‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 61 sur 106 · DE S. LOUIS, ROY DE FRANCE · texte numérisé non relu

DE S. LOUIS, ROY DE FRANCE

subjets! Craignant que les pauvres ne fussent abandonnez, il leur donnoit audience deux fois par semaine pour juger leur cause en plein air, et quelquesfois sous un arbre, affin que les paysans s’aprochassent de luy plus facilement. C’est ainsi qu'il se faysoit tout à tous : Omnibus omnia factus (1. Cor. 9).

Il a observé la justice distributive, choysissant pour les charges ceux qui en estoient dignes. Il l’observoit mesme dans ses aumosnes, donnant à ceux qui en estoit plus dignes.

Il à observé exactement la justice vindicative : Beati qui custodiunt judicium et faciunt justiciam in omni tempore (Psal. 105). Il a esté tres-severe contre les blasphesmateurs; car le blasphesme est un crime de lese-majesté divine, et bien plus specialement que ne le sont tous les autres pechez.

Lüy-mesme estant pressé de jurer qu'il s’engageoit à renoncer Dieu s’il n’observoit pas un traitté, ne peut jamais estre amené à faire ce serment. Ah! que son peuple a bien degeneré! Il n’y a plus de bonne foy parmy les marchands, ny de religion parmy les nobles.

Que diray-je de sa force d'ame? Avec quel invincible courage il traversa deux fois li mer, et resta la premiere fois cinq ou six ans en Orient! Lorsqu'il pouvoit s'enfuir de sa captivité, il ne le voulust pas.

Ses combats nous rappellent ceux des Juifs contre la tribu de Benjamin (Judic. 20), et ceux des Machabées.

Je reviens à sa pieté. Il ne vouloit pas porter la couronne royale le vendredy ; il estoit remply de veneration pour la saincte Croix, etil vous en a procuré un morceau, ainsi que la saincte espine, Ô habitants de Paris! Ah! qu’il estoit bien en cela un lys entre les espines! Il avoit une foy vive pour le sacrement de l'Eucharistie. Il mettoit sa joye à fonder des monasteres. On peut bien dyre de luy qu'il estoit eslevé au-dessus du commun des justes, comme le cedre du Liban au-dessus des autres arbres : Sieut cedrus Libani mulhplhicatur (Psal. 91).

Avec quelle affection il servoit les pauvres lepreux , considerant en eux Jesus-Christ, s’estimant indigne de les servir, et se regardant comme beaucoup au-dessous d'eux, ainsi que les estoiles s’effacent devant le soleil!

Quelle horreur il avoit pour le peché! et combien il conservoit dans son cœur cette parolle de sa mere, qu’elle aymeroit mille fois mieux le voir mourir que de le voir commettre un peché mortel !

0 heureuse France, avec quel bonheur vostre roy, apres s’estre

nourry sur la terre au milieu des lys des vertus, se nourryt maintenant des celestes delices au milieu des lys de la gloire eternelle!

Qu'avec l’ayde de Dieu, les lys qui embellisent la couronne de vos roys, ne se fletrissent jamais! Mais prenez garde de ne pas les destruire en vous escartant des vertus dont S. Louys vous a donné l'exemple.

Sur les maladies spirituelles.

Venite ad me, omnes qui laboratis et oneratis estis , et ego reficiam vos.

Venez à moy, vous tous qui estes fatiguez et malades, et je vous soulageray. (MATTH. 11.)

JE ne puis pàäs vous entretenir plus utilement que de vous parler des medecins et des malades, puisque ce subjet se rapporte à la feste que nous celebrons aujourd’huy de deux grands martyrs qui ont esté medecins tant du corps que de l'ame. Nous sommes tous infirmes; la saincte Eglise est un hospital dans lequel il y a un grand nombre de malades de diverses maladies, et nostre Sauveur est le souverain medecin. Ce grand ouvrier, dont les ouvrages sont si parfaicts, ne nous avoit pas creez dans cet estat d'infirmité; car il crea d'abord les anges en etat de saincteté, de justice et de grace, et quoyqu'ils en eussent receu chacun differemment les uns plus, les autres moins, tous cependant en receurent autant qu'il estoit requis pour estres aggreables à Dieu, et pour meriter la felicité et la beatitude eternelles.

Les hommes furent creez ensuite dans un estat d’innocence, sans esfre subjets à aucune infirmité, ny maladie, mais, apres la cheute d'Adam, toute sa posterité a esté entachée du peché; car nous avons tous esté picquez et mordus par le serpent. Il faut que nous le confessions tous, et que nous nous recognoissions pour infirmes et malades, affin d’avoir recours au medecin et aux remedes. C’est la verité que plus nous croyrons et confesserons que nous sommes remplys de maladies et d'infirmitez, plus tost nous serons gueris ; Où au contraire, si nous croyons estre en

santé, c'est alors que nous sommes plus mal et en plus grand danger. Car ceux qui sont malades et ne croyent pas l’estre, ne veulent point suivre les ordonnances du medecin, ny prendre aucun remede, pensant qu’ils n’en ont pas besoin, et par consequent ils ne sont point gueris et-meurent enfin miserablement. Mais ceux qui scavent qu’ils sont malades, se sousmettent volontiers aux ordres du medecin , et à prendre les remedes que l’on juge estre propres à guerir leur mal, si (1) qu’ils sont gueris et remis en santé.

Il y a deux sortes de malades : les uns ont une maladie mortelle , et les autres n’ont qu’une maladie de langueur : ce sont des personnes presque toujours incommodées, elles ont sans cesse quelque mal; mais pourtant il n’y a point à craindre une mort prochaine.

Ceux qui sont menacez d’apoplexie pensent estre pleins de santé, quoyqu'ils ayent la mort à la porte, de sorte qu'ils ne veulent point de medecins ny de remedes , et ensuite ils meurent tout à coup. Si vous entrez dans un hospital, vous y verrez quantité de malades de diverses maladies; vous en verrez qui sont fort proches de la mort; quoyqu'ils pensent en estre bien esloi- :gnez.

Il ya des ames qui sont si malades, et si pleines d’imperfections, de pechez et de deffauts, qu’elles sont fort dignes de compassion, parce qu'elles sont en grand peril, estant pleines de rancune, d’orgueil, de presomption et de mille autres deffauts, et qui cependant ne recognoissent pas leurs deffauts et leurs maladies, et par consequent ne recourent point au medecin et aux remedes, croyant n'en avoir aucun besoin : c’est pourquoy elles viennent à mourir de la mort eternelle.

La saincte Eglise est remplie de remedes precieux et salutaires qui sont les sacremens, et surtout celuy de la Penitence où nous recevons l’absolution de tous nos pechez, tant mortels que veniels; car, si bien la confession regarde principalement les pechez mortels, neantmoins les veniels sont matiere suffisante d’absolution , et il est tres-bon de s’en confesser.

Par le tres-sainct et auguste sacrement de l'Eucharistie, nous sommes unys à Jesus-Christ, et nous recevons la veritable vie de nos ames; car ne sçavez-vous pas que ce divin Sauveur a dit Si quis manducaverit ex hoc pane, vivet in æternum ; et panis quem ego dabo caro mea est pro mundi vita (Joan. 6).

De mesme, tous les sacremens ont esté instituez pour domner

(1) Tellement.

| ou augmenter la vie de la grace. Le Verbe divin nous a aymez jusqu’à ce poinct que, voyant le danger où nous estions tous, à cause du peché de nostre premier pere Adam, il est venu sur la terre, par un amour ineffable, s'unir à nostre nature, et souffrir la mort pour nous donner la vie, nous laissant ses divins sacremens comme des remedes salutaires et efficaces pour nous guerir; mais il faut que nous en approchions avec l'humilité, le respect et l’amour qui sont requis.

Il y a certaines ames qui servent Dieu si langoureusement, que c’est pitié; elles tombent à tout moment en des imperfections, et mesme des pechez veniels, et n’ont point de courage pour s’en relever : nous devrions avoir honte d’estre si lasches en ce quiest de nostre devoir. Les anciens Peres, qui estoient si fervens et sizelez au service de leur Createur, et qui travailloient avec tant d’ardeur et de courage pour l'agrandissement de sa gloire, que diroient-ils s'ils venoient maintenant parmy nous? Ne seroient-ils pas honteux de voir que, nous appellant chrestiens comme eux, nous le sommes cependant si peu? Voyez sainct Paul, combien il desiroit la guerison de ses maux spirituels. Entendez comme il s’escrie : Quis me hberabit de corpore mortis hujus (Rom. 7)? Que veut-il dire, je vous prie, sinon : Qui me delivrera de mes maladies et de mes infirmitez?

