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c'est la ruiner et la perdre. Il faut donc revenir à ce que nous disions, que jamais la vocation extraordinaire n’est legitime, quand elle est des-advoüée de l’Ordinaire.
Etdefait, où me montrera-t-on jamais une vocation legitime extraordinaire, qui n’aye esté receuë par l’authorité ordinaire? S. Paul fut appellé, sans doute, extraordinairement (Act. 9), maisne fut-il pas approuvé par Ananias , et par les Apostres une ou deux fois (/bid. 9 et 13)? En ce sens, la mission receuë par l'authorité ordinaire est appellée vocation du Sainct-Esprit. La mission du Precurseur (Luc. 1), à parler proprement, ne peut pas estre dite extraordinaire, parce qu'il n’enseignoit aucune chose contre l'Eglise mosaïque, et que d’ailleurs S$. Jean estoit de la race sacerdotale ; si est-ce neantmoins que la rareté de sa vie et de sa doctrine fut advoüée par l'ordinaire de l'Eglise judaïque, en la belle legation qui luy fut faite par les prestres etles levites, dont le subjet presuppose une grande estime et reputation, en laquelle il estoit vers eux (Joan. 1). Les pharisiens mesmes, qui estoient assis sur la chaire de Moyse, venoient communiquer à son baptesme ouvertement, et sans scrupule (Matth. 4). C'estoit bien là recevoir sa mission , et à bonnes enseignes.
Nostre-Seigneur, quoy qu’il fust le superieur, ne voulut-il pas estre receu de Simeon, qui estoit prestre, puis qu'il benit le Fils, la Mere, et S. Joseph (Luc. 2)? par Zacharie, qui fut un autre prestre (Luc. 1); par S. Jean (Joan. 1) : et mesme dans le tems desa passion, qui estoit l’execution de sa mission principale, il voulut encore avoir le tesmoignage prophetique du grand-prestre, qui estoit pour lors : et c'est ce que S. Paul dit et enseigne , quand il ne veut que personne ne s’attribue l’honneur pastoral, sinon celuy qui est appellé de Dieu comme Aaron (Hebr. 5) : car la vocation d’Aaron fut faite par l’ordre de Moyse : si bien que Dieu ne mit pas sa saincte parole en la bouche d’Aaron immediatement, mais Moyse, à qui Dieu fit ce commandement, parle à luy , et luy inspire ces paroles : Je seray en ta bouche et en la sienne (Exod. 4). Que si nous considerons de pres ce que dit S. Paul , nous apprendrons , que la vocation des pasteurs et des magistrats ecclesiastiques , doit estre faite visiblement, non par maniere d'enthousiasme et de motion secrete et interieure (Lev. 8); en voilà deux exemples qu’il propose, celuy d'Aaron, qui futoinct et appellé visiblement (Exod. 22), et celuy de Nostre-Seigneur et Maistre, qui estant souverain pasteur et pontife de tous les siecles , ne s’est point clarifié soy-mesme, c'est-à-dire ne s’est point attribué l'honneur de sa saincte pres-
- trise, comme avoit dit S. Paul auparavant; mais a esté manifesté par celuy qui luy a dit : Tu es mon fils, je tay engendré aujourd'hui, et tu es prestre eternellement selon l'ordre de Melchisedech (Hebr. 5). S’est-il ingeré et poussé luy-mesme à cet honneur ? non; mais il y a esté appellé (/bëd.); qui l’a appellé? son Pere eternel; et comment ? immediatement et mediatement tout ensemble. Immediatement en son baptesme, et en sa transfiguration, avec cette voix : Cetuy-cy est mon Fils bien-aimé, auquel j'ay pris mon bon-plaisir, escoutez-le (Matth. 3 et 17).
Mediatement par les prophetes, et surtout par David, dans les lieux où S. Paul cite ses psalmes : Tu es mon Fils, je l’ay engendré aujourd’hui selon l’ordre de Melchisedech (Psal. 2 et 109).
Ainsi sa vocation est par tout visible ; la parolle en la nuée fut oüie, et selon David, oüie et luë. Mais S. Paul voulant encore plus fortement montrer la vocation de Nostre-Seigneur, allegue les passages de David, par lesquels il dit, que Jesus-Christ avoit esté clarifié de son Pere; se contentant ainsi de produire le tesmoignage perceptible, et produit par l’entremise des Escritures . ordinaires , et des prophetes receus et recognus.
J'adjouste à ces raisons, que l’authorité de la mission extraordinaire ne destruit jamais l'ordinaire, et n’est jamais pour la renverser; tesmoins tous les prophetes, qui n’ont point eslevé l'autel contre l'autel, qui n’ont point contredit la prestrise d’Aaron, qui n’abolirent pointles constitutions synagogiques; tesmoin enfin nostre Sauveur, qui asseure que {out royaume divisé en soy sera desolé, et une maison tombera sur l'autre (Matth. 11). De là vint le grand respect qu’il portoit à la chaire de Moyse, dont la doctrine luy estoit si venerable, qu'il commanda tousjours de la garder. De vray , si l'extraordinaire authorité devoit abolir l'ordinaire , comme sçaurions-nous quand, à qui, et de quelle maniere nous nous y devrions ranger? Non, non, l’ordinaire est constante, et sera tousjours, pendant que l'Eglise sera dans ce bas monde : les pasteurs et docteurs, qu'il a une fois donnez à l'Eglise, doivent avoir une perpetuelle succession, pour la consommation des saincts, jusques à ce que nous nous rencontrions tous en l’unité de la foy, et de la cognoïissance du Fils de Dieu en homme parfaict, à la mesure de l’aage parfaïct de Jesus-Christ, afin que nous ne soyons plus enfans ny flottans, ny des menez çà et là à tous vents de doctrine par la piperie (1) des hommes, et par leur perfide seduction (Ephes. 4). Voilà le beau discours que fait S. Paul, pour montrer, que si
(4) Piperie, Tromperie.
les docteurs et pasteurs ordinaires n’avoient une perpetuelle succession, ou qu'ils fussent subjets à la subrogation des extraordinaires, nous n’aurions ainsi qu'une foy et discipline desordonnée, interrompuë et veritable ; nous serions subjets à estre séduits par les hommes menteurs , qui, à tous propos, se vanteroïent de
l'extraordinaire vocation ; et comme les Gentils, nous chemine-
rions en la vanité de nos entendemens, un chacun se plaisant à se persuader en soy une motion extraordinaire du Sainct-Esprit,
de quoy nostre aage nous fournit tant d'exemples, que c'est une
des plus fortes raisons, qu'on puisse presenter en cette oecasion. Car si la mission extraordinaire peut lever l'ordinaire ad-
ministration, à qui en laisserons-nous la charge ? à Calvin, à.
Luther, ou au Pacimontain, ou à Blandrate, ou à Brence, ou à
la reyne d'Angleterre? Helas ! chacun tirera de son costé ce beau pretexte de la mission extraordinaire, pour se couvrir. En verité, la parolle de Nostre-Seigneur nous delivre de toutes ces difficultez ; il dit : qu’il a edifié son Eglise sur un si bon fondement, et avec une proportion si bien entenduë, que les portes d'enfer ne prevaudront jamais contre elle (Matth. 16) : que si jamais elles n'ont prevalu, ny ne prevaudront, la vocation extraordinaire n'est plus necessaire pour l’abolir; car Dieu ne hayt rieñ de ce qu'il a fait. Comment donc aboliroit-il la saincte Eglise son es-
pouse ordinaire, pour en creer une extraordinaire ? veu quec'est
lui qui a edifié l'ordinaire sur soy-mesme, et l'a cimentée de son propre sang.
Où sont refutées les objections que les heretiques alleguent en faveur
de leur Mission extraordinaire, contre l'Ordinaire.
Apres tout, jusques icy je n'ay pu rencontrer parmy vos maistres, que deux objections au discours que je viens de fayre, dont l'une est tirée de l'exemple de Nostre-Seigneur et des prophetes , et l'autre de l'exemple des Apostres ; voyons si elles ont quelque credit.
Pour l'examen de la premiere, dites-moy, je vous prie, trouvez-vous juste qu'on mette en comparaison vos nouveaux ministres avec Nostre-Seigneur? Je demande si Jesus-Christ n’avoit pas esté prophetisé en sa qualité de Messie, son tems n’avoit-
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il pas esté determiné par Daniel (Dan. 9)? Croyez-vous qu'il ayt fait aucune action qui n'ayt esté particulierement predite dans les livres des prophetes (Agg. 2), et figurée dans les exemples des patriarches. Il est vray qu'il a fait le changement de bien en mieux de la loy mosaïque, en la loy de la grace; mais ce changement là n'avoit-il pas esté predit? Il a changé le sacerdoce d'Aaron en celuy de Melchisedech (Hebr. 5), beaucoup meilleur sans doute; mais tout cela n'est-il pas selon les tesmoignages
. anciens? Vos ministres n'ont point esté prophetisez en qualité de predicateurs de la parolle de Dieu, on n’a point annoncé le tems de leur venuë, ny pas une de leurs actions; ils ont fait un remuëment dans l'Eglise beaucoup plus grand et plus general que Nostre-Seigneur fit au declin de la Synagogue; car 1ls ont tout osté, sans y remettre ou remplacer que de certaines ombres : mais pour les tesmoignages de cette entreprise, ils n'en ont point du tout dans l'Escriture, quoy que vous tiriez en pretexte les Escritures pour cela. Au moins ne devroient-ils pas s’exempter de faire des miracles, sur une mutation si conside-
: rable et si generale, puisque Nostre-Seigneur ne s’en exempta pas luy-mesme, comme je l’ay monstré cv-dessus, ayant voulu encore que le changement, qu'il faysoit, fut puisé et authorisé de la plus pure sourec des Escritures (Luc. 1). Mais vous, Messieurs, où me montrerez-vous que jamais l'Eglise dust recevoir aucune reforme, outre celle qui devoit estre faite par le Fils de Dieu.
Pour le regard de ce qui touche les prophetes, je vois abuser plusieurs parmy les errans, qui croyent que toutes les missions des prophetes ont esté extraordinaires et immediates ; la supposition est fausse entierement; car il y avoit des colleges et des congregations de prophetes, recognuës et advoüées par la Synagogue, comme on le peut recueillir de plusieurs (r. Reg. 19; 1v. Ibid. 2, 3) passages de l’Escriture; il y en avoit en Ramatha, en Betel , en Jericho, en la montagne d’Ephraïm, en Samarie (1v. Reg. 8); Elisée mesme fut oingt par Helie (11. Reg. 22); la vocation de Samuël fut recognuë et advoüëe par le grand-prestre; en Samuël, dit le texte sacré, le Seigneur recommenca de se faire voir en Silo (1. Reg. 3) : ce qui fait que les Juifs tiennent Samuël comme fondateur des congregrations prophetiques. J'adjouste à cecy, que ceux qui croiroient que tous les prophetes eussent exercé la charge de la predication, seroient grandement trompez : le contraire se void dans la rencontre des sergens de
Saül (r. Reg. 19) : d’où s’ensuit que la vocation des prophetes
ne sert de rien à pretexter celles des heretiques ou des schismatiques; car ou elle -estoit ordonnée (11. Reg. 18), comme nous l'avons montré cy-devant, ou approuvée de la Synagogue, comme il est aisé de le fayre voir en ce qu’on les recognoissoit incontinent, et on en faisoit une estime particuliere en tous les lieux parmy les Juifs, qui les appelloient les hommes de Dieu. En un mot, celuy qui regardera de pres l’histoire et l’estat de cette ancienne Synagogue, verra clairement que l'office des prophetes estoit aussi ordinaire entre eux, qu'entre nous celuy des predicateurs. Mais jamais l’on ne montrera aucun prophete qui ayt entrepris de renverser la puissance ordinaire ; ils l'ont tousjours suivie, et n’ont rien dit de contraire à la doctrine de ceux qui estoient assis sur la chaire mosaïque et aaronique; il s’en est mesme trouvé parmy eux qui estoient de la race sacerdotale, comme Jeremie fils d’Alcias, et Ezechiel fils de Buz (Ezech. 1). Aussi ils ont tousjours parlé avec honneur des pontifes et de la succession sacerdotale, quoy qu'ils ayent repris leurs vices et leurs mœurs; lors qu'Isaïe fut commandé d’escrire dans un livre, ce qui luy fut montré, il prit Urie, prestre, à tesmoin (Isa. 2). Zacharie le prophete a declaré qu’il prenoit son authorité de celle des prestres et des prophetes : Malachie atteste-t-1l pas, que les levres du prestre gardent la science, et qu’il demanderoit la loy de sa bouche, car c'est l’ange du Seigneur des armées (Mal. 2); ainsi, bien loin que jamais ils ayent retiré les Juifs de la communion de l'ordinaire, ils les ont tousjours excitez à luy -estre fidelles. Apres tout, combien de miracles ont-ils faits en confirmation de leur vocation prophetique? Ce ne seroit jamais finy, si j'entrois en ce denombrement : que si quelquesfois ils ont entrepris des choses, qui ont eu quelque apparence d’extraordinaire, incontinent les miracles les ont authorisez, tesmoin Elie, qui, dressant un autel sur le mont de Carmel, selon l'instinct qu’il en avoit receu du Sainct-Esprit, pour y sacrifier, montra par un prodige qu'il le faisoit à l'honneur de Dieu et de la religion juifve (111. Reg. 18). Enfin, Messieurs, vos ministres, à mon advis, auroient bonne grace, s'ils vouloient usurper le pouvoir des prophetes, eux qui n’en ont jamais eu ny le don, ny la lumiere, ce seroit plus tost nous, qui pourrions produire en tout temps des propheties des nostres, comme de sainct Gregoire Taumaturge, au rapport de sainct Bazile, et de sainct Antoine, tesmoin Athanase (/n vita Anton.) ; de l'abbé Jean, tesmoin sainct Augustin (D. Cit. v, 26); sainct Benoist, sainct Bernard, sainet François, et plusieurs autres, dont la tradition est plus qu'’au-
thentique ; par consequent, s’il est question entre nous de l’authorité prophetique, elle nous demeurera, soit ordinaire ou extraordinaire, puisque nous en avons l'effet, et non pas vos ministres, qui n’en ont jamais eu la moindre preuve, sinon qu'ils voulussent appeller prophetie la vision de Zuingle, au livre intitulé : Subsidium Eucharistiæ, et au livre intitulé : Querela Lutherr, où la prediction qu'il fit l’an 1625, que s’/ preschoit encore deux ans, il ne demeureroit ny pape, ny prestres, ny moines, ny docteurs. Il n'y a qu’un bien evident en cette prophetie (1) qui est le deffaut de la verité; car il prescha encore pres de vingtdeux ans, et neantmoins on treuve encore des prestres et des docteurs, et en la chaire de sainct Pierre, un pape legitime.
