‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 2)Chapitre 89 sur 106 · DIVISION DES LIVRES DU NOUVEAU TESTAMENT · texte numérisé non relu

DIVISION DES LIVRES DU NOUVEAU TESTAMENT

Touchant les escrits, ou les livres du Nouveau Testament, il y en à aussi du premier rang, qui ont tousjours esté recognus pour sacrez et canoniques entre les orthodoxes; ceux-cy sont : Les quatre Evangiles selon S. Matthieu, S. Marc, $. Luc et S. Jean, toutes les Epistres de S. Paul, hormis celle aux Hebrieux, une de S. Pierre; une de S. Jean.

Ceux du second rang sont : L’Epistre aux Hebrieux ; celle de S. Jacques, la seconde de $. Pierre, la deuxiesme et la troisiesme de S. Jean, celle de S. Jude, l'Apocalypse, et certaine partie de l'Evangile de S. Mare, de $. Luc, et une autre partie de l'Evangile et de l'Epistre premiere de S. Jean. Ceux-ey ne furent pas d'indubitable authorité au commencement de l'Eglise primitive ; mais enfin, avec le tems, ils furent receus et recognus comme des ouvrages sacrez du Sainct-Esprit, non tout à coup, mais à diverses fois.

Premierement, outre ceux du premier et Nouveau Testament, dont l’authorité fust tousjours incontestable, environ l’an 364 furent receus au Concile de Laodicée (Can. 59), qui depuis fust approuvé au sixiesme Concile general (Act. 2), le livre d’Esther, l'Epistre de S. Jacques, la seconde de S. Pierre, la

deuxiesme et la troisiesme de S. Jean, celle de S. Jude, et l’'Epistre aux Hebrieux , enfin , la quatorziesme deS. Paul. Mais quelque tems apres, au Concile troisiesme de Carthage (Can. 47), où se treuva S. Augustin, confirmé au sixiesme general de Trulle (1), outre les livres ARE , du second rang, furent encore receus au canon comme indubitables : Tobie, Da , deux des Machabées, la Sapience, l'Ecclesiastique et l’Apocalypse. Il est vray qu'avant tous ceux-cy du second rang, le livre de Judith avoit esté receu et recognu pour canonique au premier general et grand Concile de Nicée, ainsi que S. Hierosme le tesmoigne en sa preface sur ce livre. Voilà comme on assembla les deux rangs en un, et comme ils furent rendus d'esgale authorité en l'Eglise de Dieu, mais avec progrez et succession, comme une belle aube du jour, qui peu à peu esclaire nostre hemisphere.

Ainsi fust dressée au 3° Concile de Carthage (Can. 47) cette ancienne liste des livres canoniques, qui du depuis a tousjours esté tenuë de l'Eglise catholique, apres avoir esté confirmée au, sixiesme Concile general; et encore du depuis au grand Concile de Florence (Decr. pro Jacobinis), où l’on traitta de la reunion des Armeniens. Et en nostre aage au sacré Concile de Trente, où cette liste fut appreuvée de mesme qu’elle est suivie par S. Augustin.

Vous ne devez point entrer en scrupule sur ce que je viensde deduire, de ce que Baruch n’est pas remarqué expressement au Catalogue du Concile de Carthage, mais seulement en ceux de Florence et de Trente : comme le prophete Baruch estoit le secretaire de Jeremie (Jer. 36), onne marquoit encore en ce tems parmy les autheurs, le livre de Baruch, que comme un accessoire ou appendice de Jeremie, en le comprenant avec ses escrits, sans distinction : c’est la remarque de cet excellent theologien Bellarmin qui le prouve tres-bien en ses Controverses (L. 1, c. 8). Mais il me suffit d'avoir dit cecy, car ce n’est pas mon dessein ny mon but, de m'arrester à chaque particularilé; c'est assez pour nostre matiere, que tousles livres , tant du premier etdu second rang, soient esgalement certains, sacrez el canoniques.

(4) In Trullo, sous le dôme du palais. Là fut tenu le Ge Concile général et aussi le Concile Quinisexle, rejeté de Rome, et plus connu sous le nom de Concile in Trullo.

Répélition et complément du précédent.

La qualité, la quantité, et le nombre des Livres sacrez. (SESss. 4.)

Tour de nouveau le Concile de Trente nous propose, au regard du Vieux Testament, ces livres icy pour sacrez, divins et canoniques : La Genese, l'Exode, le Levitique, les Nombres, le Deuteronome , Josué, les Juges, Ruth, les quatre livres des Roïs, les deux livres des Paralipomenes, deux livres d'Esdras, le premier et le second, qui est appellé de Nehemie, Tobie, Judith, Esther, Job, 150 Psalmes de David, les Parabolles (1), lEcclesiaste, le Cantique des Cantiques, la Sapience, l'Ecclesiastique, Isaïe, Jeremie, avec Baruch, Ezechiel, Daniel, Osée, Joël, Amos, Abdias, Micheas, Nahum, Abacuc, Sophonias, Aggée, Zacharie, Malachie, deux des Machabées , lepremier et le second. Au regard du Testament Nouveau, les quatre Evangiles, selon S. Mathieu, S. Marc, S. Luc et S. Jean, les Actes des Apostres par S. Luc, les quatorze Epistres de S. Paul aux Romains, deux aux Corinthiens, aux Galates, aux Ephesiens, aux Philippiens, aux Colossiens, deux aux Thessaloniciens, deux à Timothée, à Tite, à Philemon, aux Hebrieux ; deux de S. Pierre, trois de S. Jean, une de S. Jacques, une de S. Jude, et l’'Apocalypse. Le Concile de Florence, il y a environ cent soixante ans, proposa et receut tous les mesmes, du consentement unanime de toute l'Eglise, tant grecque que latine; mais longtems auparavant, il y a douze cens ans , ou environ , au troisiesme Concile de Carthage, où $. Augustin se treuva , tous les mesmes livres furent receus (Can. 47). Avant le tems de ce Concile de Carthage, ils ne furent pas tous proposez pour canoniques , par aucun decret special de l'Eglise generale ; mais il y en a quelquesuns de l’authorité desquelsles anciens Peres ont doubté, à sçavoir : d'Esther, Baruch, Tobie, Judith, la Sapience, l’Ecclesiastique, les Machabées, l'Epistre aux Hebrieux, celle de S. Jacques, la seconde de S. Pierre, la seconde et la troisiesme de S. Jean, l’Epistre de S. Jude, et l'Apocalypse. De plus, en quelques-uns des livres (mesme de l’authorité desquels jamais on n’a doubté en l'Eglise), il y a certaines parties ,que les anciens n'ont pas toutes tenuës pour authentiques, comme /’Histoire de Susanne en

(4) Les Proverbes.

Daniel, le Cantique des trois Enfans, et l’Histoire de la mort du Dragon au quatorziesme chapitre du mesme prophete. On doubta aussi pour un tems du dernier Chapitre de S. Marc, comme dit S. Hierosme (Ad Hebit., q. 3), et de l’Histoire de la sueur de Nostre-Seigneur au Jardin d'Olives, quiest de S. Luc, chap. 22, au rapport du mesmeS. Hierosme; et au chapitre 8 de S. Jean, on a doubté de /’Histoire de l’adultere, ou au moins quelques-uns ont soupçonné, qu'on en a doubté; comme du verset 1 du dernier chapitre de la premiere de S. Jean. Voilà tout ce que nous pouvons sçavoir des livres, et des parties desquelles on a eu quelques difficultez, parmy les anciens; neantmoins, apres un examen tres-serieux et canonique, tous ces livres, avec toutes les parties susdites, ont esté enfin appreuvez etreceus en l'Eglise catholique.

Mais voicy ce qu’on peut opposer : Si ces livres ne furent pas dés le commencement en l'Eglise d’une foy indubitable, comme(1) est-ce que le temps leur a peu acquerir cette authorité? Pour vray, l'Eglise ne scauroit rendre un livre d’authorité divine, s'il ne l’est de soy-mesme; mais l'Eglise peut bien declarer, en un tems, qu'un livre est canonique, qui n’estoit pas tenu pour tel d’un chacun, en un autre tems, et ainsi le mettre en credit dans le christianisme, non pas en changeant la substance du livre, qui de soy estoit canonique, mais en determinant la persuasion des chrestiens, et rendant tres-asseuré ce dont elle n’estoit entierement certaine auparavant. Mais, dira quelqu'un, comme se peut-il faire que l'Eglise declare de nouveau qu’un livre soit canonique ? car elle n’est pas conduite par de nouvelles revelations, ains (1) par des traditions apostoliques. On respond qu'elle a l’infailhbihité d’interpretation. On fait instance, que si les anciens n’ont pas eu cette revelation de l’authorité d’un livre, comme donc la peut-elle scavoir de nouveau? On replique que l'Eglise pese et considere le tesmoignage de l'antiquité, la conformité que ce livre a avec les autres qui sont receus, et le commun goust que le peuple chrestien y prend; car, comme on peut cognoistre quelle est la viande propre et profitable aux animaux, quand on les y void prendre goust, et s’en nourrir sainement, ainsi, quand l'Eglise void que le peuple fidelle reçoit un livre pour canonique, et en fait son profit, elle peut cognoistre que c’est une pasture propre et saine pour les fidelles ; et de mesme que quand on veut sçavoir si un vin est de mesme creu qu’un autre vin, on les eprouve et on les examine en regardant si la

(4) Comment. — (2) Mais.

couleur, l'odeur, et le goust sont pareils en tous les deux, ainsi, quand l'Eglise a bien examiné un livre, qu'elle en a discerné le goust, la couleur et l’odeur, la saincteté du style, de la doctrine et des mysteres, et que tout est semblable aux autres livres canoniques, et que d’ailleurs elle a le tesmoignage de plusieurs bons et irreprochables tesmoins de l'antiquité, elle peut declarer le livre pour frere germain des autres canoniques, et il ne faut pas doubter que le Sainct-Esprit n'assiste de son inspiration ce jugement de l'Eglise : car vos ministres mesmes confessent, que Dieu luy a remis en garde les sainctes Escritures ; et 1ls advoüent que c’est à cette intention que S. Paul l'appelle co/omne'et fermeté de verité. Or, comme les garderoit-elle, si elle ne les sçavoit cognoistre et tirer du meslange des autres livres ? Certes, il est tres-important à l'Eglise, qu’elle puisse juger en tems et heu, quelle Escriture est saincte, et quelle non; car si elle recevoit une Escriture pour saincte, qui ne le fust pas, elle nous conduiroit à la superstition : et si elle refusoit l'honneur et la creance qui est duë à la parolle de Dieu, et à une Escriture saincte, ce seroit en elle un mespris et une ingratitude. Supposé donc que Nostre-Seigneur deffend son Eglise contre les portes d’enfer, et que le Sainct-Esprit s’est obligé de l’assister, pour pouvoir dire ävec luy : Visum est Spiritui Sancto, et nobis, il faut fermement croire qu'il l'inspire, principalement en ces occasions de si grande consequence; car ce seroit bien la laisser au besoin, s'il l'abandonnoit en cetle rencontre, d’où despend non-seulement un article ou deux de nostre foy, mais le gros de nostre religion. Quand donc l'Eglise a declaré qu'un livre est canonique, nous ne devons jamais doubter qu'il ne le soit : nous avons mesme en ce fait le sentiment de nos adversaires, car les bibles de Calvin, de Geneve, et des Lutheriens, reçoivent plusieurs livres pour saincts, sacrez et canoniques, qui n'ont pas esté advoüez par tous les anciens, pour tels, et desquels l’on a esté longtems en doubte. Si l’on en a doubté cy-devant, quelle raison peuvent-ils avoir pour les rendre asseurez et certains aujourd'huy? sinon celle que produit S. Augustin : Ego verd Evangelio non crederem, nisi me catholicæ Ecclesiæ commoveret authoritas (Contra Epist. fundam). Ou, comme il dit ailleurs : Novum et vetus Testamentum, et illos libros numero recipimus , quos sanctæ Ecclesiæ catholicæ tradit authorias (Serm. 191, de Tem-

pore).