Les maladies du corps sont une figure de celles de l’ame. Les maladies du corps nous arrivent lorsqu'il y a quelque desordre en nostre corps. Par exemple, quand les humeurs sont espanchées par tout le corps, ou quelque humeur froide tombe sur le foie, cela nous donne des douleurs d'estomac. Et aussi lorsque nous avons quantité de sang, quoiqu'il semble que ce soit nostre santé que d’avoir bien du sang, neantmoins, s’il y en à une trop grande abondance, cela peut nous causer quelque maladie. Les maladies de l’ame sont aussi causées par le desordre de nos inchnations interieures, lorsqu'elles ne sont pas rangées à leur devoir, et soumises à la raison et à la volonté de Nostre-Seigneur.

Quand je considere le bonheur des ames que Dieu a choysies de toute eternité pour leur donner la vocation religieuse, affin qu'elles puissent vaquer plus soigneusement à se purifier de leurs imperfections et de leurs maladies pour acquerir l’eminence de son divin amour, j'ay une saincte jalousie pour leur perfection, parce qu’elles sont tres-particulierement les espouses de l'Espoux celeste.

Sainct Paul, escrivant aux Corinthiens, leur disoit : Æmulro

Er.

enim vos Der æmulatione. Despondi enim vos uni viro virqinem castam exhibere Christo (11. Cor. 11). Nous voyons par ces parolles que ce grand sainct appelle generalement toutes les ames des chrestiens espouses de Jesus-Christ. Elles le sont sans doute, et elles ont esté creées pour participer à sa gloire; neantmoins les religieuses sont d’une maniere plus particuliere destinées à l’Espoux celeste, car elles sont plus specialement ses espouses qu'aucune autre creature : c’est pourquoy il faut qu'elles taschent de se laver, et de se purifier mesme des moindres taches, deffauts et imperfections qui peuvent les rendre tant soit peu desaggreables à leur divin Espoux , affin qu’elles paroissent devant luy toutes belles, toutes pures et ornées des vertus qui luy sont le plus aggreables.

Les femmes du monde peuvent aymer Dieu ; mais leur amour est partagé, car elles ayment leurs marys, leurs enfans, leurs biens, et elles ont le de sir d’acquerir plus de fortune, tellement que leurs affections estant engagées en tant de choses, elles sont fort detournées de la pureté de l’amour divin et sacré ; mais les ames religieuses ont mille fois plus de facihté, parce que leur amour n'est point partagé : elles. le placent tout entier en leur celeste Espoux qui est l’unique objet de leurs affections et de leurs pretentions , elles se sont dediées et consacrées à luy pour estre à jamais toutes siennes, sans aucune reserve, ny exception, n'ayant d’autre desir que de l’aymer, et de luy playre, taschant d’aneantir leur amour-propre pour faire vivre et regner l'amour divin : car ces deux amours ne peuvent subsister ensemble.

L’amour-propre est si presomptueux, qu'il veut regner; l’amour divin est si juste, qu'il veut aussi regner, comme cela est bien raisonnable. Vous sçavez que deux roys opposezne peuvent gouverner ensemble la mesme province ; nous devons renoncer à l’amour-propre et l’aneantir, autant qu'il est en nous, puisqu'il nous cause tant de mal, tant de troubles, d’inquietudes et de chagrins. Nous devons laisser posseder nostre cœur au sainct amour, qui nous comblera de contentement, de graces, de delices, et d’une paix et tranquillité incomparables.

Regardons nostre Sauveur et Maistre en l'Evangile d’aujourd’huy. Il monte sur la montagne avec une grande multitude de personnes qui le suivoient, parmi lesquelles il y avoit plusieurs malades qui estoient venus pour estre gueris de leurs maladies ; car il sortoit de luy une vertu celeste qui guerissoit les malades, tellement que les uns s’en approchoïent pour le voir, d’autres

pour l'entendre parler, d'autre pour toucher le bord de ses vestemens, et d’autres pour estre gueris. Considerons comment ce divin Sauveur de nos ames, voyant ces peuples, s’escrie : Venite ad me, omnes qui laboratis et onerati estis, et ego reficiam vos.

Voyons quelle methode il suit pour leur donner la santé. Lorsqu'ils furent arrivez au sommet de la montagne, il commença à les instruyre, nous donnant à comprendre que ceux qui veulent enseigner les autres doivent premierement monter sur la montagne de la perfection, affin que leurs enseignements ayent plus d'efficacité et d'energie.

Il leur dit: Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Beati qui lugent, quoniam ipsi consolabuntur (Matth. 5). Nostre-Seigneur dit tout le contraire de ce que disent les mondains; car les gens du monde n’estiment bien-heureux que ceux qui sont riches, parce qu'avec les richesses l’on se procure beaucoup de choses que l’on ayme. Aussi, dés que les mondains voyent un homme riche, ils disent : Il faut luy faire honneur. Et Nostre-Seigneur dit, au contraire, que bien-heureux sont les pauvres.

Le monde estime bien-heureux ceux qui rient et qui font des festins et des parties de playsirs; et Nostre-Seigneur dit : Bienheureux ceux qui pleurent.

Le monde fait une grande estime de ceux qui ne souffrent pas les injures, mais qui les lavent dans le sang; et Nostre-Seigneur : Bien-heureux les hommes doux.

Les mondains tiennent à gloire de ne point pardonner; et Nostre-Seigneur dit : Bien-heureux les misericordieux, car ils obtiendront misericorde, nous montrant par là que si nous ne faysons pas misericorde, elle ne nous sera pas faicte.

Le monde ne s’empresse point à faire justice. Une pâuvre veufve à laquelle on doit la faire, la demandera peut-estre cent et cent fois avec instance sans la pouvoir obtenir. On ne tient point compte d’elle ny de ses reclamations, et pendant ce tems elle endure la faim et la soif de la justice. Mais Nostre-Seigneur dit: Bien-heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiez.

Allez tant que vous voudrez prescher aux gens du monde la: pauvreté, à qui la persuaderez-vous? Exaltez tant qu'il vous playra la saincte humilité, à qui la persuaderez-vous? Criez tant que vous voudrez, que bien-heureux sont les pauvres, per-

sonne ne veut l’estre, sinon ceux et celles à qui le Sainct-Esprit a donné le don de sapience par lequel il fait gouster à leurs ames la douceur qu’il y a dans le service de Dieu et dans la prattique des vertus, de sorte que ces ames se retirent dans les monasteres, où elles reçoivent mille douceurs et contentemens dans la pauvreté , la mortification et les exercices de la vie religieuse, car c’est principalement aux religieuses que ce divin Esprit accorde ce precieux don : par consequent elles ne doivent rechercher autre chose, dans un monastere, que Dieu et la mortification de leur humeur et de leurs passions et inclinations; car si elles y cherchent autre chose, elles n’y treuveront jamais la satisfaction qu'elles pretendent et desirent.

Les anciens Peres donnent plusieurs methodes pour acquerir la perfection. Ils disent qu'il y a la voye purgative, illuminative et unitive; mais moy, pour abreger, j'ay tousjours eu coustume de dire qu'il ne faut que nous purifier et nettoyer de nos imperfections, parce que c’est une chose infaillible qu’en deracinant de nous le vice nous y planterons la vertu.

il nous faut donc un courage invincible pour ne point nous lasser dans ce combat contre nous-mesmes, parce que nous aurons tousjours quelque chose à faire, et à retrancher en nous. Nous ne serons jamais parfaictement gueris que quand nous serons en paradis; car si nous nous corrigeons maintenant d'un deffaut, il en surviendra un autre ; tellement que nous devons reprendre nostre cœur tout doucement, et luy faire embrasser amoureusement tous les moyens propres à nostre correction, et à nostre perfection , taschant de nous orner des habitudes vertueuses pour paroistre devant nostre celeste Espoux et luy estre aggreables ; car les habitudes sont les habillemens de l’ame.

Quand je considere la fidelité que nous avons tous jurée sur les fonts sacrez du baptesme à la divine Majesté, je gemy de ce que neantmoins il se treuve si peu de personnes qui la gardent. Considerez les deux grands saincts dont nous celebrons aujourd’huy la feste, S. Cosme et S. Damien, qui subirent tant de tourmens et aymerent mieux mourir que de renoncer à la foy, et de manquer de fidelité envers leur Createur; nous devrions tous faire de mesme, si nous estions ce que nous devons estre.