Prenez garde, Messieurs, que vos premiers ministres en soient de ces prophetes, que Dieu deffend d’estre escoutez, en Jeremie : Ve veuillez point oùyr les parolles de ces prophetes qui prophetisent et vous deçoivent; ils parlent par la vision de leur cœur, et non point par la bouche du Seigneur; je n’envoyois pasces prophetes, et ils courotent; je ne parlois pas à eux, et üls prophethisoient; j'ay oùy ce que les prophetes disent, prophetisant en mon nom le mensonge, et disant : J'ay songé, etc. (Jer. 23). Ne vous semble-t-il pas que ce discours s’addresse à Luther ou à Zuingle, avec leurs propheties visionnaires, ou à OEcolampade, avec la revelation qu'il disoit avoir euë pour sa conversion, qui donna sujet à Luther d’escrire ce livre qu'il a fayt : Contra scelestos prophetas? Ce sont bien eux, au moins, qui ont cette qualité de n'avoir jamais esté envoyez de Dieu; ce sont eux qui remuënt leurs langues mensongeres, et dysent, le Seigneur a dit, mais il n’a pas dit; car ils ne sçauroient montrer ny produire aucune preuve de la charge qu’ils usurpent; ils ne sçauroient marquer en eux aucune legitime vocation : helas! comment peuvent-ils prescher et prophetiser? on ne peut s’enrooler sous aucun capitaine sans son adveu; et pauvres gens, comment fustes-vous si prompts à vous enrooler dans les troupes de ces premiers ministres, sans le congé des pasteurs ordinaires, mesme pour sortir de l’estat auquel vous estiez nez et nourris, qui est l'Eglise catholique? Advoüez qu'ils sont grandement coupables, d’avoir fait cette levée de boucliers de leur propre authorité, et vous de les avoir suyvis, ce qui vous rend certes inexcusables.
Le bon enfant Samuel, humble, doux et sousmis, ayant esté appellé de Dieu trois fois differentes, pensa tousjours que ce fut
(4) Hæc nota Cochleus, in actis Lutheri.
ADL OS CONTROVERSES
Hely qu l'eust appellé; et à la quatriesme, seulement, il s’addressa à Dieu, comme à celuy qui l’appelloit. Oseray-je vous dire qu'il a semblé trois fois follement à vos ministres, que Dieu les eust appellez : 1° par les peuples et les magistrats seculiers ; 2° par son evesque; 3° enfin par la voye extraordinaire; mais examinons ce rapport. Samuël fust appellé trois fois par la voix de Dieu, et selon son humilité, 1l pensoit que ce fust une vocation de l'homme, jusques au temps qu’apres avoir esté enseigné par Hely, il cognut que c’estoit la voix divine. Vos ministres, Messieurs, produisent trois pretenduës vocations de Dieu, une par les mägistrats seculiers; une par les evesques, et la troisiesme par la mission extraordinaire. Ils crurent orgueilleusement que c’estoit Dieu qui les appelloit en ces trois manieres; mais estant enseignez et corrigez par les lumieres de l'Eglise, ils recognoissent, ou doivent recognoistre, que ce n'est rien qu’une vocation de l’homme, et que les oreilles les ont trompez; s'ils estoient humbles, ils s’en rapporteroient sans doute à celuy qui, comme Hely, preside maintenant à toute l'Eglise. Voilà l’eviction des objections que font vos ministres, qui vous font voir, quoy qu'inegalement, inexcusables devant Dieu et devant les hommes, d’avoir introduit dans l'Eglise une fausse vocation.
Au contraire, Messieurs, l'Eglise, qui contredisoit et s’opposoit à vos premiers reformateurs, comme elle s'oppose encore à ceux de ce temps, est si bien authorisée et fondée de tous costez, qu’aucun chrétien, tant aveuglé soit-il, ne peut pretendre, cause d’ignorance, du devoir que nous avons tous de recognoistre qu'elle est la vraye, l'unique, l’inseparable, et la tres-chere Espouse du Roy celeste, ce qui rend vostre separation d’autant plus inexcusable; car sortir de l'Eglise, et contredire ses decrets, c’est visiblement se rendre profane, ethnique et publicain (Matth. 18), quand mesme ce seroit à la persuasion d’un ange ou d’un seraphin (Gal. 1); mais bien pis si c’estoit à la persuasion des hommes pescheurs, ou à la suggestion des personnes particulieres, qui seroient sans authorité et sans adveu, ou sans aucune des qualitez requises-à la mission des evangelistes et des prophetes. Ne vous abusez pas sur la simple cognoissance de quelques sciences, qui ne leur ont servy que pour rompre tous les liens des plus religieuses obligations d’obeyssance, que nous ayons au monde, il nous est commandé de nous rendre à l'Eglise comme à l’Espouse unique de nostre Sauveur : s’en separer est une faute qui ne se peut laver que par les larmes de penitence et du repentir ; et c'est à quoy je vous invite de la part du Dieu vivant.
Le
DISGOURS VII.
La chimere de l'Eglise invisible des heretiques, pour pallier leur fausse Mission. On void icy que l'Eglise doit estre visible.
SUR tout nos adversaires ayant cognu, que la succession de la mission est la pierre de touche, où leur doctrine est emoussée, taschent par tous moyens de divertir et ecarter cette preuve invincible, que nous tirons des marques evidentes et visibles de la vraye religion ; ils se sont advisez de maintenir, que /’Eglse estoit invisible et imperceptible ; par consequentirremarquable: je crois que cette opinion est le dernier poinct de l’absurdité ; car mesme les payens ont recognu, que l'Eglise chrestienne estoit visible; j'entens l'Eglise militante, fondée par Jesus-Christ, et de laquelle l’Escriture nous a laissé son tesmoignage, non pas de celle qu’un heretique peut imaginer par caprice; il ne se treuvera jamais en toute l’Escriture, que l'Eglise presente soit prise pour une societé invisible; en voicy nos raisons tres-fidellement etablies. Nostre-Seigneur et Maistre nous renvoye à l'Eglise en toutes nos difficultez et dissensions de doctrines (Matth. 18). $. Paul enseigne à Timothée, comme 1l nous faut conserver en lPEglise (r. Timot. 3); il fit luy-mesme appeller les anciens de l'Eglise d'Asie, et leur remontra, qu'ils estoient constituez du Sainct-Esprit, pour regir l'Eglise (Act. 20); il fust luy-mesme envoyé par l'Eglise avec $S. Barnabé (Act. 15); fust receu par l'Eglise (Gal. 1); confirmoit les Eglises (Act. 27), ordonnoit des prestres pour les Eglises ; est-il possible que tout cela se doive entendre d’une Eglise invisible? où la chercheroit-on pour luy faire nos plaintes , pour converser en elle, et avec elle, et pour la regir? quand elle envoyoit S. Paul, elle le recevoit, quand il la confirmoit, il y constituoit des prestres, il l’assembloit, il la salüoit, il la benissoit, comme il l’avoit autrefois si cruellement persecutée; estoit-ce seulement par foy, ou par figure, ou par illusion? Je ne croy pas que chacun ne voye clairement, que c’estoit un effet visible, de part et d’autre, et mesme perceptible. Quand il escrivoit, s’addressoit-il à quelque chimere invisible? Que diront les ministres aux prophetes, qui nous representent l'Eglise, non seulement visible, mais toute claire, illustre, manifeste et magnifique; ils la depeignent comme
une reyne, parée de draps d’or, etrecamée (1) avec une belle varieté d’enrichissements (Psal. 44); d’autres fois comme une montagne, comme un soleil, comme une pleine lune, et comme l'arc en ciel, tesmoin fidelle et certain de la faveur de Dieu envers les hommes, qui sont tous de la posterité de Noë ; c'est ce que dy le roi des prophetes : Et thronus ejus sicut Sol in conspectu meo, et sicut Luna perfecta in æternum, et testis in cœlo fidelis. L'Escriture atteste par tout, que l'Eglise se peut voir et cognoistre, parce qu’elle est visible. Salomon au Cantique, parlant de l'Eglise, ne dit-il pas: Les filles l'ont vuë, et l’ont preschée pour tres-heureuse. En suite il introduit ses filles pleines d’admiration ; il leur fait dire : Que est celle-cy, qui naist el quise produit comme une aurore en son lever, belle comme la lune, esluë comme le soleil, terrible comme un escadron de gensd'armes bien ordonnez (Cant. 6)? N'est-ce pas clairement la declarer visible? Quand il l'appelle, il luy fait dire ces parolles par son Espoux : Reviens, reviens, la Sulamite, reviens afin qu'on te voye. Elle respond : Qu'est-ce que vous verrez en cette Sulamite, sinon les troupes des armées (Cant. 6)? N'est-ce pas encore la dire visible ? Qu’on regarde ces admirables cantiques et representations mystiques des amours du celeste Espoux avec l'Eglise , et l’on verra que partout elle est tres-visible et tresremarquable (Cant. 3, 6, 7). Isaïe parle ainsi d'elle : Ce vous sera une voye droite, les fols ne s’egareront point par son chemin (Isa. 35). Par consequent , il faut qu’elle soit decouverte, et tres-aisée à remarquer, puis que les plus grossiers mesmes, s'y sçauront conduire sans y faillir : les pasteurs et les docteurs de l'Eglise sont visibles, donc l'Eglise est visible : car je vous prie, les pasteurs de l'Eglise, ne font-ils pas une partie de cette Eglise ? Ne faut-il pas que les pasteurs et les prestres s’entre-cognoissent les uns les autres ? Ne faut-il pas que les brebis entendent la voix du pasteur, et qu’elles le suivent? Ne faut-il pas que le pasteur aille chercher la brebis egarée, et qu'il recognoisse son parc et son bercail (Joan. 10)? Ce seroit de vray une belle espece de brebis, qui ne pourroit cognoistre son pasteur, ny le voir; je ne sçay si vous me forcerez enfin de prouver, que tous les pasteurs de l'Eglise soient visibles? Vous niez bien des choses aussi claires. S. Pierre estoit pasteur, et je le croy, puisque Nostre-Seigneur luy disoit : Repais mes brebis (Joan. 21); les Apostres l’estoient aussi, et cependant on les a veus : je croy que ceux auxquels S. Paul disoit : Prenez garde à vous el à tout le troupeau, auquel (1) Brodée.
le Sainct-Esprit vous a constituez pour regir l'Eglise de Dieu (Act 20); je croy, dis-je, qu'il les voyoit; et quand ils se jettoient au col de ce bon pasteur, comme de bonus enfants, le baisant et luy baignant sa face de leurs larmes, je croy qu'il les touchoit, les sentoit, et les voyoit; ce qui me le fait croire, c’est qu'ils regrettoient tres-amerement son depart; car il leur avoit dit qu'ils ne verroient plus sa face : ils voyoient donc S. Paul, et S. Paul les voyoit. Enfin, Zuingle, OEcolampade, Luther, Calvin, Beze et Marot, ont esté vos pasteurs visibles; il y en a encore parmy vous plusieurs qui les ont veus, et vous ne niez pas qu'ils ont esté les ministres de vostre reforme : on voit donc les pasteurs : et par conusequent on voit les brebis.
C'est le propre de l'Eglise de regler la vraye predication de la . parolle de Dieu, la vraye administration des Sacremens, et tout cela est tres-manifeste et tres-visible ; comme donc voulez-vous que le subjet de l'Eglise soit invisible? Ne scçait-on pas que les douze patriarches , enfans du bon Jacob, furent la source vive de PEglise d'Israël, où quand leur Pere les eut assemblez devant soy, pour les benir, il les voyoit, et s’entre-voyoient eux-mesmes (Gen. 29). Enfin, toute l’histoire sacrée fait foy, que l’ancienne Synagogue estoit visible; et pourquoy non l'Eglise catholique? et en effet, j'ose bien dire, que tout de mesme avec analogie et proportion, que les patriarches (Peres de la Synagogue israëitique , desquels Nostre-Seigneur est né selon la chair) faysoient une Eglise visible; les Apostres avec leurs disciples, enfans de l'Eglise, figurée par la Synagogue, donneront le commencement à cette assemblée catholique visiblement, selon le dire du Psalmiste. Pour les peres te sont nais des enfans, tu les constituëras princes sur toute la terre; car pour les douze patriarches, nous sont nais douze apostres de Jesus-Christ. Or, certes ces apostres assemblez en Hierusalem, avec la petite troupe des disciples (Act. 2), et la tres-glorieuse Mere du Sauveur, faysoient alors la vraye Eglise; et comment? visible sans doute, et tellement visible, que le Sainct-Esprit vint arroser et echauffer visiblement ces sainctes plantes et pepinieres du Christianisme; les anciens Juifs entroient en la societé du peuple de Dieu par la circoncision, signe tres-visible, et nous autres par le baptesme, signe tres-visible. A vostre advis, qui gouvernoit les anciens parmy les Juifs? c’estoient les prestres aaroniques, qui estoient visibles ; nous le sommes par les evesques, qui sont des personnes visibles; les anciens estoient enseignez et preschez par les prophetes et les docteurs visiblement, et nous autres par nos predicateurs
visiblement; les anciens pour leur nourriture religieuse et sacrée, l’Agneau paschal et la manne, et tout cela est visible ; nous autres avons le tres-sainct sacrement de l’Eucharistie, signe visible, quoy que d’une chose invisible, la Synagogue estoit persecutée par les Egyptiens, Babyloniens, Madianites, Philistins, peuples visibles ; l'Eglise l’a esté par les Payens, Turcs, Mores, Sarrazins et Heretiques, qui sont, et ont esté visibles. Bonté de Dieu! et vous demanderez encore si l'Eglise est visible? Mais qu'est-ce que l'Eglise : une assemblée d'hommes visibles qui ont de la chair et des os; et vous direz encore que ce n’est qu’un esprit et un phantosme , qui semble estre visible et qui ne l’est que par illusion; n'est-ce pas se rire du monde? Dites-nous ce qui vous trouble en cecy, et d’où viennent en vous ces suppositions? voyez les mains de cette Eglise, regardez sés ministres, ses officiers et ses gouverneurs; voyez ses pieds, regardez ses predicateurs, comme ils la portent au levant, au couchant, au midy, et au septentrion; tous sont de chair et d'os; touchez-la; venez comme de tres-humbles enfans vous jetter au giron de cette douce mere ; voyez-la, considerez bien en tout son corps, comme elle est toute belle, et vous verrez qu’elle est toute visible, car une chose spirituelle et invisible n’a point de chair ny d'os comme vous voyez qu'elle en a (Luc. ultimo, v. 37 et 39).
