‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 78 sur 106 · DISCOURS PREMIER · texte numérisé non relu

DISCOURS PREMIER

Que Calvin, Luther, et les autres heresiarques, n'ont point eu de veritable Mission.

Nous devons avant toutes choses, Messieurs, vous faire confesser, que vos premiers ministres , et vous aussi, avez commis une faute inexcusable, quand vous avez presté l'oreille à ceux qui estoient separez de l'Eglise : car ce n’estoient point des personnes qualifiées, comme il falloit, pour prescher la saincte parolle : ils portoient l'Evangile , à ce qu'ils disoient, de la part de Dieu contre l'Eglise ; ils se vantoient de publier le Zbelle de divorce de la part du Fils de Dieu mesme. Mais à qui? à l'Eglise, son Espouse ancienne : pour quelle fin ? pour se marier à une jeune assemblée, refaite et reformée : mais sur quel fondement pouviez-vous croyre ces nouvelles, sans leur faire monstrer leur charge et leur commission bien authentique? Vous commençastes de premier abord à ne plus recognoistre cette Reine pour vostre Princesse, et à crier par tout, que c’estoit une corrompuë et une adultere; vos reformateurs couroient çà et là, pour semer ces fausses nouvelles ; mais qui les en avoit chargez? on ne peut s’enrosler sous un capitaine, sans l’aveu du prince chez lequel on demeure. Or, comment fustes-vous si prompts à vous ranger sous ces premiers ministres, sans sçavoir si vos pasteurs legiümes, qui estoient parmy vous, vous advoüeroient, n'ignorant pas que ces novateurs vous sortoient de l’estat où vous estiez nais et nourris? Ceux-là donc sont inexcusables, de ce que sous l’'authorité du magistrat, ils ont fait cette levée de boucliers, et vous de les avoir suivys.

Vous voyez bien, mes Freres, où je vay battre; c’est sur la faute de mission et de vocation, que Luther, Zuingle, Calvin et

les autres n’ont jamais euë. Car c’est chose certaine, que quiconque veut enseigner, et tenir rang parmy les pasteurs en l'Eglise, doit estre envoyé. S. Paul le dit : Quomodô prædicabunt nisi mittantur (Rom. 10)? Comment prescheront-ils, s'ils ne sont envoyez? Et Jeremie dit : Ces prophetes prophetisent à faux, je ne les ay pas envoyez: Non mutebam Prophetas, et ipsi currebant (Jer. 23); Je ne les envoyois pas, et ils courroient. La mission est donc tout-à-fait necessaire, vous ne le nierez pas, si vous ne sçavez quelque chose plus que vos maistres; mais Je vous vois venir en trois escadrons, pour vous maintenir; car les uns d’entre vous diront : Qu'ils ont eu leur vocation et mission du peuple; d’autres, du magistrat seculier et temporel; les autres, de l'Eglise mesme. Comment cela? Parce, disent-ils, que Luther, OEcolampade, Bucer, Zuingle, et leurs semblables, estoient prestres de l'Eglise romaine, comme les nostres. Mais les plus substils soustiennent, qu'ils ontesté envoyez de Dieu par une mission extraordinaire; examinons le premier chef. Comment croyons-nous que le peuple , et les princes seculiers ayent appellé Calvin, Brence , et Luther, pour enseigner la doctrine, que jamais ils n’avoient oüye? En quel temps commencerent-ils a semer et prescher cette doctrine? Qui les avoit obligez à le faire? Vous declarez que le peuple devoit les avoir appellez; mais quel peuple? Car, ou il estoit catholique, ou il ne l’estoit pas ; s’il estoit catholique, comment vous eust-il envoyez prescher ce qu’il ne croyoit pas? Cette vocation de quelque petite partie du peuple, lors catholique, pouvoit-elle contrevenir à tout le reste quis’y opposa? mais de quelle maniere une partie du peuple pouvoit-elle vous donner authorité contre l’autre partie , affin que vous allassiez de peuple en peuple , detournant tant que vous pourriez les ames de l’ancienne obeyssance ? Vous sçavez bien qu'un peuple ne peut, au plus, donner l’authorité que sur et pour soy-mesme, non pas contre soy-mesme; il a donc fallu ne point prescher, si non là où vous estiez appellez du peuple ; ce que si vous eussiez fait simplement, vous n’eussiez pas tant eu de suitte. Mais descendons dans le particulier. Quand Luther commença, qui l’appella? Il n'y avoit en ce tems aucun peuple qui pensast aux opinions qu'il a publiées ; comme done l’eut-il appellé pour les prescher? S'il n’estoit pas catholique, qu'estoit-il donc ? Lutherien ? non pas, car je parle de la premiere predication. Quoy donc ? qu'on nous responde si l’on peut : qui a donné l’authorité aux premiers d’assembler les peuples, de dresser des compagnies et des bandes à part? Ce n'’estoit pas le