La premiere violation des sainctes Escritures faite par les reformateurs, dans le retranchement de plusieurs parties des Livres sacre.

Daxs ce catalogue des livres sacrez et canoniques, vous voyez ceux que l'Eglise a receus et recognus unanimement depuis plus de douze cens ans. Or, je vous prie, Messieurs, avec quelle authorité ont osé, vos nouveaux reformateurs, biffer tout en un coup tant de nobles parties de la Bible? Ils ont raclé une partie d’Esther, Baruch, Tobie, Judith, la Saprience, l’Ecclesiastique, et les Machabées; qui leur a dit que ces livres ne sont pas legitimes et recevables? Pourquoy demembrent-ils ainsi ce sacré corps des sainctes Escritures?

Voicy leurs raisons principales, à ce que j’ay peu recueillir de la vieille Preface qu’ils ont attachée devant les livres pretendus apocryphes, imprimez à Neuf-Chatel, de la traduction de Pierre Robert, autrement nommé Olivetanus, parent et amy de Calvin; et encore dans les observations faites sur la nouvelle edition des mesmes livres, par les professeurs et pasteurs pretendus de l’Eglise de Geneve l'an 1588. 1° Il ne se treuve, disent-ils, ny en hebreu, ny en chaldée, ny en quelles autres langues ces livres ont jadis esté escrits (excepté peut-estre le livre de la Sapience). Ainsi ce seroit, selon leur pensée, une trop grande difficulté de les restituer. 2° Ils ne sont point receus comme escritures legitimes par les Hebrieux, 3° ny mesme de toute l'Eglise. 4° S. Hierosme declare franchement qu'ils ne sont point assez solides pour corroborer l’authorité de la doctrine ecclesiastique. 5° Le droit canon en fait un pareil jugement (Canones, dist. 17, de Sancta Rom.). 6° La Glose dit qu’on les lit, mais non point generalement, comme si elle vouloit entendre, que generalement par tout ils ne sont point approuvez. 7° Ils ont esté corrompus et falsifiez, comme le dit Eusebe (1. 1v, c. 2). 8° Et principalement les Machabées. 9° Plus specialement le second livre que S. Hierosme asseure n’avoir point treuvé en hebrieu. Voilà les raisons d’Olivetanus. 10° Adjoustez à cela, qu'il y a dans ces livres plusieurs choses tres-fausses, à ce que dit la nouvelle Preface. Voyons maintenant que valent ces belles observations.

1° Pour la premiere. Estes-vous d'avis, Messieurs, de ne rece-

voir pas ces livres, parce qu’ils ne se treuvent point en hebrieu et en chaldée? recevez au moins Tobie, car S. Hierosme (Ad Cremat. et Theodor.) atteste qu'il l’a traduit du chaldée en latin; vous l’advoüez en l’Epistre que vous citez vous-mesmes, ce qui me fait croire que vous n'estes pas des gens à la bonne foy. Et Judith, pourquoy non? il a esté tres-bien escrit en langue chaldaïque, comme dit le mesme $S. Hierosme en son Prologue. Si ce Pere confesse, qu’il n’a peu treuver le 2° des Machabées en hebrieu, au moins recevez le premier tousjours en bon compte, puis qu'il s’est treuvé par luy en hebrieu : nous traitterons par apres du second. Je vous diray le mesme de l’Ecclesiastique, que S. Hierosme a leu et treuvé en hebrieu, comme il s’en explique en sa Preface sur le livre de Salomon.

Que si vous rejetterez esgalement ces livres escrits en hebrieu et en chaldée, avec les autres qui ne sont pas escrits en mesme langage , il vous faut chercher un autre pretexte que celuy que vous avez allegué pour proscrire ces livres du Canon, puisque vous n'avez plus raison de les rejetter, par ce simplement qu'ils ne sont point escrits en hebrieu ny en chaldée. Ce n'est pas cela, car vous ne rejetteriez pas à ce compte Tobie, ny Judith, ny le premier des Machabées , ny l’Ecclesiastique, qui sont escrits en hebrieu et en chaldée. Mais parlons maintenant pour les autres livres, qui sont escrits en autres langues que celles que vous voulez, pour vous eschapper.

Où treuverez-vous que la regle, pour bien recevoir les sainctes Escritures, soit qu’elles soient escrites en ces langues-là, plutost qu'en grec et en latin? Vous dites qu'il ne faut rien admettre, en matiere de religion, que ce qui est escrit en ces deux langues, et vous apportez en vostre belle preface le dire des jurisconsultes : Erubescimus sine lege loqui. Peut-estre vous semble-t-il que la dispute qui se fait, sur la validité ou invalidité des Escritures, ne soit pas une des plus importantes en matiere de religion? Sus(4) donc, ou demeurez honteux, ou produisez la mesme saincte Escriture pour conclure la negative que vous soutenez. Certes, le Sainct-Esprit se declare aussi bien en grec qu’en chaldée. On auroit, dites-vous, une grande difficulté de les restituer, puis qu'on ne les a pas en leur langue originaire ; est-ce cela qui vous fasche ?

Mais de grace ! dites-moy qui vous a dit qu’ils se sont perdus, corrompus et alterez, pour avoir besoin de restitution? vous presupposez sans doute, que ceux qui les avoient traduits sur l’ori-

(4) Allons. l

ginal, avoient mal traduit, et vous voudriez avoir l'original, pour le collationner et le rapporter. Faites-vous donc entendre, et dites qu'ils sont apocryphes, parce que vous n’en pouvez pas estre vous-mesmes les traducteurs sur l'original, et que vous ne pouvez vous fier au jugement du traducteur : ainsi il n’y aura rien d'asseuré, que ce que vous aurez controslé vous-mesmes. Monstrez-moy cette regle d’asseurance en l'Escriture : estes-vous bien certains d’avoir les textes hebrieux des livres du premier rang, aussi purs et aussi nets comme ils estoient au tems des Apostres et des Septante? gardez de vous mesprendre; en verité, vous ne les suivez pas tousjours, et vous ne sçauriez le faire en conscience, si vous ne pouvez me monstrer cecy en la saincte Escriture. Voilà vostre premiere raison bien deraisonnable.

2° Pour la seconde, vous dites que ces livres, que vous appellez apocryphes, ne sont point receus par les Hebrieux; vous ne dites rien de nouveau, ny d'important. S. Augustin proteste bien haut (De Civ. Der, 1. 18, 38) : Libros istos Machabæorum non Judaær, sed Ecclesia Catholica pro Canonicis haber. C'est-àdire, ce ne sont pas les Juifs, mais l'Eglise catholique tient les livres des Machabées pour canoniques; graces à Dieu, nous ne sommes pas Juifs, nous sommes Catholiques. Monstrez-moy par lEscriture que l'Eglise chrestienne n’ayt pas autant de pouvoir, pour authoriser les livres sacrez, qu'en avoit la loy mosaïque; il n’y a en cela ny Escriture, ny raison qui le nie.

3° Pour la troisiesme. Toute l'Eglise mesme ne les reçoit pas, dites-vous ; de quelle Eglise entendez-vous parler? Certes, l'Eglise catholique, qui est la seule vraye Eglise, les reçoit, comme S. Augustin vient de vous l’attester tout maintenant, etla preuve encore (De Doctr. chr., chap. 8) en citant le Concile de Carthage, celuy de Trulle, 6° general, celuy de Florence; cent autheurs anciens en sont tesmoins irreprochables, avec S. Hierosme (ex Præfat.) nommement, qui declare pour celuy de Judith, qu'il fut receu au Concile premier de Nicée.

Peut-estre voulez-vous nous apprendre qu'anciennement quelques catholiques doubterent de leur authorité? c’est selon la division que j'ay remarquée cy-dessus ; mais quoy ! le doubte de ceux-la pouvoit-ilempescher la resolution de leurs pasteurs et superieurs? est-ce à dire que si l'on n'est pas tout au premier coup resolu d’une verité, il faille tousjours demeurer en bransle, incertain et irresolu? ne fut-on pas en doubte, pour un tems, de Apocalypse, dulivre d’Esther, vous n’oseriez le nier, j'ay tropde

bons tesmoins. Pour le livre d’Esther, S. Athanase et S. Gregoire de Nazianzene; pour l’Apocalypse, le Concile de Laodicée; et neantmoins vous les recevez. Recevez-les donc tous, puis qu'ils sont d'esgale condition, ou n’en recevez point du tout, par la mesme raison. Mais, au nom de Dieu! quelle humeur vous prend-il d’alleguer icy le credit de l'Eglise, l’authorité de laquelle vous tenez cent fois plus incertaine que ces livres mesmes, et que vous dites avoir esté un phantosme inconstant, voire mesme apocryphe, si apocryphe veut dire cachée. Vous ne la prisez en ce fait, que pour la mespriser, et la faire paroistre sans fermeté, en advoüant, ou en des-avoüant ses livres; mais il y a bien de la difference entre doubter d’une chose, si elle est recevable, et la rejetter : le doubte n’empesche pas la resolution suivante, c’en est un preambule ; au contraire, rejetter presuppose resolution. Estre doubteux, ce n’est pas changer en doubte apres la resolution, mais changer en resolution apres le doubte : ce n’est pas instabilité de s’affermir apres l’esbranlement, mais oùy bien de s’esbranler apres l’affermissement. L'Eglise donc, ayant pour un tems laissé ces livres en doubte, enfin elle les a receus en resolution authentique, et vous voulez que de cette resolution elle retourne au doubte : c’est vous mocquer de sa sagesse; car cecy est le propre de l’heresie, non de l'Eglise, de profiter ainsi de mal en pis. Mais de cecy ailleurs.

4° Pour la quatriesme de vos raisons, celle que vous alleguez de S. Hierosme n’est point à propos, puisque de son temps, l'Eglise n’avoit pas encore pris la resolution qu'elle a prise depuis, touchant la canonization de ces livres, excepté celuy de Judith.

9° Pour la cinquiesme, le Canon Sancta Romana, qui est de Gelase pape, que vous citez en preuve, ne fait point en vostre faveur; vous l’avez rencontré à tastons, car il est tout contre vous-mesmes, puisque censeurant les livres apocryphes sur la fin du Canon, iln'en obmet pas un de tous ceux que nous recevons; au contraire, 1l atteste que Tobie et les Machabées estoient receus publiquement en l'Eglise chrestienne.

6° Pour la sixiesme, la pauvre Glose ne merite pas que vous la glosiez ainsi, puisqu'elle dit fort clairement, que ces livres sont leus (Can. v, distinct. 16); mais non peut-estre generalement, ce peut-estre la garde de mentir, et vous l'avez tronqué, ou oublié. Que si la Glose met ces livres icy, dont il est question, comme apocryphes, avec celuy des Juges, sa sentence n’est pas si authentique, qu’elle passe en deffinitive; car enfin ce n’est qu'une Glose.

1° Pour la septiesme, ces falsifications pretenduës que vous alleguez, ne sont en aucune façon suffisantes, pour abolir l’authorité de ces livres, parce qu'ils ont esté justifiez, et epurez de toute corruption, avant que l'Eglise les receut. Certes, il est trop vray, que tous les livres de la saincte Escriture ont esté corrompus par les anciens ennemys de la saincte Eglise, dans leurs traductions; mais par la providence de Dieu , ils sont demeurez francs et nets en la main de l'Eglise, comme dans un sacré depost, et jamais l’ennemy n’a peut gaster tant d'exemplaires, qu'il n'en soit demeuré assez pour conserver la pureté des autres.

