DE L'AUTHORITÉ DES TRADITIONS
SEEN DISCOURS XXVIIT.
Que l'Eglise des pretendus reformez a violé entierement les Traditions apostoliques, qui sont lu seconde regle de la Foy chrestienne.
Tour le secret de cette controverse consiste à bien scavoir ce que nous entendons 1cy par les Traditions apostoliques; voicy les parolles expresses du sainct Concile de Trente, session IV, parlant de la verité et integrité de la discipline chrestienne et evangelique. Prospiciens (sancta Synodus) veritatem, et disciplinam contineri in libris scriptis, et sine seripto traditionibus, quæ ab ipsius Christé ore ab Apostolis acceptæ, vel ab ipsis Apostolis,
Spiritu sancto dictante, quasi per manus traditæ, ad nos usque pervenerunt; orthodoxorum exempla patrum secuta, omnes libros täm veteris, quäm nov Testamenti (cum utriusque unus Deus sit author) nec non traditiones ipsas, tum ad fidem, tum ad mores pertinentes , tanquam vel ore tenus à Christo vel à Spiritu sancto dictatas, et continua successione in Ecclesia Catholica servatas, pari pietatis affectu, ac reverentia suscipil, et veneratur. Voilà à la verité un decret digne d’une assemblée qui pouvoit dire : Visum est Spirilui sancto et nobis; cariln' ya presque pas un mot qui ne porte coup sur les adversaires, et qui ne leur leve toutes les armes offensives et deffensives. Car, de quoy leur profitera desormais de crier : /n vanum colunt me, docentes mandata et doctrinas hominum (Isa. 29) ; Zrritum fecistis mandatum Dei, propter traditionem vestram (Matth. 15); Ne intendas fabulis Judaïcis (Tit. 1), Æmulator existens paternarum muarum traditionum (Gal. 1); Videtene quis vos decipiat per philosophiam, et inanem fallaciam, secundum traditionem hominum (Colos. 2); Redempti estis de vana vestra conversatone paternæ traditionis (1. Pet. 1)? Tout cecy, Messieurs, n'est point à propos, puisque le Concile proteste clairement que les traditions qu’il reçoit, ne sont ny traditions ny doctrine venuës des hommes; mais ab ipsius Christi ore ab apostolis acceptæ, vel ab ipsis apostolis, Spiritu Sancto dictante, quasi per manus traditæ , ad nos usque pervenerunt. Ce sont donc les pures parolles de Dieu, et la doctrine du Sainct-Esprit, non pas des hommes ; et en ce poinct vous verrez equivoquer presque tous vos ministres, faysant de grandes harangues pour monstrer qu'il ne faut pas mettre en comparaison la Tradition humaine avec l’Escriture; mais à quel subjet crier tout cela, sinon pour embarrasser les pauvres auditeurs ? nous en demeurons d’accord, car jamais nous n’avons authorisé les traditions qui n’ont point d'aveu. Ils produisent contre nous ce que S. Paul escrit à son Timothée : Omnis scriptura divinitüs inspirata, utilis est ad docendum, ad corripiendum, ad erudiendum in justitia, ut perfectus sit homo Dei, ad omne bonum opus instructus (11. Tim. 3). À qui estce qu’ils en veulent? c’est une querelle d'allemand ; car qui mie la tres-excellente utilité de l’Escriture, sinon les Huguenots, qui en levent des plus belles pieces, comme des choses vaines? Elles sont tres-utiles certes, et ce n’est pas une petite faveur que Dieu nous a faite, de les nous conserver parmy tant de persecutions; mais l’utilité de l’Escriture ne rend pas les sainctes Traditions inutiles, non plus que l'usage d'un œil, d'une jambe, d’une