Retournons aux beatitudes, et parlons un peu de la pauvreté d'esprit. Qu’entendez-vous par la pauvreté d'esprit? Plusieurs sainets ont dit que, par cette vertu, il faut entendre principalement la tres-saincte humilité, parce que la richesse de l'esprit,

c'est la vanité, l’orgueil, et la presomption qui fait que nous nous enflons, et nous nous estimons, pensant estre quelque chose, quoyque à la verité nous ne soyons rien que des miserables. La vertu d'humilité nous est tellement necessaire, que sans elle nous ne pouvons estre aggreables à Dieu, ny avoir aucune autre vertu, pas mesme la charité, qui perfectionne tout; car elle est si inseparable de l’humilité, que ces deux vertus ne peuvent estre desunies ; elles ont une si grande sympathie ensemble, que l’une ne va point sans l’autre. Si vous me dites que vous avez la parfaicte humilité, et que vous n'avez pas la charité, vous vous trompez.

L'humilité est une petite vertu, et la moindre de toutes en apparence, et par sa condition et sa nature elle va tousjours en bas, parce qu’elle se cache et s’aneantit au fond de la terre et du neant; mais la charité est la premiere , la plus excellente et la plus relevée des vertus, car elle embrasse Dieu, et neantmoins elle veut estre unie à l'humilité avec laquelle elle est maryée.

Lorsque les mondains voyent une personne devote, ils disent aussitost qu'elle est une saincte; et si vous leur demandez pourquoy elle est saincte, ils vous respondront : Parce qu'elle demeure longtems dans les eglises, qu'elle dit quantité de chapelets, qu'elle entend beaucoup de messes. Tout cela est bon; mais encore pourquoy est-elle saincte? Parce qu’elle commumie fort souvent. Voilà qui est bon; mais pourquoy encore est-elle saincte? Parce qu’elle verse une quantité de larmes dans l’oraison. Cela est bon quand Dieu les donne, mais que fait-elle encore pour estre aussi saincte que vous dites? Elle donne fort souvent l’aumosne. Tout cela est tres-bon; mais a-t-elle de la charité et de l'humilité? Car si elle n’en a point, je ne fais aucun cas de toute sa saincteté, ses vertus ne sont que des phantosmes, et non de vrayes et solides vertus.

Considerez l'evesque de l’Apocalypse, qui disoit en luy-mesme : Je suis riche, je suis sçavant, je suis esloquent, je suis eslevé en dignité. Jesus-Christ, voyant sa presomption, luy fit escrire par sainct Jean une petite lettre par laquelle il luy marquoit : Dicis, quod dives sum, et locupletatus et nullius egeo; et nescis quia tu es miser, et miserabilis, et pauper, et cæcus, el nudus (Apoc. 3).

Il y a des pauvres qui ne sont pas miserables, parce qu'ils sont vigoureux et forts, de sorte qu'ils peuvent gaigner leur vie, et cela fait qu'ils ne sont pas vrayement pauvres.

Il y a en plusieurs qui diront à Jesus-Christ au jour du jugement : Multi dicent mihi in illa die : Domine, nonne in nomine Luo prophetavimus, et in nomine tuo dæmonia ejecimus, et in nomine tuo virtutes multas fecimus? Et tunc confitebor illis : Quia nunquam novi vos (Matth. 7), et Nostre-Seigneur leur respondra : Je ne vous cognois point. Vous avez vrayement fait toutes choses en mon nom, mais vous ne les avez pas faites selon mon nom. C’est pourquoy je ne vous cognois point, et vous n'aurez aucune place en mon royaume.

Mes cheres sœurs, vous voyez que sans l'humilité et la charité nous ne sommes rien. Cet evesque avoit reellement de grands talens et de grandes richesses aux yeux des hommes; mais parce qu’il n’avoit pas ces deux vertus, qu'il estoit enflé d’orgueil et de vanité, 1l estoit aux yeux de Dieu pauvre, miserable et vide de tous biens.

Si vous pensiez avoir la charité sans l'humilité, vous vous tromperiez; car ce seroit comme celuy qui voudroit faire le couvert et le toit d’une maison et d’un edifice sans avoir au prealable posé le fondement. La charité est le toit et le couvert de tout l’edifice de la perfection chrestienne, et l'humilité en est le fondement, de sorte qu’elle vient en l’ame avant la charité pour luy preparer le logis.

La saincte et vraye humilité fait que l’ame se tient fort rabaissée, non- seulement devant Dieu; car cela est facile : il est bien aysé à une mouche de se compter pour rien en comparaison d’un elephant; mais il faut encore se compter pour rien devant les creatures, s’estimant une des moindres et des plus imparfaictes. L'ame veritablement humble s’abaisse et s’estime vile, abjecte et denuée de tous biens : non-seulement elle se recognoist pour telle en elle-mesme, mais de plus, ce qui est plus parfaict, c’est qu'elle veut, desire et se resjouyt que tout le monde la tienne et la traitte pour telle. Il y a encore plusieurs personnes qui s’estiment miserables, imparfaictes, viles et abjectes ; mais il s'en treuve peu qui veuillent qu’on les tienne pour telles.

C’est cette humilité qui a fait enfuyr du monde les ames regieuses pour s’aller cacher dans les monasteres , voyant qu'elles n'estoient rien qui vaille, et ne meritoient pas que le monde les regardast. Elles l’on quitté pour qu'il les mesprisast et les regardast comme viles, abjectes et mesprisables.

Ne sçavez-vous pas que l’apostre S. Paul dit que luy et les autres Apostres estoient regardez par les mondains comme les excremens du monde, les balyeures de la maison et la pelleure des

pommes : Tunquam purgamenta hujus mundi facti sumus, omnium peripsema usque adhuc (1. Cor. 4), qui sont des choses si viles, qu'on les jette là? Ces grands Apostres estoient ainsi regardez parce qu'ils servoient leur Maistre et mesprisoient le monde.

Voyez comment parle encore ce sainct Apostre : Omnia detrimentum feci, et arbritror ut stercora, ut Christum lucrifacriam (Philipp. 3). Ainsi, à limitation de ce vase d’eslection, les ames religieuses ont regardé tout ce qui estoit dans le monde comme de la fange et de l'ordure; car elles ont tout quitté, leurs parens, leurs richesses, les playsirs et les contentemens qu’elles pouvoient esperer, pour se retirer dans les monasteres, affin de gaigner Nostre-Seigneur et ses bonnes graces, en s’adonnant à la prattique de la saincte humilité, par laquelle elles se rendront dignes de recevoir les graces et les faveurs de leur divin Espoux.

C'est certainement la premiere vertu qu'il faut avoir lorsque l’on entre dans un monastere; autrement l’on n’y treuvera aucun contentement ny aucune satisfaction ; car il faut s’estimer vil et abject, pauvre, imparfaict et vuide de tous biens, avec cette croyance que l’on va se cacher comme ne meritant pas d’estre en la veuë de Dieu ny des creatures.

Quand une personne de grande qualité entre dans une maison honorable, les demoiselles qui y sont vont se cacher, les unes d’un costé, les autres d’un autre, parce qu'elles ne sont pas vesues ny parées selon leur desir. Ainsi ces ames religieuses s’enfuyent et vont se cacher dans un monastere, de peur que l’on ne les voye, parce qu’elles pensent n’avoir rien en elles qu merite qu'on les regarde et que l’on tienne compte d'elles.

Elles ont presque tousjours la veuë fixée en terre pour voir d’où elles sont sorties, et pour s’aneantir et s'avilir. Elles font le contraire de certaines demoiselles du monde, qui, enflées de vanité à cause de leurs parures, marchent la teste levée, les yeux ouverts, desirant d'estre veuës de tout le monde.

Quand je voy que les mondains ont tant d’adversion pour l'humilité, et qu'ils la fuyent pour rechercher les honneurs, les grandeurs, les charges et les dignitez, oh ! que cela m'est insupportable! Eh! ne voyez-vous pas, à mondains! que le mauvais riche, pour s’estre enflé d'orgueil et avoir mesprisé le pauvre Lazare, est maintenant dans les enfers pour toute l’etermité.

Mais ces personnes du monde, lorsqu'elles vont un peu aux eglises, entendent la saincte messe, communient à Pasques, et font quelque aumosne, pensent avoir beaucoup fait pour leur

salut. Ne sçavez-vous pas, pauvres gens, que puisque vous n’avez pas la charité et l'humilité, tout cela n’est rien?

