‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 55 sur 61 · DU TRAITÉ · texte numérisé non relu

DU TRAITÉ

Cet ouvrage est divisé en douze livres, dont le premier n’est qu'une sorte de préambule et de préparation.

1. Pour la beauté de la nature humaine, « parmi l’innombrable multi- » tude et variété d'actions, mouvements, sentiments, inclinations, habi- » tudes, passions, facultés et puissances qui sont en l’homme, Dieu a » établi une naturelle monarchie en la volonté, qui commande et domine » sur tout ce qui se trouve en ce petit monde. » — Mais, elle gouverne diversement les puissances, les unes obéissant par force, les autres cédant à son industrie, et d’autres encore étant soumises à son aulorilé, avec pouvoir de résister, comme la mémoire, l'entendement, l'appétit sensuel; « et c’est afin d'exercer nos volontés en vertu et vaillance spirituelle, que » cetie multitude de passions est laissée en nos âmes : » nous les combattrons toujours et ne les détruirons point ici-bas. — L'amour précède et domine toutes les affections et passions, qui semblent se fondre en lui : « Il » domine même tellement en la volonté, qu'il la rend toute telle qu’il est. » Mais, à son tour, la volonté « est régente sur l'amour, puisque, de plu- » sieurs amours, elle peut s'attacher à celui que bon lui semble; » néanmoins, lorsqu'elle a choisi, elle demeure sujette, tandis qu’il vit; mais, elle le peut éloigner et faire mourir. — Comme l'appétit sensible, la volonté a ses passions que l’on nomme affections, plus ou moins nobles selon leur objet et le degré qu’elles occupent en l'esprit : affections naturelles, raisonnables , chrétiennes , divines et surnaturelles.

Entre toutes ces affections, « l'amour de Dieu tient le sceptre, et a telle- » ment l'autorité de commander inséparablement unie et propre à sa na- » ture, que, s’il n’est le maître, incontinent il cesse d'être et périt. » — L'amour est « comme un bel arbre, duquel la racine est la convenance de » la volonté au bien; le pied en est la complaisance; sa tige, c’est le mou- » vement au bien; les recherches et efforts sont les branches; mais, l'union » et jouissance est le fruit. » 11 se distingue bien des désirs, souhaits el velléités. — La convenance qui excite l'amour est une convenance de pro-

portion et correspondance, « qui consiste en ce que, par l'union d'une

» chose à une autre, elles puissent recevoir mutuellement de la perfection; »

si la ressemblance s'y joint, l'amour s’engendre plus puissamment. — Or, l'amour tend à l'union; mais, c'est à l’union des âmes, qui est, par-

tant, toute spirituelle. — L'âme connaît au rapport des sens, et au rapport

de l'esprit; de là, deux portions en l’âme, l’une inférieure, l’autre supé-

rieure; et conséquemment, deux volontés : Jacob, par la volonté inférieure,

retiendrait Benjamin; par la supérieure, il l'envoie. — Mais, en ces deux portions, il y a quatre degrés, répondant aux quatre espèces d’affections

dont il a été parlé; et c'est au degré supérieur, qui se trouve en la fine

pointe de l'esprit, que la volonté prononce ses acquiescements et derniers

arrêts. — Il y a l'amour de convoitise et l'amour de bienveillance; ce der= nier est amour de complaisance ou d'amitié; il y a l'amitié et la dilection, laquelle suppose une préférence , et est simple ou éminente. — Les apôtres et premiers disciples, n’employaient le nom d'amour qu’ès choses divines, et, ainsi, la charité est proprement l'amour. — Entre Dieu et l’homme, il y à convenance de ressemblance, et plus encore de correspondance : « l'homme ne peut être perfectionné que par la divine Bonté; et aussi, là » divine Bonté ne peut bonnement si bien exercer sa perfection hors de soi, » qu’à l'endroit de notre humanité. » Naturellement nous avons inclination à aimer Dieu par-dessus toutes choses; — mais, par suite du péché, cette inclination demeure impuissante, sans la grâce. —- Toutefois, elle n'est pas inutile; «car, Dieu s’en sert comme d’une anse, pour nous pouvoir plus » sûrement prendre et retirer à soi. »

2. Le sujet commence proprement au second livre, qui est l’histoire de la génération et naissance céleste du divin amour. — Il n’y a pas en Dieu plusieurs perfections, mais une seule perfection infinie; et de même en Dieu il n’y a pas diversité et nombre d'actions, mais un seul acte, qui est sa propre divinité : toutefois, parlant de Dieu, « nous autres mortels ayons » besoin d’en traiter avec la méthode et manière d'entendre à laquelle nos » pelits esprits peuvent arriver; » de là la diversité. Comme Dieu a tout créé, il gouverne tout par sa providence, qui « n’est autre chose que l'acte » par lequel Dieu veut fournir aux hommes et aux anges les moyens néces- » saires ou utiles pour parvenir à leur fin; » et selon la diversité de ces moyens nous diversifions la Providence, disant « qu’il y a une providence » naturelle, une autre surnaturelle ; et celle-ci, qu’elle est, ou générale, ou » spéciale, ou particulière. » Dieu est admirable en sa providence naturelle, et « qui verrait ce commerce et trafic général que les créatures font en= » semble avec une si grande correspondance, de combien de passions » amoureuses serait-il ému envers cette souveraine sagesse! » Les cas fortuits et inopinés ne le sont qu’à nous. Pour la providence surnaturelle, « tout ce que Dieu a fait est desliné au salut des hommes et des anges. » Il connut éternellement qu'il pouvait faire diverses créatures auxquelles il se pourrait communiquer : comme mode de communication, il choisit lu= nion hypostatique; et comme créature à laquelle il s’unirait, l'homme, avec le dessein de répandre par le Sauveur sa bonté en tous les hommes. Il

décréta que le Sauveur naîtrait d’une vierge, « et serait non-seulement » homme, mais enfant du genre humain. Il détermina de produire tout » en faveur du Sauveur, afin que les anges et les hommes pussent parti- -» ciper à sa gloire; et bien que les voulant créer avec le libre arbitre, pour » témoigner que, de la part de la bonté divine, ils étaient dédiés au bien, » il les créa en justice originelle. Il prévit que la moindre partie des anges, » quittant le saint amour, perdrait la gloire; qu'elle ferait ce péché par … » malice, » et serait indigne de miséricorde. Il vit la chute de l’homme, considéra sa faiblesse et la grandeur de la tentation, d’où il se résolut à la merci. « Mais afin que la douceur de sa miséricorde fût ornée de la beauté » de sa justice, il délibéra de sauver l’homme par voie de rédemption ri- » goureuse » au sacrifice de la croix ; — rédemption, certes swrabondante, encore qu'il reste en l’homme des marques de la sévérité!.

Dans cette surabondance, il y eut des faveurs spéciales. Dieu décida que la Mère du Sauveur serait préservée de tout péché; et « encore que par » après le torrent de l’iniquité originelle vint rouler ses ondes infortunées » sur la conception de cette.sacrée dame avec autant d'impétuosité que sur » celle des autres filles d’Adam, toutefois, étant arrivé là, il ne passa point » outre, mais s’arrêla court, comme anciennement le Jourdain, révérant el » redoutant la présence du vrai tabernacle de l’éternelle alliance. » D’autres saints ont été purifiés avant leur naissance et assurés dans le saint amour; d'autres, sûrement réservés au salut, ont pu perdre la grâce; — et en la distribution surabondante des grâces pour le salut de tous, chaque personne a son don, l’une ainsi et l’autre ainsi, dit le Saint-Esprit ; et, dans ce mystère qu'il ne faut point sonder, la Providence est toute admirable.

