DONNÉS À LA MERE CLAUDE-AGNES JOLY DE LA ROCHE
Neuviesme religieuse de l'Ordre de la Visitation Sainte-Marie, et premiere Superieure du Monastere de Rennes,
escrils par elle-mesme, dans un pelié livre pour son usage particulier.
Recueil des advis particuliers que Monseigneur m'a donnez pour mon amendement.
J’Ay jugé qu'il vous seroit extremement utile de tascher de tenir vostre ame en paix et en tranquillité; et pour cela il faut que le matin en vous levant vous commenciez cet exercice, faysant vos actions tout doucement, pensant à ce que vous avez à faire dans l'exercice du matin, prenant garde de ne point laisser espancher vostre esprit le long de la journée : observez tousjours si vous estes en cet estat de tranquillité; et sitost que vous vous.en treuverez dehors, ayez un grand soing de vous y remettre, et cela sans discours ny effort.
Je ne veux pas dire pourtant que vous vous bandiez continuellement l’esprit pour vous tenir en cette paix; car il faut que tout cecy se fasse avec une simplicité de cœur toute amoureuse, vous tenant aupres de Nostre-Seigneur comme un petit enfant aupres de son pere ; et quand il vous arrivera de faire des fautes, quelles qu’elles soient, demandez-en pardon tout doucement à Nostre-Seigneur, en luy disant que vous estes bien asseurée qu'il vous ayme bien, et qu'il vous pardonnera; et cela tousjours simplement et doucement.
Ceci doit estre vostre exercice continuel; car cette simplicité de cœur vous empeschera de penser distinctement (car nous ne sommes pas maistres de nos pensées, pour n’en avoir que celles que nous voulons) qu'à ce que vous aurez à faire et à ce qui vous est marqué, sans espancher vostre ame, ny à vouloir, ny à desirer autre chose ; et fera que toutes ces pretentions de playre, et ces contraintes de desplayre à nostre Mere, s'evanouiront,
reservant le seul desir de playre à Dieu, qui est et sera l'unique object de nostre ame.
Lorsqu'il vous arrivera de faire quelque chose qui pourroit fascher ou mal edifier les Sœurs, si c'estoit chose d’une grande importance, excusez-vous, en disant que vous n'avez pas eu mauvaise intention, s’il est vray; mais si c’est chose legere et qui ne tire point de consequence, ne vous excusez point, observant tousjours de faire cela avec douceur et tranquillité d'esprit, comme aussi de recevoir les advertissemens.
Et si bien votre partie inferieure s’esmeut et se trouble, ne vous en mettez pas en peine, taschant à garder la paix emmy la guerre : car, peut-estre ne sera-t-il jamais en votre pouvoir de n'avoir pas du sentiment estant reprinse; mais vous savez tresbien que les sentimens, non plus que toute autre tentation, ne nous rendent pas moins aggreables à Dieu, pourveu que nous n'y consentions pas.
Vous vous trompez en croyant que vous devriez faire des actes vifs, pour vous deffaire de ces sentimens et troubles de la partie inferieure ; c’est au contraire, il n’en faut faire nul estat, mais passer simplement chemin, sans les regarder seulement. Que s'ils vous importunent trop, il faut se mocquer de tout cela, comme serait de leur faire la moue, et cela par un simple regard de la partie superieure; apres quoy il n’y faut plus penser, quoy qu'ils veuillent dire.
Et tout de mesme en est-il des pensées de jalousie ou d'envie, et de mesme de ces attendrissemens que vous avez sur vos commoditez corporelles, et semblables tricheries, qui vont ordinairement roulant autour de nos esprits, retranchant à vostre ame tout autre soing que celui de se tenir en paix et en tranquillité, je dy mesme celui de vostre propre perfection; car Je remarque que ce trop grand soing de vous perfectionner vous nuit beaucoup, d'autant que dés qu'il vous arrive de faire des fautes, vous vous en inquiettez, parce qu'il vous semble que c’est tousjours contre la pretention que vous avez de vous amender.
Tout de mesme, si l’on vous monstre quelque deffaut en vous, vous entrez en decouragement; et tout cecy, il ne le faut plus faire, ains vous affermir à cela, de ne point vous laisser troubler pour quoy que ce soit. Que si neantmoins il vous arrive de le faire, nonobstant vostre resolution, ne vous faschez pas pourtant; ains remettez-vous en tranquillité tout aussitost que vous vous en appercevrez, et tousjours de la mesme façon que je vous ay dit, tout simplement, sans effort ny secousse d'esprit.