peuple, car il n'estoit pas encore assemblé. Mais ne seroit-ce pas tout broüiller et tout confondre, de permettre à chacun de dire ce que bon luy sembleroit? À ce compte, chacun seroit envoyé, carilu’y a si chetif qui ne puisse treuver des compagnons, tesmoins les anabaptistes, les libertins, les adamites, etc. Mais enfin, s’il se faut ranger à l’Escriture, on n’y treuvera jamais que les peuples ayent eu pouvoir de se donner eux-mesmes des pasteurs, et des predicateurs evangeliques.

Faute. de Mission, tous les Ministres de la nouvelle et pretendue Eglise sont inexcusables ; et aussi ceux qui les ont ouys, et suivys.

IL faut inferer des choses dites cy-dessus, que l'Estat de vos ministres, qui n'avoient point les conditions requises pour meriter le rang qu'ils vouloient tenir, et conduire l’entreprise qu'ils ont faite, les rend m-excusables , et vous aussi, qui les suivez, et qui sçavez encore, ou devez sçavoir, que par defaut de mission, vous avez eu grand tort de les recevoir à telles enseignes. La qualité qu'ils demandoient, estoit celle d'ambassadeurs de Jesus-Christ Nostre-Seigneur; l’entreprise qu'ils se proposoient , estoit de declarer un divorce juré entre l’espoux et l’ancienne Eglise son espouse, traitter et passer par parolles de present, comme legitimes procureurs, un second et nouveau mariage avec cette jeune venuë, de meilleure grace, disoient-ils , et mieux avenante que l’autre. En effect, s’eriger en predicateur de la parolle de Dieu, et pasteurs des ames, n'est-ce pas se dire ambassadeur et Legat de Nostre-Seigneur, selon le dire de l'Apostre : Nous sommes donc ambassadeurs pour Jesus-Christ (1. Cor. 5)? et qu'est-ce dire, sinon que tout le Christianisme a failly, que toute l'Eglise a erré, et que par tout la verité s’est evanoüie? sinon dire que Nostre-Seigneur a abandonné son Eglise, a rompu le sacré lien de mariage qu'il avoit contracté avec elle (Ephes. 5), pour introduire une Eglise nouvelle? n’est-ce pas vouloir donner le change à ce sacré et: sainct Espoux, le faysant prendre une seconde femme? À dire vray, c'est ce que les ministres de l'Eglise pretenduë ont entrepris; c’est ce de quoy ils se sont vantez : cette pretention a esté le but de leurs presches, de leurs desseins, et

de leurs escrits. Mais qu'elle injustice n'avez-vous pas commise

les croyant si legerement? Comment vous estes-vous arrestez si simplement à leurs parolles? Comment leur avez-vous peu donner une si prompte credulité? Si vous les avez receus pour des legats et ambassadeurs, ils devoient estre envoyez, ils devoient avoir des Lettres de creance de celuy dont ils se vantoient estre advoüez. Les affaires estoient de tres-grande importance : ils’agissoit d’un remuëment general de toute l'Eglise, et les personnes qui entreprenoient une chose si extraordinaire, estoient de basse qualité, et mesme privée. Les pasteurs ordinaires estoient des gens de marque, et de tres-ancienne et authentique reputation,

qui leur contredisoient et protestoient que ces extraordinaires n'avoient point de charge, ny de commandement du Maistre.