D'où pensez-vous que viennent le relaschement et les desordres des maisons religieuses? C’est de ce que l'humilité n’y est pas. Et pourquoy ? Parce que la pauvreté n’y est pas, et que cette infortunée parolle fien et mien n’en est pas bannie. En effet, dés que la pauvreté ne s’y garde pas, et que la saincte communauté n'est pas observée, la presomption et l'orgueil y entrent ; car il n'y a rien qui nous enfle tant d’orgueil que de posseder des richesses et d'avoir de quoy dire tien et mien. C’est pourquoy la saincte pauvreté sert admirablement à nourrir et conserver l'humilité; car il n'y a rien qui nous humilie et nous abaisse tant que d’estre pauvres : de sorte que l'humilité est teriuë fort à couvert par la pauvreté et la communauté des biens.

Aussi, tous les anciens Peres et instituteurs des monasteres ont tousjours tasché de mettre la pauvreté en leurs congregations et maisons. Voyez S. Augustin, comme il recommande que celte communauté soit exactement gardée : car il deffend tres-absolument que l’on ayt en particulier aucune chose, quelque petite qu'elle soit, pas mesme une espingle; maisil veut que tout soit en commun, en sorte que ce mot fen et mien en soit banni, et ne s’y entende point nommer. Il veut aussi que la portion de nourriture et tout le reste soit esgal, autant que la necessité pourra le permettre. Non dicatis aliquid proprium , sed sint vobis omnia communia, et distribuantur unicuique vestrum à præposila vestra victus et tequmentum, non æqualiter omnibus, quia non æqualiter valetis omnes, sed unicuique sicut opus fuerit (Epist. 211 ; Reg., cap. 3 et 4)

La pauvreté et l'humilité sont deux vertus fort unies ensemble, l’une servant fort à maintenir l’autre. Mais, comme j'ay desjà dit, il ne se treuve presque personne qui veuille estre pauvre; c’est pourquoy il y en a si peu qui soient humbles. S. François d’Assise aymoli celte saincte vertu de pauvreté, et beaucoup plus qu'un enfant n'ayma jamais son pere.

Bien-heureuses sont les ames auxquelles Dieu a fait la grace de les avoir appelées à vivre dans une maison où la saincte communauté estexactement observée; car elles ont par là beaucoup plus de moyens et de facilité d'acquerir la saincte humilité , et avec l'humilité la vraye pauvreté d’esprit, à laquelle sera joincte et attachée la felicité eternelle. Car ne voyez-vous pas que Nostre-Seigneur la leur apromise , lorsqu'il a dit : Bien-heu-

reux les pauvres d'esprit, c'est-à-dire les humbles, parce que le royaume des cieux est à eux.

Les religieuses sont, par leur vœu de pauvreté, en l’estat de la perfection; mais elles ne sont pas tousjours pour cela en la perfection; et, au contraire , il y a dans le monde des personnes qui ne sont en l’estat de la perfection , et qui neantmoins sont en la pérfechion. Le grand $S. Louys, roy de France, n’estoit pas en l'estat de la perfection; il estoit pourtant en la perfection, et en un degré fort eminent. [l importe vrayement bien peu que l’on soit en l’estat de la perfection ou non, pourveu que l'on soit en la perfection.

Je gemys lorsque je considere comment les mondains se comportent, lorsqu'ils veulent faire embrasser à quelqu'un de leurs enfans la vie religieuse : ils cherchent à y mettre tousjours les plus laids, les plus contrefaicts, les plus inutiles, quoyqu'il seroit juste de donner à Nostre-Seigneur le plus beau et le meilleur. Mais pourquoy font-ils cela? C'est qu’ils regardent que les monasteres ne sont bons que pour y placer ceux qui ne peuvent pas reüssir dans le monde. Cependant ces ames ainsi rebutées du monde sont cheryes et aymées de leur celeste Espoux, aux yeux duquel elles sont treuvées aggreables par leur humilité et leur charité.

Pour conclusion, je desire vous donner une methode par laquelle vous puissiez facilement mettre en prattique tout ce que nous avons dit; c'est qu'il vous faut cent et cent fois le jour toucher Nostre-Seigneur crucifié. Qu'est-ce que toucher Nostre- Seigneur crucifié? Toucher une chose avec la main, qu'est-ce, sinon appliquer la main sur cette chose? De mesme toucher une chose par l'esprit, c’est appliquer son esprit à cette chose? Je veux donc dire qu'il nous faut appliquer nostre esprit à voir et à considerer Nostre-Seigneur crucifié.

Si nous touchons sa teste, nous la treuverons couronnée d’espines tres-picquantes, qui y sont entrées et en ont fait sortir et ruisseler des gouttes du sang qui a descoulé le long de son divin visage. Si nous touchons ses mains sacrées, nous les treuverons percées de gros clous. Si nous touchons son precieux corps, nous le treuverons tout meurtry et couvert de playes , par lesquelles de tous costezil verse son sang pour nous laver de nos iniquitez. Si nous touchons son cœur, nous le treuverons tout enflammé et embrasé d’un amour incomparable envers nous, et sa divine poictrine toute consumée de ce feu divin. Enfin, si nous touchons l'amour infini de nostre Sauveur et Maistre, comment

se pourroit-il faire que nous ne l’aymassions pas? Comment pourions-nous toucher son extreme humilité, sans nous humilier et nous aneantir nous-mesmes? Si nous touchons sa patience, sa douceur et sa bonté, cela nous fera estre doux, patiens et bons. Enfin si nous touchons souvent, pendant que nous vivons sur la terre, Nostre-Seigneur crucifié, nous toucherons aussi ce grand Dieu eternellement glorifié dans le ciel, où nous conduise le Pere, le Fils, et le Sainct-Esprit. Ainsi soit-il!

DIEU SOIT BENY

(18 octobre.)

SAINCT Paul, escrivant aux Corinthiens, de Rome où il estoit, les saluoit de la part du glorieux S. Luc, et entre toutes les autres salutations que l’on treuve dans ses Epistres, l'on y remarque Celle-ci : Luc, dit-il, le bien-aymé disciple, le tres-excellent et tres-cher medecin vous salue (Coloss. 4). Il ne dit pas Luc le medecin, ou Luc seulement, mais /e tres-aymé et le trescher medecin vous salue; et vous, mes tres-cheres filles, ayant aujourd'huy fait la tres-saincte profession, j'ay fait cette imagination que vous estiez saluées de cette mesme salutation et que Luc vous peut adresser ces parolles que le glorieux S. Paul a mises dans ses Epistres : Luc, le tres-excellent et tres-cher medecin vous salue; car cette sorte de salutation est merveilleusement propre, tant pour vostre profession, que pour vostre condition, et aussi pour celle du lieu ou vous estes. Il vous salue donc, en qualité de medecin et de peintre : car, bien que S. Paul ne le nomme pas peintre, si est-ce (1) que, selon la tradition ecclesiastique, il est peintre, comme le dit S. Hierosme à Nicephore, et c'estS. Luc quia peint la sacrée Vierge, nostre chere Mereet Maistresse. Or, il vous salue donc comme medecin et comme peintre, affin que vous appreniez et deveniez medecines et peintresses, puisque la religion et la profession que vous faites, n’est autre chose, comme disent les anciens Peres, qu’une maladerie, une assemblée de gens qui ne font que se medeciner et guerir ; l'on exerce aussi l’art de peinture, car, apres que l’on s’est accusée et purgée de ses fautes, l’on vient à peindre sur son ame, comme sur un tableau, l’image de Nostre-Seigneur crucifié.

(1) Encore est-il.

