DE LA CONFIANCE
roistre en la presence de Dieu. Ce mot tant celebre entre les anciens : Cognois-loy toy-mesme, encore qu'il s'entende de la cognoissance de la grandeur et excellence de l'ame, pour ne la point aviir et prophaner en des choses indignes de sa noblesse, il s'entend aussi de la cognoissance de nostre indignité, imperfection et misere : d'autant que, tant plus que nous nous cognoistrons miserables, tant plus nous nous confierons en la bonté et misericorde de Dieu : car, entre la misericorde et la misere, il y a une certaine lyaison si grande, que l'une ne se peut exercer sans l’autre. Si Dieu n’eust point creé l’homme, il eust esté vrayement tout bon; mais il n'eust point esté actuellement misericordieux, d’autant que la misericorde ne s’exerce qu'envers les miserables. Vous voyez donc que tant plus nous nous cognoissons miserables, tant plus nous avons occasion de nous confier en Dieu, puisque nous n'avons rien de quoy nous confier en nous-mesmes. La deffiance de nous-mesmes provient de la cognoissance de nos imperfections. Il est bien bon de se deffier de nous-mesmes, mais de quoy nous serviroit-il de le faire, sinon pour jetter toute nostre confiance en Dieu, et nous attendre à sa misericorde? Les fautes et les infidellitez que nous commettons tous les jours nous doivent bien apporter de la honte et confusion, lorsque nous voulons approcher de Nostre- Seigneur; et ainsi lisons-nous qu'il y a des grandes ames, comme S*® Catherine de Sienne, et la Mere Therese, qui, lorsqu’elles estoient tombées en quelque deffaut, avoient de ces grandes confusions : aussi est-il bien raysonnable qu'ayant offensé Dieu, nous nous retirions un peu par humilité, et demeurions confus; car, si seulement nous avons offensé un amy, nous avons bien honte de l’aborder; mais il n'en faut pas demeurer là : ces vertus d’humilité, d'abjection et de confusion sont des vertus mitoyennes, par lesquelles nous devons monter à l’unyon de nostre ame avec son Dieu. Ce ne seroit pas grande chose de s’estre aneanty et despoüillé de soy-mesme (ce qui se fait-par des actes de confusion), si ce n'estoit pour se donner tout à Dieu, ainsi que S. Paul nous l'enseigne, quand il dit : Despouillez-vous du vieil homme, et vous revelez du nouveau; car il ne faut pas demeurer nud, ains se revestir de Dieu. Ce petit reculement ne se fait que pour mieux s'eslancer à Dieu par un acte d'amour et de confiance; car il ne faut pas se confondre tristement et avec inquietude : c’est l’amour-propre qui donne ces confusions-là, parce que nous sommes marrys de n’estre pas
parfaicts, non tant pour l'amour de Dieu que pour l'amour de
nqus-mesmes. Et si bien vous ne sentez pas une telle confiance. si ne faut-il pas laisser d'en faire les actes, et dire à Nostre- Seigneur : Encore, mon Seigneur, que je n’aye aucun sentiment de confiance en vous, je sçay pourtant que vous estes mon Dieu, que je suis toute vostre, et n’ay esperance qu'en vostre bonté; ainsi je m'abandonne toute entre vos mains. Et il est tousjours en vostre pouvoir de faire de ces actes, et quoyque nous ayons de la difficulté, il n’y a pourtant pas de l'impossibilité, et c'est en ces occasions-là, et parmy ces difficultez, que nous devons tesmoigner de la fidellité à Nostre-Seigneur ; car, bien que nous fassions ces actes sans goust, et sans aucune satisfaction, il ne s’en faut pas mettre en peine, puisque Nostre-Seigneur les ayme mieux ainsi; et ne dites pas, que vous le dites voirement, mais que ce n'est que de bouche, car, si le cœur ne le, vouloit, la bouche n’en diroit pas un mot. Ayant fait cela, demeurez en paix, et sans faire attention sur vostre trouble, parlez à Nostre-Seigneur d’autre chose. Voilà donc pour la conclusion de ce premier poinct, qu'il est tres-bon d’avoir de la confusion, quand nous avons la cognoissance et sentiment de nostre misere et imperfection; mais qu'il ne faut pas s’arrester là, ny pour cela tomber en descouragement, ains relever son cœur en Dieu par une saincte confiance, le fondement de laquelle doit estre en luy, et non pas en nous; d'autant que nous changeons, et 1l ne change jamais, et demeure tousjours aussi bon et misericordieux, quand nous sommes foibles et imparfaicts, que quand nous sommes forts et parfaicts. Jay accoustumé de dire, que le throsne de la misericorde de Dieu c’est nostre misere : il faut donc, d'autant que nostre misere sera plus grande, avoir aussi une plus grande confiance.
Passons maintenant à l’autre question, qui est de l'abandon de soy-mesme, et quel doit estre l'exercice de l’ame abandonnée. Il faut doncques scavoir qu'abandonner nostre ame, et nous laisser nous-mesmes, n'est autre chose que quitter et nous deffaire de nostre propre volonté, pour la donner à Dieu : car il ne nous serviroit de guere (comme j'ay desjà dit) de nous renoncer et deslaisser nous-mesmes, si ce n’estoit pour nous unir parfaictement à la divine bonté. Ce n’est donc que pour cela qu'il faut faire cet abandonnement, lequel autrement seroit inutile, et ressembleroit ceux des anciens philosophes, qui ont fait des admirables abandonnemens de toutes choses et d’eux-mesmes, pour une vaine pretention et s’adonner à la philosophie : comme Epictete, tres-renommé philosophe, lequel estant esclave de condi-