Dans la diversité des grâces, « l'amour est le moyen universel de notre » salut. Pour cela, le doux Jésus désire infiniment que nous l'aimions , » afin que nous soyons éternellement sauvés, et désire que nous soyons » sauvés afin que nous l’aimions éternellement, son amour tendant à notre » salut et notre salut à son amour. » Pour que nous l’aimions, il nous presse, pour nous mieux presser, il commande. — Il prévient nos cœurs de son inspiration , afin que nous l’aimions ; mais souvent nous repoussons l'inspiration et refusons d'aimer Dieu. — « Pour certain, la faute n’est point » de la part de Dieu, mais de l'empêchement que nous mettons; » car « n0- » tre franc arbître n’est nullement forcé ni nécessité par la grâce, nonobs- » tant la vigueur toute puissante de la main miséricordieuse de Dieu, qui » touche , environne et lie l’âme de tant et tant d’inspirations , de semonces » et d’attraits. »

Il prévient l’âme d’un premier attrait, avant qu'elle ait sa foi; sa correspondance amène d’autres attraits, et « Dieu va doucement, renforçant peu » à peu la grâce de son inspiration dans les cœurs qui consentent, les tirant » après soi comme de degré en degré sur cette échelle de Jacob. Quand il » nous donne la foi, il parle non par manière de discours, mais par manière » d'inspiration , proposant si agréablement ce qu'il faut croire à l’'entende-

1 On voit que le Saint admet le décret de la rédemption préexistant au péché.

» ment, que la volonté en reçoit une grande complaisance..….; de sorte que » la foi comprend un commencement d'amour que notre cœur ressent envers » les choses divines : » — Car notre inclination naturelle à aimer le bien, forte et anxieuse , découvre par la foi son objet, et ne peut que l’aimer. — Mais de ce commencement d’amour naît un désir très-ardent de la présence de l’objet aimé ; et, la foi promettant la réalisation de ce désir, de là naît l'espérance, qui est encore un amour, attendant et prétendant. — Cet amour va à Dieu, mais toutefois il retourne à nous; il est bon, mais imparfait : « par lui nous aimons souverainement, mais par lui seul nul ne peut, ni » observer les commandements, ni avoir la vie éternelle. »

L'amour se pratique aussi en la pénitence. Je ne parle point de la fausse pénitence païenne , ni de la repentance purement morale et humaine, ni de cette pénitence morale et pourtant religieuse qui regrette le déshonneur fait à Dieu, mais d’un regret de raison, sans chaleur pour exciter le repentir requis à la réparation; je parle de la pénitence chrétienne, fondée sur les motifs surnaturels. — Cette pénitence est bonne en elle-même, mais imparfaite et insuffisante, tant qu’elle ne comprend pas l'amour, mauvaise et infernale , si elle le repousse : — c’est quand l'amour se mêle au repentir, que la pénitence et contrition mérite la vie éternelle {.

En résumé, pour le premier réveil du péché ou de l’incrédulité, Notre Seigneur tire les cœurs par les délectations qu’il leur donne ; mais l'ennemi les retire par ses tentations. Les cœurs choisissent en leur liberté, s’attachant à la foi, concevant une forte espérance, et sont tirés jusques à la pénitence et charité. — Or « la charité est un amour d'amitié, une amitié » de dilection, une dilection de préférence, mais de préférence incompara- » ble, souveraine et surnaturelle, laquelle est comme un soleil en toute » l'âme, pour l’embellir de ses rayons, en toutes les facultés spirituelles » pour les perfectionner, en toutes les puissances pour les modérer, maïs en » Ja volonté comme en son siège... »

3. Ce saint amour peut être augmenté de plus en plus en chacun de nous : il tend à l'infini, puisqu'il a Dieu pour objet, et ainsi la créature a toujours à le développer. — Cet accroissement est l’œuvre de la grâce et se produit toutefois par les bonnes œuvres faites en charité, et avec cela de particulier que leur petitesse ne les empêche pas d'y concourir. « Au commerce des. » vertus morales , les petites œuvres ne donnent point d’accroissemënt à la » vertu de laquelle elles procèdent...; mais au trafic des vertus qui viennent » de la miséricorde divine, et surtout de la charité, toutes œuvres donnent » accroissement. » — L'âme en charité peut aller et se soutenir, en vertu même du don de charité; mais de plus Dieu continue à l’assister, la pressant, l'inspirant, la soutenant et la fortifiant : il est même des occasions, signalées et extraordinaires, où ce secours spécial est indispensable. — En lui se trouve le moyen de la persévérance, qui est le don le plus désirable et ne peut venir que de Dieu : c’est pourquoi il le faut continuellement demander; mais nous l’aurons toujours si nous ne manquons pas à la grâce : « Dieu n’exhorterait ja-

1 Ce chapitre (20e) réclame , pour être compris, une particulière attention.

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» mais les fidèles à persévérer, s'il n’était prêt à leur en donner le pouvoir. » —- Enfin vient le don suprême, qui eet celui de la persévérance finale : « le roi » céleste ayant mené l'âme qu'il aime jusqu'à la fin de cette vie, il l’as- » siste encore en son bienheureux trépas‘, par lequel il la tiré au lit nup- » tial de la gloire éternelle. »

Là se consomme l'union d'amour, toujours imparfaite en cette vie mortelle. — L'âme alors « monte au plus haut et dernier degré d’amour au- » quel elle puisse parvenir, » amour plus grand en chacun que celui qu’il eut jamais en terre, amour dont « l'exercice sera de beaucoup plus heu- » reux et excellent, à parler généralement, que celui de la plus grande » charité qui soit, ou ait été, ou sera en cette vie caduque, » puisqu'il est sans trève et sans vicissitudes. « Il y à donc plus de contentement, de » suavité et de perfection en l'exercice de l'amour sacré parmi les habitants » du ciel, qu’en celui des pèlerins de cette misérable terre; mais il y a bien » eu pourtant des gens si heureux en leur pèlerinage, que leur charité y a » été plus grande que celle de plusieurs saints déjà jouissant de la patrie » éternelle... Mettant en comparaison un fer ardent avec une lampe allu- » mée, nous disons que le fer a plus de feu et de chaleur, et la lampe plus » de flamme et de clarté : aussi comparant un enfant glorieux avec saint » Jean encore prisonnier ou saint Paul encore captif, nous dirons que l’en- » fant au ciel a plus de clarté et de lumière en l’entendement, plus de » flamme et d'exercice d'amour en la volonté, mais que saint Jean ou saint » Paul ont eu en terre plus de feu de charité et plus de chaleur de dilec- » tion. » — Il faut mettre au-dessus de toute comparaison l’amour incomparable de la Mère de Dieu Notre-Dame ?.

La foi nous donne comme l’aube du grand jour éternel où nous verrons Dieu face à face, et ainsi la foi nous prépare à l'union qui n’est qu’au ciel. — La foi et l'amour ici-bas enflamment notre désir d'union, et l'union même tirera de ce désir un accroissement indicible. — Cette union, qui se fait ici-bas par tant d'intermédiaires, puisque nous ne voyons Dieu que comme par un miroir, sera au ciel tout à fait immédiate. « La Divinité s’unira elle- » même à notre entendement, sans entremise d'espèce ni représentation » quelconque. Notre entendement verra Dieu, contemplant par une vue de » vraie et réelle présence la propre essence divine.….; il verra donc clairement » la connaissance infinie que de toute éternité le Père a eue de sa propre » beauté, et pour laquelle exprimer en soi-même, il prononça et dit éter- » nellement le mot, le Verbe, ou parole et diction très-unique et très-infinie, » laquelle, comprenant et représentant toute la perfection du Père, ne peut » être qu'un même Dieu très-unique avec lui, sans division ni séparation. » — Il verra enfin ce soupir unique de l’amour du Père et du Fils, soupir infini, qui est vrai Dieu, qui n’est ni le Père ni le Fils, troisième personne divine, laquelle avec le Père et le Fils n’est qu'un seul Dieu, et est appelée le Saint-Esprit. — Mais pour cette grande vision l’entendement humain

1 Entendre ce mot dans son sens grammatical.

2 Çe chapitre doit être lu; l'analyser est impossible.

serait trop faible : « c’est pourquoi la suavité de la sagesse éternelle adis- » posé de ne point appliquer son essence à notre entendement , qu'elle ne » l’ait préparé, revigoré et habilité pour recevoir une vue si éminente.…. » Dieu répand donc en l’entendement la sacrée lumière de gloire, qui lui fait » jour en cet abîme de lumière autrement inaccessible. » — Et en cette, lumière de gloire il y a des degrés, proporlionnés au mérite des âmes, qui verront ainsi plus ou moins clairement toute l’essence divine, mais sans qu’aucune la voie totalement. « Et sur ce sujet, les esprits bienheureux sont » ravis de deux admirations : l’une pour l’infinie beauté qu’ils contemplent, » l’autre pour l’abîme de l’infinité qui reste à voir en cette même beauté! » 4. La permanence de l’amour n’est en général assurée que dans le ciel;

en cette vie mortelle nous le pouvons perdre. — Il languit parmi les péchés véniels et dans ces mulle affections sur lesquelles on s’illusionne; et de cette langueur vient la facilité au péché qui le tue. — « La charité est en nous

» par manière de simple habitude, de laquelle nous usons quaud il nous » plaît : » le défaut d'exercice est pour elle comme un sommeil, où elle peut. être touchée de quelque objet mauvais et notre esprit surpris de tenta= tion; l'attrait du mal a plus de force, à mesure que la charité est moins active; la foi, qui est la sentinelle de la charilé, ne l’avertit point, et la triple concupiscence, l’amour-propre, offrant des biens trompeurs, séduit les facultés de l’âme, qui va jusqu'à l'entière révolte contre le. saint amour. — « Or cet amour, en un moment, sort de notre cœur avec. » les dons du Saint-Esprit et les autres vertus célestes, ne laissant que la » foi et l'espérance , qui demeurent bien affligées et tristes : la charité ne » diminue point par amoindrissement de sa perfection; jamais on n’en perd » un seul brin qu’on ne la perde tout. » :