8° Pour la huictiesme, vous voulez, sur tout, que les Machabées nous eschappent des mains, quand vous dites, qu’ils ont esté tous corrompus; mais parce que vous n’alleguez qu'une simple affirmation, je n’y satisferay, sans vous offenser, que par une simple negalion.

9° Pour la neuviesme, vous alleguez que S. Hierosme n’a point .treuvé en hebrieu le second livre des Machabées; et bien, que tirez-vous de là? Le second, n’est que comme une epistre, que les enfans d'Israël envoyerent aux freres Juifs, qui estoient captifs hors la Judée. Or, pour estre escrites au langage le plus cognu et le plus commun de ce tems-là, s’ensuit-il qu’elle ne soit pas recevable? Les Egyptiens avoient en usage la langue grecque, beaucoup plus que l'hebrieu, comme le monstre Ptolemée, quand il procura la Version des Septante. Voilà pourquoy ce second livre des Machabées, qui estoit comme une epistre, ou commentaire, envoyé pour la consolation des Juifs qui habitoient en Egypte, a esté escrit en grec, plutost qu’en hebrieu. 10° Pour la dixiesme, c'est à vos nouveaux prefaceurs, à nous monstrer ces pretenduës faussetez dont ils accusent ces livres, ce qu'à la verité ils ne feront jamais. Je les voy venir en avant : ils nous produiront l'intercession des saincts, la priere pour les trepassez, l'honneur des reliques, le franc-arbitre, et autres poincts semblables, qui sont expressement confirmez dans ces livres des Machabées, en l’Ecclesiastique, et autres livres qu'ils pretendent estre apocryphes. Prenez garde, Messieurs, que vostre jugement ne vous trompe ; pourquoy appeller faussetez, ce que toute l’antiquité a tenu de tout tems pour article de foy? que ne censeurezvous plutost vos phantaysies, qui ne veulent point embrasser la doctrine de ces Saincts, et qui osent censeurer des articles receus depuis tant de siecles, parce qu'ils ne s'accordent pas avec vos humeurs? Ainsi, comme vous ne voulez pas croire ce que ces

livres enseignent, vous les condamnez; mais condamnez plutost vostre temerité, qui se rend incredule à leurs enseignemens.

Voilà, ce me semble, toutes vos raisons evanoüies, et vous n’en scauriez produire d’autres. Mais enfin, nous vous declarons, que s’il vous est ainsi loysible, indifferemment, de rejetter, ou revoquer en doubte l’authorité des Escritures, desquelles on a doubté pour un tems, quoy que l'Eglise du depuis en ait determiné, il faudra rejetter, ou doubter d’une grande partie du Vieil et du Nouveau Testament : ce n’est donc pas un petit gain à l’ennemy du Christianisme, d'avoir si indignement raclé, en la saincte Escriture, tant de nobles parties. Mais passons outre.

La seconde violation des Escritures est la regle imaginaire que les reformateurs produisent, pour discerner les Livres sacrez d'avec les autres et quelques menus retranchemens qu'ils en ont fait.

OR, je vous prie, n'est-il pas vray que le marchand rusé tient en veuë, et monstre les moindres pieces de sa boutique, pour les offrir les premiers aux achepteurs, et essayer s'il pourra s'en deffaire et vendre à quelque niais? mais il n'y a que les dupes qui s’y laissent surprendre. Les raisons que les reformateurs ont avancées au chapitre precedent, ne sont que des ruses, comme nous avons veu, desquelles l’on se sert comme d’amusement, pour voir si quelque simple et foible cervelle s’en voudroit contenter; mais apres tout, quand on vient à juger de la verité, ils confessent que ny l’authorité de l'Eglise, ny de S. Hierosme, ny la Glose du chaldée, ny celle de l'hebrieu, ne sont pas causes suffisantes pour recevoir ou rejetter quelque Escriture. Voicy les protestations de vos ministres, en la confession de foy presentée au roy tres-chrestien parles François pretendus reformez. Apres qu'ils ônt reduit en liste, en l’article troisiesme, les livres qu'ils veulent recevoir, ils escrivent ainsi en l’article quatriesme : Mous cognoissons ces livres pour tres-canoniques, et regle tres-certaine de nostre foy, non tant par le commun accord et consentement de l'Eglise, que par le tesmoignage et persuasion du Sainct-Esprit, qui les nous faict discerner d'avec les autres livres ecclesiastiques. Quittant donc le champ des raisons pre-

cedentes pour se mettre à couvert, ils se jettent sur l’interieure, secrette et invisible persuasion, qu'ils estiment parfaicte en eux par le Sainct-Esprit.

À la verité, c’est bien procedé entre eux, de ne vouloir point s'appuyer en cet article sur le commun accord et consentement de l'Eglise, puisque ce commun accord à canonisé l’Ecclesiastique et les Machabées, tout autant et aussi-tost que l’Apocalypse; neantmoins ils veulent recevoir celuy-cy, et rejetter ceux-là : Judith est autorisé par le grand, premier et irreprochable Concile de Nicée, mais il est biffé de mesme par les reformateurs. Ainsi ils pretendent avoir raison de confesser, qu'en la reception des livres canoniques, ils ne reçoivent point l’accord et consentement de l'Eglise universelle, qui ne fut oncques (1) plus grand, ny plus solemnel qu'en ce premier Concile general.

Mais, mon Dieu! voyez la fine ruse de ces Messieurs : Nous cognoissons, disent-ils, ces livres estre canoniques, non tant par le commun accord de lEglhse. À les oüyr parler, ne diriezvous pas qu'au moins en quelque facon ils se laissent guider ‘par la doctrine de l'Eglise? leur parler n'est-il pas tout ae il semble qu'ils ne refusent pas entierement de donner credit au commun accord des chrestiens, mais que seulement ils ne le reçoivent pas en mesme degré, que leur persuasion interieure ; et neantmoins ils n’en tiennent aucun compte, et ne marchent ainsi retenus en leur langage, que pour ne paroistre pas du tout ineivils et deraisonnables. Car, je vous prie, s'ils defferoient tant soit peu à l’authorité ecclesiastique, pourquoy recevroientils plutost l’'Apocalypse, que Judith et les Machabées, desquels S. Augustin et S. Hierosme nous sont fidelles tesmoins, qu'ils ont esté reçeus unanimement de toute l'Eglise catholique? les Conciles de Cartage, de Trulle, de Florence nous en asseurent : pourquoy disent-ils donc qu'ils ne reçoivent pas les livres sacrez, tant par le commun accord de l'Eglise que par l’interieure persuasion, puisque le commun coul de l'Eglise n’y tient ny rang ny lieu? C'est leur coustume, quand ils veulent produire quelque opinion estrange, de ne parler pas clair, afin de laisser à penser aux lecteurs quelque chose de mieux, et les embarrasser pour les surprendre.

Maintenant, s'il vous plaist, examinons quelle regle ils on prise, pour discerner les livres canoniques d'avec les autres ecclesiastiques. Le tesmoignage, disent-ils, ef persuasion du Sainct-Esprit. O Dieu! quelles cachettes, quels broüillards,

(4) Jamais.

Le 31

quelles nuits ! ne nous voilà pas bien eclairez en un si important et grave differend? On demande comme l'on peut cognoistre les livres canoniques ? on voudroit bien avoir quelque regle à l'ecart pour les discerner, et on nous produit ce qui se passe en l'interieur de l’ame, que personne ne void, que personne ne cognoist, sinon l’ame mesme, et son Createur!

4° Monstrez-moy clairement que ces inspirations et persuasions que vous pretendez, sont du Sainct-Esprit et non du feint Esprit ; qui ne sçayt que l'esprit de tenebres se travestit souvent en habit de lumiere ?

2° Monstrez-moy nettement que lorsque vous me dites que telles et telles inspirations se passent en vostre conscience, vous ne me mentez point, vous ne me trompez point? Vous m'asseurez que vous sentez cette persuasion en vous; mais pourquoy suis-je obligé de vous croire? vostre parolle est-elle si puissante, que je sois forcé, sous son authorité, de croire que vous pensez et sentez ce que vous dites? je vous veux tenir pour gens de bien, mais quand il s’agit des fondemens de ma foy (comme est de recevoir ou de rejetter les escritures ecclesiastiques) je ne treuve ny vos pensées, ny vos parolles assez fermes, pour me servir de baze.

3° Cet esprit envoye-t-il ses persuasions indifferemment à chacun de vous, ou seulement à quelques-uns en particulier? si à chacun; et que veut dire que tant de millions de catholiques ne s’en soient jamais aperceus ? ny tant de femmes, artizans, laboureurs, et autres parmi vous, ne s’en soient convaincus ? si c'est à quelques-uns en particulier, montrez-les-moy je vous en prie; et pourquoy à ceux-là plutost qu'aux autres? quelle marque me les fera cognoistre, et tirer de la foule du reste des hommes”? me faudra-t-il croire au premier qui me dira d’en estre creu? ce seroit certes nous mettre à l'abandon et trop à la mercy des seducteurs; monstrez-moy donc quelques regles infaillibles pour cognoistre ces inspirez et persuadez, ou permettez-moy de n'en croire pas un.

4° Mais en conscience, vous semble-t-il que l’interieure persuasion soit un moyen suffisant, pour discerner les sainctes Escritures, et mettre les peuples hors de doubte? que veut done dire, que Luther racle l'Epistre de S. Jacques, laquelle Calvin reçoit ? accordez un peu, je vous prie, cet esprit si divers, et sa persuasion, qui inspire à l’un de rejetter, ce qu'il persuade à l'autre de recevoir? Vous dites, peut-estre, que Luther se trompe; il en dit autant de vous, à qui croire des deux? Lutber

se mocque de l’Ecclesiaste, et tient Job pour une fable; luy opposerez-vous vostre persuasion, il vous opposera la sienne : ainsi cet esprit, se combattant soy-mesme, ne vous laissera aucune autre resolution, que de vous bien opiniastrer de part et d'autre.

»° De plus, quelle raison avez-vous de croire, que le Sainct- Esprit aille inspirant ce que chacun doit croire, à des je ne sçay qui, à Luther, à Calvin, qui ont abandonné avec cette belle inspiration, les Conciles et l'Eglise toute entiere? nous ne voyons pas, à parler clairement, que la cognoissance des vrays livres sacrez soit un don du Sainct-Esprit, dans les hommes particuliers, comme tels; mais nous disons, que le Sainct-Esprit la donne aux particuliers, par l'entremise de l'Eglise.

Certes, quand Dieu auroit revelé mille fois une chose à quelque fidelle en particulier, nous ne serions pas obligez de le croire pour cela, sinon que Dieu le marquast tellement, que nous ne pussions plus revoquer en doubte sa fidellité : mais nous ne voyons rien tel en vos reformateurs. En un mot, c’est à l'Eglise generale, à qui le Sainct-Esprit adresse immediatement ses inspirations et persuasions pour le bien commun des chrestiens, et en suite, par les predications de l'Eglise, 1l les communique aux particuliers. C’est l’Espouse en laquelle le laict est engendré, puis les enfans le succent de ses mammelles ; mais vous voulez au rebours que Dieu inspire aux particuliers, et par leur moyen à l'Eglise, c’est-à-dire que les enfans donnent le laict, et que la mere soit nourrie à leurs tetins, ce qui est une chose absurde.