Je feray donc ce petit discours sur ce subjet, lequel je diviseray en deux poincts : au premier, nous verrons comme vous devez estre desormais des medecines; et, au second, des peintresses. Or, quant à ce qui est du premier, je me souviens fort bien vous en avoir parlé, et vous avoir monstré que la religion est une maladerie toute pleine de gens qui sont malades et qui sont tous medecins, se guerissant les uns les autres et aussi eux-mesmes, et ce continuellement, en se mortifiant et purgeant de leurs fautes. Je dy qu'ils se guerissent continuellement, parce qu'ils sont continuellement malades : car tandis que nous sommes en ce Jour mortel, tant plus que nous nous guerissons, tant plus nous nous descouvrons malades; et ne faut point perdre courage de se traitter et guerir, car c’est là nostre metier et exercice pour tout le tems que nous serons en cette vie. Or, il n'y à personne qui se puisse dire exempte de cecy, pour saincte et parfaicte qu'elle puisse estre; car, pendant ces jours mortels, il n'y a personne, pour parfaicte qu’elle soit, qui se puisse voir en une pleine et entiere santé, au moins qui soit de longue durée : que si bien on en voit quelques-uns qui ayent une longue santé, quoyque penchante tousjours de quelque costé, l'on dit que c’est un presage d’une future et longue maladie, car l'homme est composé de plusieurs humeurs, comme disent les philosophes, lesquelles les medecins reduisent à quatre principales, à sçavoir la cholere, le flegme, la bile et la melancolie. Quand ces quatre humeurs sont en bon ordre tout va bien et l'on jouyt d'une pleine santé; comme au contraire, quand l’une predomine sur l’autre, l’on est malade, et à mesure que la predominance est grande, la maladie l’est aussi; car, quand une humeur est si grande qu'elle vient à sur-abonder pardessus les autres humeurs, elle restreint l'homme à de grandes maladies , et ainsi en est-il des autres humeurs peccantes de nostre corps. Mais, comme ces quatre humeurs ne peuvent aller si justement, qu’il n'y en ayt tousjours quelques-unes qui passent les autres, de là vient que la santé ne se voit jamais pleine et entiere mais penche tousjours ou peu ou prou (1), ou d’un costé ou d'autre. Or, il en est de mesme de la santé spirituelle de nos cœurs et de nos esprits, lesquels certes sont remplys de nombre innombrable de meschantes et malignes humeurs, qui sont les passions et inclinations vicieuses, lesquelles nous causent plusieurs grandes et dangereuses maladies, pour la guerison desquelles il faut continuellement veiller sur notre propre cœur.

(1) Suffisamment , beaucoup.

Or, les maistres de la vie spirituelle reduisent toutes ces humeurs à quatre principales, à sçavoir, la crainte, l’esperance, la tristesse et la joye. Quand l’une de ces passions predomine sur les autres, elle cause des maladies spirituelles à l’ame, et parce qu'il est grandement difficile de les tenir en regle et en bon ordre, de là vient que les hommes sont bigearres (1) et variables, et que l’on ne voit que fantaysie, inconstance et niayserie parmy eux ; car aujourd'huy l’on sera joyeux extremement, tost apres l’on sera triste demesurement; l’on verra en un temps de carnaval des joyes et des actions qui se monstrent par des liesses badines et folastres, tost apres vous verrez des tristesses et ennuys si extremes que c'est une chose horrible et ce semble irremediable ; qui aura à cette heure toute esperance et ne pourra craindre chose quelconque, qui par apres sera saisy d’une crainte qui l’enfoncera jusqu'aux enfers : en somme, du detraquement des passions procedent toutes les maladies. Mais je sçay bien qu'il y en a qui sont mortelles, ce sont celles où on neglige d'appliquer ce que l’on sçayt estre necessaire pour les guerir et purifier ; or, le principal remede à tout cecy est de veiller continuellement sur son cœur et sur son esprit, pour tenir en regle les passions sous l'empire de la raison, car autrement l’on ne verra que bigearrerie et inegalité : pour ce à quoy obvier les Peres de la vie spirituelle ont opposé à ces passions la paix et tranquillité de l'esprit, de laquelle nayt cette douce egalité de cœur et d'esprit tant recommandée par les saincts et anciens Peres, laquelle ils taschoiïent tant d'inculquer dans leurs esprits etqu'ils tesmoignoient par cette salulation qu'ils se faysoient entre eux par ces parolles : Paix vous soit! La paix soit avec vous! Et le glorieux apostre S. Paul se sert souvent de ces parolles en ses Epistres : escrivant aux Corinthiens et Colossiens, et quasi partout, il leur souhaitte la paix et tranquillité de l’esprit, comme un remede souverain à un nombre innombrable de grands et petits maux qui environnent nos esprits ; car de vray les salutations qui se font par lettres et par essais ne sont que des souhaïts qui se font des absens pour leurs amys absens; et quel souhait plus utile et profitable se peut faire pour le cœur que celuy de la paix et tranquillité, puisque c’est en elle que consiste le plus haut point de la vie spirituelle, et que c’est pour I acquerir et atteindre qu’il faut continuellement veiller et travailler ? car, depuis la chute de nos premiers peres , il nous est resté une terre seiche et sterile et qui ne peut porter ny produire aucun fruict qu'à mesure que l’on a soin de la cultiver.

(1) Pizarres,

Certes, Adam estant au paradis terrestre, revestu de la justice originelle, n’avoit point besoin de labourer et cultiver la terre; car ce paradis estoit plein de beaux et de bons arbres, les uns qui portoient des fruicts beaux, doux et gracieux; les autres, bons et propres à la nourriture et entretien de l’homme ; les uns et les autres estoient tousjours pleins de feuilles et de fruicts, sans qu'ils eussent besoin du travail et labeur de l’homme, et il ne croissoit rien en ce lieu-là, qui ne fust tres-bon et utile : lors Adam cultivoit la terre par recreation, courboit les jeunes arbres pour en faire des treilles et pavillons, Dieu luy ayant ordonné cela pour son exercice et pour eviter l’oisyveté. Mais, depuis qu'Adam a peché et que la terre est maudite, elle ne produit rien de soy que des ronces et espines, et pour en tirer ce qui est necessaire à la vie de l’homme, il est necessaire de la cultiver à force de bras et à la sueur du corps. Il faut souvent avoir l'œil et la main pour tirer et arracher les espines et chardons qu'elle produit et porte perpetuellement, et ne s’y faut point lasser ny ennuyer, ny desister de se faire, si on ne veut que ces mauvaises productions viennent à tout ruiner et perdre ; le jardinier ne doit pas se contenter d’avoir fait et dressé son parterre en compartimens qu'il à faits avec tant de soins, ains (1) il faut qu’il y mette la main en deux ou trois tems, et qu’à tout propos il veille sur iceluy (2) pour en arracher les meschantes et continuelles productions que fait cette terre, lesquelles viendroient à etouffer ses beautez et ornemens. Que s’il faut user de ce soin et patience apres les jardins materiels, à plus forte raison en faudra-t-il avoir, mes cheres sœurs, à labourer et cultiver le jardin de vos cœurs et esprits, tant pour y arracher les mauvaises herbes de vos habitudes, passions et inclinations, que pour empescher les nouvelles et continuelles productions de l’amour-propre, qui ne fournissent que des chagrins, bigearreries et inquietudes, fantaysies et telles autres niayseries, lesquelles attaquent et assaillent à tous momens nos pauvres esprits, et gastent et ruinent, si lon n’y prend bien garde, tout ce qui est de beau et de bon dans le parterrede nos ames.

Ce renversement et detracquement de passions, pour lesquelles tenir en regle, il faut avoir un grand soin et une grande constance à veiller sur son propre cœur, necessitent le travail d’arracher les mauvaises herbes, c’est-à-dire de tenir calmes et subjettes nos passions, en gardant partout la tranquillité de l’esprit ; exercice qui est propre et necessaire à tous les mortels, n’y ayant homme si parfaict qui n’ayt besoin de travailler, tant pour

(4) Mais. — (2) Lui.

accroistre la perfection que pour la conserver, d'autant que nul ne se peut dyre estre sans passions. Mais quoyque tous les Chrestiens ayent besoin de se medeciner en cette sorte, si est-ce que cecy est plus propre aux religieux et religieuses, lesquels doivent reluyre par-dessus les seculiers en cette egalité et tranquillité d'esprit ; car pour cela on ne void point parmy eux cette varieté d'exercices, ny tant de façons de proceder, que nous voyons parmy les mondains, lesquels souffriront aujourd’huy, et demain feront festin : ils se leveront aujourd'huy devant ou à la poinete du jour, et demain ils seront avec une grande poltronnerie fort tard dedans le lict; et tout ce qu’ils font n’est qu’inconstance et inegalité, et varieté de mœurs et maniere de proceder. Mais tout le contraire de cecy se void en la religion en laquelle les regles et constitutions ordonnent une maniere de vivre et de proceder ferme, constante et invariable; car là, on fait tousjours les mesmes exercices, on se leve tousjours à la mesme heure, et ainsi tout y va selon l'ordre qui est marqué, et ce que l’on y fait aujourd’huy l’on le fera encore demain, et encore le mesme apres demain ; et ce que vous ferez apres demain, vous le ferez toute l’année, et ce que vous faites tout le long de l’année, vous le ferez tout le reste de vostre vie, et cette egalité et constance, que l’on a en l’observance des exercices de la religion, causent cette paix et tranquillité d'esprit que l’on y possede, et qui les conduisent et acheminent à la perfection. Telle est vostre profession, mes cheres sœurs, c’est à quoy vous devez travailler et pretendre. Et certes, le glorieux sainct Luc vous a laissé de grands exemples en cecy, car tout le temps de sa vie 1l a fait paroistre une grande constance et fermeté en tout ce qu'il a entrepris ; car, depuis qu'il est avec sainct Paul, il ne l’a jamais quitté et abandonné, ains l’a suivy partout; il n’a jamais varié en ses entreprinses et resolutions, ains les a tousjours gardées, tant en l’estat du celibat, comme en l’eslection qu'il fit de suivre Nostre-Seigneur, sans chanceler jamais ny peu ny prou, d’un costé ny d’un autre; ce qui ne se hit pas des autres Apostres et disciples de Nostre-Seigneur. Et certes, l’on treuve peu de personnes qui soyent exemptes de chanceller en une façon ou en une autre, et cela s’est treuvé en sainct Pierre et en sainct Paul ; mais au glorieux sainct Luc, non, ains on a tousjours vu reluyre une admirable constance et egalité en toutes ses entreprinses et adversitez.