oreille ou d’une main, ne rend pas l’autre inutile. Le Concile dit : Omnes libros tam veteris, quèm novi Testamenti, nec non traditiones ipsas, pari pietatis affectu, ac reverentia suscipit et veneralur. Ne voicy pas une belle fiçon de raisonner? La foy profite, cela est veritable : donc les bonnes œuvres ne profitent de rien : quelle logique? De mesme : Multa quidem et alia signa fecit Jesus, quæ non sunt scripta in libro hoc. Hæc autem scripta sunt ut credatis, quod Jesus est Dei filius, etut credentes, vitam habeatis in nomine ejus (Joan. 20). Donc il n'y a rien autre à croire que cela? O la belle consequence! Nous sçavons bien que, quæcumque scripta sunt, ad nostram doctrinam scripta sunt; mais cela empesche-t-il queles Apostres ne preschent, hæc scripta sunt ut credatis, quod Jesus est filius Dei? Cela ne suffit pas tout seul, car quomodo credent sine prædicante ? Les Escritures sont données pour nostre salut, mais non pas les Escritures seules ; les traditions y tiennent leur place : les oyseaux ont l’aisle droite pour voler, dont l’aisle gauche ne sert de rien? l’une ne va pas sans l’autre. Je laisse à part les responses particuleres : car S. Jean ne parle que des miracles qu’il avoit à escrire, et qu'il croyoit suffire pour preuver la divinité du Fils de Dieu. Quand ils produisent ces parolles : Non addetis ad verbum quod ego præcipio vobis, nec auferetis ab eo (Deut. 4); Sed licet nos aut Angelus de cælo evangelizet vobis, præterquäm quod evangeligavimus vobis, anathema sit (Gal. 1), ils ne disent rien contre le Concile, qui dit expressement, que la doctrine evangelique ne consiste pas seulement aux Escritures, mais encore aux Traditions. L’Escriture est Evangile, mais elle n’est pas tout l'Evangile, car les Traditions sont l’autre partie : qui enseignera donc autre chose, que ce qu'ont enseigné les Apostres, maudit soit-1l;, mais les Apostres ont enseigné par escrit et par tradition, et tout cela est Evangile et de l'Evangile.
Apres tout, Messieurs, si vous considerez de pres comme le Concile apparie les Traditions avec les Escritures, vous verrez qu'il ne reçoit point du tout les Traditions contraires à l’Escriture; car 1l reçoit la Tradition et l’Escriture avec pareil honneur, parce que l’un et l’autre sont des ruisseaux tres-doux et tres-purs, qui sont partis d'une mesme bouche de Nostre-Seigneur, comme d’une vive fontaine de sapience, et partant elles ne peuvent luy estre contraires, puisqu'elles sont de mesme goust et qualité ; et se joignant ensemble, elles arrosent gayement cet arbre sainct du Christianisme : Quod fructum suum dabit in tempore suo.
Nous appellons donc Tradition apostolique, toute doctrine, soit
de la foy, soit à l’esgard des mœurs, que Nostre-Seigneur a enseignée de sa propre bouche, ou par la bouche des Apostres, laquelle n’estant point escrite dans les livres canoniques, a esté de main en main conservée jusqu’à nous, ayant passé sans alteration de siecle en siecle, par une continuelle succession dans l'Eglise. En un mot, c’est la parolle d’un Dieu vivant, imprimée, non sur le papier, mais sur la carte blanche et animée des cœurs des fidelles. Ce n’est donc pas une vaine tradition des ceremonies, ny un certain ordre exterieur, arbitraire, politique, et de bienseance ; mais, comme dit le sainct Concile, un usage estably en uniformité de doctrine, qui appartient à la foy mesme et aux mœurs, quoy qu'à l’esgard des Traditions qui concernent les mœurs ; 1l y en a qui nous obligent tres-etroitement, et d’autres qui ne nous sont proposées que par le conseil et pour le mieux; et celles-cy n’estant pas observées, ny en tous lieux, ny en tout tems, ny de toutes personnes, ne nous rendent pas coupables, pourveu qu'elles soient appreuvées et prisées comme sainctes, et ne soient temerairement mesprisées.
Qu'il y a des Traditions apostoliques en l'Eglise orthodoxe.
