MESSIEURS
Avanr continué quelque espace de tems la predication de la parolle de Dieu en vostre Ville (1), sans avoir esté oùy des vostres, que tres-rarement, par interruption et à la derobée; pour ne laisser rien en arriere de mon costé, je me suis mis à reduire en escrit quelques principales raisons, que j'ay choisies, la pluspart tirées des Sermons, et autres Traictés, que que j'ay faits cy-devant, de vive voix, pour la deffense de la Foy de l'Eglise. J’eusse bien desiré d’estre oùüy aussi bien que les accusateurs; car les parolles en bouche sont vives, et sur le papier elles sont mortes : La vive voix, dit Saint Hierosme, a je ne sçay quelle secrette vigueur, et le coup est bien plus justement porté dans le cœur, par la vive parolle, que par l’escrit; ce qui a fait dire au glorieux Apostre sainct Paul (Rom. c. 10, 4%, 45 et 17) : Comment croiront-ils en celuy qu’ils n’ont point oùy ? et de quelle maniere pourront-ils oùüyr, sans Predicateur ? la foy est par l’oùye, et loùye est par la parolle de Dieu. Quoy que mon mieux eust esté d’estre oùy; cette escriture neantmoins ne sera pas sans de bonnes utilitez; car premierement elle portera chez vous en particulier ce que vous ne voulez pas prendre chez nous en l’assemblée. 2° Elle contentera ceux qui, pour toute response, aux raisons que j'apporte, disent qu’ils les voudroient entendre devant quelques Ministres : il leur semble que la seule presence de l'adversaire nous feroit chanceler, paslir et transir de timidité, et nous osteroit toute contenance; mais maintenant ils les pourront produire. 3° L’escrit se laisse mieux manier; il donne plus de loysir à la consideration , que la voix, et on y peut penser plus serieusement. 4° On verra par là que si je desavouë mille impietez, qu’on impose aux Catholiques, ce n'est pas pour m'eschapper de la meslée, comme quelques-uns ont publié, mais pour suivre la saincte intention de l'Eglise, puisque je mets en escerit nos raisons à la veuë de chacun, et ce (2) sous la censure des Superieurs, asseuré que je suis, que s'ils treuvent en moy quelques ignorances, ils n’y
() 1H faut icy observer que la ville de Tonon, capitale du Chablaix, estoit presque toute heretique en ce temps, et qu’il estoit deffendu aux Peuples, par les Ministres, d’oùyr les Predications du Sainct.
(2) Cela.
treuveront point, Dieu aydant, d'irreligion ny de contrarietez aux declarations de l'Eglise Romaine. Si (1) faut-il toutefois que je proteste, pour la descharge de ma conscience, et que je declare, que toutes ces considerations ne m’eussent jamais mis en resolution d’escrire, estant un mestier qui appartient aux Doctes et plus polis entendemens; car il faut extremement bien sçavoir les choses, pour les bien escrire : les esprits médiocres se doivent contenter du dire, où l’action, la voix et la contenance donnent du lustre à la parolle; le mien, qui est des moindres, ou à tout rompre de la plus basse trempe des mediocres, ne peut reüssir que mediocrement en cet exercice; aussi n’y aurois-je pas pensé, si un Gentilhomme grave et judicieux ne m'en eust pressé et donné le courage : ce que depuis plusieurs de mes principaux amis ont treuvé fort bon; l'advis desquels je prise tant, que le mien n’a point du tout de creance en moy qu'à faute d'autre. Jay donc produit ici quelques principales raisons de la Foy Catholique Romaine, qui montrent clairement, que tous ceux qui demeurent separez de son unité, sont en deffaut. Je vous les addresse, Messieurs, et vous les presente de bon cœur, esperant que les occasions qui vous detournent de m'oüyr de vive voix n’auront point de force pour vous empescher de lire cet escrit. Apres tout, j'oze vous asseurer, que vous ne lirez jamais d’escrits qui vous soient donnez par un homme plus affectionné à vostre bien spirituel que je le suis ; et je puis bien dire que je ne recevray jamais de commandement avec plus de courage que celuy de Monseigneur le Reverendissime nostre Evesque me fit, quand il m'ordonna, suivant le sainct desir de son Altesse Serenissime, dont il me mit en main la lettre de Jussion pour venir icy, vous porter la saincte parolle de Dieu. Aussi ne pensay-je vous pouvoir jamais faire un plus grand service, et à dire le vray, je crus que comme vous ne recevez point d'autre resgle pour votre creance, que la seule exposition et interpretation de l’Escriture, qui vous semble la meilleure, vous voudriez peutestre, au moins, oùüyr celle que jy apporterois, qui est de l'Eglise Apostolique et Romaine, laquelle vous n’avez jamais veuë cy- -devant,