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Et ne pensez pas que cecy soit un exercice de quelques jours; oh! non, car il y faut bien du tems et du soing pour parvenir à cette paix. Il est vray pourtant que, si vous vous y rendez fidelle, Nostre-Seigneur benira vostre travail. Sa bonté vous attire à cet exercice, c'est une chose tout asseurée; c’est pourquoy vous estes grandement obligée à vous y rendre fidelle, pour correspondre à sa volonté : il vous sera difficile, d'autant que vous avez l'esprit vif, et qu'il s’arreste et s'amuse à chaque object qu'il rencontre; mais la difficulté ne vous doit pas faire entrer en decouragement, pensant de ne pouvoir parvenir au but de vostre pretention. Faites tout bonnement et tout simplement ce que vous pourrez, sans vous mettre en peine d'autre chose.
Et tout de mesme, quand vous arrestez quelque chose qui ne sera bien prins selon vostre intention, passez oultre, pensant à ce que vous avez à faire. Regardez Nostre-Seigneur, et taschez d'aller au Dieu de toutes choses, multipliant le plus que vous pourrez les oraysons jaculatoires, les vues interieures, les retours, les eslans fervens de vostre esprit en Dieu, et je vous asseure que cecy vous sera fort utile.
Dieu vous veut toute et sans aucune reserve, et toute fine, nue, et despouillée ; c’est pourquoy il faut que vous ayez grand soing de vous deffaire de vostre propre volonté : car il n’y a que cela seul qui vous nuyse, d'autant que vous l'avez tousjours extremement forte, et vous estes fort attachée à vouloir ce que vous voulez.
Embrassez donc bien fidellement cet exercice, puisque je vous le dy avec la charité de Dieu et la cognoissance que j'ay de vostre necessilé, qui est que vous regardiez la providence de Dieu aux contradictions qui vous seront faites, Dieu les permettant affin de vous detacher de toutes choses, pour vous mieux serrer à sa bonté, et unir à luy; car je sçay qu'il veut que vous soyez sienne, mais d’une façon toute particuliere.
Rendez-vous donc bien indifferente, si on vous accordera, ou non, ce que vous demanderez, et ne laissez pas de demander tousjours avec confiance : et demeurez en l’indifference d'avoir des biens spirituels, ou non; et quand vous sentirez que la confiance vous manque pour recourir à Nostre-Seigneur, à cause de la multitude de vos imperfections, faites alors jouer la partie superieure de vostre ame, disant des parolles de confiance et d'amour à Nostre-Seigneur, avec le plus de ferveur, et le plus frequemment qu'il se pourra.
Ayez un grand soing de ne vous point troubler lorsque vous
aurez fait quelque faute, ny de vous laisser aller à des attendrissemens sur vous-mesme, car tout cela ne vient que d’orgueil: mais humiliez-vous promptement devant Dieu, et que ce soit d’une humilité douce et amoureuse, qui vous porte à la confiance de recourir soudain à sa bonté, vous asseurant qu’elle vous aydera pour vous amender.
Je ne veux plus que vous soyez si tendre, ains que comme une fille forte vous serviez Dieu avec un grand courage, ne regardant que luy seul; et partant, quand ces pensées, si l’on vous ayme où non, vous arrivent, ne les régardez pas seulement, vous asseurant que l’on vous aymera tousjours autant que Dieu le voudra; et que cela vous suffise, que la volonté de Dieu s’accomplisse en vous, qui estes obligée d’une obligation particuliere de vous perfectionner : car Dieu veut se servir de vous. Faites-le donc, et pour cela taschez à fort aymer vostre abjection, laquelle vous empeschera de vous troubler de vos deffauts.
Prenez soing de tenir vostre esprit en paix et occupé des choses hautes, le tirant fidellement de l'attention que vous faites sur vous-mesme, principalement quand vous avez du chagrin, et que vous n'avez point de courage. Occupez-vous à dire à Nostre-Seigneur que vous en voulez avoir, et que vous ne tonsentirez jamais à ce que le chagrin vous suggere; vous feriez encore mieux de vous divertir, faysant accroire à vostre esprit qu'il n'en a point, n’en faysant non plus d’estat que si vous ne sentiez point l'effort de cette passion.
