‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 5 sur 158 · I. — Quatriesme empeschement : Le travail du corps · texte numérisé non relu

I. — Quatriesme empeschement : Le travail du corps

L’AME qui arrive jusqu’à ces degrez passez, se treuve bien souvent avec le corps las et travaillé ; dont il advient que si Dieu l'invite à nouvelles considerations et plus hauts degrez, elle est en perplexité : elle voudroit bien advancer, mais la peine l’espouvante; et si l'Espoux l'appelle derechef, elle se leve pour aller à l’orayson, neantmoins avec resistance de la partie sensitive

qui la prive du goust, et fait qu’à peine peut-elle penser que Dieu soit avec elle; et comme il advient à ceux qui sont extremement las, elle dort en veillant :

Ego dormio, et cor meum vigilat;

Je dors, mais mon cœur veille.

Puis se tournant vers son Espoux, qui heurte à son cœur : | Vox dilecti mei pulsantis ,

C'est la voix de mon bien-aymé qui heurte, et l’excite à luy ouvrir, et commencer de nouveau son orayson :

Aperi mihi, soror mea, amica mea, columba mea , immaculata mea;

Ouvrez-moy, ma sœur, ma bien-aymée, ma colombe, ma toute belle, et, avec un quatriesme degré d’orayson, medite un peu ma passion; tu treuveras que j'ay le chef plein de la celeste rosée de mon sang, et les chéveux sanglans des nocturnes poinctures (1) des espines :

Quia caput meum plenuwm est rore , et cincinni mei guttis noctium ,

Car mon chef est plein de rosée, et mes cheveux entortillez sont trempez des gouttes des nuicts.

L'’ame voudroit bien obeyr, mais la lassitude luy fait desirer un peu de repos; ce qui fait dire :

Expoliavi me tunicd med, quomodd induar illd? Lavi pedes meos; quomodo inquinabo illos?

J’ay despouillé ma robbe, comment la revestiray-je ? J'ai lavé mes pieds, : comment les saliray-je ?

Tres-doux Jesus, nonobstant cette resistance, vous ne laissez pourtant de faire instance pour entrer, et comme avec la main d’une plus forte inspiration, il semble qu'il veuille luy-mesme, sans cooperation, oster le verrou de la sensualité qui luy fait empeschement, en entrer par le pertuis (2) du cœur :

Dilectus meus misit manum suam per foramen ,

Mon bien-aymé a mis la main par le pertuis.

A cette grande vocation l’ame s’esmeut :

Et venter meus intremuit ad tactum ejus ,

Mon ventre a tremblé de son seul attouchement, et resoud qu'elle doit ouvrir à son Espoux, et commencer une nouvelle meditation :

Surrexi, ut aperirem dilecto meo,

Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aymé.

(4) Piqüres. — (2) Ouverture.

Mais d'autre part, elle sent si grande douleur de n'avoir ouvert au premier coup, qu’elle renverse le vase de la myrrhe, c’està-dire qu'elle s’emplit toute de penitence, en arrousant jusqu'au verrou, c'est-à-dire faysant passer sa douleur jusques à la sensualité :

Manus meæ stillaverunt myrrham, et digiti mei pleni myrrh4 probatissima ,

Mes mains ont distillé la myrrhe, et mes doigts sont pleins de vraye myrrhe, et de la meilleure.

Par le moyen de cette douleur, ilse fait que bien que l’ame, au deffaut de la partie corporelle et sensitive, ouvre à son Seigneur :

Pessulum ostii mei aperui dilecto meo,

J'ai ouvert le verrou de mon huis à mon bien-aymé; neantmoins, à cause de cette respugnance, elle treuve si peu de goust en l’orayson, qu'il luy est advis que Dieu n’est point avec elle :

At ille declinaverat, atque transierat ,

Mais il s’estoit destourné, et avoit desjà passé. Dont se ressouvenant avoir esté tant appellée, et tant paresseuse, elle se contriste et consomme de douleur :

Anima mea liquefacta est, ut locutus est,

Mon ame s’est toute fondue, dés que mon bien-aymé a parlé. Elle essaye à treuver goust au premier degré de consideration, par le moyen des choses sensibles ; mais le travail ne permet pas

-qu'elle y en puisse treuver :

Quæsivi, et non inveni illum; vocavi, et non respondit mihi;

Je l'ay cherché, et ne l’ay point treuvé; je l’ay appellé, et il ne m'a point respondu.