Si l’Escriture n’est pas violée, et sa majesté mesprisée par l'establissement de ces interieures et particulieres inspirations, jamais elle ne fut, et ne sera jamais violée; car ainsi la porte est ouverte à un chacun, de recevoir ou rejetter des Escritures ce que bon luy semblera. Hé de grace! pourquoy permettra-t-on plutost à Calvin de racler la Sapience et les Machabées, qu’à Luther de lever l'Epistre de S. Jacques et l’Apocalypse, ou à Castaglio, le Cantique des cantiques , ou aux anabaptistes, l'Evangile de S. Marc, ou à un autre, la Genese et l’Exode? Si tous protestent de l’interieure revelation, pourquoy croira-t-on plutost l’un que l’autre? Ainsi cette regle secrette, sous pretexte du Sainet-Esprit, demeure dereglée, par la temerité de chaque seducteur.

Cognoissez, je vous prie, le stratageme : on a levé toute Pauthorité à la traduction, aux Conciles et: à l'Eglise; que demeure-t-il plus? l’Escriture? L’ennemy est bien fin : s’il la vou-

loit arracher tout à coup, il donneroit l'alarme; mais il establit un moyen certain et infaillible pour la lever piece apres piece, tout bellement; car, par cette opinion de l’interieure inspiration, par laquelle chacun peut recevoir ou rejetter ce que bon luy semble, on ose tout; et de fait, voyez un peu le progrez de ce dessein.

Calvin oste et racle du Canon Baruch, Tobie, Judith, la Sapience, l’Ecclesiaste et les Machabées. Luther leve ?Epistre de S. Jacques, de S. Jude, la 2° de S. Pierre, la 2° et la 3° de S. Jean, l'Epistre aux Hebrieux ; 1 se mocque de l'Ecclesiaste, il tient Job pour un conte. En Daniel, Calvin a biffé le Cantique des trois enfans, l'histoire de Susanne , et celle du dragon de Beel; de plus, une grande partie d'Esther; en l'Exode on a levé à Geneve et ailleurs parmy ces reformeurs le 29° verset du 9° chapitre, lequel est de telle substance, que ny les Septante interpretes, ny les autres traducteurs ne l’auroient jamais escrit, s’il n’eust esté dans les originaux. Beze met en doubte l’histoire de l'adultere, en l'Evangile de S. Jean. S. Augustin nous asseure que desjà les ennemys du christianisme l’avoient rayé de leurs livres, mais non pas de tous, comme dit S. Hierosme. Dans les mysterieuses parolles de l'Eucharistie, ne veut-on pas esbranler l’authorité de ce mot, Qui pro vobis fundetur, parce que le texte grec monstre clairement, que ce qui est dans le calice n’est pas du vin, mais le sang du Sauveur; comme qui diroit en françcis : Cecy est la coupe du Nouveau Testament, en mon sang, laquelle sera respanduë pour tous. Car cette facon de parler declare que ce qui est dans la coupe doit estre le vray sang, non le vin, puisque le vin n’a pas esté respandu pour nous, mais le sang, et que la coupe ne peut estre versée qu'à raison de ce qu'elle contient. Voilà le cruel cousteau avec lequel on à fait tant de retranchemens. À dire vray, l’opinion de ces inspirations particulieres, est ce qui fait si hardys vos reformeurs à racler, l’un cette piece, l’autre celle-là, et Pautre une autre, car c'est là le pretexte de ces interieures persuasions de l'esprit, qui les rend souverains, chacun chez soy, au jugement de la validité ou invalidité des Escritures. Au contraire, voicy ce que S. Augustin proteste : Ego verd Evangeliüs non crederem, nisi me catholicæ Ecclesiæ commoveret authoritas, C'est-à-dire, je ne croirois pas à l'Evangile, si l’authorité de l'Eglise ne m'esmouvoit. Et ailleurs : Novum et vetus Testamentum in illo librorum numero recipimus, quem Sanctæ Ecclesiæ Catholicæ tradit authorilas. C'est-à-dire, nous recevons le Vieil

et le Nouveau Testament, au nombre des livres que l’authorité de la saincte Eglise catholique nous propose. Le Sainct-Esprit peut inspirer qui bon luy semble; mais, en ce qui concerne l’etablissement de la foy publique et generale des fidelles, il ne nous addresse qu’à l'Eglise : c’est à elle de proposer quelles sont les vrayes Escritures, et quelles non. Cela ne veut pas dire qu'elle puisse donner la verité et la certitude à l’Escriture, mais seulement qu'elle peut nous faire certains et nous rendre asseurez de la certitude d'icelle (1) : L'Eglise ne sçauroit rendre un livre canonique, s’il ne l’est de soy-mesme; mais elle peut le fayre recognoistre pour tel, non pas changeant la substance du livre, mais en determinant la persuasion des chrestiens, en se rendant toute asseurée de ce dont elle estoit doubteuse. Que si jamaïs nostre Redempteur deffend son Eglise contre les portes d'enfer, si jamais le Sainct-Esprit l’inspire et la conduit, c’est en cette occasion, car ce seroit la laisser du tout et l’abandonner au besoin, s’il la laissoit en ce cas, duquel despend le gros de nostre religion. Pour vray, nous serions tres-mal asseurez, si nous appuyons nostre foy sur ces particulieres inspirations interieures, que nous ne sçavons point, ignorant mesme si elles sont, ou furent jamais, que par le tesmoignage de certains particuhiers; et supposé mesme qu’elles soient, ou ayent esté, nous ne cognoissons point si elles sont du vray ou faux esprit, et nous ne sçavons si ceux mesme qui les recitent (supposé qu'elles soient du vray Esprit) les recitent fidellement, où non, puis qu'ils n'ont à nostre esgard aucune marque d’infaillibilité : nous meriterions, sans doute, d’estre abymez, si nous nous jettions hors le navire de l'Eglise, pour voguer dans le miserable esquif de ces persuasions particulieres, nouvelles et discordantes. Nostre foy ne seroit plus catholique, mais particuliere, et schismatique.

Avant que je parte d’icy, je vous prie, Messieurs les reformateurs, dites-moy où vous avez pris le canon des Escritures que vous suivez? Vous ne l'avez pas pris des Juifs, car les livres evangeliques n'y seroient pas; ny du Concile de Laodicée, car VApocalypse n'y seroit pas; ny du Concile de Carthage ou de Florence, car l’Ecclesiastique et les Machabées y seroient : où l'avez-vous donc pris? Pour vray, jamais il ne fut parlé de semblable canon des Escritures, avant vous, parce que l'Eglise ne vit oncques aucun canon des Escritures, où il n’y eust, ou plus, ou moins qu'au vostre. Quelle apparence y a-t-il que le Sainct-

(4) D’elle.

Esprit se soit celé à toute l'antiquité, et qu’apres mille cinq cens ans, il ait descouvert à quelque particulier le rosle des vrayes Escritures ? Pour nous, nous suivons exactement la liste du Concile Laodiceen, avec l'addition faite aux Conciles de Carthage’et de Florence; jamais homme de jugement ne laissera ces saincts Conciles, pour suivre les persuasions des particuliers. Voilà l’origine et la source de toute la violation qu'on a fait de cette saincte regle, quand on s’est imaginé de ne la recevoir, qu'à la mesure et regle des inspirations que chacun croit et pense avoir.

(Modifications des deux précédents).

Les reformateurs de l'Eglise pretenduë ont violé l’integrité des suinctes Escritures.

ENFIN, apres les choses cy-dessus dites, comme pourroit une bonne ame s’empescher de donner cours à l’ardeur d’un sainct zele, et d'entrer en une chrestienne cholere (Ps. 4), sans pecher? considerant avec quelle temerité, ceux qui ne font que crier : l’Escriture, l'Escriture, ont mesprisé, avily, et profané ce divin Testament du Pere eternel ; comme ils ont falsifié ce sacré contract d’une si celebre alliance. O Calvin! O Luther! comme osezvous biffer, tronquer, et mutiler tant de nobles parties du sacré texte des bibles? Vous ostez Baruch, Tobie, Judith, la Sapience, l’'Ecclesiastique, les Machabées : pourquoy demembrez-vous ainsi la saincte Escriture? qui vous a dit qu’ils ne sont point sacrez? l’on en doubta en l’ancienne Eglise; mais n'a-t-on pas doubté en l’ancienne Eglise (Euseb., Hist., l. 3 et 4; Hieron., ad Dardan.), d’Esther, de l’'Epistre aux Hebrieux, de celle de S. Jacques, de S. Jude, de la seconde de S. Pierre, et des deux dernieres de S. Jean, et sur tout de l’'Apocalypse ? Que ne rayez-vous aussi bien ceux-cy, que vous avez fait ceux-là? advoüez franchement, que ce que vous en avez fait, ce n’a esté que pour contre-dire l'Eglise. Il vous faschoit de voir dans les Machabées l’intercession des Saincts, et la priere pour les trespassez; l'Ecclesiastique vous picquoit, en ce quil attestoit du liberal arbitre, et de l'honneur des reliques des gens de bien. Plutost que de forcer vos cervelles, et les adjuster à ‘ l'Escriture, vous avez violé leur integrité, pour les accommo-

der à vos erreurs et à vos passions; vous avez retranché la saincte parolle pour ne retrancher point vos phantaysies : comme vous laverez-vous devant Dieu de ce sacrilege? Avez-vous degradé les Machabées, l’Ecclesiastique, Tobie, étés autres, parce que quelques-uns des anciens Peres ont doubté de leur authorité? Pourquoy recevez-vous donc les autres livres desquels on a doubté, autant et peut-estre plus que de ceux-cy? que leur pouvez-vous opposer, sinon que leur doctrine vous est mal-aysée à concevoir ? Ouvrez le cœur à la foy, et vous concevrez aysement ce dont vostre incredulité vous prive : parce que vous ne voulez pas croire ce qu’ils enseignent, vous les condamnez; condamnez plutost vostre temerité, et recevez l’Escriture. Je veux mettre l'esponge sur les mesmes livres qui vous faschent le plus. Clement Alexandrin, Cyprien, Ambroise, Augustin et le reste des Peres, tiennent l'Ecclesiastique pour canonique. S. Cyprien, S. Ambroise, S. Basile, honorent Tobte, et le tiennent pour Escriture saincte. S. Cyprien encore, $S. Gregoire de Nazianze, S. Ambroise, en ont autant creu des Machabées : S. Augustin atteste,

que libros Machabæorum non Judaæi, sed Ecclesia 0 pro canonicis habet. Que direz-vous à cela? que les Juifs ne les avoient pas en leurs catalogues : S. Augustin le confesse; mais estes-vous Juifs, ou Chrestiens? si vous voulez estre appellez Chrestiens, contentez-vous que l'Eglise chrestienne les reçoit. La lumiere du Sainct-Esprit s’est-elle esteinte avec Nostre-Seigneur? les Apostres n’ont-ils pas eu autant de pouvoir que la Synagogue? quoy que l'Eglise n'ait pas pris l'authorité de ces livres de la bouche des Scribes et des Pharisiens, ne suffira-t-il pas qu’elle l'ayt prise du tesmoignage des Apostres ?