Or, c’est assez dit sur ce premier poinct de la salutation que le glorieux sainct Luc vous fait en qualité de medecin : passons

au second, qui est qu’il vous salue en qualité de peintre. Il estoit donc non-seulement medecin, mais encore peintre, non point qu’il fust peintre pour en tenir boutique et gaigner sa vie par les portraicts qu’il faysoit. Oh! non, il ne faut pas entendre cela, car estant medecin et honorable, il avoit assez de quoy s’entretenir honorablement ; mais comme dit sainct Hierosme, il avoit un fort bel esprit, il faysoit aussi de beaux portraicts pour se recreer, et pour preuve de cela il en a laissé un à la posterité qui est la face de la sacrée Vierge; il en a fait aussi plusieurs autres, car je sçay bien que l’on n’est pas maistre en cet art sans avoir fait plusieurs portraicts, mais il n’a laissé que celuy-là. Oh! que vous seriez heureuses, mes cheres sœurs, si apres avoir bien medeciné et purgé vos cœurs, vous veniez à peindre sur iceux. Et quoy? à Dieu! rien autre chose que Nostre-Seigneur crucifié, à l’imitation de saincte Claire de Montefalco, qui, par une vive imagination d’amour et compassion interieure, peignit et imprima en son cœur l’image de la croix de son Sauveur. Et certes, ce doit estre toute vostre pretention, que d'imprimer dans vostre cœur Jesus crucifié, et crucifier avec luy vostre amour.

Mais nous parlerons de cecy une autre fois; c’est pourquoy je le laisse pour vous dire que cette salutation, que sainet Luc vous fait en qualité de peintre, n’est autre qu’un advertissement qu'il vous donne de peindre dans vos cœurs et dans vos esprits; et quoy ? rien autre chose que la S'° Vierge; mais comment? en gardant et observant ce qu’il a fait pour la peindre et tirer, car ne pensez pas qu'il l’ayt seulement peinte sur quelque toile où autre matiere propre à peindre. Oh! non certes ; mais non-seulement il l’a peinte en cette sorte pour gratifier la posterité, mais il l'a encore soigneusement peinte dans son cœur et dans son esprit. Oh! que vous serez heureuses, mes cheres sœurs, si vous en faites de mesme; ce qui se fera par une mesme et vive consideration de ses vertus et perfections, les imprimant en vostre cœur par une affection amoureuse, meditant et considerant sa saincte vie et l’imitant et conformant la vostre en icelle. Mais 1l faut que je vous die, ce qui s’observe pour faire une belle peinture, et pour tirer au vif la face de ceux que lon veut peindre, ce que sainct Luc a observé, et ce qu'il faut que vous observiez pour l’imiter. La premiere chose qui vous est necessaire pour peindre, c’est que la toile sur laquelle l’on veut peindre soit nette, et qu'il n’y ayt sur icelle aucun traict ou peinture, car si cela estoit il la faudroit premierement laver avant

que de peindre, d'autant qu’elle seroit incapable de recevoir les traicts du visage que l’on voudroit tirer. Oh! que l’on seroit heureuse si l’on estoit en la religion comme une toile, ou autre chose bien nette et bien disposée à recevoir tous les traicts que l’on voudroit donner ; si l’on entroit sans aucuns traicts ou affections de biens et commoditez qui sont contre la pauvreté, sans aucuns traicts de playsir et delicatesse contre la chasteté, de volonté et vouloir particulier contre l’obeyssance, sans aucune affection du monde, de ses vanitez et sensualitez! Mais, hélas! cela ne se peut pas; car on vient en la religion et on y apporte des cœurs avec tant de traicts, je veux dire que l’on y vient, les uns avec des cœurs rudes, grossiers et agrestes, mal faconnez et peu civilisez, que c’est pitié de voir cela; et certes, tels cœurs ne sont nullement propres pour peindre sur iceux la face de Nostre-Dame, si premierement ils ne sont lavez et nettoyez, à quoy certes il faut quelquesfois employer toute une année de noviciat pour s'en purger et purifier; et non-seulement cela, mais encore tout le tems de sa vie, laquellé doit estre une continuelle purgation, et faut pour cela avoir bon courage, car apres que l’on sera lavé et net, l’on recevra facilememt les traicts du visage de la Vierge. D’autres y viennent avec des affections mondaines, ou telles autres inclinations grandement contraires à l'esprit de la religion, que si l’on ne se despoüille de telles choses, l’on ne possedera point la vraye paix des enfans de Dieu, et c'est de ceux-cy que les anciens Peres parlent avec tant de severité; car celuy qui quitte le monde et retient en son cœur les affections du monde, il est du tout incapable de recevoir les traicts de la grace et les consolations celestes.

. Voicy, ce semble, qui est un peu plus gracieux : l’on quitte bien les affeclions du monde, mais l’on relient un certain amour pour soy, qui nous fait tant aymer ce qui nous est propre, et repousser ce qui nous incommode; l’on ayme tant sa vie et son propre interest; l'on a si grand peur de mourir! oh! quelle mollesse et tendreté est-ce icy ! Il faut, certes, de telles et semblables choses se purger et laver, afin d’estre propres et disposez à recevoir les traicts de la face de Nostre-Dame.

Secondement, il ne suffit pas à celuy qui veut peindre de bien nettoyer la toile sur quoy il veut peindre, de ce qui est mauvais, mais encore de ce qui est bon; car, s’il prend une toile qui soit teinte de quelques couleurs , elle ne sera nullement susceptible de recevoir la peinture qu’il veut luy donner, non pas mesme quand elle seroit teinte en escarlate, qui est la tein-

ture la plus douce et unye qui se puisse treuver, car il ne pourra jamais là-dessus tirer les traicts de sa peinture, ny du visage qu'il voudra tirer. C’est pourquoy vous voyez que, pour estre bonnes pentresses, il ne suffit pas de purger vos cœurs, sur lesquels vous voulez peindre, de tout ce qui est mauvais, mais encore de toute autre teinture, desquels vous les auriez voulu enrichir.

Il vient des personnes en religion avec de certaines habitudes de devotions tres-hautes et relevées, ce leur semble, lesquelles se veulent gouverner à leur teste et fantaysie, se forgeant une devotion toute extatique et relevée, qui n'admet point les choses simples, basses et humbles ; devotion imaginaire et niayse , toute confite en amour-propre, et nullement sortable à leur condition, et laquelle est tellement meslée d’amour de soy, qu’ellesmesmes, non plus que les autres, ne peuvent discerner ce que c'est, si leur amour-propre est leur devotion, ou si leur devotion est leur amour-propre : devotion fade, molle, effeminée et propre aux femmes de peu de courage. Or, de telles choses, bien qu’en apparence bonnes, il s’en faut purger, et pour cela s’assujettir à la conduite d’autruy, embrassant la simplicité et humilité qui se treuvent parmy les considerations simples et basses des choses ordinaires, et non subtiles et excellentes, qui sont au delà de la portée de nos esprits.