Elle passe au second degré des choses spirituelles et angeliques :

Invenerunt me custodes qui circumeunt civitatem ,

Les gardes qui entourent la cité m'ont treuvée.

Mais quand elle compare leur promptitude avec sa paresse, elle demeure transpercée de douleur :

Percusserunt me, et vulneraverunt me,

Ils m'ont battue et navrée.

Ce qui est le pis, si elle entre au troisiesme degré à considerer soi-mesme en son ordre envers Dieu, elle opere la mesme resis-

tance dont elle se desplaist à soy-mesme, et luy est advis que sa face est trop laide, en comparayson de celle des anges, etque, par maniere de dire, ils ostent tout son lustre :

Tulerunt pallium meum mihi custodes murorum,

Les gardes des murs m'ont osté mon manteau.

De façon que, partout où elle se treuve, elle rencontre de grandes difficultez esmues par ce quatriesme empeschement de travaux corporels.

II. — Remede au quatriesme empeschement : Entretiens et discours spirituels.

L'orayson vocale, ou plutost les desirs spirituels servent de remedes à l’ennuy du travail : ainsi void-on celui qui, par maladie, a perdu le goust et appetit, changeant de viande, le recouvre; et qu'és congregations contemplatives, on entrejette les colloques spirituels aux oraysons. L’ame donc, desgoustée par le travail de l’orayson, doit s’addresser à des personnes spirituelles, et les prier de l’ayder à treuver son Espoux :

Adjuro vos, filiæ Hierusalem, si inveneritis dilectum meum, ut nuntiebis ei quia amore langueo,

Je vous adjure, Ô mes filles de Hierusalem! que si vous treuvez mon bienaymé, vous lui disiez que je languis d'amour pour luy.

Etelles, sçachant sa necessité, la mettront sur le discours des qualitez de l'Espoux :

Qualis est dilectus tuus ex dilecto, 6 pulcherrima mulierum! Qualis est dilectus tuus ex dilecto, quia sic adjuras nos?

Quel est vostre bien-aymé, à la plus belle entre les lemmes! que pour luy vous nous avez si fort adjurée?

Lors elle propose Jesus-Christ si bien au naturel, qu'il n’est pas possible de le mieux representer. Il est Dieu, candeur de la mesme lumiere, mais fait homme pour nous pouvoir pue au pourpre de son sang :

Dilectus meus candidus et rubicundus y

Mon bien-aymé est blanc et rouge; et en tant qu'hommeil est si singulier, qu'on le peut recognoistre entre mille :

Electus ex millibus,

Choisy de mille; parce que la charité, chef des vertus, se peut dire estre d'or en luy, c’est-à-dire tres-precieuse.

Caput ejus aurum optimum ,

Son chef est un or tres-pur et tres-bon; et les graces et benefices qui, comme cheveux innombrables; en procedent, sont les premiers fruicts des palmes; et noirs comme corbeaux, ce sont les effects de la victoire qu'il eut en l'arbre de la croix, si dignes d’estre admirez, comme le noir en un cheval.

Comaæ ejus sicut elatæ palmarum , nigræ quasi corvus ;

Sa chevelure est comme branches de palmes hautes et touffues, noire comme un corbeau.

Il est comme une blanche colombe, qui a en soy tous les dons

du Sainct-Esprit, representé par les yeux :

Oculi ejus sicut columbæ super rivulos aquarum, quæ lacte sunt lotæ;

Ses yeux sont comme des colombes sur le rivage des eaux, que l’on a lavées de laict.

Le Sainct-Esprit, appellé en autre façon riviere non par mesure, mais avec toute plenitude, luy est donné :

Et resident juxta fluenta plenissima ,

Et resident és pleins cours des eaux.