Refutation des objections des heretiques contre l'Eglise visible, qui detruit tous les fondemens de leur vocation et Mission invisible.
DEs choses dites, Messieurs, vous voyez nos raisons qui sont, graces à Dieu, tres-bonnes et exposées à toute epreuve; mais vous nous dites, qu’elles enferment quelque contrarieté opposée au texte de l’Escriture. Or sus, cette contrarieté sera bien-aisée à rabattre, à qui considerera bien ce qui suit : 1] 11% Le MO) premierement, j'advoüe et vous ne le nierez pas, que Nostre- Seigneur avoit en son humanité deux parties, le corps et l’ame; ainsi l'Eglise son espouse a deux parties : une interieure, qui est (comme son ame) invisible; et celle-cy comprend la grace,
(1) Dans la marge de l'original, il y a trois quarrez croisez en cette maniere : 1 Z 1 % 1. Nous n'avons
1% puen treuver le rapport ny la signification. 1
la foy, l’esperance, et la charité; l’autre exterieure (comme son corps) est toute visible : la confession de sa foy, les loüanges, les cantiques, les predications, les sacremens, les sacrifices ; ainsi tout ce qui se fait en l'Eglise a son exterieur et son interieur; la priere a sa parolle interieure, et sa voix exterieure (Cor. xiv , 15); la foy remplit le cœur d'asseurance et la bouche de confession (Rom. x, 9); la predication se fait exterieurement par les hommes ; mais la celeste lumiere du Pere celeste y est requise; car il faut tousjours l’oüir et apprendre de Jluy, avant que de venir au fils (Joan. vr, 44, 45); et dans les sacremens, le signe est exterieur, mais la grace est interieure; qui ne le sçait? Voilà donc l'interieur de l'Eglise et son exterieur ; son plus beau est dedans, et le dehors n’est pas si excellent {Cant. 1v, 1); car, comme disoit l'Espoux aux Cantiques : Tes yeux sont des yeux de colombe, sans exclure ce qui est caché au dedans ; car le mel et le laict sont sous ta langue, c'est-à-dire en ton cœur (v. 11), voilà le dedans; e{ l'odeur de tes vestemens est comme l'odeur de l’encens, voilà le service exterieur. Le psalmiste dit : Toute la gloire de cette fille royale est par dedans (Ps. x11v, 16). C'est l'interieur; mais elle est revestue de belles varietez, avec des franges d’or. Voila l’exterieur Fri (1).
Secondement, il faut considerer, que tant l'exterieur que l'interieur de l'Eglise, peut estre dit spirituel, mais diversement ; car l'interieur est spirituel purement , et de sa propre nature; l'exterieur de sa propre nature est corporel; mais parce qu'il tend et vise par rapport à l'interieur spirituel, on l’appelle spirituel, comme fait S. Paul, parlant des hommes qui rendoient le corps subjet à l'esprit, quoy qu'il fut corporel (Galat. 18); ainsi une personne particuliere de sa nature, en servant le public, est appellée publique; maintenant, selon le mesme sens, /a loy evangelique a esté donnée et escrite dans les cœurs interieurement, non pas sur les tables de pierre, comme dit Jeremie (31). Et voicy comme il faut respondre à nos reformateurs, que l'interieur de l'Eglise est dans son cœur ; mais quoy que cet interieur soit le principal de sa gloire, il ne laisse pas de rayonner jusques à l'exterieur; et c’est ce qui la fait voir et recognoistre; c’est pourquoy il est dit en l'Evangile, que /’heure est venuë, où les vrays adorateurs adoreront en esprit et en verité. Nous summes assez persuadez et enseignez, que l'inte-
(4) En cet endroit, en marge, il y a dans l'original trois +++, et nous n'avons pu dire ce que ce rapport vouloit signifier.
rieur est le principal, et que l'exterieur est vain, s’il ne tend et ne se va rendre à l'interieur pour s’y spiritualiser. C’est en ce sens que S. Pierre appelle l'Eglise : une Maison spirituelle (Petr. 2); parce que tout ce qui part de l'Eglise tend à la vie spirituelle; et que sa plus grande gloire est interieure. Ce n’est donc pas une maison faite de chaux et de sable; mais une maison mystique composée de pierres vivantes, où la charité sert de ciment, pour faire les jointures de plusieurs pieces reduites en un.
La saincte parolle, dites-vous, nous apprend, que le royaume de Dieu ne vient pas avec ostentation. Le royaume de Dieu c'est l'Eglise, donc l'Eglise n’est pas visible. Voicy, Messieurs, ce que nous respondons : Le royaume de Dieu, en ce texte, signifie Nostre-Seigneur avec sa grace, ou, si vous voulez, la compagnie de Nostre-Seigneur, pendant qu'il fust au monde. Voicy : le royaume de Dieu est parmy vous. Ce royaume icy ne s’est pas produit avec l’apparat et le faste d’une majesté mondaine, comme les Juifs le croyoient; et nous avons dit cydessus que le plus riche ornement de cette fille royale , l’hwmanîte saincte de Jesus-Christ (Ps. 44) est cachée au dedans, et ne se peut voir, pour signifier cela, S. Paul a dit aux Hebrieux, que nous ne sommes pas venus vers une montagne maniable, comme celle de Sina, mais vers une Hierusalem celeste : cela ne conclud rien pour establir une Eglise invisible; car S. Paul montre en cet endroit, que l'Eglise est plus magnifique et plus enrichie que la Synagogue, et qu’elle n’est pas effectivement une montagne naturelle, comme celle de Sina, ains mystique et spirituelle, d’où ne s'ensuit aucune invisibilité ; outre ce que l'on pourroit dire avec raison, que l’Apostre parle en ce lieu de la Hierusalem celeste, c’est-à-dire de l'Eglise triomphante; c’est pourquoy il adjouste la societé des anges, comme s’il vouloit. enseigner que dans la vieille loy, Dieu fust veu en la montagne de Sina , avec une face redoutable, mais la nouvelle nous prepare à le voir en sa gloire dans le paradis.
Enfin ,.voicy l'argument que chacun allegue, et croit estre le plus fort : Je crois la saincte Eglise catholique ; si je la croy, donc je ne la void pas, et de là s’ensuit qu’elle est invisible ; estil rien de plus foible au monde que ce phantosme de raison ? Les Apostres n'ont-ils pas creu que Nostre-Seigneur est ressuscité , et ne l’ont-ils pas veu; Parce que tu m'as veu, dit-il luy-mesme à S. Thomas, {u as creu, et pour le rendre plus croyant, il luy dit : Voy mes mains, apporte ta main, et la mets dans mon costé,
etne sois plus incredule, mais fidelle. Voyez, Messieurs, comme la veuë n'empesche par la foy, ains la produit. S. Thomas vid une chose et en crust une autre; il vid le corps, il crust l’esprit et la divinité; ce ne fut pas sa veuë exterieure qui luy apprit à dire : Mon Seigneur et mon Dieu, ains la foy : on void le baptesme, mais on ne void pas la remission des pechez; ainsi l’on void l’Eglise, mais non sa saincteté interieure ; on void les yeux de la colombe, mais on croit ce qui est caché par le dedans; on void sa robe richement recamée en mille belles diversitez avec ses houppes d'or, mais la splendeur la plus brillante de sa gloire est au dedans, et nous la croyons; il y a donc en cette royale Espouse de quoy repaistre l'œil interieur et l'œil exterieur, la foy et le sens, et c’est tout pour la plus grande gloire de son Espoux.
Los reprouvez et les predestinez sont de l'Eglise, et dans l'Eglise, ce qui detruit l’invisibilité de l'Eglise, et la Mission pretenduë des heretiques.
Esr-11 possible que nos adversaires, qui veullent rendre l'invisibilité de l'Eglise probable à leurs disciples, produisent pour la meilleure de leurs raisons, celle qui, en effet, est la plus foible; car ils rapportent tout à l’eternelle predestination; de vray, cette ruse n’est pas petite, de detourner les yeux spirituels de l’aspect de l'Eglise militante, et les mener à la predestination invisible et tres-cachée, afin qu'eblouys par l’eclair de ce mystere inscrutable, nous ne voyons pas mesme ce qui est devant nous. Ils disent donc, qu'il y a deux Eglises, une visible et imparfaicte; autre invisible et parfaicte; que la visible peut errer et s’evanouïr au vent des erreurs et des idolatries, mais non pas l'invisible. Que si l’on demande quelle est la difference de ces Eglises, ils respondent que l’une est l’assemblée des personnes qui font profession de mesme foy, et des mesmes sacremens, que cellecy contient les bons et les mauvais, etn’est Eglise que de nom. Mais l’invisible, est celle qui contient les eslus seulement, qui restant pas en la cognoissance des hommes, sont invisiblement recognus et veus de Dieu seul.
Mais de grace? où nous montreront-ils bien clairement, que la vraye Eglise ne contient pas les bons etles mauvais ensemble,
les reprouvez et les eslus ensemble? c’est le poinct de quoy il s’agit. Premierement, n’estoit pas la vraye Eglise, celle que S. Paul appelloit la colomne et la fermeté de la verité et la maison du Dieu vivant (Ad Timot. 11, 15)? Sans doute elle l’estoit, car une telle colomne de verité ne peut appartenir à une Eglise errante et vagabonde, or l’Apostre atteste, parlant de cette vraye Eglise et maison de Dieu, qu'il y a en elle des vaisseaux d’honneur et d'ignominie (/bid. 20); c’est-à-dire, des bons et des mauvais ; n'appellons-nous pas la vraye Eglise, celle contre laquelle les portes d’enfer ne prevaudront point, et neantmoins en cette mesme Eglise il y a des hommes qui ont besoin que l’on delie leurs pechez, et d’autres à qui il les faut retenir, comme Nostre- Seigneur le fit voir en la promesse et en la puissance qu'il donna à Sainct Pierre (Matth. 16). Or ceux auxquels on retient les pechez, ne sont-ils pas mauvais, et mesme reprouvez? Car c'est le propre des reprouvez, que leurs pechez soient retenus; mais l'ordinaire des eslus, c’est qu’ils leur soient remis et pardonnez : qui peut nier que ceux à qui S. Pierre avoit donné pouvoir et de les retenir et de les pardonner, ne fussent de l'Eglise? IL n'appartient qu'à Dieu seul de juger de ceux qui sont hors de l'Eglise (1. Corinth. 5); par consequent ceux dont Sainct Pierre devoit juger, n’estoient pas hors, mais dans l'Eglise, et toutesfois c’estoient des predestinez, et des reprouvez.
Nous apprenons de Jesus-Christ, que si nous sommes offensez par quelqu'un de nos freres, apres l'avoir repris et corrigé deux fois et en deux divers temps, nous le defferions à l'Eglise, et qu'on luy dise, que s’il n'entend l'Eglise, qu'il soit comme un payen et un publicain ; on ne peuticy s’echapper, l'argument est inevitable; car il s’agit de nostre frere, qui ne soit ny payen ny publicain, mais sous la discipline et correction de l'Eglise, par consequent son subjet, son fils et son membre; neantmoins il arrivera, où du moins il peut arriver, qu'il sera reprouvé, acariastre etobstiné. Donc les bons ne sont pas seulement de la vraye Eglise, mais encore les mauvais, qui en seront jusques au temps que Dieu les juge, ou qu'ils soient separez de sa communion.
