AUX CONSTITUTIONS DES HERMITES DUDIT LIEU
(6 mai 1620.)
Description de la Montaigne.
Vorrox est une tres-haute montaigne qui separe le Chablais du Faucigny, située à l'est de Geneve et au nord-est de Lausanne : au nord, elle void le grand lac Leman, qui est le mesme que le lac de Geneve, et descouvre distinctement presque toutes les montaignes du comté de Bourgogne et des Suisses. Elle a sous ses yeux la ville de Geneve et toutes ses dependances, avec le lac tout entier, et à dix lieues à la ronde une infinité de villes et de villages, de temples, de chasteaux, fleuves, estangs, forests, pres, vignes, collines, chemins, et autres choses semblables, avec une si grande varieté, que rien n’est plus aggreable, ny plus beau à voir. Aussi les peuples appellent cette montaigne la saincte et la belle, n'y ayant rien en elle qui n’edifie et ne resjouysse la veue. Elle commande aux montaignes de Faucigny, qui causent une espece d'horreur quand on les envisage; et à l’extremité de cette veue on descouvre les cismes sourcilleuses de Champ-Meuri. Les vignobles couvrent ses racines; les chastaigniers viennent dans le second rang, au-dessus; le milieu est occupé par des prairies et des granges ; c’est là où les pasteurs nourrissent en esté une grande quantité de bestail, et font beaucoup de laictage. Enfin, elle est couronnée par une forest de grands et vieux sapins et de hestres, qui forment une espece de labyrinthe.
Tradition des peuples sur une idole adorée autresfois sur le mont Voiron. /
C'est une tradition de tous les habitans des environs, que sur la croupe de cette montaigne les payens adoroient autresfois une idole dans laquelle le demon parloit, et le mesme demon maltraittoit bien souvent ceux qui manquoient aux ceremonies accoustumées de leurs superstitions. Or, c’estoit dans le tems que la statue de Jupiter estoit reverée sur les montaignes appelées maintenant le mont Sainct-Bernard.
L'idole est destruite; mais le demon ne quitta pas pour cela la. montaigne, y demeura sous la forme d’un sanglier qui maltraitta bien des personnes, entre autres le seigneur de Langin.
Ces statues furent brisées et destruites par les evesques de Geneve, nommement par $. Domitien, du tems de Gondesil, roy de Bourgogne, lorsque les Allobroges embrasserent entierement la foy et la religion chrestiennes.
Cependant le malin esprit ne quitta pas tout à fait la montaigne de Voiron; mais, sous la figure d’un horrible sanglier, il exerçoit sa rage sur tous ceux qui se hasardoient d'y monter : c'est pourquoy nul n'osoit s’advancer trop avant dans le bois, à moins quil ne fust sorcier, ou qu'il n’eust fait quelque pacte avec le diable. Le seigneur de Langin, village voisin, avoit son chasteau presque à mv-coste, et on en void encore aujourd'huy une fort haute tour au milieu de plusieurs masures. Un jour ce seigneur, voulant faire le hardy, et accusant quelques gentilshommes d’avoir peu de courage, fit tant qu'il les attira à la chasse dans ce lieu. A peine fut-il arrivé à la cisme de la montaigne, que voilà le sanglier qui se jette Sur luy avec fureur, qui le deschire cruellement; et il le maltraitta d’une telle sorte, qu'il demeura comme mort sur la place. Bien loin que ses compaignons eussent le courage de le secourir, ils gaignerent au pied-tres-promptement, et s’enfuirent l'un d'un costé, l’autre de l’autre. l
Ce seigneur fail vœu de faire bastir une chapelle à la saincte Vierge.
Alors le seigneur de Langin, detestant sa temerité, jetta les yeux vers le ciel, et fit un vœu à la tres-saincte Vierge de luy faire bastir une chapelle au mesme lieu, si, par ses prieres et son intercession, ceste beste farouche pouvoit estre tuée ou
. Chassée, et si luy pouvoit eschapper à tant de playes dont il pensoit que la moindre estoit mortelle. La saincte Vierge ne luy refusa pas son secours; car, quoyqu'il fust sur le point de rendre l’ame, il recouvra assez de force pour se retirer en son chasteau.