HÉ de grace! Messieurs, ne confessons-nous pas aussi bien que vous, que la saincte Escriture est une doctrine tres-excellente et tres-utile? Elle est escrite, affin que nous croyions, rien ne luy peut estre contraire, que le mensonge et l'impieté; mais, pour mieux establir les veritez, il ne faut pas rejetter ce poinct de religion, que les Traditions sont tres-utiles, données pareillement affin que nous croyons : rien ne leur est contraire que l’impieté et le men-. songe. Et en effet, pour establir une verité, il ne faut jamais detruire l’autre : l'Escriture est utile pour enseigner; apprenez donc de l'Escriture mesme, qu’il faut recevoir avec honneur la creance des sainctes Traditions. S'il ne faut rien adjouster à ce que Nostre-Seigneur a commandé, citez le lieu où il a commandé qu'on rejettast les Traditions apostoliques? pourquoy adjoustezvous cecy à ses parolles ? où est-ce que Nostre-Seigneur l’a jamais enseigné? tant s’en faut qu'il ayt jamais commandé le mespris des Traditions apostoliques, que mesme il n’a pas voulu mespriser aucune des veritables Traditions de la loy. O prophetes nouveaux, nouveaux interpretes du monde, courez et parcourez
tout l'Evangile, vous n’y verrez rien censeurer que les Traditions humaines et contraires à l’Escriture. Que si Nostre-Seigneur ny ses Apostres ne se sont jamais declarez contre les bonnes Traditons, et s'ils ne l’ont jamais escrit, pourquoy nous evangelisezvous cette doctrine? Au contraire, ils deffendent de biffer et tronquer aucune chose de l’Escriture; pourquoy donc voulez-vous lever les Traditions qui sont si expressement authentiques dans les livres sacrez?
N'est-ce pas la saincte Escriture qui dit en S. Paul : lfague, fratres, tenete traditiones, quas accepistis, sive per Sermonem, sive per Epistolam (11. Thessal. 2); inc patet, quod non omnia per Epistolam tradiderunt Apostoli, sed multa etiam sine litteris; eadem vero fide digna sunt, tam ista quäm illa, dit S. Hierosme en son commentaire sur ce lieu; ce que S. Jean mesme confirme : Mulla habens scribere vobis, nolui per cartham , et attramentum, spero enim me futurum apud vos, et os ados loqui (11. Joan. 12). C’estoient choses tres-dignes d’estre escrites, neantmoins cet Apostre ne l’a pas fait, maisil les a dites simplement, et au lieu d’Escriture il en a laissé la Tradition : Formam habe sanorum verborum quæ à me audisti, bonum depositum custodi, disoit S. Paul à son Timothée (11. Timoth. 1). N’estoit-ce pas luy recommander la parolle apostolique non escrite? et cela s'appelle Tradition. Plus bas : Quæ audistis à me per multos testes , hæc commenda fidelibus hominibus, qui idonei erunt et alios docere. Est-il rien de plus clair pour authoriser la Tradition ? Voilà la forme, l'Apostre parle, les tesmoins le rapportent, S. Timothée le doit enseigner à d’autres, et ceux-là aux autres; ne voilà pas une saincte substitution, et fidei-commis spirituel, pour toute l'Eglise?
Le mesme Apostre loüe grandement les Corinthiens, de l’observation des Traditions : Quod per omnia memores estis, et sicut tradidivobis, præcepta mea servatis (1. Cor. {1).Sicelaestoitescrit par S. Paul en la seconde des Corinthiens, on pourroit dire pour objection , que par ses commandemens, il entend ceux qui sont escrits en la premiere, quoy que le sens seroit forcé (car à celuy qui ne peut marcher, tout ombre sert); mais cecy est escrit en la premiere lettre, où il ne parle d'aucun Evangile, et il ne l’appelleroit pas Præcepta mea. Qu'estoit-ce donc? sinon une doctrine apostolique non escrite, que nous appellons Tradition? à la fin de la lettre, il leur dit: Cæœtera, cum venero, disponam. Il nous laisse à conclure tres-raisonnablement, qu'il leur devoit enseigner plusieurs choses bien remarquables, et neantmoins
nous n’en avons aucun escrit ailleurs ; sera-t-il bon de dire, que tout cela est perdu pour l'Eglise? Non certes, 1l suffit qu'il nous soit venu par la Tradition, autrement l’Apostre ne l’eust pas refusé à la posterité, et l’eust escrit, sans doute, pour nostre instruction. Lors que le Fils de Dieu dit aux Apostres : Multa habeo vobis dicere, quæ non poteshs portare modo, je vous demande en quel tems il leur a dit les choses qu’il avoit à leur dire? ou ce fut apres sa Resurrection, durant les quarante jours qu'il fut avec eux; ou en la venuë du Sainct-Esprit. Mais apres tout, que sçavons-nous ce qu'il comprenoit sous cette parolle : Multa habeo, etc. Scavons-nous si tout est escrit? Il est bien dit qu'il fut quarante jours avec eux, et qu'il leur enseigna les veritez du royaume des cieux ; mais nous n’avons ny toutes ses apparitions, ny toutes les choses qu'il leur disoit dans ses entretiens.