Quand Nostre-Seigneur nous dit que : le serviteur ne demeurera pas tousjours en la maison, mais que le fils y demeurera tousjours (Joan. 8); n'est-ce pas autant que s’il nous disoit, qu'en la maison de l'Eglise l’eslu y demeurera perpetuellement , et les reprouvez pour un temps; car qui peut estre ce serviteur, qui ne demeure pas tousjours en la maison, de celuy-là qui sera jetté à la fin dans les tenebres exterieures? Et de fait, Jesus-
Christ nostre Sauveur monstre bien que c’est ainsi qu'il l'enteud, en ce qu'il avoit dit immediatement devant ces parolles : Celuy qui fait le peché, est le serviteur du peché. De-là s'ensuit, que ce serviteur, qui ne demeure pas d’une maniere fixe, demeure au moins pour un temps dans l'Eglise, pendant qu'il y est retenu pour quelque service. Sainct Paul escrit à l'Eglise de Dieu, qui estoit à Corinthe, qu’2/ veut qu’on en chasse un certain incestueux (1. Corinth. 5); si on l’en chasse, il y estoit, et s’il y estoit, et que l'Eglise fust la seule compagnie des eslus, comme peuton l’en avoir retiré? Car les eslus ne peuvent estre reprouvez. Mais pourquoy nierez-vous , Messieurs, que les reprouvez et meschans soient de la vraye Eglise? Puisque mesme 1ls y peuvent estre et pasteurs, et evesques; la chose est claire : Judas estoit un reprouvé, et toutesfois il fut apostre et mesme evesque selon le Psalmiste (Ps. 108); S. Pierre advouë qu'il eut part au ministere de l’apostolat (Act. 6}; l'Evangile l’a tousjours mis dans l’ordre du college des Apostres. Nicolas Antiochien fut diacre, aussi bien que S. Estienne, et neantmoins plusieurs anciens Peres ne font point de difficultez de le tenir pour un heresiarque ; entre autres, Epiphane, Philastre (1. de hæres.) et sainct Hierosme (Epist. sur l’Apoc.); et de fait, les Nicolantins prirent occasion de luy attribuer leurs abominations, desquelles S. Jean en l’Apocalypse fait mention (Apoc. 2), et les denonce comme des vrais heretiques. $S. Paul atteste aux prestres Ephesiens, que le Sainct-Esprit les avoit faict evesques pour regir l'Eglise de Dieu (Act. 2); mais il asseure aussi, que quelquesuns d’entre eux s’eleveront et semeront des mechancetez pour les desbaucher, et s’attirer des disciples à part; 1l parle à tous quand il dit que /e Sainct-Esprit les avoit faits evesques, et parle de ceux-là mesme quand il adjouste que d’entre eux sortiroient des schismatiques. J'entreprendrois un narré superflu, si je voulois entasser icy les noms de tant d’evesques et de prelats, lesquels, apres avoir legitimement gouverné l'Eglise, sont decheus de l’estat de leur premiere grace, et sont morts heretiques ; qui vit jamais rien de plus sainct, pour un simple prestre, que le mal-heureux Origene , si docte, si chaste, et si charitable? personne ne peut lire ce qu’en escrit Vincent de Lyrins, l’un des plus polis escrivains ecclesiastiques, ny le considerer dans les cheutes de sa vieillesse, apres une si admirable et saincte vie, qu'il ne soit esmeu de compassion, de voir ce grand et valeureux nocher, qui avoit essuyé tant de tempestes passées, qui avoit remply de la reputation de sa doctrine presque tous
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les peuples, Hebrieux, Arabes, Chaldées, Grecset Latins, revenant plein d’honneur et de richesses spirituelles, faire naufrage et se perdre au port de sa propre sepulture ; qui oseroit dire qu'il n’eust esté de la vraye Eglise? Luy, qui avoit tousjours combattu pour toute l'Eglise, et que toute l'Eglise honoroït et tenoit pour l’un de ses plus grands Docteurs : mais quoy ! le voila enfin heretique, excommunié, hors de l’arche, et en estat de perir mal-heureusement dans le deluge de sa propre opinion! Tout cecy se rapporte à la saincte parolle de Nostre-Seigneur, qui tenoit les Scribes et les Pharisiens pour vrays pasteurs de la vraye Eglise de ce temslà, puisqu'il commande qu’on leur obeysse, et neantmoins il ne les tenoit pas pour ses eslus, mais plutost pour des reprouvez. Apres tout, quelle absurdité serait-ce, je vous prie, si les seuls eslus estoient de l'Eglise? Il faudroit dire, ce qu’'enseignoient les Donatistes, que nous ne pourrions pas cognoistre nos vrais prelats, par consequent nous ne pourrions leur rendre l’obeyssance; car, comme pourrions-nous sçavoir si ceux qui se diroient nos peres, nos prelats, et nos pasteurs, seroient de l'Eglise, puisque nous ne pouvons point discerner celuy qui est predestiné d'avec celuy qui ne l’est pas, comme il se dira en un autre endroict? Mais si ces prelats, rejettez de Dieu, n’estoient pas de l'Eglise, auroïient-ils peu tenir lieu de Chef? Ce seroit bien un monstre des plus estranges qui se pust voir, que le Chef de l'Eglise ne fust pas de l'Eglise ; de là j'infere non seulement qu'un reprouvé peut estre de l'Eglise, mais encore pasteur en l'Eglise : ainsi l'Eglise ne peut estre appellée une société invisible, non plus qu’une compagnie composée des seuls predestinez.
Justifions encore ce discours par les belles comparaisons evangeliques, qui monstrent clairement cette verité. Certes, S. Jean (1) fait l'Eglise semblable à l'aire d’une grange, en laquelle non seulement est le bon grain pour le Seigneur, mais encore la paille, quoy que destinée pour estre bruslée au feu eternel (Matth. 3); ne sont-ce pas les eslus et les reprouvez? Nostre-Seigneur a comparé l'Eglise aux filets jettez dans la mer, dans lesquels on tire les bons et les mauvais poissons (Matth. 13); de plus, à la compagnie de dix vierges, dont il y en a cinq folles et cinq qui sont sages (Matth. 25); de plus, aux trois valets, dont l'un est faineant et condamné aux tenebres exterieures (bid.) : enfin, à un festin de nopces, dans lequel sont entrez les bons et les mechans (Matth. 22) ; les mauvais n'ayant pas la robbe conve-
(4) Il s’agit de S. Jean-Baptiste.
nable, sont jettez dans l’abysme des tenebres exterieures. Ne sont-ce pas de suffisantes preuves, que non seulement les eslus, mais encore les reprouvez sont en l'Eglise? il faut donc fermer et clorre la porte de nostre propre jugement à ces sortes d'opinions, avec attention à ces parolles de Jesus-Christ grandement remarquables : 1! y a beaucoup d’appellez, mais bien peu de choisys (Matth. 22); tous ceux qui sont en l'Eglise sont appellez, mais tous ceux qui sont en l'Eglise ne sont pas eslus.
Enfin, Messieurs, je croy que vos ministres ne treuveront en aucun texte de l’Escriture aucune authorité qui leur puisse servir de quelque excuse, pour advancer tant d’absurditez, et pour contredire des preuves si claires que celles que nous avons produites ; je sçay pourtant qu'ils alleguent des contre-raisons, parce . que jamais l’endurcy et l’opiniastre ne se rend sans replique.
Refutation des objections des heretiques, qui ne veulent point que les reprouvez soyent membres de l'Eglise.
Hg quoy! apres ce que nous avons dit, nos errans pourrontils rapporter ce qui est escrit au Cantique de l’Espouse sacrée, que c’est un jardin fermé, une fontaine cachetée, un puits d'eau vive, et qu'elle est toute belle et sans aucune tache , ou comme dit l’Apostre, glorieuse, sans ride, saincte et immaculée (Eph. 5)? je les prie de bon cœur qu'ils regardent ce qu'ils veulent conclure de cecy ; car s'ils veulent inferer, qu'il ne doit y avoir aucune chose dans l'Eglise qui ne soit saincte, immaculée, et sans ride, je leur feray voir, avec ce mesme passage, qu'il n'y a en l’Eghse ny eslus ny reprouvez (Heb. 2); car, comme dit tres-bien le grand Concile de Trente, voicy la voix commune de tous les justes et eslus de Dieu : Remettez-nous nos debtes, comme nous les remettons à nos debiteurs (Matth. 6). Je tiens sainct Jacques pour un eslu, et neantmoins il confesse que nous offençons tous en plusieurs choses. S. Jean nous ferme aussi la bouche et apprend à tous les reformateurs, que personne ne se vante d'estre sans soüilleure; il veut tout au contraire, que chacun sçache et confesse humblement qu'i/ a peché. Je croy que David, dans son ravissement et dans son extase, sçavoit ce que c’estoit que des eslus; toutesfois il tenoit que {out homme estoit un menteur (Psal. 115) : si donc ces bonnes qualitez qui
sont données à l'Eglise, considerée en son tout, et en sa doctrine, se doivent prendre pour tous les membres particuliers, de telle sorte qu'il n’y ayt aucune tache, ny aucunes rides dans les fidelles, il faudra sortir hors de ce monde pour treuver la verification de ces beaux eloges ; les eslus de ce monde n'en seront pas capables. Mettons la verité au net pour l’eclaircir.
Certes , l'Eglise est, a esté, et sera tousjours toute belle, toute saincte et toute glorieuse, selon les mœurs et selon la doctrine. Les mœurs dependent de la volonté, la doctrine de l’entendement: or, jamais n’entrera aucune fausseté dans l’entendement de l'Eglise, ny en sa volonté aucune malice; elle peut, par la grace de son Espoux, dire comme luy : Qui d’entre vous, 6 mes conjurez ennemys! me reprendra de vice et de peché (Joan. 8)? Il ne s'ensuit pas pourtant que dans les particuliers de l'Eglise il n’y ayt des meschans; ressouvenez-vous de ce que j'ay dit ailleurs, que l’Espouse à des cheveux et des ongles, qui ne sont pas vivans, quoy qu'elle soit vivante ; que le senat est souverain, mais non pas chaque senateur ; que l’armée est victorieuse, mais non pas chaque soldat en particulier; si elle emporte la bataille, plusieurs soldats s’y perdent et y demeurent; plusieurs par divers accidens y sont blessez, d’autres y meurent. Prenez donc garde l’un apres l’autre, à ces belles loüanges de l'Eglise qui sont semées en l’Escriture, et luy en faites une couronne; car elles luy sont tres-bien duës (Cant. 6); mais aussi considerez plusieurs maledictions, qui sont données à ceux qui s’y perdent : c'est une armée bien ordonnée, encore que plusieurs s’y debandent.
On sçayt assez que bien souvent on attribuë à tout un corps ce qui n'appartient qu'à une des parties. L’ Espouse appelle son Espoux blanc et vermeil (Cant. 5 et 10); mais incontinent elle dit qu’il a les cheveux noirs. S. Matthieu dit, que les larrons qui estoient crucifiez avec Nostre-Seigneur, le blasphemerent (Matth. 27), neantmoins ce ne fut que l’un d’eux, au rapport de S. Luc (23). On dit que le [ys est tout blanc, il y a pourtant du jaune et du verd. A dire vray, celuy qui parle en terme d'amour, comme l’Espouse et l’Espoux du Cantique, usent volontiers de cette façon de langage, où sous les representations chastes et amoureuses, toutes ses qualitez sont justement attribuées au corps de l'Eglise, à cause de beaucoup de sainctes ames qui y sont, et qui observent estroittement les saincts commandemens de Dieu : ce sont des cœurs parfaicts, de la perfection qu'on peut avoir dans le pelerinage de ce monde, non pas encore de celle
que nous esperons en la bien-heureuse patrie; au surplus, quoy qu'il n'y eust point d’autres raisons de qualifier l'Eglise par ces tiltres, l'esperance qu’elle a de monter là-haut toute pure, et toute belle, en contemplation du seul port auquel elle aspire et va courant, suffiroit pour la faire appeller glorieuse et parfaicte, principalement à la veuë de tant de solides promesses et asseurances de cette attente bien-heureuse.
Il seroit inutile d’en dire plus sur ce subjet; car qui voudroït s'amuser sur tous les pieds de mouche qu'on fait icy, et sur lesquels on baille (1) mille fausses alarmes au pauvre peuple, on ne finiroit jamais la meslée. On produit le passage de S. Jean : Je cognois mes brebis, et personne ne les levera de mes mains (Joan. 10); on insiste que ces brebis sont les predestinez, qui sont seuls au bercail du Seigneur. On produit ce que dit S. Paul à Timothée : Le Seigneur cognoist aussi ceux qui sont à luy (ni. Tim. 2); de plus, ce que S. Jean dit des Apostres : Is sont sortis d’entre nous ; mais ils n’estoient pas d’entre nous (11. Joan. . 2). Quelle difficulté treuve-t-on en cela? Nous confessons que les brebis predestinées entendent la voix de leur bon Pasteur, et ont toutes les proprietez qui sont descrites en S. Jean, ou presentes, ou à venir; nous confessons aussi qu’en l’Eglise de Dieu, qui est la bergerie de Nostre-Seigneur, il n’y a pas seulement des brebis, mais encore des boucs : autrement pourquoy seroit-il remarqué, qu à la fin du monde, au jour du jugement, les brebis seront separées (Matth. 25), sinon, parce qu’en ce pelerinage, pendant que l’ Eglise combat en ce monde, elle a en son sein des boucs meslez avec les brebis (Ezech. 34)? Certes, si jamais ils n’avoient esté ensemble, on ne les separeroit point; et puis, en fin de compte, si les predestinez sont appellez brebis, aussi le sont bien les reprouvez ; tesmoin David : Vostre fureur est couroucée sur les brebis de vostre parc; j'ai erré comme la brebis, qui est perduë (Psal. 118), et ailleurs, quand il dit : O vous qui regentez sur Israël, escoutez, vous qui conduisez Joseph comme une oüaille (Psal. 79); quand il dit Joseph, il entend les Josephois, et le peuple Israëlitique, parce qu’en Joseph fut cedée la primogeniture, et l’aisné donnoit le nom à la race (1. Paral. 5). Mais qui ne sçayt que parmy le peuple d’Israël tous n’estoient pas predestinez, ny tous eslus (Isa. 23)? et neantmoins ils sont tous appellez brebis, et tous regis sous un mesme pasteur. Ainsi nous confessons qu’il y a des brebis sauvées et predestinées, desquelles
il est parlé en $S. Jean; il y en a d’autres damnées, desquelles il ] (4) Donne.
est parlé ailleurs (Ezech. 34), et toutes neantmoins icy-bas dans un mesme parc.
En outre , Messieurs, nous ne nions pas que Nostre-Seigneur ne cognoisse ceux qui sont à luy : il sceut, sans doute, ce que Judas deviendroit par sa perfidie, neantmoins Judas ne laissa pas d’estre de ses Apostres ; il sceut ce que devoient devenir les disciples, qui retournerent en arriere, ayant mal receu la doctrine de la realité de la manducation de sa chair, et neantmoins il les recognut pour ses disciples (Joan. 6). C’est une chose bien differente d’estre à Dieu, et cognu de Dieu, selon son eternelle prescience par rapport à l'Eglise triomphante, et d'’estre à Dieu selon la presente communion des saincts par rapport à lEglise militante : les premiers sont seulement cognus de Dieu; les derniers sont cognus et de Dieu et des hommes selon sa volonté presente. $S. Augustin s’escrie : O combien de loups sont dedans, combien de brebis sont dehors (Tract. 45, in Joan.)! Nostre-Seigneur donc cognoist ceux qui sont à luy, pour l'Eglise triomphante, sans ignorer qu’il y en a plusieurs en l’Eglise militante, desquels la fin sera en perdition, comme l’Apostre le monstre quand il dit, qu’en une grande maison 1l y a de toutes sortes de vases, quelqu'uns pour l'honneur, et d'autres pour l’ignominie (11. Tim. 2). Pour ce que S. Jean dit : Hs sont sortis d'entre nous, mais ils n’estoient pas d’entre nous, cela ne fait rien à nostre propos; car je responds comme S. Augusün : Ils estoient des nostres, ou d’entre nous, numero, et ne l’estoient pas merito. C'est-à-dire, comme l'explique le mesme docteur, #/s estoient entre nous et des nostres par la communion des Sacremens, mais selon leur particuliere proprieté et disposition de leur vie ils ne l’estoient pas; 1ls estoient heretiques en leurs ames et de volonté, quoy que selon l'apparence ils ne le fussent pas. Et cela n’est pas à dire que les bons ne soient avec les mauvais en l'Eglise; s'ils n’y estoient par merite, ils y estoient sans doute de faict et de nombre, comme de volonté ils en estoient desjà dehors.