que toute travestie, defigurée et contrefaite par l’ennemy, qui scavoit bien que si vous l’eussiez veuë en sa pureté, vous ne l’eussiez jamais abandonnée. Le temps est mauvais, l'Evangile de paix peut à grande peine estre receu parmy tant de soupçons de guerre, et toutesfois je ne perds point courage : les fruicts un peu tardifs se conservent beaucoup mieux que les printaniers, et j'espere que si Nostre-Seigneur crie une fois à vos oreilles, son sainct Eppheta, cette tardiveté reüssira avec beaucoup plus de fermeté et de bonheur. Prenez donc, Messieurs, en bonne part, ce present que je vous fais, et lisez mes raisons attentivement; la main de Dieu n’est point percluse ny partiale; elle fait volontiers paroistre sa puissance dans les subjets humbles et grossiers : si vous avez oùy avec tant de promptitude et d’ardeur l'une des parties, prenez encore la patience d’escouter l’autre; apres quoy prenez, je vous en somme de la part de Dieu, prenez tems et loisir de rasseoir vostre entendement, et priez Dieu qu'il vous assiste de son Sainct-Esprit, en une affaire de si grande importance, afin qu’il vous dirige dans la voye du salut ; mais sur tout je vous prie que vous ne laissiez jamais entrer dans vos esprits autre passion que celle de nostre Sauveur et Maistre Jesus-Christ, par laquelle nous avons tous esté racheptez et serons sauvez, s’il ne tient à nous,
(1) Encore.
rh TO
puis qu'il desire que tous les hommes soient sauvez et viennent à la cognoissance de la verité (1. Tim. 2). Je prie sa saincte Majesté qu’il luy playse m'ayder, et vous donner sa lumiere; qu’il m'ayde pour escrire cet ouvrage, et qu'il vous illumine pour le comprendre selon son esprit : la methode et le style ne vous deplairont point; car son air est tout-à-fait Savoisien : essayez un peu, s'il vous plaist, ce remede salutaire, que s’il n’alege point vostre mal, encore pourrez-vous passer ailleurs, et en taster de plus subtils et appelissans; car il y en a, graces à Dieu, en nostre Eglise de toutes sortes; vous verrez en celuy-cy des bonnes raisons, desquelles je me rends evictionnaire (1) et rapporteur, et qui vous feront voir clair comme le jour, que vous estes hors du train qu'il faut suivre pour aller au salut, et que ce n'a pas esté la faute de la saincte Eglise, mais la punition de l'avoir abandonnée, ce qui revient au dire du prophete : Perditio tua ex te Israel (Os. 13). Pouvez-vous ignorer que Nostre-Seigneur estoit vray Sauveur venu pour esclairer tout homme vivant, et servir de lumiere pour la revelation des Gentils, et pour la gloire d’Israël? Cependant Israël en prend l’occasion de son ignominie, ne voila pas un grand malheur? Quand il est dit, qu’il est mis pour la ruine de plusieurs, il faut entendre selon l’esvenement, et non pas selon l'intention de la divine Majesté. Ainsi l’arbre de la science du bien et du mal n’avoit rien de soy-mesme qui put apprendre à Adam le bien ny le mal; ce fut l’esvenement qui luy donna ce nom, parce qu'Adam, y. prenant du fruict, espreuva le mal que luy causa sa desobeyssance. Le Fils de Dieu estoit venu pour la paix, repos et benediction, non pas pour le malheur des hommes, sinon que quelque impie osast rejetter sur Nostre Seigneur l’aigreur de sa saincte Parolle : Væ homini illi, per quem scandalum venit (Matth. 18), et le voulut condamner par sa propre Loy, à estre jetté en la mer la pierre au col. Confessons donc que personne de nous ne peut estre offensé que de soy-mesme, c’est ce que j’entreprens de vous persuader icy à force de raisons.