Ce manquement, ce refroidissement, cette mort de la charité n’est nullement l'acte de Dieu; il ne vient que de la volonté de l’homme : « malheur » sur malheur à ceux qui ne reconnaissent pas que le malheur provient de » leur malice. » — Il faut au contraire confesser que de Dieu vient tout notre amour : de Dieu est venue l'inspiration à laquelle l'âme a coopéré, mais la coopération même a pris naissance tout ensemble de l'opération de la grâce et de la volonté. « Si nous avons quelque amour envers Dieu, à lui » soit l'honneur et la gloire, qui a tout fait en nous, et sans lequel rien n’a » été fait; à nous en soit l'utilité et l'obligation. Car c’est le partage de sa » divine bonté avec nous : il nous laisse le fruit de ses bienfaits, et s’en ré- » serve l'honneur et la louange... » — Mais Dieu diversifie les dons de sa grâce; il accorde aux uns plus qu'aux autres; il sauve les uns et paraît damner les autres : de deux enfants jumeaux, l’un naît plein de vie et recoit le baptême ; l’autre en « naissant perd la vie temporelle avant de renaître à » l’éternelle. » Pourquoi cette différence ? C’est le secret de Dieu, dont «les » décrets ne sont pas injustes, encore qu'ils soient secrels. » — Aimons et admirons avec confiance ; ne cherchons pas à scruter.

L'exercice de l'amour en une âme-y a produit des habitudes, « une » certaine facilité d'aimer qu’il nous laisse, après même que nous sommes. » privés de sa présence : » c’est comme un amour humain, né de la cha-

rité, dont elle se sert comme maîtresse tant qu’elle est là, dont elle s’approprie les actes, qui agit encore ‘après son départ, mais alors inutilement et « sans aucune force surnaturelle pour porter l'âme à l’excellente action » de l'amour de Dieu sur toutes choses. » — Cet amour imparfait est bon. par son origine, par sa disposition à servir la charité quand elle reviendra; mais il est dangereux en ce qu'il nous arrête à lui et nous illusionne par son apparence. — Ou peut juger l'amour par les désirs qu'il inspire, par la nature des affections qu’il écoute, par sa disposition à repousser les tentations présentes. Quant aux assauts à venir, s’il est bon parfois d'en ima- giner pour s'exercer à la vaillance spirituelle, c’est à la condition qu’on ne s'effraye point, mais qu’on demeure appuyé sur cette confiance que Dieu nous assistera au besoin.

5. Après l'histoire du saint amour, l’admirable auteur en décrit les exer- » cices, parlant d’abord de la complaisance et de la bienveillance. L'amour est le mouvement et écoulement du cœur pour le bien par la complaisance -que l’on a en lui. La foi dit que Dieu est toute perfection; nous considérons - cètte vérité, regardant l’ensemble des perfections divines ou chaque per- - fection en particulier, et notre volonté se complaîit de voir Dieu si parfait, y prenant plaisir et gloire. — Parmi cette complaisance , et par elle comme par une porte, l’Époux vient en l’âme et la rapaît du lait de sa charité. « Le . » lait représente la science et théologie mystique, c'est-à-dire le doux sa- » vourement provenant de la complaisance amoureuse que l'esprit reçoit, » lorsqu'il médite les perfections de la bonté divine, comme le vin signifie » la science ordinaire et acquise, qui se tire à force de spéculation, sous » le pressoir de plusieurs arguments et disputes. » — De la première complaisance naît l'amour, et l'exercice de l'amour accroît la complaisance ; &« alors nous attirons dans notre cœur les perfections divines, et jouissons » de la divine bonté par la réjouissance que nous y prenons, » et l’âme dit : Mon bien-aimé est à moi. « Mais parce que les perfections divines sont plus » fortes que notre esprit, entrant en lui, elles le possèdent; » d’où l’âme doit ajouter : Et je suis à lui. Ainsi « la complaisance nous rend posses- » seurs de Dieu, tirant en nous ses perfections, et nous rend possédés de » Dieu, nous attachant et appliquant à ses perfections. Or, en cette com- » plaisance, nous assouvissons tellement notre âme de contentement, que » nous ne laissons pas de désirer de l’assouvir encvre, et savourant la >» divine bonté, nous la voudrions encore savourer : en nous rassasiant ,

» nous voudrions toujours manger, comme en mangeant nous nous sentons - » rasSasier. » — Celte complaisance se déclare mieux encore par l’amoureuse condoléance , qui grandit à proportion de l’amour, de la grandeur des douleurs et selon que l'ami souffrant est plus présent; et tout ce qui accroît ainsi la condoléance, accroît aussi la complaisance : « la charité est si » forte, qu’elle nourrit ses flammes et ses consolations parmi les plus tristes » angoisses de la mort. » — Il faut voir cela surtout en la passion de Notre Seigneur : « Toute exposée, dit l'épouse, aux regrets que, par condo- » léance, je reçois des travaux nompareils de mon divin Sauveur, je suis » toute couverte de détresse, et transpercée de douleur; mais parce que

» les douleurs de celui que j'aime proviennent de son amour, à mesure » qu’elles m'affligent par compassion, elles me délectent par complaisance... » Il ne se peut dire combien le Sauveur désire d'entrer dans nos âmes par » cet amour de complaisance douloureuse. » ;

La complaisance nous conduit à la bienveillance, à vouloir le bien de l’objet aimé. Nous ne pouvons vouloir le bien de Dieu, qui est tout bien; mais nous le voudrions s’il était possible. Nous ne pouvons désirer que ce soit possible, mais si ce désir de pouvoir procurer un bien à Dieu pouvait exister, notre âme voudrait être ce désir. Elle se complaît dans cette sainte impuissance de ne pouvoir grandir Dieu en lui-même, et s'attache à le grandir en nous, c’est-à-dire « à rendre de plus en plus et toujours plus » grande la complaisance que nous avons en sa bonté. » — « Et pour faire » cet agrandissement, l’âme se prive soigneusement de tout autre plaisir » pour s'exercer plus fort à se plaire en Dieu; et en cet exercice, avec une » attention toujours plus soigneuse et ardente, elle va remarquant toutes » les particularités des beautés et perfections qui sont en lui. » — De là, ne pouvant mieux, puisque le Seigneur est infini, « elle désire au moins » que son nom soit béni, exalté, loué, honoré et adoré. » Or, ce désir est insatiable et s’excite incessamment, grandissant ainsi la bienveillance, qui à son tour le grandit. — C’est pourquoi, sentant son impuissance, « après » divers efforts , le cœur sort souvent de soi-même, pour convier toutes les » créatures à le secourir en son dessein; » et de là vient le zèle. — De là aussi l’insatiable désir d’aller au ciel, pour y louer mieux et unir ses louanges à celles des bienheureux. — Puis ce désir va plus haut, l'âme aspirant à entendre les incomparables cantiques de la sainte Vierge, et plus haut. encore, jusqu’au désir d'entendre les louanges et chants du Sauveur, — Mais ces chants encore « iufinis en valeur et mérite, ne sont pas pourtant » de nature et essence infinie... : c'est pourquoi nous connaissons que Dieu … » ne peut être loué selon qu'il mérite, sinon par lui même. » L'âme alors est en grande joie de voir son désir assouvi; et cette joie, cette complaisance provoque de nouveau la bienveillance à louer infiniment cette infinie louange que Dieu se donne : c’est alors un véritable labyrinthe d'amour où le cœur s'engage entre la complaisance et la bienveillance.