Dites-donc, de grace ! quelle occasion eustes-vous de les ouyr et de les croyre , sans avoir aucune asseurance de leur commission,

ny l’adveu de Nostre-Seigneur, dont ils se disoient les nonces et les apostres? C'est, en un mot, avoir laschement abandonné

l'Eglise ancienne, en laquelle vous avez esté baptisez, que d’avoir creu à des prescheurs qui n’avoient point de mission legitime du

Maistre , et n'en pouvoient avoir d’eux-mesmes, ny de vous, en

aucune façon : vous ne le pouvez ignorer.

Si Jesus-Christ les avoit envoyez, ou c'eust esté mediatement ou immediatement. Nous appellons une mission mediate, quand nous sommes envoyez de celuy qui en a le pouvoir de Dieu, selon l'ordre qu’il a mis en son Eglise. Telle fut la mission de S. Denys en France par Clement pape, et de Timothée par S. Paul (11. Tim. 4). L'immediate mission se fait, lorsque Dieu commande luy-mesme, et en baille (1) la charge, sans s’arrester à l’authorité de l’'Ordinaire, qu'ila commise aux prelats et pasteurs de son Eglise comme fut envoyé saint Pierre et les Apostres, qui receurent de la propre bouche de Nostre-Seigneur ce commandement : A/lez par tout le monde, et preschez l'Evangile à toute creature (Marc.16): et celle de Moïse vers Pharaon et le peuple d'Israël (Exod. 3). Mais vos ministres n’ont eu leur Mission de l'une ny de l'autre maniere. Ainsi avec quelle licence ont-ils entrepris la predication contre le dire de l'Apostre : Prescherontils s'ils ne sont envoyez (Rom. 10)?

(1) Donne.

ULER

Les Heretiques n'ont point eu, et n'ont peu avoir la Mission du Peuple, ny du Prince seculier.

ConFEssoxs que l'Eglise pretenduë ne sçauroit faire voir, qu'elle ayt dans ses ministres la mission du peuple laïque, ny mediate, ny immediate, ny de droit ny de fait; car, ou ils sont envoyez par les peuples et princes seculiers, ou ils sont envoyez par l'imposition des mains des evesques, qui les firent prestres. dignité à laquelle ils sont enfin forcez d’avoir leurs recours, quoy qu'ils la meprisent en tout et par tout. S'ils disent que les magisträts et le peuple seculier les ont envoyez, its sont obligez à faire deux preuves, qu'ils ne feront jamais : l’une, que les seculiers l'ayent fait effectivement : l’autre, qu'ils l'ayent peut faire, . Car nous nyons et le fait et le droict : Factum, et jus faciendi. Qu'ils l’ayent peut faire, la raison du contraire est evidente, car 1ls ne treuveront jamais dans les Escritures, que les peuples et princes seculiers ayent pouvoir d’establir et constituer les pasteurs ou les evesques en l'Eglise. Ils treuveront bien, à la verité, que les peuples ont rendu tesmoignage, et assisté aux ordinations ; ils treuveront encore, que le choix leur en fut permis, comme celuy des diacres, au rapport de S. Luc (Act. 6), que toute la troupe des disciples proposa ; mais ils ne monstreront jamais que les peuples, ou princes seculers, ayent eu ou pris l’authorité des missions, pour constituer, ordonner, et authoriser des pasteurs : comment donc allegueront-ils la mission par les peuples, et par les princes, qui n’a point de fondement dans l’'Escriture ? Au contraire, nous produirons l'expresse et commune prattique de toute l'Eglise, qui a le pouvoir de tout tems, d'ordonner les pasteurs, avec l'imposition des mains des autres pasteurs et des evesques : ainsi fut ordonné Timothée (un. Tim. 1), et mesme les sept diacres, qui furent bien proposez pour cela par le peuple chrestien; mais ils furent ordonnez par l'imposition des mains des Apostres (Act. 6); ainsi l'ont reglé les mesmes apostres en leurs constitutions (1. Tim. 4), aussi bien que le grand Concile de Nicée (Can. 1), qu'on ne dedaignera point ce me semble ; le second de Cartage (Can. 4), le troisiesme et le quatriesme tenus au mesme lieu (Can. 12), où S. Augustin se treuva. Supposé donc que ces reformateurs eussent esté envoyez par les seculiers, ils n’auroient pas esté envoyez à l'apostolique,