Or il ne faut pas penser que l’ancienne Eglise et ses tres-anciens Docteurs, eussent pris la hardiesse de mettre ces livres au rang des canoniques, si elle n’eust eu quelques advis par la tradition des Apostres et de leurs disciples, qui pouvoient sçavoir en quel credit ils les tenoient; sinon que, pour excuser vos phantaysies, nous accusions de prophanation et de sacrilege ces tressaincts et graves Docteurs avec toute l'Eglise ancienne. Je dy l'Eglise ancienne, parce que le Concile de Carthage et le pape Pelage, ix Decreto de libris canonicis, qu'il fit avec le conseil de septante evesques, Innocent premier en l’Epistre ad Exuperium, et S. Augustin (De Doctr. Chr. 8), ont vescu devant S. Gregoire, devant lequel Calvin confesse que l'Eglise estoit encore en sa pureté ; et neantmoins ceux-là font foy que tous les livres que nous advoüions pour canoniques quand Luther commença sa reforme,

estoient desjà tels en ce tems-là. Si vous vouliez lever le credit à ces saincts livres, que ne le leviez-vous aussi à l’Apocalypse, de laquelle on a tant doubté, et à l’Epistre aux Hebrieux? Mais je reviens à vous, messieurs de Thonon, qui avez presté l'oreille cy-devant à telles gens; je vous prie, disons en conscience, y at-il de l'apparence que Calvin sçache mieux quel fondement avoient ceux qui doubtoient anciennement de ces livres, et quel fondement avoient ceux qui n’en doubtoient point, que les evesques et les conciles de ce tems-là? et neantmoins, toutes choses bien considerées, l'antiquité les a receus; qu’alleguerez-vous au contraire ? O Dieu ! s’il estoit loisible aux hommes, pour mettre leurs opinions à cheval, de se servir de l'Escriture comme d’etrieux, les allonger et accourcir chacun à sa taille, à quoy je vous prie serions-nous reduits? ne cognoissez-vous pas le stratageme du malin esprit? on leve toute authorité à la Tradition, à l'Eglise, aux Conciles et aux Pasteurs ; que demeure-t-il plus? l’Escriture ? l’ennemy des hommes est bien fin : s’il la vouloit arracher tout à coup, 1l donneroit l'alarme; il en leve une grande partie tout au commencement, puis une autre; enfin il vous mettra tout à nud, sans Escriture et sans parolle de Dieu. Calvin {Prolog. Bibl.) leve sept livres de l'Escriture (Tobie) : Baruch, Judith, la Sapience, l'Ecclesiastique, et les Machabées. Luther (Serm. Convial. et de libr. Vet. et Nov. Test.) a osté l'Epistre de S. Jacques, celle de S. Jude, la seconde de S. Pierre, la seconde et la troisiesme de S. Jean; il se mocque de /’Ecclesiaste, il tient Job pour une fable. Accordez un peu, je vous prie, ce feint esprit, cet esprit de divorce, qui oste dans l'esprit de Luther, ce qu’il remet dans l'esprit de Calvin; vous semble-t-il que ce soit une petite discorde entre ces nouveaux Evangelistes? Vous direz que vous ne tenez pas grand compte de l'esprit de Luther; les siens ne se soucient non plus de celuy de Calvin : mais voyez le progrez de cette belle Eglise reformée? voyez comme elle advance tousjours ses desseins? Calvin avoit levé sept livres, il a osté encore celuy d'Esther; en Daniel il retranche le Cantique des trois enfans, l'histoire de Susanne, et celle du dragon tué par Daniel. En l'Evangile de S. Jean, ne met-on pas en doubte, parmy vous, l'histoire de la femme adultere? S. Augustin (Contra Pelag., 1. 2) avoit bien dit autrefois, que les ennemys de la foy l’avoient biffée de leurs livres, mais non pas de tous, comme dit S. Hierosme : ne veuton pas lever ces parolles de S. Luc : Qui pro vobis fundetur? parce que le texte grec monstre clairement, que ce qui est dans le calice n’est pas du vin, mais le vray sang de Nostre-Sei-

DISCOURS XXILL. 489

gneur; comme qui diroit en françois : Cecy est la coupe du Nouveau Testament, en mon sang, laquelle sera respanduë pour vous : car en cette façon de parler on void clairement, que ce qui est en la coupe, doit estre du sang, non du vin, puisque le vin n’a pas esté respandu pour nous. En l’Epistre de S. Jean n'ont-ils pas osté ces sainctes parolles : Qui solvit Jesum, ex Deo non est? Que dites-vous, Messieurs? si vostre Eglise poursuit en sa liberté de conscience, ne faysant point de scrupule d’oster ce que bon luy semble, bien-tost l'Escriture vous manquera, etil faudra se contenter des institutions de Calvin, qui, parmy vous, doivent estre je ne sçay quoy d’excellent dans vostre estime, puis qu'elles censeurent les Escritures mesmes. Vous diray-je encore ce mot? vostre belle’ Eglise ne s’est peu contenter de retrancher de l’Escriture les livres, les chapitres, les clausules et les mots entiers; mais ce qu’elle n’a osé lever du tout, elle l’a corrompu et violé par ses traductions. Un exemple ou deux suffiront pour le justifier; je n’ay ny la commodité ny le loisir de poursuivre le reste. Helas! ils vous trahissent, pauvres gens, quand ils vous font chanter au psalme 8 (Trad. Marot) :

Tu l’as fait tel, que plus il ne luy reste Fors estre Dieu ; mais quant au reste, etc.

O que vous estes glorieux de pouvoir psalmodier et chanter ces poesies françoises admirablement Marottées! il vaudroit bien mieux le fayre en latin, que de blasphemer en françois : prenez en gré cet advis que je vous donne. Quand vous chantez ce verset, dites-moy, de qui pensez-vous parler? vous parlez sans doute de Nostre-Seigneur, sinon que, pour excuser la temerité de Marot et de vostre Eglise, vous vouliez encore biffer lEpistre aux Hebrieux de la saincte Bible, car S. Paul (Heb. 2) y expose clairement ce verset du Fils de Dieu : or si vous parlez de Nostre-Seigneur, pourquoy dites-vous qu’il est tel, qu'il ne luy reste plus que d’estre Dieu? certes, s’il luy reste encore maintenant d’estre Dieu, il ne le sera jamais. Que dites-vous, pauvres abusez? qu’il reste à Jesus-Christ d’estre Dieu! Voyezvous comme ces gens-là vous font avaler le poison de l’Arianisme, en chantant cette rimaillerie : je ne suis plus estonné si Calvin (Ado. Gentil. en refut. 10 parenth.) confessoit à Valentin Gentil, que le nom de Dieu par excellence, n'appartient qu'au Pere. Voilà les belles versions de l’Escriture, auxquelles vous vous playsez tant. Voilà les blasphesmes que vostre Eglise chante encore, et

quelle vous fait repeter si souvent. Aux Actes (c. 2), où il ya: Non derelinques animam meam in inferno; ils tournent : Non derelinques cadaver meum in sepulchro : qui vid jamais de semblables versions? au lieu de l’ame, et c’est de Nostre-Seigneur dont il est parlé! ils mettent la charogne; au lieu de l'enfer, ils mettent le sepulchre. J’ay veu en plusieurs Bibles, dans ce pays, une fausseté bien subtile, dans les mysterieuses parolles de l’institution du tres-saint Sacrement : au lieu de : Hoc est corpus meum; cecy est mon corps, on y voit mis (1) : C’est cy mon corps mais qui ne voit la finesse? Or sus, Messieurs, vous avez veu quelque chose de la violence et profanation que vos ministres ont commises contre les Escritures; que vous semble maintenant de leur procedure? que deviendrons-nous, si chacun prend la licence, quand il sçaura deux mots de grec, et cognoistra les lettres des Hebrieux, de remuer ainsi tout sans ordre et sans raison ? Je vous ay fait voir ce que j'avois promis, que cette premiere regle de nostre foy a esté et est encore violée tres-mal-heureusement en vostre pretenduë Eglise : et affin que vous sçachiez que c’est une proprieté de l'heresie de demembrer les escritures, je fermeray ce discours par ce que dit Tertallien (De Præscript. hæret.) parlant des sectes de son tems : sta hæresis quasdam Scripturas non recipit ; el si recipit, non recipit integras; et si aliquatenus integras præstat, nihilominus diversas expositiones commentata pervertit. C'est-à-dire : Cette heresie ne reçoit point quelques escritures, ou si elle les recoit, elle ne les reçuit point toutes entieres, ou si elle les reçoit en quelque façon toutes entieres, elle les corrompt par quantité d'expositions qu'elle accommode à sa phantaysie.

Combien la majesté des sainctes Escritures a esté violée par les interpretations et versions des heretiques.

Voyons encore comme les religionnaires de ce tems, affin de corrompre plus à leur ayse cette premiere et saincte regle de nostre foy, ne se sont pas contentez de la mutiler, et de l’accourcir, en ostant tant de belles pieces, mais encore ils l’ont contournée et detournée chacun à sa poste (2); et bien loin d’adjuster

(4) Icy. — (2) À sa manière.

leur cognoissance à cette regle, ils l’ont accommodée elle-mesme à l’equaire de leur propre suffisance, et au niveau de leurs passions. L'Eglise avoit receu generalement, il y a plus de mille ans, la version Latine, que l’ancienne tradition avoit produit. Sainct Hierosme, tres-sçavant homme, en estoit l'autheur, ou le correcteur; maïs en nostre aage, nous en avons vëu s’elever un epais broüillart de l'esprit de division, lequel a tellement esbloüy ces regratteurs de vieilles opinions condamnés cy-devant, que chacun a voulu prendre party, qui d’un costé, qui d'autre, et au biais de son jugement particulier, pour prophaner cette saincte et sacrée Escriture de Dieu. En cela, qui ne void la violation de ce vase sacré de la saincte lettre, dans laquelle se conserve le precieux bausme de la doctrine evangelique? Je vous prie, Messieurs, n’eust-ce pas esté prostituer l'Arche de lalliance, si quelqu'un eust voulu soutenir, qu'un chacun la pouvoit prendre, la porter chez soy, et la demonter toute en pieces, pour luy bailler (1) telle forme qu'il eust voulu, pourveu qu'il y eust eu quélque apparence d’Arche? N'est-ce pas faire la mesme chose, en soustenant que l’on peut prendre les Escritures, les tourner et accommoder chacun selon son sens? On a fait bien pis; car on adjouste que l’edition ordinaire de l'Eglise est si difforme, qu’il l'a fallu rebastir à neuf ; et l’on souffre qu'un homme particulier y mette la main, et commence cette nouvelle edification? ne voilà pas la porte ouverte à la temerité? Luther l’ose entreprendre, et apres luy Erasme; et sur ces beaux modelles sont venus Calvin , Melanchton, Henry, Merzere, Sebaste, Castalio, Beze, et le reste de leurs cabales; il leur suffit qu’on sçache quelques vers de Pindare, quatre ou cinq mots d’hebrieu, et quelques phrases grecques. Mais dites-nous, de grace, comme se peuvent faire tant de versions etrangeres, par des cervelles si differentes et sans adveu, qu'il ne s’ensuive une totale eversion de la sincerité de l’Escriture ?

Que dites-vous? que la version ordinaire est corrompuë? nous advoüons que les transcriveurs et les imprimeursy ont peu laisser couler par megarde certains equivoques de fort peu d'importance (si toutesfois il y a rien en l’Escriture qui puisse estre dit de peu d'importance) lesquels le Concile de Trente a commandé de remettre en leur premier estat, avec ordre qu’à l'avenir on prenne soin de la faire imprimer le plus correctement qu'il se pourra sur les authentiques. Au reste, il n'y a rien qui n’y soit tres-conforme au sens du Sainct-Esprit, qui en est l’autheur,

(1) Donner.

comme l’ont monstré cy-devant tant de doctes personnages de nostre Eglise, qui n’est qu'une, et qui se sont courageusement opposez à ces nouveaux formateurs de religion; si bien que ce seroit perdre le tems de vouloir parler de la naïfveté (1) des traductions orthodoxes. Mais quoy! qu'avez-vous fait de mieux? chacun a estimé la sienne, chacun a mesprisé celle d’autruy; on a travesty tant qu'on a voulu (Icy faut rapporter la faute faite sur ces parolles (2) : Non derelinques..…..) mais personne ne se loüe de la version de son compagnon. Ainsi tout cela ne fait que renverser la majesté de l’Escriture, et la mettre en irrision parmy les peuples qui pensent que ces diversitez d’editions viennent plutost de l'incertitude de la verité de l’Escriture, que la bigarreure des traducteurs, dont la varieté si mal fondée nous doit mettre en asseurance de l’ancienne tradition, laquelle, comme dit le Concile, l'Eglise a si longuement, si constamment, el si unanimement approuvée.