6. « Nous avons deux principaux exercices de notre amour envers Dieu, » l’un affectif et l'autre effectif ou actif... : par l’un nous concevons; par » l’autre nous produisons... Or, le premier exercice consiste principale- » ment en l’oraison, en laquelle se passent tant de divers mouvements inté- » rieurs, qu’il est impossible de les exprimer tous... : Dieu seul est celui » qui voit, sonde et pénètre tous les tours et contours de nos esprits... Ce » traité (de l’oraison) est donc difficile, surtout à qui n’est pas homme de » grande oraison. » L’oraison est une conversation entre Dieu et l'âme, et son objet est Dieu : « pour cela, l'oraison et la théologie mystique ne sont » qu'une même chose. » Elle est théologie, ayant Dieu pour objet; maïs elle diffère de la théologie spéculative, car elle considère Dieu aimable, en traite avec Dieu même et tend à l’amour. Elle est mystique ou secrète : l'amour parle un langage si particulier que les amants seuls l'entendents il

parle par la laugue, par les yeux, les soupirs, les contenances, le silence : «en la théologie mystique, c’est le principal exercice de parler à Dieu et » d’ouir parler Dieu au fond du cœur. »

Le premier degré de l'oraison, c'est la méditation, qui n’est ni une simple pensée, ni une étude, mais qui consiste à « repenser pour exciter » les affections. » — Elle s'appelle ainsi jusqu’à ce qu’elle ait produit, comme chaste abeille, le miel de la dévotion; après cela, elle se convertit en contemplation. La méditation considère la bonté de Dieu pour exciter la volonté à l'amour; puis, l'amour étant formé, la contemplation considère cette même bonté pour le contenter : l’une est mère de l’amour, l’autre est la fille; c'est une attention amoureuse que l'amour provoque et qui développe l'amour. — La connaissance est requise à la production de l'amour et aide à son développement; maïs il va souvent plus vite que la connaissance :

. « les passions, ne suivant pas la connaissance qui les émeut, mais la lais- » sant bien souvent en arrière, s’avancent sans mesure ni limite vers leur .… »objet. Or, cela arrive encore plus fortement en l’amour sacré, » qui naît de la lumière de la foi. Ainsi la grande doctrine n'est pas nécessaire à la dévotion, qu’elle peut bien seconder, mais qu’elle peut aussi étouffer par l'orgueil; « une pauvre simple femme peut autant aimer Dieu qu’un docteur » en théologie. » — La méditation sépare les objets et les considère pièce à pièce ; « la contemplation fait une vue toute simple et ramassée sur l’objet » qu'elle aime, et la considération ainsi unie fait aussi un mouvement plus » if et plus fort : » la simplicité de la vue en fait ia perfection, comme on dit en théologie que les anges plus élevés ont une connaissance plus simple. — Ge n’est pas à dire pourtant que la contemplation demande un ensemble d’objets : elle peut ne regarder qu'une perfection, ou un acte, ou plusieurs ensemble; mais elle à toujours cette différence qu’elle regarde , au lieu que la méditation cherche, et cette autre encore, qu’elle jouit, au lieu que la méditation travaille.

L'un des actes, ou plutôt des phénomènes de la contemplation est le recueillement amoureux, par lequel l’âme, au sentiment de la divine présence, et quand Dieu lui en fait la grâce, se retire en elle-même, comme le hérisson ou la tortue, et est toute distraite des choses extérieures. — Ce recueillement parfois se porte jusqu’au repos, ou oraison de quiétude ; et ce repos même peut passer « si avant en sa tranquillité, que toute l'âme et » ses puissances demeurent comme endormies, sans faire aucun mouvement »ni action quelconque, sinon la seule volonté, laquelle même ne fait au- » cune autre chose, sinon recevoir l'aise et la satisfaction que la présence » dubien-aimé lui donne. » — Ce repos est comme celui de l'enfant qui s'endort à la mamelle et continue à tirer le lait : il a l'air de ne pas jouir, et témoigne pourtant qu'il jouissait dès qu'on le réveille. — Tout ce qui distrait la volonté interrompt ce repos; mais la distraction des autres facultés ne l'empêche pas, quoique la quiétude alors soit moins grande : il ne faut pas que la volonté se détourne pour ramener les autres puissances. — Ce

repos ainsi à plusieurs degrés; le plus haut est celui où « la volonté n’agit

» que par un simple acquiescement au bon plaisir divin, les facultés ny » prenant aucun contentement, ni elle-même, sinon en sa suprême pointe, » où elle se contente d’être sans consentement pour le bon plaisir de Dieu. » On peut aller ainsi à l'écoulement et liquéfaction de l’âme.

Un cœur est dur; il est de fer, de pierre, quand il est arrêté à ses inclinations et volontés propres. « Au contraire, un cœur doux, maniable et » traitable, est appelé un cœur fondu et liquéfié.. L'amour amollit, atten- » drit et fait fondre les cœurs plus promptement que toute passion... Une » extrême complaisance de l’amant en la chose aimée produit une certaine. » impuissance spirituelle, qui fait que l’âme ne se sent plus aucun pouvoir » de demeurer en soi-même. C’est pourquoi, comme un baume fondu qui » n’a plus de fermeté ni de solidité, elle se laisse aller et écouler en ce » qu'elle aime... L’écoulement de l’âme en son Dieu est une véritable extase, » où elle est toute mêlée, absorbée et engloutie en son Dieu : aussi, sans’ » perdre la vie, elle ne vit plus, mais Dieu vit en elle. »

« L'amour est la première , le principe et l’origine de toutes les passions; » c’est lui qui ouvre le cœur et l’on dit qu’il le blesse : » Le cœur est donc blessé d'amour. Il l’est par l'entrée de l’amour, par le désir qui augmente, par les attraits que Dieu lui donne, quand ce cœur, « désirant infiniment” » d'aimer, voit bien que néanmoins il ne peut ni assez aimer, ni assez » désirer. » — Cette blessure d'amour se produit encore, quand J’âme voit le Sauveur infiniment blessé d'amour pour elle; « quand l’âme sent bien » qu’elle aime son Dieu, el que néanmoins Dieu la traite comme s'il était » en défiance de son amour; » quand elle se souvient du temps où elle n’aimait pas; quand elle pense à la multitude de ceux qui méprisent l'amour de Dieu. Mais cette blessure d'amour est telle « que la douleur en est » agréable, et tous ceux qui la sentent y consentent et ne voudraient pas » changer cette douleur à toute la douceur de l'univers. » — Si Pamour humain, blessant le cœur, peut aussi tuer le corps, que dire du saint amour? « Quand les blessures et plaies de l’amour sont fréquentes et fortes, elles » nous mettent en langueur et nous donnent la bien aimable maladie d’a- » mour; » et alors cette vie n'est plus une vie, et l'âme ne peut vivre en ce monde de misères sans douleur et langueur presque perpétuelle.

7. L'amour divin tend à l’union avec Dieu; cette union se parfait dans l'oraison. « La comparaison de l’amour des petits enfants envers leurs » mères ne doit point être abandonnée, à cause de son innocence et pu- » relé; » c’est bien, dans l’union qu’il produit, l'image de l’amour de l'âme envers Notre Seigneur. « Moutrant le très-aimable sein de son divin amour » à l’âme dévote, il la tire tout à soi, la ramasse, et, par manière de dire, » il replie toutes ses puissances dans le giron de sa douceur plus que ma- » ternelle; puis, brûlant d'amour, il serre l’âme, il la joint, la presse et » colle sur ses lèvres de suavité et sur sa délicieuse poitrine... Alors l'âme, » amorcée des délices de ses faveurs, non-seulement consent à l'union, » mais de tout son pouvoir elle coopère.., de sorte toutefois qu’elle recon- » naît que son union dépend toute de l'opération divine... Or, en #’oraison, » l'union se fait souvent par manière de pelits, mais fréquents élance-

» ments. ; d’autres fois, par manière d’un continuel insensible pressement » et avancement du cœur en la divine bonté. »

Cette union a diverses manières : quelquefois elle se fait sans que nous coopérions, et d’autres fois nous coopérons ; parfois il nous semble que nous nous joignons à Dieu avant que lui-même se joigne à nous, car il fait ou non sentir son action; l'union se fait des deux parts insensiblement ou sensiblement; en la volonté seule, ou en toutes les facultés : de quelque manière que ce soit, Dieu en est toujours l’auteur.

« Or, la perfection de cette union consiste en deux points: qu'elle soit » pure et qu'elle soit forte. » Les uns la cherchent pour obtenir autre chose; les autres la cherchent pour elle-même, n'ayant autre but que d'être avec Notre Seigneur. Et quaud elle arrive à cette perfection de nous tenir pris et attachés à lui, c’est la suspension , si elle est courte; si elle est longue, on l'appelle extase ou ravissement. Le degré dépend de celui de la charité, et une âme plus occupée qu'une autre à l'exercice de l'union peut être moins avant en l'union même: cet exercice peut se faire par manière d’oraisons jaculatoires.

L'extase est un ravissement , puisque Dieu attire l'âme ; et le ravissement est une extase, puisque l’âme y est hors d'elle-même. Or, « les extases » sacrées sont de trois sortes : l’une est de l’entendement, l’autre de l’affec- » tion, et la troisième de l’action. » — L'extase de l’entendement est produite par ia contemplation de la vérité, du beau, et trouve sa joie dans l’admiration ; l’extase de l'affection, ou de la volonté, naît du bon: elles peuvent être unies ou séparées ; « car, comme les philosophes ont eu plus de la con- » naissance que de l’amour du Créateur, aussi les bons chrétiens en ont » maintefois plus d'amour que de connaissance. » — Or, il y a des ravissements qui viennent de l'esprit malin, commeil ÿ en à qui viennent de Dieu; et l’on a donné des signes pour les distinguer. De ces signes, le premier est si l'extase est plus de la volonté que de l’entendement : l’extase bonne a plus de chaleur que de lumière. Le second signe « consiste en la troisième » espèce d'extase, » qui est celle de l’action : la bonne extase se prouve par la vie chrélienne et surnaturelle. — « L'âme est le premier acte et principe » de tous les mouvements vitaux de l’'homme...; et l'amour est le premier » acte et principe de notre vie dévote ou spirituelle, » Si une personne à des ravissements et point d’exlase en sa vie et action, ce sont des ravissements dont il faut se défier ; « c’est l’extase de la vie et Opération de la- » quelle parle l’Apôtre: Je vis, mais non plus moi; c’est Jésus-Christ qui vit en

.» moi. » Cette extase fait disparaître le vieil homme et vivre l’homme nouveau.