Partant, si tu contemples ces exemples, comme les joues pleines, ouvertes, et mises à la veue de tous, aussi odoriferantes que vases pleins de parfums aromatiques, ils se feront sentir de tous costez : ;

Genæ illius sicut areolæ aromatum consitæ à pigmentariüs ,

Ses joues sont comme parterres de fleurs aromatiques, que les parfumeurs mesmes ont plantez.

Sa doctrine semble estre myrrhe precieuse, qui sort comme des lys de ses sainctes levres :

Labia ejus lilia distillantia myrrham primam ;

Ses levres sont des lys qui distillent la myrrhe la plus singuliere.

Ses miracles sont tels, qu’il semble que de ses mains coulent et tombent abondamment les hyacinthes :

Manus illius tornatiles aureæ, plenæ hyacinthis,

Ses mains sont anneaux d’or pleins de hyacinthes.

Quoy plus? soit au dedans, soit dehors, cet Espoux est admirable; son cœur est d'ivoire, enrichy de pierres precieuses; ses deliberations sont simples, mais prudentes :

Venter ejus eburneus, distinctus saphiris ;

Son ventre est d'ivoyre, semé de saphirs au dehors.

Ses executions sont fortes, mais avec discrelion : Crura illius columnæ marmoreæ , quæ fundatæ sunt super bases aureas, Ses cuisses sont colomnes de marbre, fondées sur des bases d’or.

Et pour finir icy, il est tout tres-cher, il est tout tres-beau :

Species ejus ut Libani, electus ut cedri; Sa beauté est comme celle du Liban, son port comme un cedre.

III. — Quatriesme degré : Consideration de Dieu, non en luy-mesme, mais humanisé.

Tandis que l’ame discourt de Dieu en son humanité, les gousts luy reviennent, et est contrainte de s’escrier, helas!

Gutlur illius suavissimum, et totus desiderabilis : talis est dilectus meus, et ipse est amicus meus, filiæ Hierusalem!

Sa gorge est tres-souefve (1), et il est tout-à-fait à desirer; tel est mon bien-aymé, et il est mon tres-cher, à filles de Hierusalem!

Et si les personnes avec qui elle est veulent poursuivre, elles luy disent :

Quo abiit dilectus tuus, 6 pulcherrima mulierum? quà declinavit dilectus luus, et quæremus eum tecum ;

Où est allé vostre espoux, à la plus belle entre toutes les femmes! où s'est-il destourné ? et nous le chercherons avec vous.

Elle ne veut plus les entretenir : mais, recognoissant qu'encore que les travaux lui fissent sembler que son espoux se. fust retiré bien loing, neantmoins il ne s’en estoit point allé; au contraire, il estoit tousjours demeuré avec elle, comme en son jardin, ou comme en un cabinet de parfums; et tirant de là la plus grande occasion de merite, elle peut dire qu’il en a cueilly des lys tres-odoriferans.

Dilectus meus descendit in hortum, ad areolam aromatum, ut pascatur in hortis, et lilia colligat ;

Mon bien-aymé est venu en son jardin, au parterre des fleurs aromatiques , pour repaistre au jardin , et y cueillir des lys.

Et pour ce, puis qu’elle cognoist qu'il a tousjours esté avec elle et y est encore à present, elle dit :

Ego dilecto meo, et dilectus meus mihi, qui pascitur inter lilia ;

Je suis à mon bien-aymé, el mon bien-aymé est à moy, qui se repaist entre les lys.

Elle n’a plus besvin d’autre chose que de s’entretenir avec luy, disant : O Seigneur! quand vous pourray-je playre, par ma beauté, douceur, bonne grace, force, innocence, devotion et discretion? Quand sera-ce donc que vous me direz :

(1) Suave.

Pulchra es, amica mea, suavis, et decora sicut Hierusalem, terribilis ut castrorum acies ordinata ; |

O ma bien-aymée ! tu es belle, douce, et de bonne grâce comme Hierusalem, forte comme une armée bien rangée.

Desjà, Seigneur, vous m'avez monstré, par mille signes, que mes œillades vous ont blessé, c’est-à-dire que mes intentions ne vous sont pas desplaysantes.