On fait des exorcismes pour chasser le demon, et on vient à bout de le chasser en effect.
Mais lorsqu'il fut question d'executer son vœu, et de faire bastir une chapelle, il y treuva de grandes difficultez : personne ne vouloit entreprendre l'ouvrage, tant la crainte avoit saisy tous les cœurs. Enfin il s’addressa à l’evesque de Geneve, et le pria d'envoyer quelque prestre pour faire les exorcismes sur la montaigne de Voiron, parce qu'on ne pouvoit s’imaginer que le sanglier fust une beste naturelle. L’evesque deputa le prestre le plus pieux et le plus habile exorciste qu'il cognust; et lorsqu'il fut monté, et qu'il eut fait toutes ses oraysons, ses conjurations,
benedictions, et ceremonies, il fit dresser une cabane sur le lieu, pour attendre de pied ferme le perturbateur, se confiant sur le secours de Dieu par l’authorité duquel il entreprenoit le combat. Mais ayant parcouru toute la montaigne pendant trois jours, et n'ayant entendu aucun bruict, ny rien veu d’extraordimaire, il ne doubta point que l'ennemy n’eust abandonné la place. Enfin il descendit, et asseura le seigneur de Langin que, s'il vouloit accomplir son vœu ‘il le pouvoit faire sans crainte, et que la faveur de la Reine des anges luy en donnoit le moyen.
La chapelle est bastie.
Ce gentil-homme, charmé de l’asseurance que luy donnoit l'exorciste, fit aussitost mettre la main à l'œuvre, et vit sa chapelle achevée en peu de tems. Il fit faire en bois une statue de la saincte Vierge tenant entre ses bras son divin Enfant, pour mettre sur l'autel; et ayant prié l’evesque de la consacrer, il la fit placer.
Le seigneur de Langin se convertit et fait construire le premier hermitage de Voiron pour sy retirer.
Ce n’est pas encore tout; car estant las du monde, et cognoissant par son experience journaliere que tout n’est que vanité, excepté Dieu, 1l resolut de quitter le tracas des affaires seculieres, pour s'occuper de la mort avec plus de loysir, à l’imitation de plusieurs sages personnages de son tems qui peuploient les deserts. Pour cet effect il fit bastir, tout aupres de la chapelle, un petit hermitage pour luy et pour un compaignon, ne se reservant de tous ses revenus que ce qui estoit necessaire pour la vie qu'il entreprenoit ; establit une bonne fondation, fit de grandes aumosnes, ordonna par son testament que, lorsqu'il viendroit à deceder, son corps seroit inhumé dans sa petite chapelle, que les corps de ses successeurs et heritiers mourant à Langin seroient au moins portez devant l’image de Nostre-Dame, avant d'estre enterrez autre part; obligea par fondation le curé de Bons, ville voisine, à celebrer certaines messes dans la chapelle, particulierement les festes de Nostre-Dame, quand la sayson permettroit de monter à l'hermitage; se prescrivit une regle de vie rigoureuse qu'il fit appreuver par son evesque; et ainsi, ayant dit un adieu solemnel au monde, il passa le reste de ses jours dans les oraysons, meditations, jeusnes, mortifications interieures, macerations de corps, embausmant tout le voisinage de l'odeur de ses vertus, donnant les exemples d’une solide devotion, et laissant apres sa mort la precieuse et tres-suave memoire de sa saincte vie. 5
Son exemple en attira plusieurs qui se joignirent à son compaignon, et suivirent son institution. Ce fut alors que le sainct hermitage commença à estre frequenté par un grand nombre de personnes qui venoient de loin de tous costez, tant pour remercier Dieu des faveurs qu’ils avoient obtenues par l’intercession de la glorieuse Vierge, que pour apprendre le chemin du ciel de la bouche des saincts hermites. L'histoire, depuis ce tems-là, est presque toute ensevelie dans l'oubli, et c'est mesme une grande merveille que l'on ayt conservé la memoire de ce peu de choses des commencemens. On en est redevable à quelques vieux parchemins et manuscrits, et aux traditions des bons vieux peres, recueillies avec soing par l’un des hermites nommé Anthoine Rigaud, dont nous parlerons ci-apres, et par le sieur Claude Dumont, curé de Boëge et de la ville de Bonne.
