que pensez-vous que fait l'artisan qui survend sa marchandise, et lequel à tout propos jure afin de survendre, et dit que c’est un gain honneste qu'il fait en homme de bien? Il cherche des excuses pour excuser ses pechez : Ad excusandas excusationes in peccatis (Psal. 140). Et c’est pour luy que David a adjousté : Qua jurat proximo suo, etc.; Qui jure à son prochain, etc. Et Dieu : Non furtum facies ; Tu ne feras point de larcin; neantmoins, sous pretexte d’une juste vacation, il pense estre homme de bien. Et le chicanneur qui sur un pied de mouche entretient un procez, qui ruine l'ame, le corps, et la maison de deux miserables parties , il se flatte et s'excuse sur une petite et chetive loy toute deschirée, et par des tergiversations fait perdre le droict à son prochain; et neantmoins c’est bien à luy auquel Nostre-Seigneur a fait dire : Si utique justitiam loquimini, recta judicate, filii hominum (Amos. 5). Si certainement vous parlez en verité et justice, jugez droictement, enfans des hommes. Væ vobis qui dicitis bonum malum, et malum bonum, et convertitis in absynthium judicium (Isa. 5); Mal-heur à vous, qui dites que le bien et mal, et que le mal est bien, et qui convertissez la justice en absynthe; car ce qui est estably pour le soulagement, il le rend la ruine du pays. Ce juge qui la fait si longue, s'excuse sur dix mille raisons de coustume, de style, de theorie, de prattique, et de cautelle. C’est à luy auquel s'adresse la loy : Properandum , De judiciis, etc. + Beati qui fa-

(1) Quoi. — (2) Encore est-il.

ciunt justitiam in omni tempore (Psal. 105); Bienheureux sont ceux qui rendent la justice en tout temps. L’usurier va-t-il pas se trompant luy-mesme, avec dix mille excuses pour faire mentir l’Escriture, qui dit : Que telles sortes de gens n'iront point x tabernaculum Domini, au tabernacle du Seigneur. Les prestres se flattent-ils pas avec des dispenses, quoy que ce qui est dit en l'Evangile, que personne ne peut servir à deux maistres, Nemo potest duobus dominis servire (Matth. 6), soit escrit en grosses lettres? Les dames se flattent-elles pas, lesquelles, n’aymant point leurs marys, se: playsent d’estre courlisées, s’excusant qu’elles ne font point d'actes contraires à leur honneur? se playsent-elles point de passionner cettuy-cy, et celuy-là , disant que, nonobstant cela, elles ne voudroient pour rien violer la loy de leur mariage? C’est pour cela que Nostre-Seigneur dit : Non concupisces, Tu ne convoiteras point. C’est pour cela que David a laissé par escrit : Extitus aquarum deduxerunt oculi met, quia non custodierunt legem tuam (Psal. 118); Les eaux ont coulé de mes yeux en abondance, parce qu’ils n’ont pas gardé vostre loy. Et toutes ces sortes de gens sont paralytiques; ne sentant point leur mal, ils ne s’en confessent jamais : Bibunt sicut aquam iniquitatem (Job. 15); Ils boivent l’iniquité comme l’eau, ils sont comme Esaü, qui se souciait fort peu d’avoir perdu son droit d’aisnesse, Parvipendens quod primogenita perdidisset (Gen. 25); se flattant, ils sont semblables au Pharisien.

Mais mon intention est de vous descouvrir principalement l’autre cause de cette paralysie, sçavoir la coüardise (4) et lascheté de courage; c’est le vice auquel vous voyez tant de gens qui ne se veulent mouvoir au bien, ny retirer du mal, pource que cela leur semble mal aysé. Dicit piger : Leo est foras , in medio platearum occidendus sum (Prov. 22). Ils disent ces parolles du paresseux : Le lion est dans la ruë ; si je sors il me devorera au milieu de la place. Ce sont ceux qui ayant esté pecheurs, sont du tout lasches à bien faire. S'il faut se confesser : O que cela est fascheux, à que cela est difficile! et ne considerent pas qu'il n'est pas des pechez comme des fruicts qui meurissent sur l'arbre, et puis tombent d’eux-mesmes; mais qu’au contraire, plus les pechez demeurent en l'ame, tant plus mal-aysé est-il de les arracher. Escoutez l'Ecclesiastique : Fil, peccasti? non adjicias iterum, sed de pristinis deprecare Dominum (Cap. 21); Mon fils, si tu as peché, n’y retourne pas derechef, mais prie le Seigneur qu'il te pardonne. Qui ne pleureroit li-

(4) Paresse,

sant le chapitre 5 du livre 8 des Confessions de S. Augustin, où il se lamente d’avoir procrastiné (1) sa conversion? O Seiïgneur, comment vous respondois-je ? Modo, ecce modo, sine paululum; sed modo et modo non habebant modum , et sine paululum ibat in longum; Tout maintenant, tout maintenant, ‘attendez encore un peu, ce sera pour tantost; mais ce tout maintenant ne venoit point, et cet attendez encore un peu tiroit en grande longueur. Tempus est nos de somno surgere; Or il est temps de nous lever du sommeil. Ne dicas amico tuo Christo stanti ad ostium et pulsanti : Vade et cras revertere, cm slatim possis ; Ne dites donc pas à vostre amy Jesus-Christ, qui attend et qui heurte à la porte de vostre cœur : Allez et revenez demain, puisque vous luy pouvez ouvrir soudainement. O si tu sçavois combien Nostre-Seigneur t'attend en grande affection! Tobie envoyant en Ragès l’ange à Gabel, luy dit : Scis quoniam numerat pater meus des, et si tardavero una die plus, contristabitur anima ejus (Tob. 9); Tu sçais que mon pere compte tous les jours; si je retarde davantage, j'affligeray son ame.