ny legitimement, et leur mission seroit nulle; et par effect (1) les seculiers n'ont point droict de mission, et comment donc les religieux la donneront-ils? pourroient-ils communiquer une authorité qu’ils n’ont pas eux-mesmes? C’est pour cela que S. Paul, parlant de l'Ordre de la prestrise, et de l'office pastoral, a tresbien dit: Nul ne s’attribuë cet honneur, sinon celuy qui est appellé de Dieu comme Aaron (Hebr. 5). Mais Aaron (Lev. 8) fut ordonné, et sacré (Exod. 28) par les mains de Moyse, qui fut prestre luy-mesme, selon la saincte parolle de David : Moyse et Aaron sont comptez entre ses prestres, et Samuël entre ceux qui invoquent son nom (Psal. 98) : aussi il est dit tout clair en l'Exode : Associe ef joins avec toy Aaron, pour exercer l’estat sacerdotal (Exod. 28). Et à cela s'accorde une grande troupe de nos anciens Peres. Celuy donc qui veut alleguer sa mission, ne la doit pas tirer du peuple, ny des princes laïques; car Aaron ne fut pas appellé de cette maniere, ny les pasteurs de l’ancienne Eglise. Celuy qui est le moindre est beny par le plus grand, comme dit S. Paul (Hebr. 7), d’où s'ensuit que les peuples ne peuvent point envoyer les pasteurs; car les pasteurs sont plus grands que les brebis, et la mission ne se fait jamais sans benediction (Joan. 20; 11. Tim. 1). S. Jean confirme la mesme verité par ces parolles : Amen, amen dico vobis ; non est servus major domino suo, neque subditus major eo qui misit illum (Joan. 43) : car apres cette magnifique mission, le peuple demeure tousjours brebis, et le pasteur tousjours pasteur; autrement l’estat seroit confondu. Je laisse à part ce que je prouveray cy-apres, que l'Eglise est une sacrée monarchie, et partant qu'il appartient au grand pasteur d'envoyer, non pas au peuple. Je laisse encore à part le desordre qui arriveroit tous les jours, si les peuples envoyoient, car ils ne pourrroient envoyer les uns aux autres, n'ayant point d’authorité les uns sur les autres. Et comme ce seroit faire ouverture à toutes sortes d’heresies, il faut conclure que les brebis reçoivent le berger d’ailleurs que d’elles-mesmes ; et de là l’on doit tirer cette consequence. que les peuples n’ont peut donner mission, ny de commission legitime à ces nouveaux ambassadeurs.

Mais j'adjouste pour second chef, que quand ils l’auroient peu, ils ne l’ont pas fait, parce que le peuple, ou le magistrat qui a appellé Calvin et Luther, estoit ou catholique, ou non. S'ils disent que ce peuple estoit catholique, comment les auroit-il appellez à prescher ce qu’il ne croyoit pas, puisque ce peuple

(4) En effet.

et ce magistrat estoit encore de la vraye Eglise, ou non. S'il estoit de la vraye Eglise, pourquoy est-ce que Luther l'a tiré de sa croyance? l'eust-il appellé pour estre mis hors de sa bonne place, et de l'Eglise? et s’il n’en estoit pas, comment pouvoit-il avoir droit de mission et de vocation, puisque, hors l’enclos de la vraye Eglise , il ne peut se treuver aucune legitime authorité ? Que s'ils disent qu'ils n’estoient pas ou qu'ils n’estoient plus catholiques romains, qu'estoient-ils donc? ils n’estoient pas encore Lutheriens, car l’on sçayt le tems où Luther commença de prescher en Allemagne ; il n’y avoit alors de Lutheriens, puisque c’est luy qui en est l’origine. Que s’ils n’estoient pas de la vraye Eghse , ils n’ont donc point eu de vocation de ce costé-là. Comment pouvoient-ils establir une mission veritable pour la predication evangelique, sinon qu’ils ayent recours à la mission invisible de ces principautez aëriennes, à ces puissances de tenebres du monde, enfin à ces malices spirituelles, contre lesquelles tous les vrays enfans de l'Eglise ont tousjours eu la guerre (Ephes. 6).