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La rayson de cette obscurilé est que, dans le tems que Luther et Calvin semerent leurs heresies, l'un en Allemagne et l’autre en France, et que les François entrerent dans la Savoie et s’en emparerent, les Bernois, profittant de l'occasion, envahirent de leur costé le pays de Chablais, et abolirent la religion catholique romaine, partout où ils peurent estendre leurs conquestes.
L’'hermitage de Voiron est detruit par les heretiques Bernois.
Le sainct hermitage du mont de Voiron n’en fut pas exempt :
ils y vinrent les armes à la main, comme si c’eust esté pour as-
sieger une forteresse; ils maltraitterentet chasserent les hermites, emporlerent par un horrible sacrilege les vases sacrez, les habits, meubles, papiers de fondation, donations, ventes, privileges, indulgences et autres droicts, mirent le feu aux bastimens et les desmolirent entierement, jusqu’à faire rouler les pierres par la montaigne.
Miracles faits en faveur de l'hermitage; punitions eremplaires.
Dieu ne laissa pas ces mechancetez impunies; car, fort peu de tems apres, ceux qui avoient cooperé à la desmolition de ce sainct hermitage perirent tous miserablement. Il est aussi à remarquer que, malgré tout le desgast que firent ces impies , ils ne peurent venir à bout d’emporter la statue de la Saincte Vierge, et qu’elle fut conservée miraculeusement, en cette maniere.
Jean Burgnard, chablaisien, de la paroisse et du village de Brens, qui avoit embrassé l’heresie des Bernois, s’estant joinct à ces determinez pour les conduire à l’hermitage, se jetta tout d’abord sur l'autel pour enlever la statue; ce qui estant fait, il l’attacha avec une corde et la traisna derriere luy en descendant; et la traisnant avec toutes sortes d'ignominies, il disoit : Viens apres moy, petite Maure : si tu as autant de pouvoir qu'on le dit, monstre-le maintenant; pourquoy te laisses-{u ainsi traitter? que ne te deffends-tu ? A peine eust-il vomi ces blasphermes extravagans, que la statue s'arresta et demeura immobile, quoyque ce fust en un lieu où la terre estoit fort unie, et au milieu d’un
pré. Ce miserable voyant qu'il ne pouvoit plus la tirer, tourna la teste en arriere pour voir ce qui la retenoit, et par un double miracle la teste luy demeura ainsi tournée, sans qu'il ayt peu jamais la remettre dans sa situation naturelle, et il fut au mesme instant perclu et estropié d’un bras et d’une espaule : enfin il
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fut contrainct de laisser la statue en ce mesme lieu, et descendit avec peine, portant sur luy tout le reste de sa vie la punition de son impieté, et le tesmoignage evident du souverain pouvoir de la Reine du ciel. Mais, ce qui fait horreur à penser, n'ayant pas voulu abjurer son erreur, il mourut en desesperé à la veue de plusieurs personnes, entre autres de Michel Nouvel et Claude- Hippolyte Cortager, paroissiens de Bons, qui en ont donné leurs depositions avec serment, et qui vivoient encore dans un aage decrepit, l'an 1629. Le Serenissime duc Charles-Emmanuel, estant à Thonon, lorsque $S. François de Sales convertissoit le Chablais , en voulut apprendre la verité, et commanda au secretaire de la ville de l'enregistrer, affin que ce miracle passast à la posterité. É
Mais voicy encore une autre merveille. Il y avoit une grosse cloche que l’on pouvoit entendre de Geneve et de Lausanne. Les beretiques l'ayant desmontée, et ne pouvant pas l'emporter, parce qu’elle estoit trop pesante, ny la mettre en pieces, la roulerent dans un vallon que l'on appelle le bois de Lajou, avec dessein de revenir la prendre le lendemain : c'estoit au commencement du mois d'aoust, où les chaleurs sont extremes ; neantmoins toute la nuict il tomba une si grande qnantité de neige, seulement sur cet endroict de la montaigne, que les soldats estant de retour avec des cordes et des marteaux pour rompre et emporter la cloche, ne purent jamais retrouver aucun sentier, ny cognoistre en aucune façon où elle estoit, et qu’ils furent contraincts de s’en retourner d’où ils estoient venus.