Enfin, Messieurs, voicy vostre fort argument qui semble estre fourny de forme et de figure : Celuy-là n'a point Dieu pour pere, qui n'a point l'Eglise pour mere; c’est une chose tres-certaine, car Jesus-Christ l’a dit. Or est-il que les resprouvez n’ont point Dieu pour pere, donc ils n’ont point l'Eglise pour mere ; par consequent les resprouvez ne sont point en l'Eglise. Mais la response est belle, et n’est pas difficile à expliquer. On reçoit le premier fondement de cette raison; mais le second, à sçavoir, que les
resprouvez ne soient pas enfans de Dieu, a besoin d’estre espluché : tous les fidelles baptisez peuvent estre appellez enfans de Dieu, pendant qu’ils sont fidelles, sinon que l’on voulust oster au baptesme le nom de regeneration et de nativité spirituelle, que Nostre-Seigneur luy a donné; que si on l'entend ainsi, il y a plusieurs resprouvez enfans de Dieu; car combien y a-t-il de gens fidelles et baptisez qui seront toutesfois damnez, lesquels, comme dit la verité mesme, croyent pour un tems, et au tems de la tentation se retirent en arriere (Joan. 3)? de façon que nous nions tout court cette seconde proposition, que les resprouvez ne soient pas enfans de Dieu; car les resprouvez estant en l'Eglise, ils peuvent estre appellez les enfans de Dieu par la création (Luc. 8), par la redemption, par la regeneration, par la doctrine, et par la mesme profession de foy. Gal., 3 : Omnes vos filii Dei estis per fidem in Christo Jesu, quoy que Nostre-Seigneur se plaigne d’eux en cette sorte en Isaye : Jay nourry et eslevé des enfans, et ils m'ont mesprisé (Isa. 1). * Que si l’on veut persister à dire obstinement que les resprouvez n’ont point Dieu pour pere, parce qu'ils ne seront point heritiers, selon la parolle de lApostre, s'ol est fils, il est heritier (Gal. 4), nous nierons encore la consequence, car non-seulement les enfans sont en l'Eglise, mais encore les serviteurs; mais avec cette difference, que les enfans y demeureront à jamais comme heritiers, les serviteurs, non, mais seront chassez quand il semblera bon au pere de famille, tesmoin le Maistre mesme en S. Luc (cap. 15), parlant du fils prodigue penitent, qui sçavoit bien recognoistre, que plusieurs mercenaires avoient des pains en abondance chez son pere, quoy que le vray et legitime fils mouroit de faim, et mangeoit avec les pourceaux : ce qui rend preuve de la foy catholique en ce subjet. O combien de serviteurs, puis-je dire avec l'Ecclesiastique, ont esté vus à cheval en bon ordre, et combien de princes à pied comme des valets! Combien d'animaux immondes et de corbeaux en cette arche mystique de l'Eglise! O0 combien de pommes belles et excellentes exterieurement sont sur le pommier, qui sont toutes vermouluës par dedans, et neantmoins elles sont attachées à l'arbre, et ürent le bon suc de la tyge! Celuy qui auroit les yeux assez clairs-voyans pour regarder l'issuë de la course des hommes, verroit bien dans l'Eglise de quoy s’escrier : Plusieurs sont appellez, mais peu y sont eslus! c’est-à-dire, plusieurs sont en la saincte Eglise militante, qui ne seront jamais en la triomphante; combien sont dedans qui seront dehors,
comme S. Antoine previt d'Arius (A{han. in Vita S. Anton.), et S. Fulbert de Berengaire. C'est donc chose certaine, que non seulement les eslus, mais les resprouvez encore, peuvent estre et sont les enfans de l'Eglise : celuy donc qui, pour la rendre invisible, n’y admet que les eslus, fait comme les disciples, qui conseilloient d'oster l’ivraye d'avec le bon bled, avant la moisson; mais le bon pasteur les en corrigea.
La perpetuité de la succession et de la doctrine ruine entierement la Mission pretenduë des heretiques, car l'Eglise veritable ne peut perir.
ATTENDANT le lieu propre, je seray d'autant plus retenu et raccourcy en ce discours, que ce que je deduiray au suivant, sera une augmentation de forte preuve à la creance de la perpetuité de l'Eglise et de sa ferme immutabilité. Nos adversaires, pour se soulever et s'affranchir du joug de la saincte sousmission qu'on doit à l'Eglise, asseurent qu'elle estoit perie il y à environ mille ans et tant d'années ; qu’elle estoit morte, ensevelie, et la saincte lumiere de la foy entierement eteinte. C'est sans doute (1) un grand blaspheme, parce que tout cecy est contre le merite de la Passion de Nostre-Seigneur, contre sa providence, contre sa bonté, contre sa verité; ne scayt-on pas ce que dit la parolle de Nostre-Seigneur mesme : S2 je suis une fois eslevé de terre, j'attireray toutes choses à moy (Joan. 12)? N'a-t-il pas esté eslevé en l'arbre de la croix? N’a-t-il pas souffert une mort visible? Et qui peut dire, sans impieté, qu'il auroit laissé l'Eglise (qu’il avoit attirée) à l'abandon? Comme auroit-il lasché cette precieuse prise, qu'il luy avoit cousté si cher? Le prince du monde, c’est-à-dire le diable, auroit-il esté chassé avec le sainct baston de la croix pour un temps de trois ou quatre cens ans, afin de revenir maistriser mille ans? Voulez-vous evacuer de cette sorte la force de la croix? Etes-vous des arbitres de si bonne foy, que de vouloir si injustement partager Nostre-Seigneur, et mettre desormais une alternative entre sa divine bonté et la malice diabolique de son ennemy? Non, non, quand un fort et puissant querrier garde sa forteresse, tout y est en paix; que siun plus fort survient et le surmonte, il luy leve
(4) Certainement.
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les armes et le despouille (Luc. 11). Ignorez-vous que Jesus- Christ se soit acquis l'Eglise par son sang ? Et qui pourra la luy lever ? Pensez-vous qu'il soit plus foible que son adversaire ? Ha ! je vous prie, parlons honorablement de ce capitaine; où est ce fort qui osera oster son Eglise d'entre ses mains? Peut-estre direz-vous qu'il peut la garder; mais qu'il ne le veut pas; c'est donc sa providence , ou sa bonté, ou sa verité, que vous attaquez ! La bonté de Dieu a donné des dons aux hommes montant au ciel; elle leur a donné des apostres, des evangelistes, des pasteurs et des docteurs pour la consommation des saincts, en l’œuvre du ministere, pour l’edification du corps de Jesus-Christ (Ephes. 4) : la consommation des saincts estoit-elle faite il y a onze cens ou douze cens ans? l’edification du corps mystique dé Nostre-Seigneur, qui est l'Eglise, avoit-elle esté parachevée ? Ou cessez de vous appeller nouveaux edificateurs, ou dites que non. Si elle n’avoit pas esté achevée (comme de fait elle ne l’est pas mesme maintenant) , pourquoy faites-vous ce tort à la bonté de Dieu , que de dire qu'il ait osté et levé aux hommes ce qu'il leur avoit donné? c’est une des qualitez de la bonté de Dieu, comme dit S. Paul, de distribuer ses dons et ses graces sans repentir, c’est-à-dire, qu'il ne donne pas pour oster.
Si sa divine Providence, dés l'instant qu'elle eut creé l’homme, avec le ciel et la terre, et tout ce qui est dans le ciel et sur la terre, conserve tout cela perpetuellement, de telle sorte que la generation du moindre oysillon n’est pas encore esteinte, que dirons-nous de son Eglise? la production de tout ce monde ne luy cousta, du premier coup, qu’une seule parolle : #/ dit, et tout fut fait; il leconserve avec une perpetuelle et immuable providence; pourquoy, je vous prie, eust-il abandonné l'Eglise, qui lui a cousté tout son sang, avec tant de peine et tant de travaux? Il a tiré Israël de l'Egypte, et des deserts de la mer Rouge, de lant de calamitez et de captivitez; et nous croirons qu'il ayt laissé engloutir le christianisme dans l'incredulité? I] a tant eu soin de son Agar, et il mesprisera Sura sa maistresse ? Il a tant favorisé la servante, qui devoit estre chassée de la maison, et n'aura tenu compte de son espouse legitime? Il aura tant honoré l'ombre, et il abandonnera le corps? O que ce seroit bien pour neant que tant et tant de promesses auroient esté faites de la perpetuité de cette Eglise! Orietur in diebus ejus jushha, et abundatia pacis, donec auferatur luna (Psal. 71). Quæ pax, quæ justitia, rsi in Ecclesia (Aug.)?
C'est de l'Eglise que le Psalmiste chante : Dieu l’a fondée en
son eternité et sur son throsne (Psal. 47) : il parle de l'Eglise, throsne du mesme Fils de David, en la personne du Pere eternel. 1! sera comme le soleil devant moy, et comme la lune parfaite en mon eternité; ul sera le tesmoin fidelle au cel, et je mettray sa race és siecles des siecles ; son throsne sera comme les jours du ciel (Psal. 88), c’est-à-dire, autant que le ciel durera. Daniel l’appelle un royaume qui ne se dissipera point eternellement. L'ange dit à Nostre-Dame, que ce royaume n’auroit point de fin (Luc. 1). Il parle de l'Eglise visible, comme nous le preuvons ailleurs. Isaïe avoit-il pas predit longtems auparavant de Nostre-Seigneur : S’i/ met et expose sa vie pour le peché, il verra une lonque race (Isa. 53) : c’est-à-dire , d’une perpetuité interminable? Et ailleurs : Je feray une longue alliance avec eux; apres vous, ceux qui les verront (il parle de l'Eglise visible) les cognoistront (Ibid. 61). Mais je vous prie, qui a donné la charge à Luther et à Calvin de revoquer en doute, et mettre à neant tant de sainctes et solemnelles promesses de perpetuité, que Nostre-Seigneur a faites à son Eglise? N'est-ce pas Jesus-Christ luy-mesme qui, parlant de l'Eglise, dit que Les portes d'enfer ne prevaudront point contre elle (Matth. 28)? et comme verifiera-t-on cette promesse, si l'Eglise a esté abolie mille ans, ou plus? que deviendra ce doux adieu que nostre Redempteur fit à ses Apostres : Ecce ego vobiscum sum usque ad consummationem sæcul (Act. 5)? comme l’entendrons-nous, si nous voulons dire que l'Eglise puisse perir ?
Mais voudrions-nous bien casser la regle de Gamaliel, qui, parlant de l'Eglise naissante, usa de ce discours : S% ce conseil, ou cet œuvre est des hommes, il se dissipera ; mais si le dessein est de Dieu, vousne sçauriez le dissoudre (Act. 5). L'Eglise est asseurement l’œuvre de Dieu, et comme dirons-nous qu'elle soit dissipée? si ce bel arbre ecclesiastique avoit esté planté de la main d'homme, j'advoüerois aysement qu'il pourroit estre arraché; mais ayant esté planté de si bonne main, comme est celle de Nostre-Seigneur, je ne sçaurois consentir à ceux qui ne font que crier à tous propos que l'Eglise estoit périe. Jesus-Christ dit : Laissez là ces aveugles, car toute plante quele Pere celeste n’a pas plantée sera arrachée; mais celle que Dieu a plantée ne sera point deracinée (Matth. 35). S. Paul nous apprend que {ous doivent estre vivifiez, chacun en son ordre, les premaices sont Jesus-Christ, puis ceux qui sont chrestiens (1. Cor. 15). Enfin, entre Jesus-Christ et les siens, c’est à sçavoir l'Eglise, il n'y a rien entre deux; car, montant au ciel, il les a laissez en
terre : entre l'Eglise et la fin, il n'y aura point d'interruption, d'autant que son Eglise devoit durer jusques à la fin; et ne falloit-il pas que Nostre-Seigneur regnast en elle, au milieu de ses ennemys jusques au tems qu'elle eust mis sous ses pieds et assujetty ces mesmes adversaires (Psal. 109)? mais de grace! comme s’accompliront ces authoritez, si l'Eglise, qui est le royaume de Nostre-Seigneur, avoit esté perdue et destruite? comme regneroit son espoux sans royaume? et comme regneroit-il parmy ses ennemys, s'il ne regnoit en ce bas monde? Mais je vous prie, si cette espouse fust morte au moment où son espoux estoit endormy sur la croix, elle eust premierement receu la vie; mais si, dis-je, elle fust morte, qui l’eust ressuscitée? Ne sçayt-on pas que la resurrection des morts n'est pas un moindre miracle que la creation, et beaucoup plus grand que la continuation et conservation? Ne sçayt-on pas que la reformation de l’homme est un plus grand mystere que sa reformation, parce qu’en la formation Dieu dit et il fut fait? | inspira l'ame vivante, et il ne l’eut pas sitost inspirée, que cet homme terrestre commença de respirer. Mais en la reformation, Dieu employa trente-trois ans, sua sang et eau, et mourut mesme pour meriter et operer cette reformation. Celuy donc qui sera si osé de dire que cette Eglise est morte doit accuser la bonté, la diligence et la sagesse de ce grand Reformateur. Ainsi, celuy qui s’erigeroit en nouveau reformateur, ou ressuscitateur de cette Eglise, s’attribuëroit l'honneur deu à un seul Jesus-Christ, et se feroit plus qu’un apostre. Les apostres n'ont pas donné ny rendu la vie à l'Eglise, mais la luy ont conservée par leur ministere apres que Nostre-Seigneur l’eut establie. Mais Luther est bien plus fort, qui dit que, l’ayant treuvée morte, à l’a ressuscitée. En verité, il merite, ce me semble, d’estre assis au throsne de temerité. Nostre-Seigneur avoit mis le feu de la charité dans le monde; les Apostres, avec le souffle de leur predication, l’avoient accreu et fait courir par toutes les nations. Mais vous dites, Messieurs, qu’il estoit esteint parmy les eaux de l'ignorance et de l'iniquité! Qui le pourra rallumer? Le souffler ny sert de rien! et quoy donc? Il faudroit sans doute, ou frapper de nouveau avec les cloux et la lance sur Jesus-Christ, pierre vivante, pour en faire sortir un nouveau feu, ou dire qu'il suffira que Luther et Calvin soient venus au monde pour le rallumer! Ce seroit bien, à la verité, une mission d’un troisiesme Helie; car ny Helie ny S. Jean-Baptiste n’en firent jamais tant. Ce seroit bien laisser tous les Apostres en ar-
riere, qui porterent ce feu sacré par le monde; mais ils ne l’allumerent pas. O voix impudente! dit S. Augustin contre les Donatistes, /’Eqlise ne sera point, parce que tu n'y es point (Aug. in Psal. 101, Serm. 2)! Non, non, ditS. Bernard, les torrens sont venus, les vents l'ont soufflée et l’ont combattuë! mais elle n’est point tombée, parce qu’elle estoit fondée sur la pierre , et la pierre estoit Jesus-Christ (Serm. 69 in Cant.). Dire que l'Eglise a manqué, n'est-ce pas confesser que tous nos devanciers sont damnez? Oüy, pour le vrai; car hors la vraye Eglise, il n’y a point de salut; hors de cette arche, tout le monde se perd (r. Cor. 8). O quel outrage l’on fait à ces bons Peres qui ont tant souffert pour nous conserver l’heritage de l'Evangile! et maintenant les heretiques, qui sont les enfans esgarez, se mocquent d’eux ou les tiennent pour fols et insensez et mesme pour des resprouvez : ne voila pas une belle reforme?