— Et voyez comme « saint Paul fait le plus fort, le plus pressant, le plus admirable argument qui fut jamais, pour nous porter tous à l’extase et ravissement de la vie et opération! ! »

L'amour est fort comme la mort ; il peut aller jusqu’à cet effet qu’il « cause la séparation du corps et de l’âme, faisant mourir les amants d’une mort

CA Ca

1 Il faut lire ce chapitre 8e et tout le reste du livre: en cette lecture, dit le P. Fellon, on est pressé du même amour qui pressait l'A pôtre.

» très-heureuse, qui vaut mieux que cent vies... Tous les élus meurent en

» l'habitude de l’amour sacré; mais quelques-uns, outre cela, meurent en

» l'exercice de ce saint amour, — les autres pour cet amour, et d'autres

» par ce même amour. Mais ce qui appartient au souverain degré d'amour, » c’est que quelques-uns meurent d'amour... » Ainsi le grand saint François, et sainte Madeleine, et d’autres; — ainsi un gentilhomme sur le mont des

Olives; — ainsi surtout la très-sacrée Vierge, Mère de Dieu; laquelle mourut d'un amour extrêmement doux el tranquille. « L’amour avait donné près de …

» Ja croix à cette divine Épouse les suprêmes douleurs de la mort; certes, » il était raisonnable qu'enfin la mort lui donnât les délices de l'amour. »

8. Tout ce qui précède a été de l’amour affectif; il s’agit maintenant de.

l'amour effectif.

C'est un amour de conformité, par lequel d'abord nous unissons votre

volonté à celle de Dieu, qui nous est signifiée par ses commandements, conseils et jnspirations. Cet amour naît de la complaisance que le cœur a pris

en Dieu; car ce cœur « ne se peut empêcher de vouloir réciproquement … » donner à Dieu une autre complaisance. Nul ne nous plaît à qui nous ne”

» désirions de plaire; » et ce désir de plaire porte au désir d'imiter: &le

» plaisir que l’on a est un cerlain fourrier, qui fourre dans le cœur amant » les qualités de la chose qui plaît; et, pour cela, la sacrée complaisance » nous transforme en Dieu que nous aimons... » — « Mais, outre cela, Fa- » mour de bienveillance nous donne cette sainte conformité par une autre » voie. Nous avons une extrême complaisance à voir que Dieu est souve-

» rainement bon, et partant nous désirons, par l’amour de bienveillance, que:

» tous les amours qu'il nous est possible d'imaginer soient employés à bien

» aimer cette bonté...; nous désirons qu’il soit loué, honoré et adoré...;

» nous souhaitons que tout lui soit soumis par une souveraine obéissance... » Mais il ne s’agit pas de l’obéissance due à Dieu comme souverain Seigneur, laquelle appartient à la vertu de justice; il s’agit de l’obéissance d'amour, selon laquelle « encore qu'il n’y eût ni enfer, ni paradis, et que nous n’eus-

» sions nulle sorte d'obligation à Dieu, » nous serions portés, et par une.

douce violence amoureuse, à lui rendre toute obéissance.

Nous nous devons conformer à la volonté de Dieu que l'on nomme signifiée; « et celte conformité consiste en ce que nous voulions tout ce qué la » divine Bonté nous signifie être de son intention, croyant selon sa doc- » trine, espérant selon ses promesses, craignant selon ses menaces, aimant » et vivant selon ses ordonnances et avertissements. » Dieu nous signifie sa volonté par manière de désir, car il ne force pas notre liberté, quoique, « quand nous obéissons, il contribue son secours, son inspiration et sa » grâce. » — Dieu nous a signifié en mille manières qu'il veut notre salut: « nous devons vouloir notre salut ainsi que Dieu le veut; » or il le veut par manière de désir et pour cela il procure les moyens : il faut don®, et désirer notre salut en général, et vouloir user des moyens. — Dieu nous à

signifié qu’il veut que nous observions ses commandements, et l'amour de

complaisance et de bienveillance nous porte, non-seulement à les observer,

mais à les aimer. — Mais ce même amour va-t-il s'arrêter à l'ordre? Non;

il nous porte jusqu’au conseil, en ce sens toutefois que nous les voulions comme Dieu les veut, c’est-à-dire, que nous les estimions tous, par un acte de conformité générale au bon plaisir divin, et que nous soyons déterminés à suivre ceux qui sont de notre vocation. — C’est le caractère du saint amour de faire quitter à chacun sa volonté : « parmi les vrais enfants » du Sauveur, chacun quittera sa volonté, et il n’y aura plus qu’une volonté » maîtresse, régente et universelle, qui animera, gouvernera et dressera » toutes les âmes, tous les cœurs et toutes les volontés: et le nom d’hon- … » neur des chrétiens ne sera autre chose sinon la volonté de Dieu en eux. » Il en est ainsi parce que la volonté divine est toute aimable et désirable, sa “loi toute d'amour et pour l’amour, et étant vue de la sorte, elle conduit de. soi à l'amour des conseils. « Je ne dis pas que ce soit péché, à parler abso- » lument , de ne pratiquer pas les conseils..; mais c’est une impiété insup- » portable de mépriser les conseils et moyens de parvenir à la perfection. » — « Encore que tous les conseils ne puissent ni ne doivent être pratiqués » par chaque chrétien en particulier, chacun toutefois est obligé de les » aimer tous, parce qu'ils sont tous très-bons. » Or, « nous témoignerons » assez d'aimer tous les conseils, quand nous observerons dévotement ceux . » qui nous seront convenables!. » x Outre le conseil, il y a l'inspiration : « c’est un rayon céleste qui porte - » dans nos cœurs une lumière chaleureuse, par laquelle il nous fait voir le 1» bien et nous échaulfe à sa poursuite. Or, les moyens d’inspirer dont use » la divine Bonté sont infinis : » la vue des créatures, la prédication, l’affiction, la vue d’une image, la lecture d'un passage, la vue d’une mort, etc... -« Bienheureux sont ceux qui tiennent leurs cœurs ouverts aux inspirations ; » car jamais ils ne manquent de celles qui leur sont nécessaires pour bien » et dévotement vivre en leurs conditions ! » — Mais il y a des inspirations extraordinaires, et parmi elles, les unes « tendent seulement à une extraor- » dinaire perfection des exercices ordinaires de la vie chrétienne ; » à l'égard … desquelles il y a des illusions à craindre, et la première marque d’une bonne - inspiration est la persévérance en la vocation. — D’autres inspirations sont - extraordinaires en ce qu'elles sont contraires aux lois ordinaires. « Or, une . » dés meilleures marques de la bonté de toutes les inspirations, et parti- » culièrement des extraordinaires, c’est la paix et la tranquillité du cœur » qui les reçoit. » Et à cette paix et douceur « est inséparablement conjointe > la très-sainte humilité... qui nous rend souples à la correction, maniables et prompts à l'obéissance.…. »

Pour terminer cette matière, donnons une courte éthède de conuaître volonté de Dieu. En dehors des commandements, où il n’y a rien à délier, il est en général à notre liberté de choisir ce que bon nous semblera; is prenons garde de perdre le temps à à délibérer entre choses de peu ds d'im importance ; et dans les choses qui méritent délibération, ayant prié hum-

Sr:

DY0 ANALYSE blement, considéré tranquillement , et consulté docilement, allons avec fermeté et constance , sans désormais regarder en arrière.

9. Outre l'amour de conformité à la volonté de Dieu signifiée, lequel se montre par l'obéissance, il y a l'amour de soumission à ce qui arrive selon

le bon plaisir divin : tout ici consiste, non plus à obéir, mais à accepter

par l'union de notre volonté à celle de Dieu qui a voulu.