Quelque tems apres, la neige estant fondue, un paysan de Boëge, nommé Chevalier, à qui la place appartenoit, la treuva; et presentement elle est dans le clocher de l’eglise paroissiale, pour estre un jour rendue à l’hermitage.
Quant à la statue, elle fut treuvée aussi quelque tems apres par un bon prestre inspiré de Dieu, nommé Francvis Monod, de l'Ordre des Hermites de S. Augustin, et de ceux qui avoient esté chassez de Thonon; lequel conceut le desir d’aller finir ses jours dans les bois de la montaigne de Voiron.
Second hermitage de Voiron.
L'inspiration fut forte et la resolution prompte; de sorte qu'ayant obtenu la permission de l’evesque, et prié le seigneur de Boëge, Alexandre de Montuagnard, de luy donner quelque petite place dans son domaine, proche de la chapelle ruynée,
pour y bastir une cellule et y restablir l'autel de Notre-Dame, il construisit un petit edifice, moitié en pierre, moilié en bois, raccommoda la chapelle, et rapporta la statue miraculeuse de la Vierge, qu'il avoit conservée dans l’eglise de Boëge.
Dés lors, la devotion recommença avec une si grande ferveur, que les heretiques estant indignez, firent tout leur possible pour empescher les saincts exercices que le peuple de Faucigny y faysoit. Mais les habitans de Boëge, et d’autres paroissiens du voisinage, s’y rendoient en armes, surtout le jour de la Visitation, et par de continuelles deffenses donnoient le loysir de celebrer les messes et les autres offices divins, à la consolation des pauvres catholiques.
Le pere Monod estant passé de cette vie à une meilleure, lhermitage fut habité par deux serviteurs de Dieu, l’un nommé
Jean du Vernai, prestre, et l’autre Jean Grillet, lesquels, apres
quelque sejour, resolurent de supplier le Vicaire de Jesus-Christ de leur accorder des indulgences pour ceux qui visiteroient leur saincte chapelle. Pour cet effect, le pere du Vernai entreprint le voyage de Rome, ayant auparavant obtenu des lettres de recommandation de S. François de Sales, son evesque. Il se mit en chemin habillé d’une soutane grise, et d’un petit manteau de cuir noir.
Cependant le frere Grillet, qui estoit resté seul, eut beaucoup à souffrir. L'hiver fut si rigoureux, et les neiges si hautes, que presque tout le Caresme il ne peut sortir, et qu'il demeura sans pain, sans feu, et sans secours.
Le malin esprit prenant occasion de cette fascheuse solitude et necessité, n'oublia rien pour le faire tomber dans le desespoir, et luy fit espreuver les mesmes insolences qu’au grand S. Anthoine ; car il venoit de jour et de nuict avec d’horribles hurlemens, rugissemens et tintamares; il frappoit contre les murailles de la cellule, comme si c’eust esté un tambour; il imitoit tantost le jappement des chiens, tantost le miaulement des chats ; il chantoit des chansons profanes et lascives, tanlost avec la voix d’une jeune fille, tantost avec celle d'un homme; il rem-
plissoit la chambre de crapauds, de serpens, et d’autres bestes venimeuses ; il contrefaysoit des disputes et des querelles, et “esbranloit tout l’hermitage.
Cependant il ne peut jamais esbranler le devot hermite, lequel, avec une admirable constance et une ferme confiance en Dieu, disoit avec David : Seigneur, je n’ay point d'autre refuge que vous, aussi j'espere que vous me deslivrerez des filets des chas-
seurs; vous me meltrez à couvert sous vostre aise, vostre verité me servira de bouclier. Mon cœur ne tremblera point au milieu des frayeurs de la nuict, et des fleches qui volent pendant le jour; jene craindray ny la malignité des desseins concertez dans l'obscurité, ny celle du demon du midy; il en tombera mille à ma gauche, et dix mille à ma droicte, mais le mal n’approchera point de moy. Vos saincts anges me garderont soigneusement, de peur que je ne vienne à me heurter contre la pierre de scandale ; je marcheray sur la teste de l'aspic et du basilic, et j'ecraseray les lyons et les dragons, parce que j'espere en vous.