Plus vous vous sentez pauvre et destituée de toutes sortes de verlus, ayez de plus grandes pretentions de bien faire. Ne vous estonnez point des mauvais sentimens que vous avez, pour grands qu’ils soient, mais ayez soing en ce tems-là de multiplier les oraysons jaculatoires, et retours de vostre esprit en Dieu; et, comme vous avez une grande necessité de la douceur et de l'humilité, prenez soing de mettre fort souvent emmy la journée vostre cœur en la posture d’une humble douceur.
El quand vous serez reprinse ou corrigée de quelque chose, essayez-vous tout doucement d’aymer la correction, et ne vous faschez pas si la partie inferieure s’esmeut; mais faites regner la partie superieure, affin que vous fassiez ce que l’on veut de vous en cette occasion.
Ne soyez point tant amye de vostre paix que, quand on vous l'ostera par quelque commandement, ou correction, ou contradiction, vous en demeuriez troublée; car cette paix qui ne veul point estre agitée est recherchée par l'amour-propre.
Or, maintenant je vous dy que vous ayez un soing tres-particulier de vous rendre esgale en vos humeurs, sans jamais laisser paroistre en vostre exterieur aucun changement.
Quelle apparence y a-t-il de monstrer ainsi vos imperfections, puisque cela empesche que Dieu ne soit servi de vous ainsi qu'il le desire? cette esgalité de vostre maintien exterieur manque à l'accomplissement des talens que Dieu vous a donnez. Considerez donc souvent quel deplaysir ce vous sera et ce vous doit estre, de voir que vous manquez de correspondre à la volonté de Dieu, puisqu'il a laissé à vostre pouvoir d'acquerir cela, qui doit perfectionner et accomplir vostré talent.
Travaillez fidellement pour cela; bandez toutes les forces de vostre esprit pour l'acquerir, et prenez garde que la mortification reluyse en vostre exterieur, en sorte que les seculiers treuvent plus de subjet de l’observer, que non pas de bonne mine ny de bonne façon.
Vous devez avoir un tres-grand soing de vous pencher toute du costé de l'humilité, puisque vous avez une si grande inclination à l’orgueil et à la propre estime. Ne doubtez point qu'ayant acquis cette vertu vous n'ayez quant et quant toutes celles dont vous avez necessité. Approfondissez-vous fort souvent en l'abysme de vostre neant devant Nostre-Seigneur et devant Nostre- Dame. Mais ressouvenez-vous de ce que j'ay dy en l'Entretien de lHumilité: et toutesfois et quantes qu’elles ne produict pas ce fruict, elle est suspecte et indubitablement fausse. Aneantissezvous en la cognoissance de vostre petitesse; mais soudain apres relevez vostre esprit, pour considerer ce que Dieu veut de vous.
Advis pour la charge de Superieure.
Dieu veut que vous le serviez en la conduitte des ames, puisqu’il a arrangé les choses comme elles le sont, et qu'il vous à donné la captivité de gouverner les autres.
Faites une tres-grande estime du ministere à quoy vous estes appellée, et pour le bien faire, tous les jours en vous resveillant, ne manquez jamais de dire cette parolle que S. Bernard disoit si souvent : Qu’es-tu venu faire ceans? Qu'est-ce que Dieu veut de toy? Puis soudain apres abandonnez-vous totalement à sa divine volonté, affin qu’il fasse de vous et en vous tout ce qu'il luy playra, sans aucune reserve.
Ayez une devotion particuliere à Nostre-Dame et vostre bon ange; puis, ma fille, souvenez-vous qu'il faut avoir plus d’hu-
milté pour commander que non pas pour obeir. Mais prenez : garde aussi de ne pas tant subtiliser sur tout ce que vous ferez. Ayez une droicte intention de faire tout pour Dieu et pour son honneur et gloire, et vous destournez de tout ce que la partie inferieure de vostre ame voudra faire : laissez-la tracasser tant qu'elle voudra autour de vostre esprit, sans combattre nullement tous ses assauts, ny mesme regarder ce qu'elle fait ou ce qu’elle veut dire; ains tenez-vous ferme en la partie superieure de vostre ame, et en cette resolution de ne vouloir rien faire que pour Dieu, et qui luy soit aggreable.
De plus, il faut que vous fassiez grande attention sur cette parolle que j'ay mise dans les Constitutions, scavoir, que la Superieure n'est pas tant pour les fortes que pour les foibles, bien qu’il faille avoir soing de toutes, affin que les plus advancées ne retournent point en arriere. Ayez à cœur le support des filles imparfaictes qui seront en vostre charge : ne faites jamais de l'estonnée, quelque sorte de tentation ou d’imperfection qu’elles vous descouvrent; ains taschez à leur donner confiance à vous bien dire tout ce qui les exercera.