Tout ce qui a été, qui est, et qui sera, ne peut que nous porter à nous. complaire en la sagesse, puissance et bonté infinie; tout ce que Dieu a fait. pour les anges et les hommes, exalte sa justice et sa miséricorde; tout ce qu’il fait à notre égard et nous procure, biens ou peines, doit nous faire dire :

Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. — L'union de notre volonté au bon plaisir de Dieu se fait principalement dans les tribulations,

affreuses en elles-mêmes sans doute, mais qui, vues en la divine volonté,

sont des amours et des délices. On peut avoir un bon amour dans les consolations; mais il y a danger d'aimer les consolations plutôt que Dieu. C'est un amour plus parfait d'aimer la volonté divine en ses commandements, conseils el inspirations, puisque l'on quitte sa propre volonté; maïs le plus haut degré, c'est d'aimer les afflictions, et là on est sûr d'aller droit au chemin du céleste bon plaisir. — L'amour de la croix nous porte aux afflictions volontaires, et c'est un bon exercice d'amour, mais c’est mieux d’ac-

cepter, en considération de la volonté divine, celles qu’elle envoie, et c'est

le plus parfait de les chérir, aimer et caresser. Or, « cette union et confor- » mité au bon plaisir divin se fait, ou par la sainte résignation, ou par la » tres-sainte indifférence. »

La résignation se fait par manière d'effort : « elle préfère la volonté de » Dieu à toutes choses, mais elle ne laisse point d’aimer beaucoup d’autres » choses, outre la volonté de Dieu. L’indifférence est au-dessus; car elle » n'aime rien, sinon pour l’amour et la volonté de Dieu; » et ainsi la tribu lation lui est aussi chère que la consolation. — Elle s'étend à toutes choses,

qu'il s'agisse de la vie naturelle, ou de la vie civile, ou de la vie spiri=. tuelle. — Dans les choses qui regardent le service de Dieu, l'indifférence se

doit pratiquer, et en cette sorte : on entreprend un dessein, on fait tout pour qu’il réussisse, et si l'événement est contraire, on le reçoit doucement et tranquillement ; nous avons charge d'agir, et non de réussir. Si même l'événement contraire arrive par notre faute, détestons la faute et louons

Dieu de la peine. — Il faut dire la même chose de notre avancement dans

les vertus : humiliez-vous de vos défaites, et ne vous troublez jamais; la lutte est de toute la vie. — Et à l'égard du péché encore, imitons la Providence : Dieu permet le péché et le déteste; détestons-le, faisons tout pour qu’il ne soit pas commis, tout pour qu'il soit effacé, tout pour ramener le pécheur; puis divertissons notre esprit, si nous trouvons des cœurs obsti-

sta

nés , et du reste adorons et Jouons à jamais la justice vengeresse et pu=.

nissante de notre Dieu.

C’est la sainte indifférence qui donne à l'amour sacré sa plus grande purelé. « Nos cœurs, au commencement de leur dévotion, aiment Dieu » pour s'unir à lui, lui être agréables, et l'imiter en ce qu’il nous a aimés

éternellement, mais petit à petitils prennent imperceptiblement le change, » et au lieu d'aimer Dieu pourplaire à Dieu, ils commencent d'aimer pour le plaisir qu'ils ont aux exercices du saint amour, » Lindifférence n’est pas là, et aussi l'amour, se retournant à nous, n’est pas tout pur. — «Il faut tâcher de ne chercher en Dieu que l’amour de sa beauté, et non le plaisir qu'il y a en la beauté de son amour. Celui qui, priant Dieu, s'aperçoit qu'il prie, n’est pas parfaitement attentif à prier...; le soin même de n'avoir point de distractions nous sert souvent d’une fort grande distrac- » lion. Le vrai chantre céleste prend tant de plaisir de plaire à son Dieu, » qu'il ne prend nul plaisir en la mélodie de sa voix, sinon parce qu’elle » plaît à son Dieu.» — Mais encore , « ce plaisir de plaire à Dieu, n’est » pas, à proprement parler, l'amour divin, mais seulement un fruit qui en » peut être séparé. » Tant que nous voyons que Dieu agrée le chant de notre amour, nous sommes consolés , mais dès que nous ne le voyons plus, alors l’âme est en grande peine; sans cesser pourtant d'aimer et de chanter fidèlement le cantique de sa dilection, non pour aucun plaisir, car elle » n’en a point, mais pour le pur amour de la divine volonté. » Bien plus, il arrive, pendant ce chant, que l'ennemi cherche à nous troubler, « sug- » gérant que peut-être nous ne sommes point agréables à notre Maître….; »et alors nous travaillons avec un extrême ennui, et ce qui accroît le mal, » c'est que l'esprit et suprême pointe de la raison ne nous peut donner » aucune sorte d’allègement, » ni même l'espérance d’en avoir. C’est le moment du grand courage. — Il arrive alors que l’âme « n’a pas la force » de bien discerner si elle croît, espère et chérit son Dieu...; le cœur, » comme abandonné de l'amour, regarde partout et ne le trouve point, ce » lui semble.…., et bien qu’enfin il le trouve en la suprême pointe de l'esprit, » il le méconnaît..… Que peut donc faire l'âme qui est en cet état? Elle n’a » plus de force que pour laisser mourir sa volonté entre les mains de la » volonté de Dieu , à l’imitation du doux Jésus... disant : O mon Père! je » recommande mon esprit en vos mains ! Parole qui fut sa dernière, et par » laquelle le Fils bien-aimé donna le souverain témoignage de son amour » envers son Père. »

En ce trépas de la volonté morte à soi pour vivre en celle de Dieu, il n'y a plus de vouloir particulier; et « c’est la souveraine perfection de » notre volonté, que d’être ainsi unie à celle de notre souverain bien. — >» Si l'on eût demandé au doux Enfant Jésus, porté entre les bras de sa » Mère, où il allait, n'eût-il pas eu raison de répondre : Je ne vais pas; » c'est ma Mère qui va pour moi ?.. Nous devons être comme cela, nous » rendant pliables et maniables au bon plaisir divin, comme si nous étions … » de cire; ne nous amusant point à souhaiter et vouloir les choses, mais les -» laissant vouloir et faire à Dieu pour nous... » — En cet état, « si nous - » pouvions divertir notre cœur et appliquer notre attention en la bonté et » douceur divine, la bénissant, non en ses effets, mais elle-même et en sa …. » propre excellence , nous ferions sans doute un exercice beaucoup plus … éminent. » Être ainsi, sans s'occuper de joies ou de peines; ne penser qu'à Dieu en lui laissant le soin de penser à nous selon son amour infini,

c'est la suprême perfection. — L'âme alors est comme dépouillée d’ellemême et de toute affection ; elle peut être même sans l'affection des vertus # et des exercices spirituels. « Oui, Théotime, le même Seigneur qui nous » fait désirer les vertus en notre commencement, et qui nous les fait pratiquer » en toutes occurrences, c'est lui-même qui nous ôte l'affection des vertus, et » de tous les exercices spirituels, afin qu'avec plus de tranquillité, de » pureté et de simplicité, nous n’affectionnions rien que le bon plaisir de sa » divine Majesté. » Mais cet état de dépouillement n’est ni durable, ni même long : après s'être dépouillé on se revêt, toujours selon le bon plaisir de Dieu, soit d’affections nouvelles, soit « peut-être des mêmes que l’on à » renoncées et résignées.… » « Il faut souvent examiner notre cœur pour voir » s’il est bien prêt à se dévêtir; puis reprendre aussi, quand il est temps, » les affections convenables au service de la charité, afin de mourir en Croix » nus, avec notre divin Sauveur, et ressusciter par après en un nouvel » homme avec lui. L'amour est fort comme la mort, pour nous faire tout à » quitter; il est magnifique comme la résurrection, pour nous parer de gloire » et d’honneurt. » PPS 10. Tout ce qui précède a dû faire comprendre les délices du saint amour, et c'est bien le moment d'étudier le divin commandement que Dieu nous fait de l'aimer. LE « L'amour de Dieu est la fin, la perfection et l’excellence de l'univers, » en sorte que le plus grand malheur est de connaître Dieu et ne pas l’aimer.… Les damnés auront vu la divine Beauté : ce sera leur grand supplice de ne pouvoir l'aimer, et l'espoir d'aimer un jour serait leur délivrance. Or, Dieu nous aime tellement que, non content de nous permettre de l’aimer, il nous le commande. « O vrai Dieu! si nous le savions entendre, quelle obligation. » aurions-nous à ce souverain Bien, qui non-seulement nous permet, mais » nous commande de l'aimer! » Ru Ce commandement est sur la terre une garantie contre notre faiblesse, … contre celte courte vue que nous avons de Dieu , contre les distractions di-. verses qui nous éloignent de l'amour; au ciel le commandement n’existera plus, car « nous aurons un cœur tout libre de passions, une âme toute épu- » rée de distractions, un esprit affranchi de contradictions, des forces. » exemptes de répugnances, et partant, nous aimerons Dieu par une perpé- » tuelle dilection. » — Il faut ici-bas « que nous aimions de tout le cœur et” » de toutes les forces que nous avons ; » mais cela n'exclut point les amours secondaires, pourvu qu'ils se rapportent à l’amour principal, non plus que F les divers degrés entre les amants, voire entre les actes amoureux d'un même cœur, — Le premier degré de l'amour en une âme est comme un petit. feu qui sort de la cendre de la pénitence : cette âme a conservé des affec- Fe tions dangereuses qui ne détruisent pas l’amour, mais qui l’embarrassent.. Un degré plus élevé, mais eñcore imparfait, est dans ces âmes qui ont re-.