De la corruption des versions vulgaires.

RESTE à voir, que si la prophanation des novateurs est si evidente à l’esgard des versions latines, combien est grand le mespris et l’outrage qu'ils ont commis contre la pureté de l’Escriture, dans les editions populaires, Françoises, Angloises, Allemandes, Polonoises, et autres langues; neantmoins, voicy un des plus rusez arlfices que l’ennemy du Christianisme et de l'unité met en jeu de nostre aage, pour attirer les peuples à son party. Il cognoissoit la curiosité des hommes, et combien chacun prise son propre jugement ; c'est pour cela qu'il a induit ses partisans et sectataires, à traduire les sainctes Escritures, chacun en la langue de la province où il s’est treuvé cantonné, et à maintenir pour cela cette opinion aussi fausse que perilleuse : Que chacun est capable d'entendre les Escritures, que tous les devoient lire, et que tous les offices et prieres publiques se devoient celebrer et chanter en la lanque vulgaire de chaque nation.

Mais, Messieurs, qui ne voit le stratageme de ces gens? il n’y a rien de bon au monde, qui, passant par plusieurs mains,

(4) Naturel, exactitude, fidélité. — (2) Voy. Discours XXII.

ne s’altere et ne perde son premier lustre : le vin qu’on a beaucoup versé et reversé s’evente el perd sa force; la cire estant beaucoup maniée, change de couleur; la monnoye dans ses changes perd ses caracteres. Croyez aussi que l’Escriture saincte, passant et repassant par tant de divers verseurs, et par tant de versions et reversions, ne peut qu'elle ne s’altere ; que si dans les versions latines il y a beaucoup de varietés d'opinions entre ces tournoyeurs, combien plus, et plus aysement, dans les ediüons vulgaires et maternelles, desquelles chacun ne peut pas reprendre le sens ny le controsler? C’est donc une tres-grande malice en ceux qui les traduisent, de sçavoir qu'ils ne seront point controslez par ceux de leur province, encore moins par les estrangers; car un François ne pourra pas corriger un Anglois, ny un Anglois un Allemand, qui n’entendent pas les langues des uns ny des autres. Scavons-nous bien, dit un docte (1) et prophane, qu’en Basque et en Bretaigne, y a des juges assez temerarres, pour establir cette traduction toute en leur langue, guoy que l'Eglise universelle n'ayl point de jugement plus difficule à rendre; ainsi c’est l'intention de Sathan, de corrompre l’integrité de ce sainct Testament. Il sçayt bien qu'il importe beaucoup à sa malice de troubler la fontaine, et de l’empoisonner, affin d'infecter les ruisseaux de la doctrine, mais disons candidement et de bonne foy, ignorons-nous que les Apostres parloient toutes les langues (Act. 2)? d’où vient qu'ils escrivirent leurs Evangiles et leurs Epistres seulement en trois langues? en Hebrieu, comme S. Hierosme (Præf.in Matt.) l'atteste de l'Evangile de S. Matthieu; en Latin, comme quelques-uns pensent de celuy de S. Marc; et en Grec, comme on le tient des autres Evangiles (£x Ponthfic. Damasi. in vita Petri), qui furent les trois langues gravées sur le front de la Croix de Nostre- Seigneur, pour publier la predication du Crucifix (Hilar., Præf. in Psalm.)? Ne porterent-ils pas l'Evangile par-tout le monde? n'y a-t-il point d’autres langues que ces trois parmy tant de peuples (Act. 2)? cela ne se peut croire; et neantmoins ils ne jugerent pas expedient de diversifier en tant de langages leurs saincts escrits. Qui mesprisera donc la coustume de nostre Eglise, qui se propose pour son modelle l'usage et l'intention des Apostres? Et de cecy nous avons un beau traict dans l’Evangile (Matth. 21); car le jour que Nostre- Seigneur entra en Hierusalem, les trouppes alloient criant : Hosanna Fiho David, benedictus qui venit in nomine Domini , Hosanna in excelsis.

(1) Montaigne , L. 1, c. 56.

Mais il faut remarquer, que cette parolle Hosanna, a esté laissée en son entier parmy les textes grecs de S. Marc et de S. Jean, pour signifier que c’estoit la mesme parolle du peuple. Or estil que ce terme Hosanna, où bien Hosianna; (car l’un vaut l’autre, selon les doctes en cette langue), est une parolle hebraïque, non syriaque, tirée avec le reste de cette sentence qui fut donnée à Nostre-Seigneur, et tirée du Psal. 117. Ces peuples done avoient accoustumé de reciter les Psalmes en hebrieu; neantmoins l'hebrieu n’estoit plus leur langue vulgaire. Ce qui se recognoist facilement par plusieurs textes de l'Evangile prononcé par Nostre-Seigneur, qui estoient syriaques , et que les Evangelistes ont gardez : Abba, Acceldama, Golqotha, Pascha, et autres, que les sçavans asseurent n’estre pas hebraïques, parce que le syriaque estoit devenu le langage vulgaire des Hebrieux, depuis la captivité de Babylone; de sorte que l’hebraïque, outre le grand poids qu’elle doit avoir pour contre-balancer nos vaines curiositez, a une raison que je tiens tres-bonne, c'est que les autres langues populaires ne sont point permanentes, elles changent de ville en ville, varient les accens, les phrases et les parolles, s’alterent et prennent le change de saison en saison, et de siecle en siecle. Qu'on prenne en main les memoires du sire de Joinville, ou l’histoire de Philippe de Commines, on verra que le tems a entierement changé leurs langages; et neantmoins ces historiens devoient estre des plus polis de leur aage, ayant esté tous deux nourris à la Cour. Si donc il nous estoit permis (sur tout quand il faut rendre à Dieu les services publics) de nous servir des Bibles chacun à sa mode, et en son langage, de cinquante ans en cinquante ans il faudroit remuer menage et tousjours corriger en adjoustant, levant ou changeant une bonne partie de la naïfveté et saincte simplicité de l’Escriture, ce qui ne se pourroit faire sans une grande perte. N'est-ce pas, apres tout, une chose plus que raisonnable, qu'une si pure regle, comme est la parolle de Dieu, soit conservée en des langues reglées et immuables, puis qu’elle ne sçauroit se maintenir en cette parfaicte integrité dans des langues bastardes et dereglées, qui changent en tous les siecles?

Je vous advise toutefois, quele sainct Concile de Trente ne rejette pas et ne proscrit pas les editions vulgaires imprimées par l’'authorité des Ordinaires ; mais seulement il commande, avec raison, qu'on n’entreprenne pas de les lire, ny de les produire, sans congé des superieurs : ce qui est tres-religieux, affin de ne pas mettre ce glaive affilé, et tranchant à deux costez, entre les

mains de tel imdiscret, qui pourroit s’egorger soy-mesme; de quoy nous parlerons cy-apres plus amplement.

Par là, vous voyez que l’Eglise ne treuve pas bon que chacun (qui sçayt lire simplement, sans autre asseurance de sa capacité que celle qui se persuade dans sa temerité) manie ce sacré thresor, comme en effet ce n’est pas la raison. Je me souviens d’avoir leu dans les Essays du sieur de Montaigne, quoy que laïque, qu'il trouvoit ridicule, de voir tracasser entre les mains de toutes sortes de personnes, dans une salle ou dans une cuisine, le sainct livre des sacrez Mysteres de Dieu et de nosire creance : car, dit-il, ce n’est pas en passant ny lumultuairement qu’il faut manier une etude si serieuse et venerable; ce doit estre une action d'estime et de sens rassis à laquelle on doit tousjours apporter pour disposition cette preface de nostre office, Sursum corda, eéy adjouster le corps mesme disposé par une contenance gui tesmoigne une parhculiere attention et reverence; el je croy, dit-il, que la liberté que chacun prend de la tr aduire, el par ce moyen de dissiper une parolle si religieuse et importante en tant de sortes d’idiomes, a beaucoup plus de danger que d'utilité, dans la profanation qui s’en fait.

Le sainct Concile deffend que les prieres et services publics de l'Eglise soient celebrez en langue vulgaire; mais en un langage reglé , chacun selon les anciens et authentiques formulaires, ap- prouvez des superieurs. Ce decret est si juste, qu'il se fonde en partie sur les mesmes raisons que j’ay desduites; car, il n’est pas expedient de traduire ainsi, à tout propos, de province en province , le texte venerable de l’Escriture, puisque la plus grande partie des prieres et des offices qu'on recite en public est tirée de la Bible; s’il n’est donc pas bien-seant ny convenable de la reciter, il l’est encore moins de la travestir en langue populaire, sans authorité des superieurs, et encore moins de la donner à manier à toutes sortes de personnes, crainte qu’estant prononcée en vulgaire, non-seulement les vieux, mais les jeunes enfans, nonseulement les sages, mais les fols, non-seulement les hommes, mais les femmes, et enfin tous ceux qui sont incapables, pourroient y prendre occasion d’erreur ou de scandale, qui plus, qui moins , selon sa disposition. S'ils lisoient les passages de David, où 1l semble que ce sainct roy murmure contre Dieu sur la prosperité des mechans, le peuple indiscret s’en pourroit flatter dans ses impatiences. S'ils escoutoient les textes où il semble demander la vengeance contre ses ennemys, leur cholere en prendroit un mauvais pretexte, pour excuser son indignation. S'ils lisoient

les transports du divin amour du Cantique des cantiques, à moins de les sçavoir spiritualiser, ils n’y profiteroient qu'en mal. Comme pourroient-ils oùyr ces parolles du prophete Ozée : Vade, et fac tibi filios fornicationis (0s. 1)? Plusieurs actions des anciens patriarches ouvriroient la porte au libertinage des idiots, qui n'ont pas l'esprit du discernement. Mais de grace! examinons serieusement pourquoy on veut avoir les Escritures et le Service divin en langue vulgaire? est-ce pour y apprendre la doctrine? mais certes la doctrine ne s’y peut treuver, à moins qu’on ait ouvert l’ecorce de la lettre, dans laquelle est contenuë l'intelligence : ce que je deduiray tantost en son propre lieu. La predication sert à ce poinct (non pas la recitation simple du Service) en laquelle la parolle de Dieu est non seulement prononcée, mais exposée par le pasteur; et qui est celuy du menu peuple, tant soit-il eclairé, qui puisse entendre sans etude les propheties d’'Ezechiel, et les mysteres contenus dans les Psalmes? Que servira donc au peuple grossier de les oüyr, sinon peutestre pour les prophaner, et les mettre en doubte? Apres tout, nous qui sommes bons catholiques, ne devons en aucune façon reduire nos offices sacrez en langage particulier ; car comme nostre Eglise universelle, en temps et en lieu, elle doit aussi celebrer les offices publics en un langage qui soit universel, en temps et en lieux. Le latin parmy nous est evident, le grec en Orient; et nos Eglises en conservent l'usage, d'autant plus à propos, que nos prestres qui vont en voyage , ne pourroient dire Messe hors de leur contrée, ny les autres l'entendre.