Soyez grandement tendre à l’esgard des plus imparfaictes, pour les ayder à faire grand profict de leur imperfection. Ressouvenez-vous qu'une ame grandement impure peut parvenir à une parfaicte pureté, estant bien aydée. Dieu vous en ayant donné la charge, et le moyen, par sa grace, de le pouvoir faire, appliquez-vous soigneusement à le faire pour son honneur et gloire. Remarquez que celles qui ont le plus de mauvaises inelinations sont celles qui peuvent parvenir à une plus grande perfection. Gardez-vous de faire des affections particulieres.
Ne vous estonnez nullement de voir en vous beaucoup de fort mauvaises inclinations, puisque, par la bonté de Dieu, vous avez une volonté superieure, qui peut estre regente au-dessus de tout cela.
Prenez un grand soing de maintenir vostre exterieur en une saincte esgalité. Que si vous avez quelque peine dans l'esprit, qu'elle ne paroisse point au dehors. Maintenez-vous dans une contenance grave, mais douce et humble, sans jamais estre legere, principalement avec des jeunes gens. <
Voilà, ce me semble, ce -à quoy il faut que vous preniez garde, pour rendre à Dieu le service qu'il a desiré de vous. Mais je desire grandement que vous fassiez attention fort souvent sur l'importance de la charge que vous aurez, non-seulement d’estre superieure, mais d'estre au lieu que vous serez. La gloire de
Dieu est joincte à cecy, et à la cognoissance de vostre, Insüitut ; c’est pourquoy il faut que vous releviez fort vostre courage, en luy faysant entendre l'importance de ce à quoy vous estes appellée.
Aneantissez-vous fort profondement en vous-mesme, de voir que Dieu veuille se servir de vostre petitesse pour luy faire un service de si grande importance. Recognoissez-vous fort honnorée de cet honneur, et vous en allez courageusement supplier Nostre-Dame qu'il luy playse vous offrir à son Fils, comme une creature tout absolument abandonnée à sa divine bonté, vous resolvant que moyennant sa grace vous vivrez desormais d’une vie toute nouvelle, faysant maintenant un renouvellement parfaict de toute vostre ame, detestant pour jamais vostre vie passée, avec toutes vos vieilles habitudes. Allez donc, ma chere fille, pleine de confiance qu'apres avoir fait cet acte parfaict du -sainct abandonnement de vous-mesme entre les bras de la tressaincte Vierge, pour vous consacrer et sacrifier derechef au service de l'amour de son Fils, elle vous gardera tout le tems de vostre vie en sa protection, et vous presentera derechef à sa bonté à l'heure de vostre mort. ;
Maintenant je vous dy : Ne parlez que le moins qu'il se pourra de vous-mesme; mais cecy, je le dy tout de bon, retenez-le bien , et faites-y attention. Si vous estes imparfaicte, humiliezvous au fond de vostre cœur, et n’en parlez point; car cela n’est que l’orgueil, qui fait que vous pensez en dire beaucoup, affin que l'on n’en treuve pas tant que vous dites. Parlez peu de vous, mais je dy peu.
Ayez un grand soing de maintenir vostre exterieur parmy vos filles en telle mediocrité entre la gravité, et la douceur et l'humilité, que l’on recognoisse que si bien vous les aymez tendrement, que vous estes aussi la Superieure ; car ii ne faut pas que laffabilité empesche l'exercice de l'authorité. J'appreuve fort que les Superieures soient superieures, se faysant obeyr, pourveu que la modestie et le support soient observez.
Ayez envers les seculiers une saincte gravité; car, tandis que vous estes jeune, il faut observer soigneusement cela. Que vostre rire soit moderé, et mesme envers les femmes, avec lesquelles on peut avoir un peu plus d’affabilité et de cordialité.
[l ne faut pas entendre par cette gravité, qu'il faille estre severe ou renfrognée ; caril faut conserver tousjours une gracieuse serenité devant les jeunes gens, quoyque de profession ecclesiastique. Ayez pour Fordinaire vos yeux rabaissez, et soyez courte
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en parolles avec telles gens, observant tousjours de profitter à leurs ames, en faysant voir la perfection de vostre Institut. Je ne dy pas la vostre, ains celle de vostre Institut, non-en parolles, que fort simplement, ne le louant que comme on parle un chacun de soy-mesme, ou de ses parens, c’est-à-dire courtement et simplement.