La troisiesme chose requise pour peindre, est que ce qui est preparé pour recevoir la peinture soit attaché en sorte qu'il ne puisse point remuer, mais demeure ferme et immobile pour recevoir les traicts du pinceau. Oh! que vous serez heureuses, mes cheres sœurs, si maintenant que vous venez de faire profession, vous demeurez attachées avec une invariable fermeté à la eroix de Nostre-Seigneur et à vostre vocation, et si, comme des tables d'attente, vous recevez les traicts du pinceau dans vos cœurs et esprits, propre à y tirer la face de Nostre-Dame! Vous estes donc attachées par vos trois vœux, comme avec trois clous, pour ne Jamais varier ni chanceler en l’eslection que vous avez faite de cette vocation. O Dieu! quel honneur et quelle grace, d’estre attachées et clouées comme des tableaux d'attente pour jouyr et posseder le bien qui nous est offert et donné, et duquel nous jouyrons dans l’eternité ! Mon Dieu, combien il y a d’ames qui, si elles n’avoient de necessité de s'attacher aux vocations és-quelles elles sont appellées, vacilleroient et les quitteroient à la moindre difficulté, fantaysie ou bigearrerie, desquels leurs esprits se trouveroient assaillys et preoccupez! Combien verrions-nous de mariages se dissoudre, s’ils n’estoient attachez

par le sacrement qui les empesche de varier en cette sorte de vie! combien d’ecclesiastiques verrions-nous quitter le sacerdoce et s’oublier de la promesse qu'ils ont faite à Dieu, s'ils n’estoient retenus par les vœux qu'ils ont faits en recevant l’ordre de prestrise! O mon Dieu, quelle bonheur d’avoir cette necessité d’estre attachez par les vœux pour vous garder fidelité! car, sans cette necessité, nous ne serions Jamais disposez pour recevoir le traict de la peinture spirituelle, d’autant que nous serions tousjours mobiles et sans aucune fermeté en nos resolutions.

La quatriesme chose qui est requise pour bien peindre, c’est d’estre en un lieu obscur et qu’il n’y ayt pas trop de clarté ; que s’il y en a trop le sage peintre ferme le vantail de la fenestre et ne laisse ouvert qu’un petit guichet, d'autant qu'une trop grande lumiere l’empesche de bien asseoir son pinceau et aussi de bien remarquer le visage qu'il veut tirer. Oh! que bien-heureux sont ceux qui n’apportent pas en la religion de grands entendemens! ceux-cy sont les meilleurs ; car, n'ayant pas tant de lumieres, ils sont plus propres à recevoir celles du Sainct-Esprit qui leur sont communiquées par autruy. Mais ceux qui viennent avec tant d’entendemens et de clartez, qui savent si bien comme il faut se conduire et gouverner, et à quiil semble n'avoir plus besoin de la conduite d’autruy, ne seront jamais bons peintres ; cette trop grande lumiere les empeschera de bien remarquer les traicts de la face de Nostre-Dame. Il faut donc qu’ils ferment le vantail en quittant cette lumiere naturelle ou imaginaire, pour recevoir la surnaturelle que Dieu communique en l'obscurité de l'humilité interieure.

- La cinquiesme chose requise pour bien tirer une fâce, et que celuy qui tire regarde plus d’une fois celuy qu’il veut tirer, pour bien imprimer dans son imagination toute la forme et les traicts de la face, et que celuy que l’on tire arreste sa veüe sur quelque objet; c’est pourquoy les peintres veulent qu'on les regarde et arreste l'œil sur leur face.

Or, S. Luc a observé tout cecy en peignant la face de Nostre- Dame, car il la regarda et fut regardé d'elle, et pour cela il falloit bien que Nostre-Dame sceut bien quand S. Luc la peignit. Je sçay bien que l’on peut tirer la face d’une personne à son insceu, et que cela appartient à de grands esprits et personnes bien experimentées en leur art, et que quelques-uns ont voulu dire que c’est en cette façon que le glorieux $. Luc tira la face de la S® Vierge; car, veut-on dire, elle estoit si humble, que

lon n’eust jamais osé la prier de se laisser tirer, cela leur semble faire tort à son humilité; ils pretendent que S. Luc, en la tirant, le fit à son insceu et en cachette. Je sçay bien queS. Luc avoit un grand esprit, et je ne doubte point qu'il ne l’'eust peu bien tirer en cette façon ; neantmoins nous n’en avons rien d'asseuré, et certes c'est une chose bien rare de voir un peintre tirer au vif la face d’une personne pour ne l'avoir veue qu'une fois en passant. Il n'y en a eu qu'un que je sçache qui l’ayt fait, c'est Alexandre le Grand, qui peignit sur-le-champ un homme qui luy avoit depleu en quelque chose; mais il est plus probable que S. Luc se servit pour tirer la S* Vierge de la façon ordinaire des peintres , et que luy, ou quelque autre, la pria de se laisser tirer, et que elle, qui estoit une mere toute douce et benigne, condescendit facilement à ce que ses enfans demandoiïent et requeroient d'elle, d'autant qu'elle scavoit fort bien que cecy ne faysoit aucune bresche à son humilité. Et puis, elle avoit une simplicité de colombe, elle n’avoit pas tant de finesse, ny ne faysoit pas tant de discours, ains se contentoit de voir cette requisition faite avec beaucoup d'amour, pour accorder ce qu'on luy demandoit tout bonnement et simplement. Et pour ce, le glorieux sainct la regarda plusieurs fois pour bien imprimer dans son imagination, mais encore plus dans son cœur, la forme et les traicts de la face de cette Dame, afin de la rapporter au naturel sur le tableau d’attente, pour la consolation de tous les mortels. O mon Dieu! combien de consolation recevoit ce glorieux sainct en son interieur, regardant le front de la S'° Vierge, et non-seulement le front, mais aussi toute cette douce et beniste face! O quelle pudicité virginale descouvroit-il en ce sacré front! que si les filles, pour peu qu'elles soient de bon naturel, monstrent leur pudeur en cette face, rougissant pour la moindre parolle que l’on leur dise, à Dieu! que pensez-vous, que ne voyoit-on pas en la face de cette S“ Vierge, lorsqu'elle estoit regardée de son peintre S. Luc! O que d’admirables vertus il descouvroit en ce sainct et chaste regard ! mais quel contentement, de voir celle qui est plus belle que le ciel ou que la prayrie diaprée de la varieté de tant de fleurs, qui surpasse en beauté et les anges et les hommes ! Qui pourroit penser l'humilité avec laquelle il la pria de le regarder, et la douceur et simplicité avec laquelle Nostre-Dame le fit ! oh! que de lumieres 1l receut par ce regard sacré! que son cœur demeura enflammé de son amour! Que de cognoissance il tira quand les yeux de cette S* Vierge le regarderent! ils imprimerent dans

son Cœur un si grand amour de la pureté, qu'il persevera constamment tout le tems de sa vie à garder le celibat, comme nous avons dit. Il receut cette esgalité et fermeté d'esprit qui reluisoit singulierement en la S'® Vierge, qui fut cause que l’on a veu toutes ses entreprinses accompagnées d’une admirable constance et perseverance, ce qu'il fit paroistre avec S. Paul, lequel, dés qu'il fut une fois avec luy, il ne le quitta jamais, ains le suivit partout, et au tems de l'adversité, comme en la prosperité, parmy les chaisnes et les prisons. Et $. Paul estant en prison, escrivit à son cher disciple Timothée pour se consoler avec luy; le saluant, il luy disoit : Je suis icy tout seul. Ce n’estoit pas qu'il fust tout seul qui creut en Jesus-Christ, car il y en avoit plusieurs, mais 1l vouloit dire, dans la prison et parmy les chaisnes et les fers ; il luy mandoit comme ceux qui estoient venus avec luy l’avoient quitté et ne l’avoit voulu suivre en la prison, mais que le seul Luc qui estoit avec luy. Il ne dit pas seulement : Luc est avec moy, mais : J/n'y a que le seul Luc qui soit, avec moy (1. Tim. #), de quoy il monstre la consolation qu'il ressentoit en son ame de la constance avec laquelle S. Luc l’'accompagnoit. Or, quand il escrivit cecy, l'Eglise estoit grandement persecutée. O Dieu! combien grande estoit la consolation que recevoit ce glorieux sainct de la compagnie de S. Paul! combien de secrets est-ce qu'il luy reveloit, luy qui avoit esté ravy au troisiesme ciel, caril est certain qu'il a beaucoup appris de S. Paul!