O mon Dieu! mon Sauveur! epurez mon esprit, faites couler doucement vostre grace dans le cœur des lecteurs comme une saincte et divine rosée, pour ralraischir l’ardeur de leurs passions, s'ils en ont, et ils verront tresveritable en vous, et en l'Eglise vostre espouse, ce que vous en avez dit, et n’en feront point la matiere du scandale.
Cette grande facilité que les hommes ont de se scandaliser fit dire (ce me semble) à Nostre-Seigneur, qu’il estoit impossible que le scandale ne fust point, ou, comme dit S. Matthieu, qu’il estoit necessaire qu’il arrivast des scandales ; car si les hommes prennent occasion de mal du souverain bien mesme , comment se peut-il faire qu’il n'y eust du scandale au monde, où il y a tant de maux, et si peu de bien?
Mais il est bon de remarquer qu’il y à trois especes de scandales, toutes trois tres-mauvaises de leur nature, quoy qu'inegalement : il y a un scandale que nos Theologiens appellent actif, et c'est une action mauvaise qui donne occasion de mal-faire à autruy; la personne qui fait ce scandale actif, s'appelle justement une personne scandaleuse ; les deux autres especes s’appellent scandales passifs ; le scandale passif est interieur ou exterieur; car entre les personnes qui sont scandalisées, les unes le sont en effet par les mauvaises actions du prochain, qui par apres produisent en elles le scandale actif, qui met leurs volontez en butte aux scandaleux : les autres le sont par leur propre malice; car n'ayani point d'occasion d’ailleurs, elles
(4) Du latin Evincio, Lier, colliger.
en bastissent et en forgent en leurs propres imaginations, et se scandalizent elles-mesmes d’un scandale qui est tout de leur creu : certes, qui scandalize autruy manque de charité vers soy-mesme; qui est scandalizé par son prochain, manque de force et de courage ; qui l'est sans aucune raison, manque de justice et de charité; le premier est scandaleux; le second est scandaleux et scandalizé ; le troisiesme est scandalizé seulement. Le premier s’appelle datum; c'est-à-dire donné. Le second, acceptum; c’est-à-dire pris. Le troisiesme, receptum; c’est-à-dire receu. Le premier surpasse le troisiesme en meschanceté; et le second surpasse d'autant le premier, qu'il contient le premier et le second, estant actif et passif tout ensemble : comme se massacrer et se precipiter soy-mesme, est une espece de cruauté plus denaturée, que de tuer autruy.
Toutes ces sortes de scandales abondent dans le monde; on n’y voit rien de plus commun que le scandale; c’est le principal trafic du diable, ce qui faisoit dire à Nostre-Seigneur, malheur au monde, à cause des scandales; il est vray que le scandale, pris sans occasion, tient le premier rang de tous costez, aussi est-ce le plus frequent, le plus dangereux et le plus dommageable.
C'est de celuy-là seul, duquel Nostre-Seigneur est devenu l’objet des ames qui se sont mises en proye à l'iniquité; mais un peu de patience, Nostre-Seigneur ne peut jamais estre scandaleux; car tout est en luy souverainement bon, et rien scandalizable, parce qu'il est souverainement puissant et sage; comment donc se peut-il faire qu’on se scandalize de.luy, et qu'il soit mis à la ruine de plusieurs? Ce seroit un horrible blasphesme, d'attribuer nostre mal à sa Majesté; elle veut que chacun soit sauvé, et vienne à la cognoissance de la verité; elle ne veut qu'aucun perisse; car nostre- perdition vient seulement de nous; et nostre ayde de la Bonté divine : ainsi donc Jesus-Christ, et sa saincte Parolle, ne peuvent nous scandalizer ; mais c'est nous-mesmes qui nous scandalizons en luy; et c’est en ce sens qu'il faut expliquer ce que luy-mesme enseigne, disant, bienheureux qui ne sera point scandalizé en moy, et autre part, il a esté mis à la ruine de plusieurs; car on le doit verifier de l’esvenement qui fut tel, que plusieurs s’y sont ruinés, non pas selon l'intention de la Bonté supresme, qui ne l’avoit envoyé que pour estre la lumiere en revelation aux Gentils, et à la gloire d'Israël. S'il se treuve des gens qui veüillent dire le contraire, il ne leur restera, sinon d’inferer avec impieté contre leur Sauveur, par sa propre parolle, Malheur par qui vient le scandale!