L'Eglise pretenduë n'a point dans ses Ministres la Mission episcopale.

OR, les descendans des heresiarques, qui se voyent poussez de tant de raisons, prennent en nos jours un autre chemin pour se deffendre. Ils disent, mais ils disent mal, que les premiers maistres et reformateurs de leurs Eglises, Luther, Bucer et OEcolampade , ont esté envoyez par les evesques, qui les firent prestres, et que ceux-cy ont envoyé les autres, qui les ont suivys, et vont ainsi enchaisnant leur mission et vocation à celle des Apostres. :

Veritablement cette confession est assez ingenuë, de recognoistre au moins, que leur mission ne peut estre derivée de leurs ministres, que par la succession et l'authorité de nos evesques, et par l’imposilion de leurs mains. La chose est telle, sans aucun doute; car on ne peut pas faire sauter aisement cette mission de si haut que les Apostres, qu’elle soit tombée sans succession entre les mains des predicateurs de ce temps, sans avoir esté traduite jusqu’à nous par nos devanciers : 1l eust

fallu une bien longue sarbacane (1) en la bouche des premiers fondateurs de l'Eglise, pour avoir ainsi appellé Luther et les autres, sans que ceux qui estoient contre eux, et au milieu, s'en fussent aperceus ; ou bien il eust fallu, comme dit Calvin en une autre occasion, et mal à propos, que ceux-cy eussent eu les oreilles bien grandes. Nos reformateurs doivent accorder que cette mission s’est conservée entiere, si ceux-Cy la devoient treuver. Nous ne nions pas que la mission n’ayt esté dans nos evesques , et principalement és mains de leur chef, l’'Evesque romain ; mais nous nions formellement, que vos ministres en ayent eu aucune communication pour prescher ce qu'ils ont presché, parce qu'ils ont annoncé quantité de choses contraires à l'Eglise, en laquelle 1ls ont esté choisys et ordonnez prestres. Or, il est necessaire, où qu'ils errent, ou que l'Eglise qui les a envoyez fust dans l'erreur; par consequent, ou leur Eglise est fausse, ou celle de laquelle ils ont pris leur premiere mission est abusée. Nous faysons mieux d'inferer que leur mission est absolument fausse; car d'une Eglise fausse, telle qu'ils la decrient chez nous, ne peut sortir une vraye mission : si leur Eglise est fausse, où est leur mission, puisque dans une Eglise fausse on ne peut treuver une legitime mission? ainsi, en tous sens, ils n’ont point eu de mission pour prescher ce qu'ils ont presché. En sens contraire, si l'Eglise, en laquelle ils ont esté instruits et ordonnez, estoit veritable, ils sont done inexcusables d’heresie d'en estre sortis, et d’avoir presché contre sa croyance ; si elle n’estoit pas la vraye Eglise, elle n’a pas eu le pouvoir de les envoyer ny de les ordonner. Mais accordons qu'ils ayent receu leur mission en l'Eglise romaine; ils ne l’ont pas euë pour en sortir, et se distraire de son obeyssance avec ses enfans. Certes, le commissaire ne doit pas exceder les bornes de sa commission; et s’il le fait, il est desavoüé.

Luther, OEcolampade et Calvin n’estoient pas evesques; dites donc pour eux en quel sens il est possible qu'ils ayent peu communiquer aucune mission à leurs successeurs de la part de l'Eglise romaine, qui proteste en tout et par tout, qu'il n'y a que les seuls evesques qui puissent envoyer, soit d’une maniere immediate , soit d’une maniere mediate, et que cela n'appartient aucunement aux simples prestres : c’est pourquoy S. Hierosme a tres-bien observé la difference qu'il y a entre le simple prestre et l’evesque, en l’epistre ad Evagrium. S. Augustin et S. Ephiphane (de Hæres. 53 et 75) ont mis Arius dans le rang des here-

(4) Tube pour lancer quelque chose en soufflant.

tiques, parce qu'il tenoit le contraire, parmy d’autres erreurs. La legitime mission doit estre une mission episcopale et canonique, et non une mission protestante ou menaçante.

