ADVIS SUR LA VOCATION A L'ESTAT RELIGIEUX
La bonne vocation n’est autre chose qu'une ferme et constante volonté que la personne appellée a de vouloir servir Dieu en la maniere et aux lieux auxquels sa divine Majesté l’a appellée : cela est la meilleure marque que l'on puisse avoir pour cognoistre quand une vocation est bonne. Non qu'il soit necessaire que telle ame fasse dés le commencement tout ce qu'il faut faire en sa vocation, avec une fermeté et constance si grande, qu'elle soit exempte de toute respugnance, difficulté ou desgoust en ce qui est de sa vocation, ny moins encore que celte fermeté et constance soit telle qu’elle la rende exempte de faire des fautes, ny que pour cela elle soit si ferme qu'elle ne vienne
(4) Voyez aussi l'Entretien XVIIe,
jamais à chanceler, ny varier à l’entreprinse qu'elle a faite de prattiquer les moyens qui la peuvent conduire à la perfection; attendu que tous les hommes sont subjets à telle passion, à changement, vicissitudes, et que ce n’est que par ces divers mouvemens et accidens qu’il faut juger, la volonté demeurant ferme au point de ne quitter le bien qu’elle a embrassé, encore qu’elle sente quelque desgoust et refroidissement.
Tellement que, pour avoir une marque d’une bonne vocation, il ne faut point une constance sensible, mais qui soit effective. Pour sçavoir si Dieu veut qu'on soit religieux ou religieuse, ilne faut pas attendre qu’il nous parle sensiblement, ou qu'il nous envoie un ange du ciel pour nous signifier sa volonté ; ny moins est-il besoin d’avoir des revelations sur ce subjet. Il ne faut non plus l'examen de dix ou douze docteurs de la Sorbonne pour examiner si l'inspiration est bonne ou mauvaise, et s’il faut la suivre où non; mais il faut bien cultiver et correspondre au premier mouvement, et puis ne se mettre point en peine sal vient des desgousts et des refroidissemens sur cela.
Car, si on tasche toujours à tenir sa volonté bien ferme à rechercher le bien que Dieu nous monstre , il ne manquera pas de faire reüssir le tout à sa gloire. De quelque part que vienne le motif de la vocation, il suffit, pourveu qu’on ayt senti l’inspiration, ou le mouvement dans le cœur, pour la recherche du bien auquel on se sent appellé, et que l’on demeure ferme et constant dans cette recherche, quoyque ce soit avec desgoust et refroidissement.
Et en cela on doit avoir un grand soing d’aymer les ames, et leur apprendre à ne se point estonner de ces changemens et de ces vicissitudes, et les encourager à demeurer fermes parmy eux, en leur disant qu'elles ne se doivent pas mettre en peine de ces sentimens sensibles, ny les examiner tant, et qu'elles se doivent contenter de cette constante volonté, qui, parmy tout cela, ne perd point l'affection de son premier dessein; qu’elles soient seulement soigneuses de le bien cultiver, et de correspondre à ce premier mouvement, sans se soucier de quel costé il vient; vu que nostre Dieu a plusieurs moyens d’appeller ses serviteurs et ses servantes à son service; qu'il se sert ores des predications, ores de la lecture des bons livres, ores des ennuys, des desastres, des afflictions et des traverses qui nous surviennent, ores du monde, qui nous donne subjet de nous despiter contre luy et de l’abandonner; que de toutes ces sortes il en est reüssi de grands serviteurs et servantes de Dieu.
D'autres encore viennent en religion à cause de quelque deffaut naturel qui est en leur corps, comme pour estre boiteux, borgnes et laids; d’autres ÿ sont portez par leurs peres et meres, pour advancer leurs autres enfans par cette descharge : mais Dieu bien souvent fait voir la grandeur de sa clemence et misericorde, en se servant de telles intentions, qui d’elles-mesmes ne sont nullement bonnes, pour faire de telles personnes de grands serviteurs de sa divine Majesté. |
En somme, il fait entrer en son festin les boiteux et les aveugles, pour nous faire voir qu'il ne sert de rien d’avoir.deux yeux et deux jambes pour aller en paradis. Plusieurs de ceux qui sont venus en religion de cette sorte, ont fait de grands fruicts, et perseveré fidellement en leur vocation. D’autres qui ont esté bien appellez, n’y ont pas neantmoins perseveré; mais apres avoir demeuré quelque tems, ils ont tout quitté. Dont nous avons l'exemple de Judas, de la bonne vocation duquel nous ne pouvons pas doubter, puisque Nostre-Seigneur mesme l'avoit choys et appellé comme les autres, et qu'il ne se pouvoit tromper en le choysissant, car il avoit le discernement des esprits.