C'est faire comme l'enfant prodigue : /re in regionem longinquam; C'est aller en une region loingtaine. Il faut beaucoup de peine pour en revenir, quand une fois on est allé jusques-là. Hé! quelle difficulté y a-t-1l tant à se convertir, aussi-tost qu’on se void en peché? Znduere fortitudine tua, Sion (Isa. 2). Sion, reprenez vostre force. Quærite Dominum dum inveniri potest (Isa. 55); Cherchez le Seigneur pendant qu'on le peut treuver. Ne faites pas comme l'Espouse és Cantiques, qui treuva des excuses quand son amy vint, disant qu'elle estoit au lict; elle le voulut par apres chercher, et elle ne le retreuva plus. Ne faites pas de vostre ame comme Jonas faysoit de Ninive, qu'il ne pensoit pas devoir venir que mal-aysement à penitence, et cependant incontinent que cette ville entendit : Adhuc quadraginta dies, et Ninive subvertetur (Jon. 3), Encore quarante jours, et Ninive sera renversée, elle se convertit.

Que diray-je plus? Si on parle de frequenter les sacremens, ils confessent que cela est bon; mais ils n’en sçauroient prendre la peine, disent-ils : 1l faut cecy, il faut cela. Hé, mon frere! je te diray ce qu'il faut faire : il faut purger les affections du cœur, oster ce qui deplaist à Dieu, qui est le peché mortel, puis se preparer avec bonnes intentions, et avoir ferme propos de s'amender. Cela te semble-t-il chose si difficile, qu’il ne la faille faire pour un st grand bien? C'est chose toute arrestée que : Msi

(4) Remis de jour en jour.

manducaveritis carnem filii hominis, non habebilis vilam în vobis (Joan. 6); Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, vous n'aurez point la vie en vous. Mais j’ay mesnage, direz-vous, je ne sçaurois bonnement me tenir sans crier, sans me distraire. Je suis homme de conversation, et ne puis que je ne me treuve en des lieux où il me faut faire le bon compagnon. Mon bon frere, prends peine à ne point offenser Dieu, et du reste vis joyeusement. Ouy, mais il y a de la peine à se confesser, à se preparer. Certainement la peine est legere; mais si tu ne veux prendre peine aucune, je te diray : S% quis non vult operari, non manducet (1. Thess. 3); Que si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange point, ny le pain du corps, ny le pain de l’ame, comme indigne de vivre. Mais asseure toy que l’ame effeminée et qui est lasche aura faim : Anima effeminata esuriet (Prov.18), et David dit : £4 aruit cor meum, quia oblitus sum comedere panem meum (Psal. 101); Que son cœur s’est seiché et affoibly, parce qu'il a oublié de manger son pain. Tellement que de ces paralytiques spirituels on peut bien dire : Trepidaverunt timore ubt non erat timor (Psal. 13); Qu'ils ont eu de la crainte où il n'y en avoit point de subjet. Et avec cette reprehension : Derehiquerunt me fontem aquæ vivæ, et foderunt sibi cisternas dissipatas, quæ continere non valent aquas (Jer. 2); Qu'ils ont quitté la fontaine d'eau vive, et se sont fouys des cisternes rompuës, qui ne peuvent contenir les eaux. Voyez-vous les maux que fait cette paralysie, qui nous garde de cheminer à Dieu? vous avez veu ce que c’est.

Maintenant mettons tous la main à la conscience, et demandons à nous-mesmes si nous n’en sommes point detenus. Si nous ne voulons pas nous amender, si nous cheminons froidement en la voye spirituelle, il y a danger pour nous : que si quelqu'un se doubte d'y tomber, comme nous avons tous occasion de la craindre, je vous veux donner un remede, duquel pourront encore user ceux qui sont desjà tombez paralytiques, pour se guerir. Ne sçavez-vous pas que le froid est guery et chassé par le chaud? Or, toute sorte de chaleur ne guerit pas ce mal. Le feu de gemievre est sain au catharre, non pas celuy de chesne. Le feu excité par la meditation de la mort et passion guerit, mais guerit ceux qui sont d’une nature souple; c’est une medecine lenitive. Le feu des tribulations guerit, mais il n’est pas propre à tout le monde. Le feu de l'Eucharistie y sert pour consolider et conforter, mais il: faut desjà avoir evacué les mauvaises humeurs. Quel feu donc nous guerira de cette paralysie? le feu

d'enfer, mes bons freres, la consideration duquel je vous ordonne, et à mon ame propre pour nous guerir, si nous nous en: sçavons servir. Il faut descendre en enfer vivans, dit un prophete. Et le bon roy Ezechias converty et guery, nous apprend comme il le faut appliquer : Ego dixi in medio dierum meorum : Vadam ad portas inferi (Isa. 38); J'ay dit au milieu de mes jours : J’iray aux portes d'enfer. IL y a en ces parolles trois conditions : Ego dixi, Jay dit; car quand Jesus le dira comme juge, il ne sera plus medecine. Zn dimidio dierum meorum, Au milieu de ma vie, en mon printems. Meorum; car le jour du Seigneur viendra aux portes, Veniet dies Domini ad portas pour voir ce qui s’y fait. Et voyant les grandes peines qu’on y endure, qui ne s’efforcera de les eviter, qui ne s'evertuëra de n’estre point du nombre? O donc, considerez ce que vous faites, et vous acheminez au bien : Contendite intrare per angustam portam (Luc. 13), Taschez d’entrer par la porte estroite. Ne vous imaginez pas tant de peines, car Nostre-Seigneur dit : Ego cogilo cogitationes pacis, et non affhctionis (Jer..29); Jay des pensées de paix, et non d’affliction. Amen. EX

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