1 Dans ces hauteurs de la vie mystique, il fant suivre notre Saint, qui est. un guide aussi sûr que nécessaire : l'analyse de son traité ne peut être ici que comme une ligne de jalons très-espacés. :

tranché l'affection des objets dangereux, mais qui « affectionnent avec excès, » et par un amour trop tendre et passionné ce que Dieu veut qu’elles ai- » ment. » — « D’autres âmes n'aiment ni les superfluités, ni avec super- » fluité, mais seulement ce que Dieu veut et comme Dieu veut. Elles aiment » plusieurs choses avec Dieu, mais pas une sinon en Dieu et pour Dieu... . » Mais enfin, au-dessus de toutes ces âmes, il y en a une très-uniquement » unique, qui non-seulement aime Dieu sur toutes choses et en toutes cho- » ses, mais n'aime que Dieu en toutes choses : de sorte qu’elle n'aime pas » plusieurs choses, mais une seule chose qui est Dieu; et elle l'aime égale- . » ment partout, hors de toutes choses et sans toutes choses, » au Calvaire comme au Thabor : « âme toute pure, qui n’aime pas même le jt » sinon parce que l'Époux y est aimé... » On la dit unique, parce qu’en effet il y en a eu très-peu; la sainte Vierge seule a pu tenir constamment si haut degré.

IL y a donc diversité dans la perfection de l’amour ; mais toutefois l’obligation qui naît du commandement est la même pour tous : elle consiste à aimer Dieu sur toutes choses. —- Or, cet amour de préférence se reconnait De ment à l'occasion qui met en demeure de choisir; et alors il est bien vrai qu'un amour moins sensible peut toutefois être plus grand. — Cet our « doit surpasser toutes les affections, vaincre toutes les difficultés et » préférer l'honneur de la bienveillance de Dieu à toutes choses, je dis à toutes » absolument, sans exception ni réserve quelconque : » Saprice allait être un martyr; mais, après les plus affreux tourments et le plus admirable couage, il ne fut qu'un apostat, parce qu’il refusa de pardonner à Nicéphore. — ymbien de misères et de niaiseries auxquelles on s’attache en conservant la rétention d'aimer Dieu sur toutes choses! ; L'amour de préférence exige que nous aimions Dieu plus que nous-mêmes,

ï et la seule nature nous appelie à cela, puisque Dieu est la souveraine bonté;

D tistürellement en nous sa très-sainte charité. — Le seul amour de nousmêmes qui soit bon, c’est l'amour de charité, qui est l'amour de l’image de jeu en nous. On ne peut aimer Dieu sans aimer son image, ni aimer son image convenablement sans l'aimer lui-même : de là nait l'amour du prochain et son inséparable union avec l'amour divin.

» L'amour en ardeur s’appelle zéle : on veut ôter le mal de la chose aimée, ou de l'amitié même, et procurer tout lebien possible. L'envie et la jalousie sont que des formes du zèle, l’une toujours mauvaise, et l’autre parfois mue. — Dieu est jaloux de nous, car il veut être notre dernier et parlant otre unique amour ; or, « cette iiobise n’est pas une jalousie de convoitise, … mais de souveraine amitié : car ce n’est pas son intérêt que nous l’aimions, » c'est le nôtre. » — Nous aussi devons avoir pour Dieu jalousie et zèle, lesquels doivent consister à détruire tout ce qui est contraire à Dieu et tout

1 Le chapitre 9e du Xe livre n’est qu'une série de comparaisons et d'exemples “expliquant ce mot : Je dis toutes choses absolument.

ce qui nuit à la pureté des âmes, à être en peine de n’aimer pas assez. — L'amour divin ne peut avoir d’excès; mais bien le zèle, quand il se sert de moyens trop àpres et laisse agir la colère : l’'amour-propre est ici grande source d'illusion. — C'est en vain que l’on alléguerait pour excuse et pour exemple plusieurs saints dont le zèle a paru se servir de la colère : «ce n’est

» pas le fait de tout le monde, de savoir se courroucer quand il faut et

» comme il faut. » — Le vrai modèle de l'amour, en toute sa perfection et en tous ses exercices , c’est l'amour que pratiqua Jésus-Christ Notre Seigneur. « O Dieu! quel brasier pour nous enflammer à faire les exercices du saint » amour pour le Sauveur tout bon, voyant qu'il les a si amoureusement » pratiqués pour nous, qui sommes si mauvais! Que cette charité de Jésus=. » Christ nous presse! » é

11. L'amour sacré ne doit pas être seulement considéré en hist c'est un chef, et les autres vertus lui sont subordonnées.

Dieu aime et récompense toutes les vertus, même naturelles: car « la » raison naturelle est un bon arbre que Dieu a planté en nous, et les fruits » qui en proviennent ne peuvent être que bons. » Même le péchéur peut faire des actes vertueux, bons en soi et agréables à Dieu; mais actes faibles et mêlés de chutes, car « la nature sans la grâce ne se peut. ga- Ë » rantir du précipice; » — actes non récompensés d’un loyer éternel, parce que Ja charité est absente. Avec la charité, au contraire, toutes les. vertus sont ennoblies et relevées à la dignité d'œuvres saintes : à ceux ve aiment Dieu, toutes choses coopèrent en bien. ;

« Mais il y a des vertus qui, à raison de leur naturelle alliance et corres- » pondance avec la charité, sont aussi beaucoup plus capables de recevoir » Ja précieuse influence de l'amour sacré, et par conséquent la communica-

» tion de sa dignité et de sa valeur : » telles sont la foi, l'espérance, la

religion, la pénitence, la dévotion..., qui participent à à ll sainteté de l’amour par cela seul qu’elles sont en un cœur qui aime Dieu. — Toutes les vertus sont donc saintes étant faites en charité, et celles dont nous venons.

de parler sont plus saintes; mais beaucoup plus saintes encore sont-elles

quand elles se pratiquent par l'ordonnance et commandement de la charité. — L'amour sacré mêle sa dignité parmi les autres vertus qui sont comme … entées sur elle, en perfectionnant leur dignité particulière; — et le prix que cet admirable amour donne aux actions issues de lui-même ou des autres. vertus est d’une excellence indicible : Ce qui à présent est momentané et” léger de notre tribulation, opère en nous sans mesure en la sublimité un

poids éternel de gloire. Le sarment produit par son union au cep, et notre

union au Rédempteur fait que nos œuvres méritent la vie éternelle. Dieu. pouvait ne nous rien donner; mais il a voulu promettre : toutefois, vu la

présence du Saint-Esprit en nous, cette promesse était de convenance.

Une vertu vraiment parfaite a pour motif la raison et honnêteté, motif commun à toutes les vertus; c’est pourquoi les vertus parfaites ne sont jamais les unes sans les autres, ou du moins sans une disposition générale à les embrasser toutes. Il n'en est pas de même des vices, qui sont parfaitement séparables. — Quand le saint amour trouve en l’âme des vertus

naturelles, il les réduit à son obéissance, « se mêlant à elles pour les perfectionner ; mais, s’il n’en ‘trouve point, alors lui-même fait toutes les opérations, selon que les occasions le requièrent... Comme la manne contenait en soi la variété des saveurs de toutes les viandes..…., ainsi l'amour céleste comprend en soi la diversité des perfections de toutes » les vertus... » — « La charité donc est le lien de perfection : elle con- » tieut toutes les vertus, et sans elle on ne peut avoir la perfection d'aucune vertu... Tout ainsi que Dieu est également la dernière fin de tout ce qui est bon, comme il en est la première source, de même l’amour, qui est l'origine de toute bonne affection, en est pareillement la dernière » fin et perfection. » — Les vertus des païens, vertus dépouillées de la vraie intention, n’ont été des vertus que, de nom : « parce qu’elles ont quelque chose de bon, elles peuvent être comparées aux pommes véreuses; car elles ont la couleur et ce peu de substance qui leur reste » aussi bonnes que les vertus entières, mais le ver de la vanité est au milieu qui les gâte. »