Cherchons, je vous prie, en nous-mesmes la cause de nos vices; nous treuverons que nostre volonté en est la seule source : nostre mere Eve voulut bien s’excuser sur le serpent, et son mary sur elle; mais l’excuse ne fut pas recevable; ils eussent mieux fait d'avoüer, et dire le bon peccavi, comme David , auquel incontinent la faute fut remise.
J'ay dit cecy, Messieurs, pour vous faire cognoistre d’où vient cette grande dissention de volontez, au fait de la Religion, que nous voyons, parmy ceux qui font profession de bouche du Cbristianisme. Celuy-cy, sans doute, est le principal et le souverain scandale, il semble que ce soit quasi la mesme chose, quand Nostre-Seigneur dit : Il est necessaire que le scandale advienne, et quand saint Paul dit : Il faut qu’il y ayt des heresies (1. Cor. 11). Ce scandale se va diversifiant et multipliant avec le items; mais comme un mouvement violent ne peut durer, ainsi sa malice s’esmousse et s’affoiblit enfin. Je conclus donc que ceux qui commencent
une division et une guerre civile entre les Chrestiens, par l’heresie, commettent un scandale purement passif pris ab infrinsequà (1); puis qu'il n'y a point de mal dans l’heresiarque, qui ne soit du tout produit de sa volonté, personne n'y a part que luy. Le scandale des premiers, qui corrompent la Religion, tombe sur plusieurs, mais inegalement; car l’'heresiarque y à sa meilleure part, à cause de la sollicitation : les sectateurs y en ont une d'autant plus grande, qu’ils ont eu moins d'occasion de le suivre; mais l’heresie dans son progrez ayant pris pied, ceux qui nayssent parmy les heretiques, de parens heretiques, ont tousjours moins de part à la faute : neantmoins il n'arrive jamais que les uns et les autres ne soient coupables de leur erreur, particulierement ceux de nostre aage, qui sont tous en scandale, presque purement passif, attendu que l'Escriture, qu'ils manient, le voisinage des vrays Chrestiens, les marques qu'ils voyent en la vraye Eglise (de laquelle ils se sont separez), leur peuvent mettre en avant ces parolles de son Espoux : Recherchez dans mes Escritures, par lesquelles vous pensez avoir la vie eternelle, ce sont elles-mesmes qui rendent tesmoignage de moy (Joan. 5); et autre part : Les œuvres que je fais au nom de mon Pere, rendent aussi tesmoignage pour moy (Ibid.). Jay dit que leur scandale est purement, ou presque purement passif, et voicy de quelle maniere. On scayt bien que l’occasion de leur division et de leur divorce d'avec nous, est l’erreur imaginaire, l'ignorance et l'idolasttie qu'ils disent estre en l'Eglise, laquelle ils ont abandonnée : neantmoins c’est chose toute certaine, que l'Eglise en son corps general ne peut estre scandaleuse, et l’on peut dire aussi qu’elle est inscandalizable, comme son Espoux, qui luy a communiqué par grace et assistance particuliere, ce qui luy est naturel en proprieté; car estant le Chef, ila conduit ses pas au droit chemin ; comme cette Eglise est son corps mystique , il prend à soy l'honneur et le mespris qui luy est fait. Ainsi l’on ne peut dire qu'elle puisse prendre ou donner ou recevoir aucun scandale : ceux donc qui se scandalizent en elle, en ont tout le tort et toute la faute en eux-mesmes; leur scandale n’a point d'autre subjet que leur propre malice, qui les va chatoüillant, pour les faire rire et complayre en leurs iniquitez. Voicy donc, Messieurs, ce que je pretens monstrer en ce Traicté; je n’ay point d'autre intention, que de vous faire voir, que cette Suzanne mystique est accusée injustement, et qu’elle a raison de se plaindre de tous ceux qui se sont distraits de sa societé, avec les parolles mesmes de son Espoux : Ils mont hay d’une hayne injuste (Psal. 24). Je preuveray mon dire en deux façons : premierement, par certaines raisons tres gene- -rales; secondement, par des exemples particuliers, où je proposeray sur les principales difficultez, comme par maniere d’essay, tout ce que tant de doctes hommes en ont escrit : car tout tend là et y revient, quoy que par divers moyens, estant libre à chacun de se proposer un chemin particulier, qui tend au mesme lieu. Pour moy je tascheray de reduire toutes les lignes de mon discours à ce poinct, comme au centre, et le plus justement que je pourray. La premiere partie servira presque esgalement à combattre toutes sortes d’heretiques. La seconde s’addressa plus specialement à ceux, à la réünion desquels nous avons plus d’inclination, d'obligation et de devoir. La premiere fera voir les deffauts de Mission, dans ceux qui ont presché et enseigné contre l'Eglise Catholique, Apostolique-Romaine; la seconde traittera de l'Eglise mesme, de son Chef, de son Ordre, de ses
(4) De l'intérieur.