Je veux, Messieurs, conclure cette preuve avecsS. Augustin, et parler ad Ps à vos ministres : Que nous apporteront-uls de nouveau, ces etrangers? faudra-t-1l encore une fois semer la bonne semence? Nostre-Seigneur dit, que dés qu’elle est semée , elle croist jusques à la moisson ; et eux disent, qu’elle est par tout perduë, et que ce n'estplus celle que les Apostres avoient semée. Nous vous respondrons à cela : Lisez-vous ? voyez les sainctes Escritures : ce que vous y lirez, sera ce que nous vous soustenons ; il est escrit, et cela s'entend de l'Eglise, que la semence qui fait fruict au commencement, croistra jusqu'au tems de la moisson (De unit. Eccles., c. 15). En effet, Messieurs, la bonne semence, ce sont les enfans du royaume de Jesus-Christ, la zizanie sont les mauvais; la moisson, c’est la fin du monde. Ainsi, ne dites plus que la bonne semence est abolie ou estouffée, car elle croist et croistra jusques à la consommation du siecle visible.
Refutation des raisons des heretiques, qui veulent que l'Eglise puisse perir, et qu'elle a esté quelque temps detruite.
Vous croyez 1° que l'Eglise fut toute abolie, quand Adam et Eve pecherent. A cela je respons, qu'Adam et Eve n'estoient pas l'Eglise, mais le commencement de l'Eglise; encore n’est-il pas vray qu'elle se soit perduë alors, dans ces deux personnes, qui ne pecherent pas contre la doctrine, mais dans les mœurs, et contre un precepte qui ne regardoit que la discipline.
2° Aaron, souverain prestre, adora le Veau d’or, avec tout son peuple (Exod. 32)? On vous repartira, qu’Aaron n’estoit pas encore souverain prestre ny chef du peuple : il le fut par apres (Exod. 39, per totum ejus init.); et l’on adjouste, que le peuple ne fut pas tout perdu ou idolastre, car les enfans de Levy n’éstoient-ils pas enfans de Dieu? Or, ceux-cy se joignirent avec Moyse.
3° Elie se plaint d’estre demeuré seul en Israël (nr. Reg. 19) : on replique qu'Elie n’estoit pas seul en Israël qui fust homme de bien, puis qu'il y en avoit encore sept mille, qui ne s’estoient pas corrompus ny abandonnez à l’idolastrie; et ce qu’en dit le * zele du Prophete, n’est que pour mieux exprimer et exaggerer la justice de sa plainte : et mesme il n’est pas vray, qu’encore que tout Israël eust manqué, l'Eglise pour cela eut esté abolie; car Israël n’est pas toute l'Eglise : au contraire, il estoit desjà separé du peuple fidelle, par le schisme de Hieroboam, et le royaume de Juda en estoit la meilleure et la principale partie. C'est d'Israël, et non pas de Juda, qu'Azarie avoit predit, qu’il seroit sans prestre et sans sacrifice (11. Paral. 15).
4° ILest escrit en Isaïe, que depuis la plante des pieds jusques au sommet de la teste, ü n'y avoit point de santé en Israël (Isa. 41). Nous respondons, que ces manieres de parler et de detester les vices d’un peuple avec vehemence, sont les effects du zele d’un homme de Dieu contre les vices; mais, quoy que les prophetes, les pasteurs et predicateurs usent de ces exaggerations dans leurs discours, il ne les faut pas reduire à la lettre sur chaque particulier, mais seulement sur une grande partie du peuple : ce qui se verifie par l'exemple d'Elie, qui se plaignoit d’estre seul en Israël, et neantmoins il y avoit encore, comme 1l le dit luy-mesme, sept mille fidelles. S. Paul se plaint aux Phillippiens, que chacun re-
cherchoit son propre interest et commodité; et toutesfois, à la fin de son Epistre, il confesse qu’il y en avoit plusieurs tres gens de bien de part et d'autre (Philip. 2). On sait la plainte de David : 77 n'y a pas, disoit-il, x seul hoinme qui fasse bien (Psal. 13); et pourtant il est asseuré qu'il y eut plusieurs justes de son tems. Ces façons de parler sont frequentes dans l'Escriture; maisiln’en faut pas faire une conclusion particuliere pour un chacun : outre qu'on ne preuve pas par ces textes, que la foy eust manqué en l'Eglise, ny que l'Eglise fust morte; car il ne s’ensuit pas qu’un corps, quoy que malade, soit mort entierement; et c’est avec ce sel de discretion qu'il faut entendre ce qui se treuve de semblable dans les menaces et reprehensions des prophetes, des prestres, et des sainctes Escritures (Aug. de unitate Eccles. c. 10).
5° Jeremie defend qu’on se confie au mensonge, disant : Le Temple de Dieu, le Temple de Dieu (Jer. 7). Mais, Messieurs, qui vous à jamais dit, que sous pretexte de l'Eglise, 1l se faille confier au mensonge; nous disons, au contraire, que celuy qui s’appuye sur le jugement de l'Eglise, s’appuye sur la colomne et la fermeté de la verité; qui se fie à l’affabilité de l'Eglise ne se fie pas au mensonge, si ce n'est un mensonge ce qui est escrit : Les portes d'enfer ne prevaudront point contre elle. Nous nous confions donc en la saincte parolle, qui promet une perpetuité à l'Eglise de Dieu.
6° Vous dites qu'il est escrit : Qu'il faut que le depart et separation arrive, et qu’alors le sacrifice cessera, et qu'à grand'peine le Fils de l'homme treuvera de la foy dans les cœurs, à son second retour visible, quand il viendra en terre juger les hommes (x. Thess. 2; x. Dan. 12; Luc. 18). Tous ces passages s'entendent de la persecution que fera l’ante-christ contre l'Eglise, durant les trois ans et demy qu’il regnera (Apoc. 11,12 et 15). Lisez le reste, et vous treuverez que l'Eglise, durant ces trois ans mesme, ne deffaillira pas; elle sera nourrie et conservée dans les deserts, et dans les solitudes, où elle se retirera, comme dit l’Escriture (Apoc. 12).
L'Eglise n'a jamais esté dissipée, ny cachée, et c’est en vain qu'on veut une Mission extraordinaire pour la reproduire
TourE passion humaine a tant de pouvoir sur les hommes, qu'elle les pousse à ce qu'ils desirent, devant mesme que d'en concevoir aucune bonne raison; et s'il arrive qu'ils ayent dit quelque chose, elle leur fait treuver des apparences de verité, où il n’y en a point du tout. Les anciens avoient sagement remarqué, que bien sçavoir recognoistre la difference des tems dans les Escritures, estoit une tres-solide regle, pour les entendre; à faute de quoy, les Juifs et les heretiques se sont equivoquez, attribuant au premier avenement du Messie, ce qui est proprement dit et entendu du second; ceux de la pretenduë reforme se sont encore plus lourdement abusez, quand ils veulent representer l'Eglise telle en ce tems (dit sainct Gregoire), qu'elle doit estre du tems de l'ante-christ. Ils tournent à ce byais ce qui est escrit en l’Apocalypse, que la femme s'enfuit en la sohtude (Apoc. 12); et tirent cette consequence, que l'Eglise a esté cachée et secrete, pour eviter la tyrannie du Pape; qu'elle s’est renduë mille ans invisible, jusques à ce qu’elle s’est reproduite en Luther et en ses adherans. Mais qui ne void, que cela se doit interpreter de la fin du monde, et de la persecution de l’ante-chrisi? Le tems y est determiné expressement de trois ans et demy, et mesme en Daniel (Cap. 2). tellement que celuy qui voudroit, par quelque glose mal suivie, confondre en un ce tems, que l’Escriture a determiné en l’autre avec difference, contrediroit tout ouvertement à Nostre-Seigneur, qui dit, qu’il sera plulost accourcy pour la gloire des eslus. Comment donc osent-ils transporter cette Escriture à une intelligence si esloignée de l'intention de l’autheur, et si contraire aux propres circonstances, sans vouloir regarder à tant d’autres sentences et parolles sainctes, qui monstrent et asseurent tres-clairement, que l'Eglise ne doit jamais estre reduite en solitude, ny si cachée, qu’elle soit obligée de disparoistre, non pas mesme pour peu de tems”? ce qui ne s'entend pas des Eglises particulieres, mais de l’Universelle. Je ne veux plus repeter importunement tant de passages cottez cy-dessus,
où l'Eglise est dite semblable au soleil, à la lune, à l’arc-enciel, à une reine, à une montagne aussi grande que le monde, et un grand nombre d’autres. Je me contenteray de vous mettre en avant l’authorité de deux grands colonels ou capitaines de l’ancienne Eglise, et des plus fermes qui furent jamais, S. Augustin et S. Hierosme. Escoutons S. Augustin (In Psal. 47 et Tract. r. in Epist. Joan.). David avoit dit : Le Seigneur est grandement loüable en la cité de nostre Dieu, assise en la saincte montagne; l'Eglise est cette saincte cité, eslevée sur la montagne , quine se peut cacher; c’est la lampe, qui ne peut estre celée ou couverte sous le boisseau; elle est cognuë de tous, et celebre par tout. Et le Prophete adjouste : Le mont Sion est fondé avec grande joie dans l'univers. Et de fait, Nostre-Seigneur enseigne que personne n'allume la lampe pour la couvrir sous un muy (Matth. 5) : comme donc auroit-il mis tant de lumieres en l'Eglise, pour les cacher en certains deserts incognus? S. Augustin poursuit : Voicy le mont qui remplit l'univers, et environne la face de la terre. Voicy la cité, de laquelle il'est dit : La cité ne se peut cacher, quand elle est située sur le mont. Les Donatistes (les Calvinistes) et autres heretiques, rencontrent le mont; quand on leur dit : Montez; Ce n’est pas, disent-ils, wne montagne; ce qui fait qu'ils s’y heurtent et trebuchent miserablement, au lieu d’y establir et chercher une demeure. Isaïe, qu’on lisoit hyer, annonce aux lecons de Poffice: Vous verrez dans les derniers jours, il y aura un mont preparé sur le coupeau (1) des montagnes, pour estre la demeure du Seigneur, où tous les peuples viendront en foule (Isa. 2). Est-il rien de plus apparent qu'une montagne? Mais nos egarez se font des monts incognus, parce qu'ils sont assis en un coin de la terre : qui d’entre vous cognoist le mont Olympe? personne certes, quoy qu'il soit beaucoup eslevé; non plus que les habitans de l'Olympe sçavent ce que c’est que nostre mont Chidabbe (2), parce que les montagnes particu= lieres sont retirées en certains quartiers. Mais le mont d'Isaïe n'est pas de mesme; c'est un mont dominant, qui a remply toute la face de la terre. La pierre de ce mont, taillée et incisée sans œuvre d'homme (Dan. 2), n'est-ce pas Jesus-Christ, descendu de la race juifve sans œuvre de mariage? cette pierre n’a-t-elle pas abattu tous les royaumes du monde, c’est-à-dire, toutes les dominations des idoles et des demons? ne s’accrustelle pas jusques à remplir tout l'univers ? C’est donc de ce mont
(1) Sommet. — (2) Chidabbe était le nom d’une montagne près d'Hippone.
qu'il est dit : Z/ est preparé sur la cime des collines; c’est un mont eslevé sur le sommet de tous les monts, qui s’humilient, ou qui se brisent contre son pied : qui peut ignorer la cité mise sur ce mont ? [Il est vray qu'il est incognu ; mais c'est seulement à ceux-cy, qui hayssent l'Eglise; car, comme ils marchent par les tenebres , ils ne scavent où ils vont, ils se sont separez de lPunité du corps; 1ls se sont aveuglez dans leur ignorance. Et voilà nos preuves par les parolles de S. Augustin contre les Donatistes ; apres tout, comme l'Eglise presente exprime parfaictement l'Eglise ancienne, ainsi les heretiques de nostre aage ressemblent pareillement aux anciens heretiques, sans changer autre chose que les noms : d'oùs’ensuit que les raisons anciennes combattent les Lutheriens et les Calvinistes, comme elles faysoient autresfois les Donatistes.