Le Pere du Vernai estant de retour de Rome avec tout ce qu'il avoit desiré, le diable redoubla ses attaques envers les deux serviteurs de Dieu; et ne se contentant pas de les tourmenter au dehors, il les battoit, les secouoit, les tiroit par les pieds, et les jettoit par terre, se presentant à eux, et grommelant comme un gros chat noir effarouché; quelquesfois il venoit siffler à leurs aureilles comme un brigand, et continua fort long-tems telles ou pareilles insolences et singeries, à l’estonnement d'un chacun, et en particulier des prestres voisins, qui alloient par intervalle visiter, consoler et encourager ces pauvres hermites, et qui contribuerent beaucoup à leur bastiment.
C'est ici le lieu de parler d’Anthoine Rigaud, l’un des hermites de ce tems-là, Il estoit du diocese de Frejus en Provence, et avoit beaucoup voyagé. Dans sa jeunesse, il avoit esté capitaine sous le compte de Fuentes, gouverneur de Milan, dont il fut ensuite secretaire. Il avoit une science profonde, et sa grande experience l’avoit rendu capable de manyer les affaires les plus importantes. Il parloit presque toutes sortes de langues, mais principalement et par excellence les langues latine, françoise, italienne, espagnole et allemande. Cet homme, avec tant de talens, desiroit neantmoins passer le reste de ses jours dans le desert. Or ayant apprins par le recit du Pere Jean du Vernai, prestre et hermite, le nombre infini de merveilles par lesquelles la tres-glorieuse Vierge Mere de Dieu manifestoit son pouvoir et ses grandeurs sur la montaigne de Voiron en Savoie, et combien ce lieu estoit propre et commode pour la vie solitaire, il fut touché du desir d'y faire sa demeure. C’est pourquoy il supplia le bienheureux François de Sales, dans le diocese duquel estoit cet hermitage, de luy accorder cette grace, et le sainct homme luy en donna volontiers la permission.
Mais parce que jusqu'alors les hermites de cette montaigne n'avoient point eu de Constitutions propres, et point de Regles;
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qu'ils vivoient à leur phantaysie, et changeoient quand il leur en prenoit envie, il jugea qu'il estoit necessaire de les establir sous une certaine Regle, affin qu'ils ne courussent plus tant de-cà et de-là, et que la devotion du peuple envers la tres-auguste Reine du monde fust augmentée par leur vie exemplaire. Il voulut donc que ces hermites fissent desormais comme une petite Congregation, attendu mesme qu'il avoit esté jugé à propos de chasser, ou de reduire à une forme de vie reguliere, tous les autres, qui estant errans et vagabonds dans le monde, causent bien souvent plus de scandale que d’edification.
Anthoine Rigaud ayant donc prins le parti de la retraitte, avec l'aggrement du sainct Evesque, resolut de faire de belles reparauons à l’hermitage avec les fonds qu’il avoit apportez; et joyguant à ses desseins le consentement du Pere du Vernai et du frere Jean Grillet, il le supplia tres-humblement de vouloir faire de leur vie un Institut dans les formes, affin qu'ils en eussent plus de merite, et qu’ils se rendissent plus aggreables à Dieu dans la saincte solitude.
C'est pourquoy ce grand patriarche ayant engendré à Jesus- Christ tant d’enfans, ayant institué des maysons de prestres seculiers et reguliers, telles que la saincte mayson de Thonon et l’abbaye de Six, ayant reformé les religieux et religieuses, tels que les Benedictins de Talloires et les Bernardines, ayant fondé l'Ordre celebre de la Visitation de S' Marie, ayant establi la fameuse Confrerie des Penitens de la Saincte-Croix, il ne luy restoit plus que d’estre encore fondateur d’une Congregation d'hermites tels que ceux de Voiron. C'est aussi ce qu'il fit par les Constitutions qu'il donna à ces trois devots anachorestes cydessus nommés, scavoir le Pere Jean du Vernai, prestre; le frere Jean Grillet, et le frere Anthoine Rigaud, dans le synode qu'il celebra à Annecy, l'an 1620, le mercredy de la seconde sepmaine d'apres Pasques, qui estoit cette année-là le sixiesme jour de may. Ce sont les Constitutions suivantes, qui sont abbregées par l’autheur.
(6 mai 1620.)