C’est une chose certaine que quand Dieu appelle quelqu'un par prudence et providence divine, il s'oblige de fournir tous les aydes requis pour le rendre parfaict en sa vocation. Quand il appelle quelqu'un au Christianisme, il s’oblige à luy fournir tout ce quest requis pour estre bon chrestien. Tout de mesme, quand il appelle quelqu'un pour estre prestre où evesque, religieux ou religieuse, il s’oblige en mesme tems à luy fournir tous les moyens requis pour estre parfaict en sa vocation.
En quoi toutesfois il ne faut pas penser que ce soit nous qui l'obligions à ce faire, en nous faysant presire ou religieux, veu qu'on ne sçauroit obliger Nostre-Seigneur que comme il s’oblige soy-mesme par soy-mesme, provoqué par son infinie bonté et misericorde; tellement qu'en me faysant religieux, Nostre-Seigneur est obligé de me fournir tout ce qu'il faut que j'aye pour estre bon religieux, non point par devoir, mais par sa misericorde et providence infinie : or, la divine Majesté ne manque jamais de soing et de providence touchant tout cecy.
Et pour nous le mieux faire croire, elle s’y est obligée, en sorte qu’il ne faut jamais entrer en opinion qu'il y ayt de sa faute quand nous ne reüssissons pas bien; non qu'il ne donne aussi quelquesfois les mesmes aydes et secours à ceux-là mesmes qu'il n’a point appelez, tant est grande sa misericorde et sa liberalité.
Et si bien il donne toutes les conditions requises pour estre
46% OPUSOULES.
parfaicts en la vocation où il nous appelle, ce n'est pas à dire qu'il nous les donne tout à coup, en telle sorte que ceux qu'il a appellez soient parfaicts tout à l'instant de leur entrée dans leur vocation : car les religions ne seroient point nommés des hospitaux comme dans l’antiquité elles estoient ainsi nommées, et les religieux du mot grec Oepareurai (Therapeutes), qui veut dire guerisseurs dans les hospitaux, pour se guerir les uns les autres. Il ne faut donc pas penser qu'en entrant en religion on soit parfact tout promptement, mais ouy bien qu’on y vient pour tendre à la perfection.
Ce ne sont donc point les mines tristes ny les faces pleureuses, ny les personnes souspireuses qui sont tousjours les mieux appellées; ny ceux qui mangent plus de crucifix, qui ne veulent pas bouger des eglises, et qui sont tousjours dans les hospitaux; ny encore ceux qui commencent avec grande ferveur. Il ne faut point regarder ny les larmes des pleureux, ny les souspirs des souspireux, ny les mines des ceremonies exterieures, pour cognoistre ceux qui sont bien appellez; mais ceux qui ont une volonté ferme et constante de vouloir guerir, et qui pour cela travaillent avec fidellité pour recouvrer la santé spirituelle. Il ne faut pas aussi tenir pour marque d’une bonne vocation les ferveurs qui font qu’on ne se contente point dans sa vocation, mais qu'on s'amuse à quelques desirs qui sont pour l'ordinaire vains, mais apparens d'une plus grande saincteté de vie; car, peñdant qu'on s'amuse à rechercher ce qui bien souvent n’est pas, on ne fait pas ce qui nous pent rendre parfaicts en celle que nous avons embrassée.
ADVIS SUR LA RECEPTION & LA PROBATION DES FILLES (1). 1° Pour lestat de Postulante.
QuanT à la premiere reception dans le Monastere en habit seculier, comme on ne pourroit pas beaucoup les cognoistre, à : cause de leur bonne mine que toutes y apportent, et qu’elles se monstrent en parolles aussi promptes que S. Jacques et S. Jean à boire le calice de Nostre-Seigneur, aussi on ne les peut bonnement esconduire. Et, en effect, on n’y doit pas faire trop grand esgard pour les recevoir. Et tout ce qu'on peut faire, c’est qu'on *
(1) Voyez encore l’Entretien XVII.
sup SUR
peut observer leur façon, et, par la conversation qu'on a avec elles, recognoistre quelque chose de leur interieur. Pour ce qui est de la santé corporelle et autres infirmitez de
corps, on n'y doit point faire ou fort peu de consideration ;
d'autant que dans la Visitation on peut y recevoir les infirmes et
les imbecilles, comme les fortes et les robustes, et'elle a esté en