Louez grandement les autres Ordres et Religions, et le vostre au-dessous des autres choses; bien que vous ne deviez pas ca-: cher que vous vivez paysiblement, et disant, quand l’occasion s’en presente, le bien qui se fait, simplement.
Faites tousjours grand cas des Sæurs Carmelites, et vous entretenez en leur amitié, partout où vous serez, tesmoignant tousjours que vous en faites grande estime, et que vous les aymez cherement.
Entretenez-vous fort avec les Peres Jesuites , et communiquez volontiers avec eux; comme aussi les Peres de l’Oratoire et les. Peres Minimes ; prenez conseil d’eux tous où vous aurez besoin, et particulierement des Peres Jesuites.
Ne soyez pas du tout tant retenue à relever les voiles, comme les Sœurs Carmelites, mais pourtant usez de discretion pour cela, faysant voir, quand vous le leverez, que c’est pour gratifier ceux qui vous parlent, observant de ne guere vous advancer des treillis ny moins d’ y passer les mains, que pour certaines personnes de qualité qui le desirent.
Pour ce qui est de l’orayson, il faut que vous observiez de faire que les subjets sur quoy on la fera soient sur la mort, vie et passion de Nostre-Seigneur, car c’est une chose fort rare, que l'on ne puisse profitter sur la consideration de ce que Nostre- Seigneur a fait. Enfin, c’est le Maistre souverain que le Pere eternel a envoyé au monde pour nous enseigner ce que nous devons faire; et parlant, outre l'obligation que nous avons de nous former surce divin modele, pour ce subjet, nous devons grandement estre excitez à considerer ses œuvres pour les imiter, parce que c’est une des plus excellentes intentions que nous puissions avoir, pour tout ce que nous avons à faire, et que nous faysons, que de les faire parce que Nostre-Seigneur les a faites, c'est-à-dire, prattiquer les vertus, parce que Nostre- Seigneur les a prattiquées, et comme il les a prattiquées.
Ce que pour bien comprendre, il faut fidellement peser, voir, et considerer dans ce, parce que nostre Pere l’a fait en telle facon, je le veux faire, en enclosant l'amour envers nostre divin Sauveur et Pere tres-aymable; car l'enfant qui-ayme bien son
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bon pere a une grande affection de se rendre fort conforme à ses humeurs, et de limiter en tout ce qu'il fait. |
Il se peut faire pourtant qu’il y ayt certaines ames exceptées, lesquelles ne peuvent s’arrester, ny occuper leur esprit sur aucun mystere ; elles sont attirées à une certaine simplicité devant Dieu toute douce, qui les tient en cette simplicité, sans autre consideration que de scavoir qu'elles sont devant Dieu, et qu'il est tout leur bien, demeurant ainsi utilement. Cela est bon; mais il me semble qu’il est assez clairement dit dans le livre de /’Amour de Dieu, où vous pourrez avoir recours si vous en avez besoin, et aux autres qui traittent de l’orayson.
Mais, generalement parlant, il faut faire que toutes les filles, tant qu’il se peut, se tiennent en l’estat et methode d'orayson qui est la plus seure, qui est celle qui tend à la reformation de vie et changement de mœurs, qui est celle que nous disions premierement qui se fait autour des mysteres de la vie et de la mort de Nostre-Seigneur.
Et il ne faut pas tousjours croire les jeunes filles qui ne font que d'entrer en religion, quand elles disent qu’elles ont de si grandes choses ; car bien souvent ce n’est que trom perie et amusement. C’est pourquoy il faut les mettre au train et aux mesmes exercices que les autres : car, si elles ont une bonne orayson, elles seront bien ayses d’estre humiliées, et de se sousmettre à la conduitte de ceux qui ont du pouvoir sur elles. Il'y a tout à craindre en ces manieres d’oraysons relevées; mais l’on peut marcher en asseurance dans la plus commune, qui est de s'appliquer tout à la bonne foy autour de noslre Maistre, pour apprendre ce qu'il veut que nous fassions.
La Superieure peut, en quelque grande et signalée occasion, faire faire deux ou trois jours de jeusne à la Communauté, ou bien seulement aux filles qui sont plus robustes; faire quelque discipline plus librement que de jeusner ; car c’est une mortification qui ne nuit point à la santé, et partant, toutes la peuvent faire en la sorte qu’on la fait ceans. Mais il faut tousjours observer de n’introduire point les austeritez en vos maysons; car ce seroit changer vostre Institut, qui est principalement pour les infirmes.