Mais voyons comme S. Hierosmeentre en cettelice de son costé. En verité, Messieurs, il vous est aussi redouptable que l’autre ; car il fait voir clairement, que cette dissipation pretenduë, cette retraite et bannissement de l'Eglise, abolit la gloire de la croix de Nostre-Seigneur, puisque, parlant à un schismatique reüny à l'Eglise, il luy dit ces parolles (Advers. Lucif.) : Je me resjoüy avec toy, et rends graces à Jesus-Christ, mon Dieu, de ce que tu l'es reduit de bon courage de l’erreur et de la fausseté, au goust et sentiment de tout le monde, et que tu ne dis pas comme quelques-uns : O Dieu! sauvez-moy , car le sainct a manqué et à defailly. Leur voix impie evacuë la croix de Jesus-Christ, s'ils assujettissent le Fils de Dieu au diable , et si le regret que le Seigneur a tesmoigné contre les pecheurs est entendu de Jesus-Christ, aussi bien que de tous les homunes : mais gardons-nous de croire que Dieu soit mort pour neant , le puissant est lié et saccagé, la parolle du Pere est accomplie, demande-moy et je:te donneray les nations pour heritage, et pour tes possessions les bornes de la terre (Ps. 2), où sont, je vous prie, ces gens trop religieux, ou plutost trop prophanes, qui sont plus de la Synagoque que de l'Eglise? comme seront detruites les citez du diable et comme seront abattues les idoles, à la consommation des siecles? Si Nostre-Seigneur n'a point eu d'Eglise, ou s’il l'a euë en la seule isle de Sardaigne, ou autre lieu caché, certes, il est trop appauvry. Hé! si Satan possede une fois l'Angleterre, la France, le Levant , les Indes, les nations barbares et tout le monde, comment auront esté retrecis et resserrez les trophées de la Croix en un seul coin du monde? Voilà ce que dit S. Hierosme. Mais que
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diroit ce grand personnage, de ceux qui, non-seulement nient
qu'elle ayt esté generale et universelle, mais qui soutiennent
encore hardyment, qu'elle n’est qu’en certaines personnes inco-
gnuës , sans vouloir determiner un seul petit bourg, où elle se
fust preservée depuis mille ans? n'est-ce pas bien avilir le glo-
rieux mystere de la Redemption? Le Pere celeste, pour la grande
humiliation et aneantissement que son Fils avoit souffert en sa pas-
sion et sur la croix, avoit rendu son nom si auguste, que toute nation se devoit plier pour sa reverence ; mais ceux-cy ne prisent
pas tant la Croix, ny les actions du Crucifié : ils ostent du compte de sa gloire les generations de mille ans. Le Pere luy avoit donné
en heritage beaucoup de gens, parce qu'il avoit livré sa vie à la mort, il avoit livré son corps à la croix, et avoit esté mis au rang des impies, des meschans et des voleurs ; mais ceux-cy luy dimi-
nuënt beaucoup ses honneurs, et rognent si fort sa portion, qu'à
grand'peine en l’espace de mille ans, aura-t-il eu certains ser-
viteurs secrets et cachez, où pour mieux dire point du tout selon
leur doctrine. Mais je m’addresse à vous, Ô devanciers, qui por-
tastes le nom de Chrestiens, et qui avez creu estre en la vraye
Eglise , ou vous aviez la vraye foy, ou vous ne l'aviez pas; si
vous ne l'aviez pas , Ô miserables! vous estes tous damnez, et si
vous l'aviez, pourquoy la cachiez-vous aux autres? que n’en
laissiez-vous des memoires ? que ne vousopposiez-vous à l’impieté et à l'idolastrie? ne sçaviez-vous pas que Dieu a recommandé à un chacun le salut de son prochain (Eccli. 17)? Certes, on croit
de cœur pour la justice (Rom. 10); mais qui veut obtenir le salut, il faut faire la confession de sa foy (Luc. 12). Et comment pourriez-vous dire : J'ai creu, et par ce j'ay parlé(Ps. 115). 0
miserables en toute maniere! qui, ayant un si beau talent, l'avez enfoüy en terre (Matt. 25)! S'il est ainsi, vous estes dans leste-
nebres exterieures : mais si, au contraire, à Luther! Ô Calvin!
si, au contraire , la vraye foy a tousjours esté publiée et conti-
nuellement preschée par tous nos devanciers, vous estes mise-
rables vous-mesmes, qui en avez forgé une toute nouvelle, et
qui, pour treuver quelque excuse à vos volontez et à vos phan-
taysies , accusez indignement tous les chrestiens, ou d’impieté
s'ils ont mal creu, ou de lascheté s'ils se sont tus.
L'Eglise ne peut errer, c’est en vain qu'on suppose une Mission extraordinaire, pour la corriger de ses erreurs.
EN ce tems mesme que le perfide Absalon voulut former la conspiration contre son pere David, il s’assit à la porte du palais, et disoit à tous ceux qui passoient : 77 n’y a personne constitué de la part du roy pour vous oùyr : hé! qui me constituëra Juge sur la terre, afin que tous ceux qui auront quelque negociation, viennent à moy, et que je juge justement (x. Reg. 15). Ainsiil solhcitoit et seduisoit le courage des Israëlites. O0 combien d’'Absalons se sont treuvez en nostre aage, qui, pour seduire et distraire les peuples de l'obeyssance de l'Eglise et des pasteurs, et solliciter les cœurs des chrestiens à la rebellion, ont crié par toutes les advenuës d'Allemagne et de la France : 1/ n’y a personne establi de Dieu, pour oùyr les doubtes de la foy, et les resoudre : l'Eglise mesme, et les magistrats n'ont point le pouvoir de determiner ce qu'il faut tenir en la foy, et ce qu'il faut rejetter ; car l'Eglise peut errer en ses decrets et en ses regles! O Dieu! quelle plus dommageable et plus temeraire persuasion pouvoient-ils inspirer au christianisme, que celle-là? Si donc l'Eglise peut errer, à Calvin! à Luther ! à qui auray-je recours en mes difficultez ? à à l'Escriture, disent-ils ; mais que feray-je, pauvre homme? c'est sur l'Escriture mesme où j'ay difficulté : je ne suis pas en doubte s’il faut adjouster foy à l'Escriture, ou non, je sçay et je suppose que c’est la parolle de verité; ce qui me tient en peine, c'est l'intelligence de cette Escriture, ce sont les consequences qu'on en peut tirer, lesquelles estant sans nombre, et ce semble contraires sur un mesme subjet, un chacun peut prendre l’equivoque diversement selon nos sens : je demande et je desire sçavoir quel de tous ses sens est le vray et le salutaire? Mon Dieu! qui me fera cognoistre la bonne exposition parmy tant de mauvaises? qui me fera voir la solide verité au travers plusieurs apparences? Je suis persuadé que chacun se voudroit embarquer sur le navire, qui est le vaisseau du Sainct-Esprit. D'ailleurs, je sçay qu'il n’y en a qu'un, et que celui-là seul peut prendre port; car tout le reste court au naufrage. Ha! helas ! que le danger est grand de se mesprendre! la vanité, l’avarice, et la temeraire promesse des patrons en deçoit la pluspart, car tous se vantent d'en estre les maistres. Celuy
qui dit, que Dieu ne nous à pas laissé des guides en un chemin
si perilleux et si difficile, impose à Dieu, et croit qu'il nous
veut perdre; celuy qui dit qu'il nous a embarquez à la mercy des
vens et de la mer, sans nous donner un bon et sage pilote, qui
sçache bien prendre le poinct de la carte et de la boussole, est
comme sl disoit, que faute de prevoyance le peril est tres-
grand; celuy qui dit que nostre Maistre nous a envoyez en l’es-
chole de son Eglise, sçachant que l'erreur y estoit receuë et ensei-
gnée, conclud assez, qu'il a voulu nourrir nostre vice et nostre
ignorance. Mais de grace! qui jamais a estimé une academie,
où le maistre enseigne l'erreur et le mensonge, et où personne
ne fut jamais son auditeur? Certes, telle seroit la saincte Eglise, si les particuliers avoient tousjours esté dans l’imposture ; car si
l'Eglise erre elle-mesme, qui n’errera? et si chacun y erre avec
elle, ou peut errer, à qui m'addresseray-je pour estre instruit?
sera-ce à Calvin? mais pourquoy plutost qu'à Luther, ou à Brence, ou à Pasimontain ? Nous n’aurions plus sans doute à qui recourir en nos difficultez, si l'Eglise erroit : mais qui considerera, de bon sens, le credit tres-authentique que Dieu à donné à l'Eglise, inferera certainement, que celuy qui dit que l'Eglise peut errer, peut dire que Dieu erre, ou se plaist dans l’erreur, et veut qu'on erre, ce qui ne peut esire qu'un grand blaspheme. N'est-ce pas Jesus-Christ qui nous enseigne : St ton frere a peché contre l0y, dis-le à l'Eglise : si quelqu'un n'entend point lPEglise, qu’il te soit comme un infidelle et un etranger (Matth. 18)?
Voyez-vous comme Nostre-Seigneur nous renvoye à l'Eglise en nos differens , quels qu'ils soient : mais bien plus, quand les subjets sont de plus grande consequence. À dire vray, si je suis obligé, apres l'ordre de la correction fraternelle, d’aller à l'Eglise, pour reduire en justice un vicieux qui m'aura offensé, combien plus seray-je obligé d'y defferer celuy qui appelle toute l'Eglise une Babylonne, une adultere, une idolastre, une mensongere, une parjure? et que je le feray d'autant plus justement, qu'avec sa malice et son arüfice il fait effort pour debaucher et infecter toute une province, puisque le vice d’heresie est si contagieux, que comme un chancre il se va tousjours insinuant dans les parties nobles (11. Tim. 2). Quand donc j'en verray quelqu'un qui me dira, que tous nos peres, nos ayeulx nos bisayeulx ont esté idolastres, qu'ils ont corrompu l'Evangile, et qu'ils ont prattiqué toutes les mechancetez qui s’ensuivent de la cheute de la religion, je m'addresseray à l'Eglise, dont le jugement me doit
estre recommandable. Mais, à Dieu! si elle peuterrer, ce ne sera plus moy, ny l’homme qui sera coupable d’erreur, ce sera le fils de Dieu mesme, qui l’authorise, et luy donne son credit, puis qu'il nous commande d'aller à son tribunal, pour y poursuivre et recevoir justice. Il faut certes de deux choses l’une : ou que Jesus-Christ ne cognoisse pas ce qui s’y fait, ou qu'il nous veuille decevoir; ou que c'est là, en consience, que la vraye justice s'administre, ou que c’est à tort que les sentences y sont irrevocables. L'Eglise a condamné Berangaire (1); celuy qui le voudroit justifier seroit contre l'Eglise, et je l’estimerois comme, payen et publicain. Obeyssons donc au Seigneur, qui ne nous laisse pas la liberté en cet endroict, mais nous commande souverainement d’escouter son Eglise. S. Paul declare la mesme verité, quand il appelle l'Eglise wne colomne de fermeté et de verité (1. Tim. 3), pour signifier que la verité est soutenuë fortement en l'Eglise. Il dit ailleurs : La verité n’est soutenuë que par intervalle, elle tombe souvent ; mais en l'Egtise elle est sans vicissitude, et immuablement , sans chanceler, parce que l'Eglise est stable et perpetuelle. Si vous repliquez que S. Paul veut dire en cet endroict, que l’Escriture a esté remise en garde à l'Eglise, et rien plus; certes, c’est trop ravaler la similitude qu'il propose, car c’est bien plus de soutenir la verité, que de garder le depost de l’Escriture. Les Juifs gardent une partie de l'Escriture, et beaucoup d'heretiques pareillement la tiennent et la conservent à leur maniere; mais pour cela, ils ne sont pas les colomnes de fermeté et de verité : l’ecorce de la lettre n’est ny veritable ny fausse ; elle n’est telle, que selon le sens qu’on luy baille, bon ou mauvais. Supposons que la verité consiste au sens, qui est comme la moëlle; il s'ensuit, si l'Eglise est gardienne de la verité, que le sens de l’Escriture luy est remis, et qu'il le faut chercher chez elle, et non pas en la cervelle de Luther, ou de Calvin , ou de quelqu’autre : ainsi elle ne pourroit errer aucunement, ayant tousjours chez elle le sens de l’Escriture. Et de fait, si l’on eust mis dans ce sacré depost la lettre sans le sens, on auroit mis la bourse sans l’argent, la coquille sans le noyau, la guaîne sans l’espée, la boëte sans l’onguent, la feüille sans le fruict, et l'ombre sans le corps. Mais dites-moy, si l'Eglise tient en sa garde les Escritures, pourquoy est-ce que Luther les a prises, et transportées hors de chez elle? pourquoy est-ce que vous mesprisez de les prendre de ses mains, et pourquoy non les Machabées, l’Ecclesiastique, et tout le reste, comme
(1) Berenger.
l’Epistre aux Hebrieux? car elle proteste avoir aussi cherement
en sa garde les uns comme les autres. Escoutons les parolles de
S. Paul, qui ne peuvent souffrir le sens oblique et forcé que
vous leur donnez; 1l parle de l'Eglise visible et cognuë, car
où adresseroit-il son Timothée pour converser? il l’appelle la
maison du Seigneur : elle est donc bien fondée, bien rangée,
et bien couverte contre tous les orages et les tempestes; elle
est une colomne de fermeté et de verité : la verité donc est chez
elle, elle y loge, elle y demeure, et qui la cherche ailleurs, la
pert de veuë; elle est tellement asseurée, remparée et fermée,
que toutes les portes d'enfer (Matth. 16), c'est-à-dire, toutes
les forces ennemies, ne sçauroient s’en rendre maistresses (Ephes. 1); mais ne seroit-ce pas ville gaignée pour l’ennemy,
si l’erreur y entroit touchant les choses qui sont pour l'honneur
et pour le service de son Espoux? S'il est vray que Nostre-Sei-
gneur est le chef de l'Eglise, n’a-t-on point de honte de dire
que le corps d’un chef si sainct et si venerable soit adultere,
prophané et corrompu? C'est en vain qu'on fait une exception
de l'Eglise invisible; car il n’y a point icy-bas d’Eglise qui ne
soit visible, comme j'ay monstré cy-dessus : le Fils de Dieu en
est le chef. Escoutez la voix de S. Paul : Ef ipsum dedit caput
supra omnem Ecclesiam (Ephes. 1) : non sur une Eglise,
ou sur deux, comme vous l'imaginez; mais sur toute l'Eglise.
Il dit luy-mesme : La où deux, ou trois, se treuveront assem-
blez au nom de Nostre-Seigneur, il se treuvera au milieu
deux (Matth. 18). Qui osera donc advancer cette fausseté, que
l'assemblée universelle de l'Eglise, depuis mille ans et plus, ayt
esté abandonnée à la mercy de l'erreur et de l’impieté? Je
conclus de toutes ces preuves, que s’il est impossible que l’E-
glise catholique soit dans l'erreur de quelque article de la foy
(soit que nous le voyons exprez dans l’Escriture, soit qu'il en
soit tiré par quelque deduction, ou par tradition), nous devons
croire à son authorité, sans aucunement contre-rosler, ou dis-
puter, ou doubter de sa decision; mais luy porter l’obeyssance et
l'hommage qui est deu à cette reine, à qui Nostre-Seigneur a
commandé de regler nostre foy par le Saint-Esprit, qu'il luy
a donné. Comme ç’auroit esté une impieté tres-grande aux
Apostres de contester contre leur Maistre, autant le seroit-ce à : celuy qui contesteroit contre l'Eglise, parce que si le Pere à dit du Fils : Zpsum audite, le Fils a dit de l'Eglise : Se quis Ecclesiam non audierit, sit tibi sicut Ethnicus et Publicanus (Matth. 18.)
La Mission des heretiques est abusive , puisqu'ils ont ruiné le crédit de l'Eglise universelle.