Or, je finy, mais je vous diray encore cecy, qui est que la S'"° Vierge luy a enseigné entre autres choses la saincte humilité, tant necessaire aux religieuses, mais particulierement aux filles de la Visitation, qui ont en la prattique de cette vertu une obligation particuliere; car sainct Luc n’a pas seulement esté enseigné de sainct Paul, ains encore de Nostre-Dame, laquelle luy apprit à escrire avec un style humble, quoy que plein d’une admirable science, et à traitter des mysteres bas et humbles, comme de la Nativité de Nostre-Seigneur, faysant voir ce petit Enfant dans ses langes, parmi le foin et la paille. Je parle de la Visitation de Nostre-Dame, et de plusieurs autres qui appartiennent à la vie de Nostre-Dame, et certes sainct Luc a esté evangeliste de Nostre-Dame et a plus escrit d’elle que nul autre evangeliste. [Il ne commence point son Evangile comme sainct Jean, qui dit tout au commencement : /n principo erat Verbum, lequel ne peut estre bien entendu des hommes, ains des anges seulement : mais il escrit le sien par des mysteres plus

bas et plus simples qui peuvent estre entendus par les hommes, pour nous apprendre que nous devons mediter les mysteres simples et humbles, et non ceux qui sont au delà de nostre capacité.

Mais vous autres, mes cheres sœurs, vous devez souvent mediter la vie de cette saincte Vierge, et tousjours avoir devant les yeux ses vertus pour les imiter. O0 Dieu! combien douce, suave et tranquille est celle qui converse souvent avec la Vierge! que sa conversation est esgale, paysible et aggreable! Mais voyons encore mieux ce que je veux dire aux escrits de S. Luc. Voyezvous ce glorieux sainct? il estoit souvent envoyé en mission par S. Paul, pour le bien de l'Eglise; or, quand il parle de ses voyages, il raconte cela avec une simplicité et humilité admirables, sans parler des merveilles qu'il faysoit, ny des peines qu'il souffroit, ains 1l dit simplement. Nous allasmes, nous retournasmes; mais de dire : Je fis cecy, ou je fis celà, oh! certes, iln’en parle point! Or, ce n’est pas à dire pour cela qu'il ne fist de grandes choses et qu'il ne souffrist beaucoup, je le vous laisse à penser, mais son humilité ne luy permet pas de le dire. Quand il dit, aux Actes des Apostres (Act. 1) touchant l’eslection de sainct Mathias, qui succeda à Judas, lequel vendit son Maistre, et de desespoir se pendit, il dit que les apostres et les disciples , et les femmes devotes et Nostre-Dame estoient assemblez, mais pourquoy est-ce que S. Luc escrivant cecy, met la Saincte Vierge la derniere? Il semble qu'il ayt commis une grande incongruité; mais c’est par respect et l'honneur qu'il luy porte, car l’on treuve en cent endroicts de la saincte Escriture que l'on nomme tousjours les plus grands les derniers. De mesme aux supplications que l'Eglise fait à Nostre-Seigneur par le merite des Apostres, elle met à la fin sainct Pierre et sainct Paul : ce n’est pas que pour cela sainct Pierre et sainct Paul soient moindres que les autres Apostres, car sainct Pierre estoit le president, et le premier de tous; mais apres avoir demandé, au nom de tous les autres ensemble, elle nomme sainct Pierre et sainct Paul pour monstrer qu'ils sont par-dessus les autres : on en fait de mesme quand on parle du roy, car l’on dit : Là estoient les princes, toute la cour, ou l’armée, puis le roy; ce n’est pas que le roy, pour estre nommé le dernier, soit moins que les autres ; oh! non, car chacun sçayt qu'il est plus que tous les autres, aussi le nomme-t-on tout à part. Or donc, quand sainct Luc dit : Là estoient les apostres, les disciples, les femmes, et puis Marie mere de Jesus, ce n'est pas à dire qu’elle soit moindre que les autres, ny que tous

ceux que l’on nomme les premiers soient plus qu'elle, mais c’est pour monstrer qu'elle seule vaut mieux que tous les autres ensemble. Mais outre ce que dessus, il apprit encore cette maniere de parler de la saincte Vierge, laquelle aymoit tousjours estre nommée des dernieres, et choisissoit tousjours le plus bas lieu, ce qu'elle avoit tres-bien appris à son evangeliste; et luy seachant cecy, et voyant qu'il la pouvoit contenter, et suyvre son intention , sans que pour cela il prejudiciast tant soit peu à l'honneur qu'il luy devoit, ny à l'estime qu'il en falloit avoir, il la nomma la derniere et tout à part, declarant par cela qu'elle estoit plus grande et que les apostres et que les disciples, et mesme que tous les anges et que tous les hommes.

Voilà comme sainct Luc tira la face de Nostre-Dame; et puis, mes Cheres sœurs, vous, qui en ce jour que l'Eglise en fait la feste, avez fait la saincte profession, vous luy devez estre grandement devotes, et fort soigneuses de limiter en tout ce qui vous sera possible, en apprenant de luy à vous bien medeciner et guerir, et à peindre en vostre cœur la face de la Saincte Vierge en la façon que nous vous avons deduit, le regardant en cecy comme vostre maistre, et vous ressouvenant des parolles du Psalmiste, qui dit que le bon serviteur a tousjours les yeux sur les mains de son maistre, et la bonne servante , sur celles de sa maistresse. Sainct Paul, qui a une merveilleuse grace en tout ce qu'il dit, parle ainsi; il exhorte quelquefois les serviteurs de Jesus-Christ d'avoir les yeux sur les yeux de leur maistre, d’autres fois sur les mains, et d’autres fois il dit de ne point faire ce qu'ils font, ny pour les yeux, ny pour les mains. Or, quant à ce qui est d’avoir les yeux sur leurs maistres, cela veut dire qu’ils fassent ce qu'ils font pour playre à Dieu; et sur leurs mains, qu'ils regardent les œuvres qu'ils font affin de les imiter; mais quand il dit de n’avoir point les yeux sur les yeux de leur maistre, il ne veut pas dire qu'ils ne fassent pas ce qu'ils font pour playre aux yeux de Dieu, ny pour l'imiter, oh! non; ains que quand ils ne seroient pas regardez des yeux de leur maistres, qu'ils ne laissent pas de faire ce qu'ils sçavent leur estre aggreable. La fidellité du serviteur se cognoist en ce qu'il fait en l'absence de son maistre ce qu’il feroit s'il étoit present; car quel serviteur, pour negligent qu’il puisse estre, void-on qui ne fasse ce qu'il doit, quand il scayt que les yeux de son maistre sont sur ses mains et le regardent? et ne faire point ce que l'on fait pour les mains du maistre, est faire par amour et non par crainte du chastiment.

Ayez donc desormais les yeux sur vostre Maistre qui est Jesus- Christ, et sur les mains de vostre Maistresse qui est la Saincte Vierge, imitant ses vertus et particulierement son humilité, peignant son image dans vos cœurs, le luy conservant avec fidellité, et perseverant constamment à ce que vous avez voué et promis; car c'est la perseverance qui rend nos œuvres aggreables à Dieu et qui les couronne. Et que vous reste-t-il plus, sinon que vous vous prosterniez devant la Saincte Vierge, et vous la preniez pour vostre mere et maistresse; que vous la supplyez de vous presenter devant le trosne de la majesté de vostre Espoux crucifié, et que vous luy demandiez sa tres-grande benediction en cette vie, pour puis apres la recevoir en sa plenitude en l’autre, où nous conduise le Pere, le Fils, et le Sainct-Esprit? Amen.

DIEU SOIT BENY

PLAN D'UNE INSTRUCTION SUR LES MOYENS D'ACQUERIR LA CHARITÉ ET SUR L'OBEYSSANCE,

Estote ergo vos perfecti sicut et Pater vester cœlestis perfectus est.

Soyez donc parfaicts comme vostre Pere celeste est parfaict. (MATTH. 5.)

JESUS-CHRIST demande que nous soyons parfaicts; mais en quoy consiste cette perfection? Il est certain qu’elle n’est autre chose que la charité qui renferme l'amour de Dieu et du prochain. Neantmoins, selon la commune acception de ce mot, on n'appelle pas parfaicts tous ceux qui ont la charité, mais seulement ceux qui l'ont dans un degré sublime et eminent.

Puisque Jesus-Christ nous appelle à la perfection, il est essentiel de cognoistre les moyens propres à l’acquerir, et les actions qu'elle produit en nous, ce qui n’est qu’une mesme chose; car, de mesme qu'un grain de froment produit une plante qui ensuite produit elle-mesme du grain; de mesme les saincts exercices produisent la perfection, et la perfection fait naistre les saincts exercices.

La perfection de l’ame consiste en la charité, et la charité est un don du Sainct-Esprit : Fructus autem Spiritus est charitas (Galat. 5). C’est pourquoy le premier moyen d'obtenir la perfection, est de la demander humblement, instamment et continuellement à Dieu par des prieres et meditations.

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