La Superieure doit sans doubte de tems en tems visiter les cellules des Sœurs, pour empescher qu'elles n’ayent rien en propre; mais pourtant il faut faire cela si discrettement, que les Sœurs ne puissent point avoir de juste rayson de penser que la Superieure ayt quelque deffiance de leur fidellité, soit en cela,
soit en autre chose : car il le faut tousjours observer discrettement, ue les tenant ny trop resserrées ny trop en liberté; car vous ne sçauriez croire combien c’est une chose necessaire de se tenir en cest entre-deux.
Pour moy, j ’appreuverois fort que vous ne fissiez rien que de suivre simplement la Communauté en toutes choses, soit aux mortifications, ou en quoy que ce soit. Il me semble que ce devroit estre la prattique principale d’une Superieure, que d'aller devant ses filles en cette simplicité, que de ne rien faire ny de plus ny de moins qu’elles font; car cela fait qu’elle est grandement aymée, et qu'elle tient merveilleusement l'esprit de ses filles en paix. J’ay grandement envie que l’histoire de Jacob soit tousjours devant vos yeux, affin de faire comme luy, qui ne vouloit pas seulement s’accommoder au pas de ses enfans, mais encore à ceux-là mesme de ses agnelets.
Et quant à ce qui est de la Communion, je voudrois que l’on suivist l’advis des confesseurs ; quand vous avez envie de communier quelquesfois extracrdinairement, que vous prinssiez leurs advis. Pour communier une fois toutes les sepmaines de plus que la Communauté, vous le pouvez bien faire, et à vostre tour comme les autres; et mesme pour communier plus souvent extraordinairement, vous ferez ce que ceux qui auront soing de vous treuveront bon; car il leur faut laisser conduire cela. IL sera bon, ma chere fille, que vous vous assubjettissiez à rendre compte tuus les mois, ou les deux ou trois mois, si vous voulez, au confesseur extraordinaire, où mesme au confesseur ordinaire, s’il est capable, ou tel autre que vous jugerez; car c’est un grand bien que de ne rien faire que par l’advis d’autruy.
Il ne me semble pas que vous deviez maintenant faire plus d'attention sur aucune autre prattique, que sur celle de la tressaincte charité à l'endroïct du prochain, en le supportant doucement, et le servant amoureusement; mais en sorte que vous observiez tousjours de conserver l’authorité et gravité de superieure, accompaignée d’une saincte humilité. Quand vous aurez jugé que quelque chose se doit faire, marchez seurement et sans rien craindre, regardant Dieu le plus souvent que vous pourrez : je ne dy pas que vous soyez tousjours attentive à la presence de Dieu, mais que vous multipliiez le plus qu’il se pourra les retours, de vostre esprit en Dieu; c’est ce dernier poinct que de tout mon cœur j’ay promis à mon Dieu de prattiquer fidellement, moyennant sa grace, ayant prins Nostre-Dame protectrice de celte mienne resolution.
Ce qui fut escrit de la propre main de S. FRANÇOIS DE SALES, dans le livre de la Mere CLAUDE-AGNES JoLy DE LA ROCHE, lorsqu'elle vint en France pour la fondation du Monastere d'Orleans.
ALLEZ, ma tres-chere fille, Dieu vous sera propice ; trois vertus vous sont cherement recommandées : la debonnaireté treshumble, l'humilité tres-courageuse, la parfaicte confiance à la providence de Dieu ; car quant à l’esgalité de l'esprit, et mesme du maintien exterieur, ce n’est pas une vertu particuliere, mais l’ornement interieur et exterieur de l’espouse du Sauveur. Vivez donc ainsi tout en Dieu et pour Dieu, et que sa bonté soit à jamais vostre repos. Amen.
Faites cela, ma tres chere fille; à Dieu soit la loüange de l'exercice que la Providence vous donne par cette affliction de maladie, que vous rendrez saincte, moyennant sa saincte grace. Car, comme vous ne serez jamais espouse de Jesus-Christ glorifié, que vous ne l’ayez esté premierement de Jesus-Christ crucifié, vous ne jouyrez jamais du lict nuptial de son amour triomphant, que vous n'ayez senti l'amour affligeant du lict de la saincte croix.
Cependant nous prierons Dieu qu'il soit tousjours vostre force et vostre courage en la souffrance, comme vostre modeste, douceur et humilité en ses consolations.