VERITABLEMENT, Messieurs, je n’ay pas besoin de longs argumens, pour faire voir que vos ministres ont avily la saincteté et la majesté de l'Eglise, puis qu'ils publient haut et clair, qu'elle a demeuré huict ou neuf cens ans en adultere, et qu’elle est devenuë anti-chestienne depuis le temps de sainct Gregoire, jusques à Miclef, que Beze tient pour le premier restaurateur du Christianisme. Calvin se voudroit bien couvrir d'une distinction imaginaire, en soutenant que l'Eglise peut errer dans les choses non necessaires au salut, non dans les autres qui sont essentielles à la foy; mais Beze passe plus avant, et sans biaiser confesse librement, qu’elle a erréen tout, et qu’elle n’estoit plus Eglise,ny pour les choses qui regardent l'usage, ny pour les choses qui sont essentielles et necessaires au salut. Il advoüe neantmoins que hors l'Eglise il n’y a point de salvation; et s'ensuit de son dire (quoy qu'il se tourne et contourne de tous costez) que puisque l’'Eghse a erré aux choses necessaires, on ne s'est peu sauver chez elle dans le tems de son adultere. En effet, il est impossible qu’elle s'esgare dans les choses necessaires pour le salut, sans qu’elle nous detourne des choses necessaires à salut; car autrement, si elle avoit ce qui est necessaire pour le salut, elle seroit la vraye Eglise, à moins qu'il fust possible de se pouvoir sauver hors de la vraye Eglise, ce qui ne se peut accorder, selon le sentiment de Beze mesme, qui proteste assez franchement avoir appris cette doctrine de ceux qui l'ont instruict en sa religion pretenduë reformée, c’est-à-dire de Jean Calvin. Et de vray, si Calvin eust creu que l'Eglise romaine n'eust pas erré és choses necessaires à salut, il eust eu grand tort de s’en separer; car y pouvant operer son salut, et supposé que le necessaire et l’essentiel du vray Christianisme s’y fust treuvé, il eust esté obligé en conscience d'y demeurer pour se sauver, parce que le salut ne pouvoit estre en deux lieux differens et opposez. On me repliquera peut-estre, que Beze tient que l'Eglise romaine, telle qu’elle est aujourd'huy, erre dans les choses necessaires, et que pour cela mesme il s’en est separé; mais qu'il ne tient pas pour cela que la vraye Eglise ayt jamais erré : toutesfois, un ministre ne peut s’eschapper de ce costé-là ;
car alors quelle autre Eglise y avoit-il au monde? Il y a deux cens, trois cens, quatre cens, et cinq cens ans, qu'on ne recognoissoit parmy les chrestiens que l'Eglise catholique romaine, et toute telle qu’elle est à present; il n’y en avoit point d'autre, et cela hors de doubte : par consequent c'estoit la vraye et la seule Eglise; mais s’il est certain qu’elle erroit, il n’y avoit donc plus de vraye Eglise au monde. Beze l’advoüe, et donne pour toute raison, que ce pitoyable et general aneantissement estoit arrivé par une erreur intolerable, et mesme dans les choses necessaires à salut. [l est mesme vray qu'il a son refuge à la conservation chimerique d’une Eglise invisible, dont nous avons fait voir la vanité cy-devant, et mesme dans le poinct que nous examinons, puisque, quand ils confessent que l'Eglise visible peut errer, à mesme tems ils violent l'Eglise à laquelle Nostre-Seigneur nous renvoye pour esclaireir nos difficultez, et que sainct Paul appelle colomne et pilier de la verité. Car ce n’est que l'Eglise visible, de laquelle s'entendent ces tesmoignages, sinon que quelque ob=+ stiné voulust dire, que Nostre-Seigneur nous eust renvoyez à une societé invisible , imperceptible, et du tout incognuë, ou que S. Paul eust enseigné son Timothée de converser avec une assemblée, de laquelle il n'eust peu avoir aucune cognoissance. Mais, je vous prie , n'est-ce pas là rompre tout le respect et toute la reverence duë à cette Espouse du Roy celeste? N'est-ce pas reduire à l'erreur toutes les troupes de nos anciens Peres, qui, depuis tant de siecles, avec tant de sang, avec tant de sueur et de travaux, ont défendu l'Eglise, et les traitter comme des errans, des bannis, des revoltez et des conjurez contre sa couronne? n'est-ce pas remettre sur pied tant d’heresies et tant de fausses opinions que l'Eglise avoit condamnées, et l’accuser d’avoir entrepris sans la raison de souveraineté sur son estat, absolvant ceux qu’elle avoit condamnez, et condamnant ceux qu’elle avoit absous; en voicy des exemples.
Simon Magus soutenoit, au rapport de Vincent de Lerins, que Dieu estoit cause du peché (Vince. Lirin. c. 3, 4) : Calvin et Beze le confessent, le premier au traitté de l’eternelle predestination ; le second en la reponse à Sebastien Castillo : car, quoy qu'ils nient le mot, ils en deffendent le vray sens; et en effet ils sont convaincus de cette heresie (si heresie on la doit appeller, non pas plutost un atheïsme) par tant de doctes hommes, qui les ont combattus par leurs propres parolles, que je perdrois le temps de m'y arrester.
Judas, dit S. Hierosme, a cru que les miracles qu'il voyoit
operer par la vertu et de la main de Nostre-Seigneur, n'esloient que des illusions diaboliques : je ne sçay, Messieurs, si vos ministres sont plus modestes ; quand on leur produit des miracles, ils les appellent des prestiges et des sorcelleries. Ces miraculeuses merveilles que Nostre-Seigneur a fait par ses serviteurs, au lieu de vous ouvrir les yeux, helas! qu’en dites-vous? quelles railleries n’en faites-vous point.
Les Pepusiens, dit S. Augustin (c’est-à-dire les Montanistes ou les Phryges comme les appelle le Code), admettoient à la dignité de la prestrise, mesme les femmes : cela se void dans vos freres Anglois, qui tiennent Elisabeth leur reyne pour chef de leur Eglise.
Les Manicheens, au rapport de S. Hierosme, nioient le liberal arbitre; Luther a fait un livre contre la liberté de la nature humaine, qu'il a intitulé de Pravo arbitrio. Pour ce qu’en dit Calvin, je m'en rapporte à vous, et n’en veux point d’autres tesmoins.
Les Donatistes croyoient que l'Eglise de Dieu s’estoit perduë en tout le monde, et qu’elle estoit demeurée seulement chez eux; vos ministres parlent de mesme sorte. Ceux-là disoient qu'un meschant homme ne pouvoit baptiser; Wiclef en tient tout autant que ces heretiques : et ce poinct est si ridicule, que vostre ministre Beze a tenu pour un insensé ce reformateur. Pour ce qui touche leur discipline, voicy les caracteres de leurs vertus : ils donnoient le tres-precieux Sacrement aux chiens; ils jettoient le S. Chresme aux pieds ; renversoient les autels; rompoient les calices sacrez, et les vendoient aux prophanes; ils rasoient, par irrision, la teste aux prestres, pour leur lever la sacrée Onction; ils ostoient et arrachoient le voile aux sainctes vierges pour les prophaner.
Jovinian, selon le tesmoignage de S. Augustin (De hæres. ad quod-vult-deum, cap. 28), vouloit qu’on mangeast en tout tems, et contre les deffenses de l'Eglise, de toutes sortes de viandes; il disoit que les jeusnes n'’estoient point meritoires devant Dieu, que tous les eslus estoient esgaux en la gloire, que la virginité n’estoit pas plus excellente que le mariage, et que tous les pechez estoient esgaux. Or, chez vos maistres on enseigne le mesme (Luth., Serm. de Nat. B. V.; Petr. Mart., Epist. 6; Calvin, Antid. Trid., Sess. vi). Vigilance, comme escrit S. Hierosme dans son livre contre cet heretique, dans sa deuxiesme Epistre, ne vouloit point qu'on honorast les reliques des Saincts ; il tenoit fortement que leurs prieres n’estoient point profitables, que les pres-
tres ne devoient vivre dans le celibat, que la pauvreté volontaire estoit un abus. Et vous, Messieurs, que ne dites-vous point sur ces articles?
Eustachius, en l’année 324, mesprisa temerairement les jeusnes ordinaires commandez de l'Eglise, les traditions ecclesiastiques, les lieux sacrez et reliques des saincts martyrs, etles basiliques dediées à leur devotion. Le recit en est fait par le Concile Gangrense (in præfat.), où, pour ces erreurs recognuës et advouées, 1l fut anathematizé, et condamné. Voyez-vous combien il y a de tems qu’on a condamné vos reformateurs? Eunomius ne voulut point ceder à la pluralité, ny à la dignité, ny à l’antiquité, comme tesmoigne S. Basile contre luy. Il disoit que la seule foy suffisoit à salut, et justifioit le fidelle; c’est S. Augustin qui le luy reproche (Hæres. 14). Sur le premier poinct, voyez Beze en son Traitté des marques de l'Eghse; touchant le second, n'est-il pas d'accord avec cette celebre sentence de Luther, que Beze tient pour bien-heureux reformateur : Vides quäm dives sit homo Christianus, sive baptizatus, qui etiam volens, non polest perdere salutem suam , quantiscumque peccatis ligatus, nisi nolit credere (Luth., De capt. Babyl.).
Artus, au recit de S. Augustin, nioit la priere pour les morts, les jeusnes ordinaires, et la superiorité des evesques par dessus le simple peuple; vos ministres soutiennent tout cela!
Lucifer, selon la remarque de S. Hierosme, appelloit son Eglise seulement la vraye Eglise, et disoit que l'Eglise ancienne estoit devenuë un lieu de prostitution ; n’est-ce pas ce que preschent vos ministres dans vos assemblées ?
Les Pelagiens (Hieron. adv. Pelag., 1. 3; Aug. contra Juhan., 1. 5, c. 42) se tenoient si asseurez et si certains de leur justice, qu'ils promettoient le salut aux enfans des fidelles qui mouroient sans baptesme; ils croyoient que tous pechez estoient mortels. Pour le premier, c'est un ordinaire langage dans la doctrine de Calvin (Antid. Trid.); le second et troisiesme sont si communs parmy vous, qu’il est superflu d’en dire autre chose.
Les Manicheens rejettoient les sacrifices de l'Eglise, et les images (Aug., 1. 20 contra Faust.); c’est ce que font vos gens.
Les Messaliens mesprisoient tous les ordres sacrez; ils ruinoient les eglises et les autels, comme l’observe sainct Damascene (Hæres. 80), et Ignatius. (Apud Theodoret. in Dial. qui dic. Impatibilis) : Eucharistiam et oblationes non admittunt, quod non confiteantur Eucharistiam esse carnem Salvatoris nostri Jesu Christi, quæ pro peccatis nostris passa
est, quam Pater sua benignitate suscitavit, contre lesquels a escrit S. Martial, ad Burdegalenses (1).
Berangaire. voulut advancer la mesme heresie long-tems apres; mais 1l fut condamné par trois Conciles, aux deux derniers desquels 1l abjura l’impieté de son erreur.
Julien l’'Apostat mesprisoit fort le signe de la croix. Aussi faysoit Xenaïas (chez Nicephore, 1. 16, c. 27); les Mahumetans n'en font pas moins (Damasc., Hæres. 100). Mais qui voudra voir cecy bien au long, qu’il voye Sander (1. 8, c. 57), et Bellarmin (in notis Eccles.). Voyez-vous Messieurs, les colomnes desjà depuis longtems esbranlées, sur lesquelles vos ministres ont jetté et formé leur reformation? Or, de grace! cette seule alhance d'opinions, ou, pour mieux dire, cet estroit parentage et consanguinité, que vos premiers maistres ont eu avec les plus anciens et les plus mortels ennemys de l'Eglise, ne vous devroitelle pas detourner de les suivre en vous rangeant ainsi malheureusement sous leurs enseignes? Je n’ay pas cité une heresie qui n’ayt esté tenuë pour telle en l'Eglise ancienne, que Calvin et Beze confessent avoir esté la vraye Eglise, à sçavoir dans les premiers cinq cens ans du christianisme. Hé! je vous prie, n'est-ce pas foule indignement aux pieds la majesté de l'Eglise, que de produire comme une reformation et reparation tresnecessaire et tres-saincte, ce qu’elle a detesté tant de fois lorsqu'elle estoit encore en ses plus pures années, et qu'elle avoit terrassé, combattu, foudroyé, ruiné, et separé de la vraye doctrine? L’estomac delicat de cette celeste espouse n’avoit peu soutenir aux premiers siecles la violence de ces venins; elle les avoit rejettez avec tant d'effort, que plusieurs de ses saincts martyrs en avoient signé la fausseté de leur propre sang; et maintenant vous les luy presentez comme une precieuse medecine. Les saincts et doctes personnages que j'ay citez ne les eussent jamais mis dans le rang des heretiques, s'ils n’eussent veu le corps de l'Eglise les tenir pour tels; c’estoient des hommes tresorthodoxes, et qui estoient considerez de tous les evesques et docteurs catholiques de leur tems, qui monstrent dans leurs escrits que ce qu'ils tenoient pour heretique l’estoit effectivement. Imaginez-vous donc cette venerable antiquité, dans le ciel, autour du Maistre qu'ils ont servy, et où ils regardent avec pitié vos reformations : ils y sont allez à Dieu en combattant les Opinions que vos ministres vous preschent, ils ont tenu pour heretiques ceux dont vous suivez les exemples; pensez-vous que
(4) Ouvrage apocryphe.
ce qu’ils ont jugé erreur, heresie et blaspheme chez les Ariens, Manicheens et autres seducteurs, soit creu maintenant par eux pour articles de reformation et restauration? Qui ne voit que c’est ici le plus grand mespris que vous pouviez faire à la majesté de l'Eglise? Si vous voulez venir à la succession de la vraye et saincte foy de ces premiers siecles, ne revoquez pas en doubte ce qu'elle a si solemnellement estably et constitué : personne ne peut estre heritier en partie, il le faut estre en tout, ou en rien. Acceptez l'heritage fidellement : les charges ne sont pas si grandes, qu’un peu d’humilité n’en fasse la raison; il ne faut que renoncer genereusement à ses passions, et à ses opinions, et passer paisiblement, du differend que vous avez avec l'Eglise, à son unité; les hommes sont appellez pour estre heritiers de
- Dieu, coheritiers de Jesus-Christ, en l’heureuse compaignie de tous les bien-heureux. Amen.