If. 26
Marques, de ses Sacrements, et de la Doctrine constante touchant le Purgatoire.
Tant de grands personnages ont escrit en nostre aage sur ce subjet, que Ja posterité n’a presque plus rien à y desirer, ains seulement à considerer, apprendre, imiter et admirer : je ne diray donc rien qui soit nouveau, et je ne le voudrois pas faire; car tout est ancien dans cet escrit, et n’y a presque rien du mien que le fil et l’esguille. Le dessein ne m'a cousté qu’à le descoudre et le recoudre à ma facon, en suivant cet avis de Vincent de Lerins, c. 27 : Doce tu, quæ didicisti; sed ità doce, ut cum dicas novè, non dicas nova. Ce Traicté semblera peut-estre un peu trop accourcy et trop devestu; cela ne vient pas de ma chicheté, mais de ma pauvreté et de mon peu de tems. Ma memoire a fort peu de moyens de reserve, et ne s’entretient que du jour à la journée; je n’ay que fort peu de livres en ce lieu, dont je me puisse enrichir : prenez neantmoins à gré cette production , telle qu’elle est; je vous l'offre, Messieurs, et quoy que vous ayez veu plusieurs autres livres mieux faits et mieux parez, arrestez un peu vostre attention sur celuy-cy, qui peut-estre sera plus sortable à vostre complexion que les autres : car son air est du tout Savoisien, et l’une des plus salutaires recettes et derniers remedes, puisque c’est le retour à l'air naturel. Si pourtant il ne profite point en tout, l’on vous en montrera d’autres plus riches et plus subtils. Je vay donc commencer au nom de Dieu; lequel je supplie tres humblement, de faire couler tout doucement la saincte Parolle, comme une fraische rosée, dans vos cœurs, et je vous prie, Messieurs, de vous ressouvenir, et ceux qui liront cecy, des parolles de sainct Paul, que toute amertume, ire, dedains, crieries, blasphesmes et toute malice soient ostez de nous et de vous (Ephes. 4). Amen.
Que S. François de Sales fit à Thonon,
48 septembre 1494.
Sur la legitime Mission.
Quis sum ego, ut educam filios Israel de Ægypto ? Qui suy-je pour tirer de l'Egypte les enfans d’Israel. (Exod, 3)
Dans la mission que je viens exercer en ce pays, je ne puis, à la veuë de ma foiblesse, qu'emprunter les parolles de Moïse : Qui suy-je pour une telle charge ?
Ce saint legislateur adjouste : Si dixerint mihi : Quod est nomen ejus? Quid dicam eis? .… Sic dices filiis Israel : Qui est misit me ad vos. S'ils me demandent, Seigneur, quel est vostre nom, que diray-je? Vous leur direz, lui respondit Dieu : Celui qui est, m’a envoyé vers vous. Voilà une response bien propre à donner de la confiance; que n’a-t-on pas à esperer quand on est envoyé par le Tout-Puissant?
Mais, lui dit encore Moïse : Non credent mihi, neque audient vocem meam , sed dicent : Non apparuit tibi Dominus; Ils ne me croyront pas, ils dyront que vous ne m'avez point envoyé. Alors Dieu lui donna le pouvoir de faire des miracles en preuve de sa mission.
Ce n’est pas assez pour monstrer qu'on est un tesmoin fidelle de la verité, d'alleguer l’Escriture saincte ; car qui l’allegua jamais plus que les Arriens ? Elle a esté alleguée par les libertins mesmes contre lesquels Calvin a escrit. Et le demon n’a-t-il pas allegué l’Escriture, lorsqu'il entreprit de tenter uostre divin Sauveur ?