Toutes les actions faites sans la charité sont sans valeur pour le ciel, - qu'elles soient bonnes et faites en état de péché ou seulement viciées par : le motif de vanité, d'intérêt temporel, ou par quelque autre mauvais motif. Bien plus, les actions faites avant que le péché fût commis, tandis = que la sacrée dilection vivait en l'âme, perdent Jeur valeur dès qu'il paraît, « ne pouvant conserver leur vie après la mort de la charité qui la » leur avait donnée. » — Ce sont des œuvres mortifiées ; car, « si le juste se détourne de sa justice par le péché, Dieu n’aura plus mémoire des justices et bonnes œuvres qu'il avait faites. Que si néanmoins, par après, ce pauvre homme tombait en péché, se relève et retourne en l'amour divin par pénitence, Dieu ne se ressouviendra plus de son péché; et s’il ne se ressouvient plus du péché, il se ressouviendra donc des bonnes œuvres précédentes et de la récompense qu’il leur avait promise... Il n’en est pas de même du péché; il ne fait pas revivre les péchés déjà pardonnés, » parce qu'ils n’ont pas été seulement oubliés, mais effacés. Il dépend de l’homme d’assigner une fin à ses actions : il peut les détourner de leur fin naturelle ou à cette fin en ajouter d’autres, de moindre, ‘égale, de supérieure perfection à celle de l’action même. Mais «il faut » donner à chaque fin le rang qui lui convient, et par conséquent le souverain à celle de plaire à Dieu. » — Si ce classement se fait de telle ürte qu’il y ait subordination entre les diverses fins, en sorte que la fin deéplaire à Diéu commande les autres, alors «. nous parfumons tous les autres motifs de l'odeur et sainte suavité de l'amour... L'amour est létendard en l'armée des vertus : elles se doivent toutes ranger à lui; c'est le seul drapeau sous lequel Notre Seigneur les fait combattre, lui qui est le vrai général de l’armée. »

… Sept qualités sont nécessaires pour que l'esprit soit soumis aux lois de la raison naturelle; et de même « le Saint-Esprit, voulant rendre notre > âme obéissante aux lois de son amour, nous donne sept propriétés, qui

» autre échelle de Jacob, composée des sept dons du Saint-Espr » d’autant d’échelons sacrés par lesquels les hommes angéliqu » ront de la terre au ciel, pour s’aller unir à la poitrine de Dieu » puissant, et descendront du ciel en terre pour venir prendre le

» par la main et le conduire au ciel. » — La crainte et la pic

degrés : elle ch initiale à procédant d’un amour encore Pr commençant ; elle est proprement filiale, procédant de l'amour ferm solide et déjà tendant à la perfection; puis il y a la crainte des épo

avec l'amour, — Il ya la crainte naturelle de la divinité, qui n’est ni blämable, parce qu’elle ne procède pas de notre élection ; puis

péèhe que l'acte du péché sans ôter la volonté; puis enfin la crain avec ses trois degrés ?.

L’Apôtre dit : Or, le fruit de l'Esprit est la charité, la joie, la pa

» bénigne, bonne, longanime, etc. » Mais la charité, qui est une ver don et un fruit, est encore une D'AEus, a elle renferme toutes les

enter sur la charité, comme la colère, dont il a été parlé à propos « le désespoir, qui toutefois peut se réduire à la juste défiance de soi, cialement la tristesse, qui est presque toujours inutile, contraire n

» pour faire tout ce qui se peut en faveur du divin amour. » 12. Le traité se termine par divers avis pour le progrès de l'âme a ‘amour.

Ce ie ne dépend pas de la complexion naturelle, car à s’

1 Ce chapitre 15e (XIe livre) est d’une beauté que l'analyse ne peut sentir. 4 2 On peut voir que ce chapitre 18e donne plutôt un complément d'ex qu'il ne traile une matière nouvelle.

etion à dilection.… De savoir si nous aimons Dieu sur toutes choses, il m'est pas en notre pouvoir..; mais nous pouvons bien savoir si nous dé-

nous savons que nous commençons d’aimer..., et à mesure que ce désir va croissant, l'amour aussi va s’augmentant..…

"Ce désir est d'autant plus efficace qu'il est de seul; « et ces âmes qui » foisonnent constamment en désirs, desseins et projets, ne désirent jamais mme il faut le saint amour céleste. Qui prétend au divin amour, doit soigneusement réserver son loisir, son esprit et ses affections pour cela. »

… Mais il ne faut pas croire pourtant que les occupations légitimes empêchent pratiquer le saint amour : David, saint Louis, saint Bernard, ne per- | daient rien dans la variété des occupations extérieures.

s Sainte Françoise Romaine, ayant interrompu quatre fois un même verset de l'office de Notre-Dame pour obéir à son mari, trouva enfin ce verset tout écrit par son ange gardien en beaux caractères d'or.

Beaucoup d’âmes s ‘illusionnent en des ardeurs imaginaires de faire pour Dieu de grandes choses, qui flatteraient l’amour-propre; le bon est d’emver nos occupations présentes en la pratique du saint amour.

4 amour n’est pas dans la nature de l’action que l’on fait. « IL y a des » âmes qui font beaucoup de bonnes œuvres et croissent fort peu en chaes rité.…, et au contraire il y en a qui font peu de besogne, avecun progrès « » extrême en perfection. C’est faire excellemment les actions petites, que » de les faire avec beaucoup de pureté d'intention, et une forte volonté de » plaire à Dieu. » Là est la sanctitication.

L'intention générale suffit, pourvu qu'on soit en charité; l’offrande une fois faite et non rétractée, et de même l’offrande renouvelée, applique d’une manière convenable nos œuvres au service de Dieu *.

Ne nous bornons pas là cependant, mais descendons à l’offrande journamlière, à l'offrande fréquemment répétée, à des aspirations continuelles et à considération de la très-sainte et glorieuse éternité.

Faisons volontiers le sacrifice de notre libre-arbitre, à limitation d'Aim et d'Isaac. « O franc-arbître de mon cœur! que ce vous sera chose »l bonne d'être lié et étendu sur la croix du divin Sauveur! »

es motifs que nous avons pour le saint amour ont été bien traités par aint Bonaventure, Louis de Grenade, etc. — Le {°r est la bonté divine conérée en elle-même (Voy. Liv. IL, ch. 4 et 2; Liv. IIL, ch. 8 et suiv.; Liv. X, 9). Le 2e est celui de la providence naturelle de Dieu (Liv. IE, ch. 3):

.Ge chapitre 8e a besoin d'être lu attentivement; la doctrine en est remarable.

+. 3e de la a surnaturelle de IL, ch. 21 Le : distribution à chacun des grâces et assistances requises ; suiv. : Liv. II, ch. 1- -6). Le 5e est la sion, éternelle qe tinée (Liv. IIE, ch. 9 et suiv.). :

Pour bien employer ces note il faut, après lee à avoir c ët néral, les appliquer en particulier à nous- -mêmes; il faut 3 faits divins en leur origine première et éternelle, et en leur s méritoire, qui est Notre Seigneur Jésus-Christ. Ge f Enfin, la véritable Don de la sainte dilection est : mo Calvaire :

AY Vive Jésus! duquel la mort Montra combien l’amour est fort !

ee Pages.

RO POS RE AR LE en un ee. den ce ae Le 1 LIVRE I.

De sa naissance à sa première messe (1567-1593). Guarirre I. — Famille du Saint. — Attente de sa naissance. — randes prévisions et joie. — Deux fautes. — Prodigieuse enfance. (1567-1573). .......... RS ee CE Te tete ALES 3

x Cnaprrre II. — Désir de savoir. — A la Roche : progrès et édi-

tion. — Au collège d'Annecy : vie admirable; première commuonet confirmation: la tonsure; saintes vacances : François et Louis. (1573-1580)... ..... EST. An te RE On MN A SN . Cnapirre III. — Projet d’aller à Paris. — Choix du collège des Jésuites. — Précepteur (M. Déage) et devise. — Voyage et arrivée. — rdeur pour l'étude. — Goûts austères et grande piêté : — La Con-

égation de la sainte Vierge. — Philosophie et théologie. — Vénéation de tous. — Terrible tentation : amour admirable; “le Souvenez- ; délivrance et vœux. — (1580-1586).......................... — Cnarirre IV. — Retour à Sales. — Padoue : Le P. Possevin; ndes études; Sainte règle de vie; Avanies et tentation; Macéra- — Grande maladie : charité merveilleuse. — Brillant examen : CEA NEC MONTRE TRIER ITRE V. — A Rome : mort évitée; tentation. — A Lorette : et vœux. — Naufrage évité. — Grande humilité. — Retour. — s et Claude de Granier. — Avocat au Sénat. — Signes et s de la vocation. — Refus de la dignité de sénateur. — Le — Ordres mineurs et sous-diaconat; premier sermon. — rançois et Antoine Fabre. — Nouveau refus de la dignité de séna- Confrérie de la Sainte-Croix. — Diaconat et prêtrise. —

608 TABLE DES SRÉS +

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