L'Eglise pretenduë n'a point, dans ses Ministres, lu Mission extraordinaire et immédiate de Dieu.

Les raisons susdites sont si fortes, que les plus asseurez des vostres ont pris party ailleurs qu'en la mission ordinaire, faysant effort de nous persuader, que leurs reformateurs estoient envoyez extraordinairement de Dieu, parce que la mission ordinaire avoir esté gastée, et enfin abolie avec la vraye Eglise, sous la tyrannie de l’Ante-Christ. Voicy leur plus invincible retraitte ; et parce qu'elle est commune à toutes les sectes des heretiques, elle merite d’estre attaquée par de bonnes raisons, et ruynée de fond en comble : mettons par ordre nos argumens, pour voir si nous pourrons forcer cette derniere barricade.

1° Je soutiens que personne ne doit alleguer une mission extraordinaire, qu'il ne la preuve par des miracles ; car je vous prie, à quoy en serions-nous reduits, si ce pretexte de mission extraordinaire estoit recevable, sans bonne preuve? ne seroit-ce pas uu voile asseuré à toutes sortes de libertins? Arius, Marcion, Montanus, et Messalius (1) ne pourroient-ils pas estre receus avec honneur dans le rang des reformateurs , en nous payant de cette monnoye, et prestant le mesme serment?

2° Je tiens pour asseuré, que jamais personne ne fut envoyé extraordinairement, qui n'ayt pris cette lettre de creance de la divine Majesté. Moyse fut envoyé immediatement de Dieu pour gouverner le peuple d'Israël; auparavant il voulut scavoir le nom de celuy qui l’envoyoit (Exod. 3); et quand il eut appris le nom admirable de Dieu, il demanda des marques et des lettres patentes de sa mission ; ce que Dieu mesme treuva si juste, qu'il luy donna la grace d'operer trois sortes de prodiges et de merveilles, qui furent comme trois publiques attestations en trois divers langages, de la charge qu'il luy donnoit, affin que celuy qui n'entendroit pas l'une de ces langues, entendit l’autre (Exod. 4). Si donc nos pretendus apostres alleguent la mission

(4) I faudrait dire Sabas, auteur de la secte des Messaliens.

extraordinaire, qu'ils nous monstrent quelque prodige au delà du commun; autrement nous ne sommes pas obligez de les croire. Vrayement, Moyse montra bien dans son office la verité et la necessité de cette preuve; car celuy à qui Dieu parle extraordinairement, doit estre authorisé d’une maniere miraculeuse : aussi, ce grand homme ayant demandé à Dieu le don de l’eloquence, il ne le demanda qu’apres avoir receu le pouvoir des miracles, monstrant qu'il est plus necessaire d’avoir l’authorité de parler, que d’en avoir la promptitude (Exod. 4). La mission de S. Jean-Baptiste, quoy qu’elle ne fust pas tout-à-fait extraordinaire, ne fut-elle pas authentiquée par sa conception et sa nalivité, et mesme par sa vie miraculeuse, à laquelle Nostre- Seigneur donna de si bons tesmoignages (Luc. 1)? Au regard des Apostres, qui ne sçayt les miracles qu'ils faysoient (Matth. 11)? et qui pourroit en calculer le nombre? leurs mouchoirs et leurs ombres servoient à la guerison des malades, et à chasser les diables des corps, que Dos doit ces malheureux esprits (Act. 6); l’imposition de leurs mains produisoit quantité de signes et de merveilles parmy le peuple, en confirmation de leur predication et de leur doctrine (Act. 7). S. Marc le dit ouvertement dans les dernieres parolles de son Evangile; et S. Paul aux Hebrieux. Comme (1) donc pourront excuser et relever par cette preuve leur mission, ceux qui, en nostre aage, en veullent avancer une extraordinaire? quel privilege ont-ils plus grand que lapostolique et le mosaïque? Que diray-je de plus ? si nostre souverain Maistre, consubstantiel au Pere, duquel la mission estoit si authentique, qu'elle suppose en luy la communication d’une mesme essence, si luy-mesme, dis-je, qui est la source vive de toute mission ecclesiastique, n'a pas voulu s’exempter de cette preuve des miracles, par quelle raison ces nouveaux ministres seront-ils creus à leur seule parolle? Jesus-Christ allegue souvent sa mission, pour mettre sa parolle en credit : Comme mon Pere na envoyé, je vous envoye, dit-il (Joan. 20); Ma doctrine n'est point mienne, mais de celuy qui n'a envoyé; et vous me cognoissez, VOUS sçavez d'où je suis, je ne suis point venu de moy-mesme (Joan. 7). Mais aussi pour donner authorité à l’effet de sa mission, il meten avant ses miracles, et atteste que s’il n'eust fait des œuvres que nul autre n'a fait parmy les Juifs, ils n'eussent point eu de peché, de ne croire point en luy (Joan. 15). Et ailleurs il leur dit : Ne croyez-vous pas que mon Pere esten moy, et moy en mon Pere? au moins croyez-le par les