J1 faut , pour prescher l'Evangile de Nostre-Seigneur, tenir nostre mission de ce divin Maistre; S. Paul l'enseigne expressement : Quomodo ergo invosabunt in quem non crediderunt? Aut quomodo credent ei quem non audierunt? Quomodo autem audient sine prædicante? Quomodo vero prædicabunt, nisi mittantur (Rom. 10)? Comment invoqueroient-ils Celui auquel ils ne croyroient point? Et comment croyroient-ils en Celui duquel ils n’auroient point entendu parler? Et comment en entendroient-ils parler, s’il n°y a pas quelqu'un qui le leur presche? Et comment le preschera-t-on s'ils n’y en a pas qui soient envoyez?
Jeremie dit, en parlant des faux prophetes : Nolite audüre verba prophetarum qui prophetant vobis et decipiunt vos; visionem cordis sui loquuntur, non de ore Domini (Jerem. 23); N’escoutez point les parolles des prophetes
qui nous prophetisent et vous trompent; ils prononcent les visions de leur cœur, qui ne procedent point de la bouche du Seigneur. Il dit encore, de la part de Dieu : Non mittebam prophetas, et ipsi currebant; non loquebar ad eos, et ipsi prophetabant ; Je n'ay point envoyé ces prophetes, et ils ont couru; je ne leur ay point parlé, et ils ont prophetisé. Et ailleurs : Falso prophetæ vaticinantur in nomine meo; non misi eos (Jerem. 14); Ce que ces prophetes prophetisent en mon nom n’est que mensonge, je ne les ay point envoyez. |
Rien de plus formel que la mission donnée par Nostre-Seigneur à ses apostres : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos (Joan. 20); Je vous envoye comme mon Pere m'a envoyé. Il leur dit encore , immediatement avant de monter au'ciel : Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra euntes ergo docete omnes gentes (Matth. 28); Toute-puissance m'a esté donnée dans le ciel et sur la terre : allez donc, enseignez toutes les nations.
Nostre-Seigneur ne s’exempte pas de cette regle, puisque, dans le passage cité plus haut, il dit que son Pere l’a envoyé : et c’est ce qu’il avoit desjà dit plusieurs autres fois : À me ipso non veni (Joan. 7); je ne suis pas venu de moi-mesme. Mea doctrina non est mea, sed ejus qui misit me; Ma doctrine n’est pas de moi; elle est de celuy qui m'a envoyé.
Il y a deux sortes de missions, l’ordinaire et l’extraordinaire. Toutes deux doivent se preuver; car sans cela, comment Nostre-Seigneur auroitil pourveu à son troupeau?
L'ordinaire se preuve par la succession avec l'autorité du souverain Pontife et de l'Eglise.
Sacerdos et pontifex vester in his quæ ad Deum pertinent præsidebit (1. Paral. 9); Le Pontife vous presidera dans toutes les affaires qui concernent Dieu.
Qui autem superbierit, nolens obedire sacerdotis imperio…., morietur (Deut. 17); Quiconque par fierté ne voudroit point obeyr au Pontife, qu'il soit puny de mort.
Ecclesia Dei vivi, columna et firmamentum veritatis (1. Tim. 3); L'Eglise du Dieu vivant est la colomne et la base de la verité.
Si autem Ecclesiim non audierit, sit tibi sicut ethnicus et publicanus (Matth. 18); Si quelqu'un n’escoute pas l'Eglise, regardez-le comme un payen et un publicain.
L’extraordinaire se preuve par les miracles.
Vox de cœlo facta est : Tu es Filius meus dilectus (Luc. #4); Une voix se fit entendre du ciel : C’est icy mon Fils bien-aymé.
Venit ergo vox de cœlo : Et clarificavi, et iterum clarificabo (Joan. 28); Il vint une voix du ciel qui dit : Je l’ay gloritié, et je le glorifieray encore.
Verba quæ ego loquor vobis, a me ipso non loquor. Pater autem in me manens ipse facit opera. propter opera ipsa credite (Joan. 14); Les parolles que je vous dy, je ne les dy pas de moy-mesme, mais le Pere qui demeure en moy, est celuy qui fait les œuvres que je fais... Oroyez en moy à cause de ces œuvres.
Si opera non fecissem in eis, quæ nemo alius fecit, peccatum non haberent (Joan. 15); Si je n’avois pas fait parmi eux des œuvres que personne autre n’a faites, ils n’auroient pas le peché.
J'ai fait observer plus haut que Moïse prouva sa mission par des miracles. S. Paul fit de mesme : Signa apostolatus mei facta sunt super vos in omni patientia, in signis, et prodigüs, et virtutibus (11. Cor, 42); Les