L'unité, la conformité, et la grande estenduë de nostre saincte religion, requiert que nous disions nos prieres publiques en un langage qui soit un et commun à toutes nations. En celte façon, nos prieres sont universelles, par le moyen de tant de gens qui, en chaque province, peuvent entendre le latin, et il semble en conscience que cette seule raison doit suffire; car si nous convenons du fait, nos prieres ne sont pas moins entendeues en latin, qu’en françois : divisons, si vous le voulez, le corps d’une republique-en trois parties, selon l’ancienne division francoise, ou selon la nouvelle, en quatre, s’il y a quatre sortes de personnes dans un Estat : les ecclesiastiques, les nobles, ceux de robbe, et le populaire. Les trois premiers entendent le latin, ou le doivent entendre : reste le dernier rang, duquel encore une grande partie l'entend, le reste pour vray si on ne parle le langage corrompu de leur contrée, à grand peine pourroit-il comprendre le simple recit naturel et htteral des Escritures. Ce tres-excellent

theologien Robert Bellarmin dit, pour l'avoir appris de lieu tres-asseuré, qu’une bonne femme ayant oùy ire en Angleterre, par un ministre, le chapitre de l’Ecclesiaste (quoy qu’ils ne le tiennent que pour livre ancien, non pas pour canonique), où il est discouru de la malice des femmes, elle se leva, disant : Hé quoy ! c’est là la parolle de Dieu? non, mais celle du diable. Il cite de Theodoret (Æise., L. 4, 17) un bon et juste mot de S. Basile le Grand : Un cuisinier, dit-il, de la maison de l'Empereur, voulant faire l’entendu, se mit à produire certains passages de l'Escriture, mais ce grand et pieux evesque luy repartit : Tuum est de pulmento cogitare, non dogmata divina decoquere ; comme s’il eust voulu dire : Meslez-vous de gouster vos sausses, non-pas de gourmander la divine parolle.

La prophanation des Escritures se void encore en la facilité que pretendent nos freres abusex, dans l'intelligence de leurs mysteres et de leurs sens cachez.

En verité, l'imagination doit avoir grande force sur les entendemens des Huguenots, puisqu “elle leur persuade si fermement, et à vous aussi qui les suivez, cette grande absurdité, que les Escritures sont aysées à interprester, et que chascun les peut entendre. De vray , pour produire les traductions vulgaires avec quelque honneur, 1l falloit parler en celte maniere; mais ditesmoy la verité, pensez-vous que les sages entrent dans vostre sentiment? les treuvez-vous si aysées que vous le dites ? les entendez-vous bien? Si vous le pensez, j'admire vostre creance, qui est non-seulement contre l'experience, mais contre ce que vous voyez et sentez en vous-mesmes. S'il est ainsi, que l’Escriture soit aysée à entendre, à quoy bon tant de commentaires de vos ministres ? à quel propos tant d'harmonies? à quoy servent ces escholes de theologie? Il ne faut, dites-vous , que la doctrine de la pure parolle de Dieu en l'Eglise; mais où est cette parolle de Dieu? En l’Escriture. Et l’Escriture est-ce quelque chose de bien secret? Non, car vous enseignez tout le contraire. A quoy sert donc ce grand nombre d’interpretateurs et de predicans? Si vous estes fidelles, vous y entendrez autant qu'eux; renvoyezles aux infidelles, et gardez seulement quelques diacres pour

Il. 32

vous donner le morceau de pain, et verser le vin de vostre disner. Si vous pouvez vous repaistre vous-mesmes au champ de l'Escriture, qu’avez-vous affaire de pasteurs? quelque jeune innocent et petit enfant qui sçaura lire, en fera la raison. Mais d’où vient cette discorde si frequente et irreconciliable qui est entre vous autres et les freres de Luther, sur ces parolles : Cecy est mon corps, et sur la justification? Certes, S. Pierre n’est pas de vostre advis, qui adverüt en sa seconde Epistre que dans les lettres de S. Paul, il y a de certains traicts si difficiles, que les ignorans et remuans les despravent, comme le reste de l’Escriture, à leur propre mal-heur (1. Petr. 3). L'Eunuque tresorier general d’Ethyopie estoit fidelle , puis qu'il estoit venu adorer au Temple de Jerusalem, il lisoit Isaye, il lisoit tout clair les parolles, et neantmoins sans les entendre, puis qu'il demandoit, de quel prophete vouloit parler ce qu’il y avoit leu (Act. 8). Certes, il n’en avoit pas l'intelligence ny l'esprit, comme luymesme le confessoit : Et quomodo possum, si non aliquis ostenderit mili? Non-seulement il ne les entendoit pas, mais il confessoit son insuffisance, qui avoit besoin d’estre enseignée; et nous verrons parmy vous une simple femme se vanter d'entendre aussi bien l’Escriture que S. Bernard! Ne cognoissez-vous pas icy l'esprit de division? Il faut, dit-il, leur faire croire que l'Escriture saincte est tres-aysée, affin que chascun la lise, qui çà, qui là; que chacun s’en fasse le maistre, et qu’elle serve aux opinions et aux phantaysies d’un chacun. Au contraire, David tenoit l’'Escriture bien mal-aysée , quand il disoit : Da mahi ontellectum, ut discam mandata tua. Si on vous a laissé l’Epistre de S. Hierosme ad Paulinum , en la preface de vos Bibles, lisezlà; car il entreprend cette cause tout exprez. S. Augustin en parle en mille endroicts , mais surtout en ses Confessions; et en l’'Epistre 119, où il confesse d'ignorer beaucoup plus en l’Escriture, qu’il n’y sçait. Origene, et S. Hierosme, celuy-là en sa preface sur les Cantiques, celuy-cy en la sienne sur Ezechiel, observent qu’il n’estoit pas permis aux Juifs, devant l’aage de 30 ans , de lireles trois premiers chapitres de la Genese, le commencement et la fin d’'Ezechiel, ny le Cantique des cantiques, pour la profondeur de leurs difficultez, en laquelle peu de gens peuvent nager sans s’y perdre. Et maintenant , Ô Dieu ! chascun en parle, chascun en juge , chascun s’en fait accroire. Or, combien est grande la prophanation des Escritures de ce costé, personne ne le sçauroit suffisamment penser, qui ne l’auroit veu. Pour moy, je diray ce que je sçay, et je ne mentiray point : J'ay

veu une personne en bonne compagnie, à qui, dans un entretien familier, on proposa la sentence de Nostre-Seigneur Qui percutit te in maxilla, præbe ei et alteram (Luc. 6). Elle l'entendit incontinent en ce beau sens : Que comme pour flatter un enfant qui estudie bien, on luy donne legerement un petit coup sur la joüe, pour linciter à mieux faire : ainsi vouloit dire Nostre-Seigneur, à celuy que tu trouveras bienfaysant, et à qui tu te conseilleras, fais si bien qu'il ayt occasion une autre fois de te consoler et de te flatter, ou amadoüer des deux costez. Ne voilà pas un sens rare et admirable? Mais la raison estoit encore plus belle, parce que, adjousta cette personne, entendre ce texte autrement, et à la lettre, seroit contre nature; et il faut interprester l’Escriture bonnement par l'Escriture. Neantmoins, Messieurs, nous treuvons que Nostre- Seigneur n'en fit pas de mesme, quand le serviteur le frappa; accordez vostre sens avec l'exemple. Un homme de bien, et qui, à mon advis, ne voudroit pas mentir, m'a raconté, qu'il avoit vüy dire à un ministre en ce païs, traittant de la Nativité de Nostre-Seigneur, qu’il s’asseuroit qu’il n’estoit pas nay en une cresche, et qu'on devoit exposer le texte (qui est expressement contraire) paraboliquement, disant : Nostre-Seigneur uit bien qu'il est la vigne, et ilne l’est pas pour cela : de mesme, encore qu'il soit dit qu'il est nay dans une cresche, il n’y est pas nay pour cela, mais en quelque lieu honorable, qui, en comparaison de sa grandeur, se pouvoit appeller une cresche, ou une ecurie. Cette interpretation est merveilleuse, et je la cite d'autant plus volontiers, que celuy de qui je la tiens, estoit un homme particulier et sans estude , qui ne l’auroit pas controuvée. Quoy qu'il en soit, n'est-ce pas une chose bien estrange, de voir comme cette suffisance pretenduë fait prophaner l’Escriture saincte? N'est-ce pas accomplir sans doute (1) ce que dit Dieu en Ezechiel (34) : Nonne satis vobis erat pascua bona depasci? insuper, et reliquias pascuarum vestrarum conculcastis pedibus.

Mais entre toutes les prophanations, il me semble, Messieurs, que celle-cy se fait voir eminente par dessus les autres, que dans vos temples publiquement, dans les villes, dans les champs, et dans les boutiques, on chante la rimaillerie des Psalmes de Marot, comme si c’estoient veritablement les Psalmes de David. La seule insuffisance de l’autheur, qui n'estoit qu'un vray ignorant, sa lasciveté, de laquelle il a donné des preuves par ses escrits, sa vie tres-libertine, qui n'avoit

(4) Certainemen:.

rien moins que celle d’un chrestien, meritoit bien qu'on luy refusast la frequentation de l'Eglise. Neantmoins, son nom, ses versions et versifications, sont comme sacrez en vos assemblées; on les recite parmy vous autres, comme si c’estoient les parolles de David : mais qui ne void combien y est violé le sens du sacré Texte? car les vers, la mesure; et la contrainte de cet esprit forcé, ne permettent pas qu’on y suive la proprieté de l’expression de l’Escriture ; il y mesle du sien pour rendre le sens insensé, et il a esté necessaire à cet ignorant rimailleur de choysir un sens destourné, en quittant le droict et le canonique. N'estce pas une extreme absurdité, d’avoir laissé à cette cervelle eventée un jugement de si grande consequence, et suivre aussi estroitement le triage d’un poëte prophane, dans les offices et prieres publiques, comme on le pourroit faire de l’interpretation des Septante, qui furent si particulierement assistez du Sainct-Esprit? Combien de mots et combien de sentences il a meslez dans cette version, qui ne furent jamais dans l'Escriture, et qui sont bien d’autre importance, que de mal prononcer le mot Scibbolleth? Toutesfois, on sçayt bien qu'il n’y a rien qui ayt tant chatoïullé vos curieux, et sur tout les femmes, que cette libertine liberté, de chanter en l'Eglise et aux assemblées. Certes, nous ne refusons à personne de chanter avec le chœur modestement et decemment; mais il semble plus convenable que l’ecclesiastique le fasse par estat, et pour l'ordinaire, comme il fut prattiqué en la Dedicace du Temple de Salomon (x. Paralip. 7). Si vous vous playsez si fort à fayre resonner vos voix dans les eglises, au moins ne changez point le sens du texte, ny la naïveté des Escritures. Le tems ne me permet pas maintenant la commodité , ny le loysir d'examiner et poursuivre le reste; souvenez-vous de ce que cy-dessus nous avons remarqué sur le Psalme huictiesme.