Averte oculos tuos a me, quia ipsi me avolare fecerunt ;

Detournez vos yeux de moy, car ils m'ont fait sortir de moy-mesme.

Que mes cheveux, c'est-à-dire mes desirs, sont purs et nets :

Capilli tui sicut grex caprarum, quæ apparuerunt de Galaad ;

Tes cheveux sont comme un trouppeau de chevreaux qui paissent sur le mont de Galaad.

Que mes sens ainsi que trouppeaux ont esté fidellement gardez :

Dentes tui sicut grex ovium, quæ ascenderunt de lavacro, omnes gemellis fœtibus , et sterilis non est in eis;

Tes dents sont comme trouppeaux de brebis qui sortent du lavoir, chascune ayant deux petits, et nulle d’icelle n’est sterile.

Et que mes forces de la partie concupiscible desirant le bien, et fuyant le mal, sans dissimulation, comme deux joues bien colorées, vous sont cheres et aggreables :

Sicut corteæ mali punici, sic genæ tuæ, absque occullis tuis;

Tes joues sont comme une grenade entamée, sans ce qui est caché au dedans.

Mais, Ô Dieu, dit l'ame, desjà cy-devant vous m'avez loüé de presque toutes ces parties : je desirerois maintenant m’advancer, et surpasser en devotion beaucoup d'autres devotes, qui pensent l'estre, et que vous puissiez me dire :

Sexaginta sunt reginæ et octoginta concubinæ, et adolescentularum non est numerus ;

Il y a soixante reines et quatre-vingts concubines, et des jeunes filles sans nombre.

Que scay-je ? peut-estre desiré-je trop : je voudrois que vous me puissiez appeller ma parfaicte, je voudrois en ma nature, qui est ma mere, avoir quelque rareté, et que l’on en dit :

Una est colomba mea, perfecta mea;

Mais ma colombe qui est parfaicte est toute seule.

Je voudrois que l’on pust encore dire :

Una est matri suæ, electa genilrici suæ. Viderunt eam filiæ, et beatissimam prædicaverunt; reginæ et concubinæ , et laudaverunt eum ;

Elle est l'unique à sa mere, elle est choisie à celle qui l’a engendrée. Les: filles l'ont veue et l’ont dite tres-heureuse; les reines et les concubines l’ont louée ;

de son innocence, estant sortie de la nuict du peché :

Queæ est ista quæ progreditur, quasi 'aurora consurgens, pulchra ut luna, electa ut sol, terribilis ut castrorum acies ordinata?

Qui est celle-cy qui marche (en devotion) comme faït l’aurore quand elle se leve, belle comme la lune (de prudence et bonne eslection), choisie

comme le soleil (et finalement d’invincible force), terrible comme les escadrons d’une armée bien rangée ?

Mais outre cela, l'ame adjouste : Où avez-vous été, mon Seigneur? Il m'a semblé que vous m'aviez laissée, quand le travail et la fatigue ne me permettoient pas que j'eusse du goust. J'ay esté, respond-il, en toy-mesme, qui es mon jardin, et j'y ay esté avec plus de profit pour toy, que je n y eusse esté si, du premier coup, je t’'eusse donné des gousts, te donnant occasion de meriter, dont j'av tiré de mon jardin un plus grand fruict de merite :

Descendi in hortum nucum , ut viderem poma convallium, et inspicerem si floruisset vinea, et germinassent mala punica;

Je suis descendu au jardin des noyers, pour voir les pommiers des vallées, et regarder si la vigne estoit fleurie, et si les grenades avoient. germé. j

Que beny soyez-vous donc, à Seigneur! respond l’ame, qu’en telle façon me faysant accroire que vous estiez absent, vous m'avez donné occasion de meriter, et m'avez fait faire en peu de tems plus de chemin que les carosses des princes; et par ce, puisque je n’ay sceu que vous estiez avec mov, Je peux dire :

Nescivi : anima mea conturbavit me propter quadrigas Aminadab.

Je n’ay rien sceu; mon ame m’a troublée à cause des chariots d'Aminadab.

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