(4) Comment.

œuvres (Joan. 14). Apres cela, qui sera si osé que de se vanter de la mission extraordinaire , sans produire à mesme tems des miracles? certes, il merite d'estre tenu pour imposteur. Or, est-il que ny les premiers, ny les derniers de vos ministres, n’ont fait aucun miracle, ils n'ont donc point eu de mission extraordinaire.

Disons quelque chose de plus : c’est chose hors de doute, que jamais aucune mission extraordinaire ne doit estre facilement receuë, estant des-advoüée, ou du moins suspecte à l’authorité ordinaire, qui est en l'Eglise de Nostre-Seigneur; car nous

. sommes tous obligez d’obeyr à nos pasteurs ordinaires, sous peine d’estre declarez publicains et payens (Matth. 18). Comme donc nous pourrions-nous nous ranger sans soupçon sous une autre discipline que la leur, s’ils venoient à rejetter l’extraordinaire? En ce cas nous serions obligez de cognoistre l'Eglise, et de ne pas recevoir ces nouveaux venus, s'ils estoient des-advoüez des Ordinaires.

Dieu n’est point autheur de division, mais d'union et de concorde ({r. Cor. 4), principalement entre ses disciples, et ses ministres ecclesiastiques. Nostre-Seigneur le montre clairement en la saincte priere qu’il addressa à son Pere celeste, dans les derniers jours de sa vie mortelle (Joan. 17). Sa bonté pourroitelle se contrarier? authoriseroit-elle deux sortes de pasteurs et deux societez, l’une extraordinaire, l’autre ordinaire. Pour le regard de l'ordinaire, qu'elle soit authorisée, cela est certain; pour l'extraordinaire, nous le presupposons. Ainsi ce seroit deux Eglises differentes : ce qui est contre la parolle de Nostre-Seigueur, qui n'a qu'une seule espouse, qu’une seule colombe, qu'une seule parfaicte (Cant. 6); et comment pourroit estre en seure garde (1) le troupeau conduit par deux pasteurs, incognus l'un à l’autre, en divers pasturages, à divers signes, et en diverses mains, dont l’une et l’autre voudroit tout avoir. Ainsi seroit l'Eglise sous la diversité des pasteurs ordinaires et extraordinaires, cantonnez çà et là en diverses manieres. Nostre- Seigneur est-il divisé (r. Cor. 1), ouen luy-mesme, ou en son corps, qui est l'Eglise ? Non, pour le vray; au contraire, il n’y a qu'un Seigneur (Ephes. 4), lequel a basty et formé son corps mystique avec une belle varieté de membres, tres-bien adjustez, assemblez et serrez, qui sont liez par toutes les jointures de la soû-ministration mutuelle; par consequent, vouloir mettre en l'Eglise, cette division de troupes ordinaires et extraordinaires,

(4) Süreté.

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