Pour ce qui regarde l’usage que vous avez introduit, de faire chanter indifferemment en tous lieux, et en toutes occupations les cantiques de David, c’est à mon advis un mespris formel de la saincte Religion. N'est-ce pas offenser la Majesté divine, de luy parler avec des parolles tres-sainctes, sans aucune reverence et attention? Reciter des prieres sans esprit d’orayson, n'estce pas se mocquer de celuy à qui on parle? Quand on voïd à Geneve, ou autre part, des garcons de boutique, se joüer au chant de ces Psalmes, et rompre le fil d’une tres-belle priere, pour y mesler des bagattelles, ou des actions indecentes, ne void-on pas qu'ils font un accessoire du principal, et que ce n’est

sinon par passe-tems qu'ils chantent ces cantiques, qu'ils croyent neantmoins estre du Sainct-Esprit ? Ne faut-il pas beau voir des cuisiniers chanter en ridicule les parolles de la Penitence de David, et demander à chaque verset, le lard, le chappon, la perdrix? Cette Escriture, dit de Montaigne, est trop divine, pour n'avoir autre usage, que-d’exercer les poulmons, et playre aux oreilles. Je ne nye pas, qu'en particulier et en tous lieux, il ne soit tres-bon de prier, et mesme en toute contenance decente, pourveu qu'on prie d'esprit, parce que Dieu void l'interieur, dans lequel gist la principale substance de l’orayson ; mais je croy que celuy qui prie en public, doit faire demonstration exterieure de la reverence que les parolles qu’il profere demandent de luy; autrement il scandalise le prochain, qui n’est pas tenu de penser qu'il ayt de la religion en son interieur, voyant le mespris qu'il en fait en son exterieur. Je tiens pour moy, qu'on ne peut chanter sans peché, la version des Psalmes de Marot qui sont tous mal traduits, et que c’est au moins une grande irreverence de les permettre dans vostre Eglise pretenduë reformée, parce qu'il ny a ny esprit ny verité. Speritus est Deus, et eos qui adorant eum, 1n spiritu et veritate oportet adorare (Joan. 4). Et en effet, dans cette ridicule rimaillerie, bien souvent vous attribuez au Sainct-Esprit les conceptions de Marot, contre la verité ; ainsi la bouche crie parmy les ruës et dans les cuisines : O Seigneur ! O Seigneur ! quoy que le cœur et l'esprit n’ysoient point, mais au traffic et au guain, comme dit Isaye (29). Vous vous eslancez de bouche vers Dieu, et le glorifiez de vos levres, mais vostre cœur est bien esloigné de luy, et vous le craignez selon les commandemens et la doctrine des hommes. Je confesse que cet inconvenient, de prier sans devotion, arrive bien souvent aux Catholiques; mais ce n’est pas par l’adveu de l'Eglise : aussi je ne reprens pas maintenant les particuliers de vostre secte, comme particuliers, mais le corps de vostre doctrine, laquelle, par ses traductions et hbertez, reduit en usage prophane ce qui devroit estre en tres-grande reverence. Lisez au chapitre 44 de la r. aux Corinthiens : Mulier in Ecclesia taceat ; ce qui doit s'entendre aussi bien des cantiques, que du reste des Escritures. Pour ce qui regarde nos religieuses, je vous respons qu'elles sont in oratorio, non Ecclesia , et qu’elles ne chantent point leurs offices en langue populaire , mais elles conservent en tout le respect qui est deu aux Escritures.

Refutation des objections des religionnaires , au discours precedent, sur le subjet des versions, et chants en langue vulgaire.

Nous examinons, Messieurs, en ce discours, ce que vous alleguez pour vostre deffense. S. Paul semble ordonner qu’on fasse le service en langue intelligible et populaire, principalement aux Corinthiens (1. Cor. 14); mais lisez bien, et vous verrez asseurement, que pour cela il ne pretend pas qu'on diversifie le service en toutes sortes de langages ; il entend seulement que les exhortations familieres et les expositions des Cantiques, qui se faysoient par les disciples qui avoient receu le don des langues, fussent interpretez, affin que l'Eglise fust instruicte des choses que l’on chantoit : Efided, qui loquitur tinguä, oret et interpretetur. Il veut que les loüanges qui se faysoient à Corinthe, fussent interpretées en langue grecque par ceux qui en avoient l'office, pour enseigner et consoler le peuple. Il estoit en effet bien raisonnable que ces expositions instructives se fissent en langue intelligible, et sur-le-champ par maniere d’homelies et de catechisme; ce que l’apostre semble monstrer evidemment, quand plus bas il adjouste : Si ergo conveniat universa Ecclesia in unum, et omnes linquis loquantur, intrent autem idiotæ, aut infideles, nonne dicent quôd insanitis? Et plus bas : Sive linqua quis loquitlur, secundum duos aut multos, et per partes unus interpretetur, si autem non fuerit interpres, tlaceat in Écclesia, sibi autem loquatur et Deo. Vous voyez, qu'il ne parle pas ici des offices solemnels, qui ne se faysoient en l'Eglise que par le pasteur; mais des cantiques qui se recitoient par le don des langues, et qui vouloient estre entendus corde. De vray, ne l’estant pas, cela destournoit l'assemblée, et ne servoit de rien. Plusieurs anciens Peres parlent de ces cantiques, et entre autres Tertullien {Apolog. 39), lequel, parlant de la saincteté des Apostres, et de la charité des anciens, dit : Post manualem aquam, et lumina, ut quisque de scripturis sanctis, vel de proprio ingenio, potest provocatus in medium Deo canere.

Quand le Prophete dit : Populus hic labis me honorat, cor autem eorum longè est à me, cela s’entend de ceux qui chantent et qui prient en quel langage que ce soit, et qui parlent à Dieu par maniere d’acquit, sans reverence et sans devotion;

non pas de ceux qui parlent en langage à eux incognu, mais cognu de l'Eglise, et qui neantmoins ont le cœur uni à Dieu.

Les Actes des Apostres nous apprennent à loëer Dieu en toute lanque : aussi faut-il; mais, dans la ceremonie des offices solemnels et catholiques, il y faut une langue universelle et catholique, par laquelle foute langue confesse, que le Seigneur Jesus-Christ est à la dextre (1) de Dieu le Pere.

Au Deuteronome, il est dit que les Commandemens de Dieu ne sont pas secrets ny scellez (Deut. 30); le Psalmiste s'en declare en ces termes : Præceptum Domini lucidum. Lucerna pedibus meis verbum tuum (Ps. 18 et 118). Tout cela va bien; mais il s'entend et se doit entendre de la predication publique et expliquée : Quomodo credent sine prædicante? Or tout ce que David, ce grand prophete, apporte, ne doit pas estre tiré indiscretement en consequence pour un chaseun, ny pour un sens particulier.

Mais on objecte à tout propos : Ne doy-je pas chercher la viande de mon ame et de mon salut? Qui nie cela? il est vray neantmoins que les brebis ne vont pas d’elles-mesmes au pasturage, comme les vieilles oyes : n’est-ce pas le pasteur qui leur cherche le lieu, qui les y conduit et qui les y garde? Se mocqueroit-on pas du malade presomptueux, qui voudroit chercher sa santé dans Hyppocrate, sans l’ayde du medecin? ou de celuy qui voudroit chercher son droict en justice dans le code, sans s’addresser au juge? Cherchez, luy dira-t-on, vostre santé, mais par le moyen des expers ; cherchez vostre droict et le procurez, mais par les mains du magistrat. Mediocriter sanus intelligat, scriptuarum expositionem ab ts esse petendam, qui earum sunt doctores, dit S. Augustin (De Morib. Eccl.). S'il est vray que personne ne pourra treuver son salut, à moins de lire et d'entendre les Escritures, que deviendront tant de pauvres idiots? Certes, ils ont un bon remede, car ils treuvent et cherchent leur salut assez suffisamment, quand ils apprennent de la bouche de leur pasteur le sommaire de ce qu’il faut croire, esperer, etaymer, de ce qu'il leur faut faire et demander à Dieu. Persuadez-vous qu’en fait de doctrine, ilest vray ce que dit le Sage : Melior est pauper, ambulans in simplicitate sua, quàm dives in pravis itineribus (Prov. 28); et ailleurs : Sëmplicitas justorum diriget eos (C. 11); et : Qui ambulat simpliciter, ambulat confidenter (C. 10). Je ne pretens pas inferer, qu'il ne faille prendre la peine d'entendre sa creance, mais seulement qu’on ne doit pas penser treuver de soy-

(4) Droite,

mesme son salut et son pasturage, sous la conduicte de ceux que Dieu a constituez pour cet effet, selon le mesme Sage : Ne innitaris prudentræ tuæ, et ne sis sapiens apud temetipsum (Pro. 3). Ce que ne font pas ceux qui se fondent sur leur seule suffisance, et qui veulent temerairement se mesler de cognoistre toute sorte de mysteres, sans observer l’ordre que Dieu a establi, puisqu'il en a fait entre nous les uns docteurs et les autres pasteurs; non tous et chacun pour soy-mesme. En verité, S. Augustin (Con. 1.8) advoüera que S. Antoine, homme indocte, ne laissoit pas de sçavoir le chemin du paradis; au contraire, luy-mesme avec toute sa science en estoit bien loin, estant alors plongé dans les erreurs des Manicheens. Je veux achever ce discours par de bons tesmoignages de l’antiquité, et citer des exemples signalez, que je vous veux laisser en forme de conclusion.

S. Augustin monstre evidemment que le peuple n'entend pas tousjours ce qu'il prononce dans l'Eglise, et qu'il a besom d'exposition et d’interprete : Admonenda fuit charitas vestra, confessionem non esse semper vocem peccatoris; nam mox ut hoc verbum sonuit in linqua lectoris, secutus est etiam sonus tunsioms pectoris; audito, scilicet, quod Dominus ait, Confiteor übi, Pater, ir hoc ipso quod sonuit, Confiteor, pectora vestra tutudistis; tundere autem pectus, quid est, nisi aperire quod latet in pectore, et evidenti pulsu occultum castiqare peccatum? quare hoc fecistis? nisi quia auditis, Confiteor tibt, Pater: Confiteor, audistis ; qui est qui confitetur, non attendhstis : nunc ergo advertite (De verb. Dni). Voyez, Messieurs, comme le peuple oyoit la leçon publique de l'Evangile, et ne l’entendoit pas, sinon ce mot : Confiteor tibi, Pater, qu'il entendait par equivoque et par coustume, parce qu'on le disoit au commencement des confessions auriculaires. Cela monstre sans doute (1} que la leçon se faysoit en latin, qui n’estoit pas leur langage vulgaire.

Mais ceux qui veulent voir l'estime que les catholiques ont tousjours fait de la saincte Escriture, et le respect qu'ils luy portoient, qu'ils admirent le grand et sainct cardinal Borromée, qui n’ouvroit et n'estudioit jamais ce livre sacré sans se mettre à genoux, luy semblant qu’il alloit oüyr parler Dieu visiblement, et de telle reverence estoit die à une si divine audience. Jamais peuple ne fut mieux instruit, eu égard à la malice du tems, que le peuple de Milan sous ce sainct prelat; mais linstruction du peuple fidelle ne vient pas à force de tracasser les sa-

(4) Certainement,

crez Escrits , et lisotter cette divine parolle, ny à chanter çà et là par phantaysie et critiquerie les Psalmes de David ; mais à les manier, dire, oùyr et chanter modestement, et prier Dieu, avec apprehension et veuë de la majesté de Dieu, à qui on parle, de qui on lit et recite la parolle, tousjours avec cette Preface de l’ancienne Eglise : Sursum corda. Ce grand amy de Dieu, S. François d’Assise, à la glorieuse et sainete memoire duquel on celebroiït hyer par tout le monde la feste anniversaire, nous monstroit un rare exemple de l’attention et reverence avec laquelle on doit prier Dieu. Voyez ce qu’en raconte le sainct et fervent docteur de l'Eglise, S. Bonaventure : Solitus erat vir sanctus horas canonicas non minus timoratè persolvere, quäm devotè; nam, licet oculorum, stomachi, splenis et hkepatis ægritudine laboraret, nolebat muro, vel parieti inhærere, dum psalleret, sed horas semper erectus, et sine strepitu, non gyrovagis oculis, nec cum aliqua syncopa persolvebat : si verè esset in itinere constitutus, figebat tunc temporis gressum; hujusmodi consuetudinem reverentem et sanctam propter pluwarum inundationem non omittens, dicebat enim : Si quietè corpus cibum suum convenit sumere, cum ipsa vermium esca communem , cum quanta tranquillitate accipere debet anima cibum vitæ æternæ ?

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