‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 51 sur 158 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Celle qui a la charge des autres est appelée Preposée, comme qui diroit mise et posée au-devant, ou au-dessus de la Congregation, et qui est presidente à icelle, qu’on pourroit appeller Preferée; mais parce que ces mots ne sont pas usitez, on les à peu et deu changer en ceux de Mere ou Abbesse ; ou bien Prieure ou Superieure, et parce que le dernier et le premier de ceux-cy sont plus simples, et signifient la mesme chose que celui de Preposée, 1l à esté treuvé bon que vous les retinssiez, notamment celuy de Mere; d'autant que le Sainct Pere dit enfin : « Que les Sœurs obeyssent à la Superieure comme à leur Mere. »

Il est dit au bout de la Regle : « Que l’on obeysse à la Superieure, et, beaucoup plus au Prestre qui a soing de toutes ; » mais qui est donc ce prestre qui a soing de toutes? Certes, d'autant qu’en la Regle des Freres, aussi bien qu’en celle des Sœurs, cette obeyssance au prestre est souvent inculquée, ceux que j'ay veu des interpretes de cette Regle ont creu que c'estoit l’evesque, d'autant, dit un d’entre eux, qui a fait de belles et bonnes remarques sur icelle, que les Chanoines Reguliers en despendoient; mais depuis que les evesques et leur clergé se sont, par dispense apostolique, secularisez, cet ordre n’est plus gardé. Or, à la verité dire, quant à ce poinct, je ne puis consentir à cette interpretation : car, encore qu'au commencement de l'Eglise, les noms de prestre et d’evesque fussent souvent confondus, et passassent l’un pour l’autre, ainsi qu’il est aysé à voir és Actes et és Epistres des saincts Apostres, si est-ce que du tems de S. Augustin, ces mots n’estoient plus en cet usage, et n'appelloit-on pas les prestres evesques, ny les evesques simplement prestres, comme luy-mesme le tesmoigne en l’Epistre qu'il a escrite à S. Hierosme (Epist. 19), et ne me souvient pas que jamais S. Augustin en ayt usé autrement ; de sorte qu'il n'y à donc point d'apparence qu’il ayt mis si souvent en sa Regle le mot de prestre pour celuy d’evesque, puisque mesme les monasteres des filles et femmes estoient en grand nombre au diocese d'Hippone, et que l’evesque n'eust peu estre ainsi partout. Mais ce qui m'oste de tout doubte en ce poinct, c’est que sainct Augustin, en ceste mesme Regle des sœurs, distingue clairement le prestre d'avec l’evesque , disant : « Que si quelque sœur est convaincuë d’avoir receu des lettres, ou presens en secret, elle doit estre griefvement corrigée et chastiée, selon qu'il sera advisé par la Superieure, ou par le Prestre, ou mesme par l’evesque. » Ainsi est distingué le prestre d'avec l’evesque. Et presque en mesme subjet, au troisiesme Concile de Carthage, auquel ce sainct Pere fut present : « Lorsque les vierges sacrées seront destituées de leurs peres et meres qui les protegeoient, qu’elles soyent retirées en quelque monastere de vierges, par la providence de l’evesque, ou bien par celle du prestre , si l’evesque est absent. » Ce sont les parolles du Concile. Maisil y a plus: car au commencement de l’Epistre où la Regle est inserée, il est parlé manifestement de ce mesme prestre qui avoit soing du monastere, sous le nom de Prevost ou Prefet.

Et certes je confesse, que non-seulement en la primitive Eglise, et jusques au lems du grand S. Augustin, mais aussi plusieurs siecles apres, les

religieux et religieuses, vivoient sous l’obeyssance des evesques : car c’est une verité trop certaine pour estre nyée, trop evidente pour estre ignorée, puisque Gratian au Decret, Edinerus en la vie de $S. Anselme, S. Bernard au troisiesme livre de la Consideration, et en l'Epistre qu’il escrit à l’archevesque de Sens, Henry, et mesme le maistre de l'Histoire de l'Eglise, Baronius, le tesmoignent en termes qu’on ne peut dissimuler. Nous avons mesme encore en ce diocese de Geneve quelques monasteres de Chanoïnes Reguliers, qui sont de la juridiction episcopale; et y en a plusieurs ailleurs, notamment de filles, qui, selon l’ancienne discipline, sont en mesme condiüon. En foy de quoy il appert par l'estat de l'Eglise de Milan, que de soixante et un monasteres de religieuses qu'il y a, quarante-six sont sous la charge de l’Archevesque, n’y en ayant que quinze en celle des Reguliers. Mais pour tout cela il ne s’ensuit pas que les evesques soyent, ou fussent les Prestres de ces monasteres; ains ils en ont et avoient seulement la surintendance et jurisdiction generale, comme des autres eglises non exemptes de leurs dioceses. Ce Prestre doncques, dont il est parlé en la Regle, estoit ou le Curé, qui, comme a remarqué le docte Filesac, theologien de Paris, estoit jadis nommé simplement, le prestre par excellence; ou bien c'estoit le prestre particulier auquel l’evesque avoit commis le soing du monastere, pour les choses spirituelles et administration des sacremens. Et vrayement en cette ancienne Eglise, les religieuses alloient au service divin aux eglises parochiales. S. Hierosme, en l’epitaphe de Ste Paule, parlant des religieuses qui estoient és trois monasteres de Bethleem : « Elles sortoient, dit-il, seulement le jour de dimanche pour aller à l’eglise, qui estoit à costé de leur sejour, chaque trouppe suivant sa Mere, et de là s’en retournant, elles s’appliquoient aux exercices qui leur estoient assignez. S. Pachosme et ses religieux appelloient un des prestres du voisinage pour recevoir la divine Eucharistie (est-il dit en sa vie) et les immortels Sacremens, estimant, disoit-1il, que c’est chose profittable aux monasteres de communiquer aux eglises. » La rayson de cecy fut, que les prestres estoient rares, l'Ordre de prestrise estant en si grande consideration parmy ces anciens, que peu de gens osoient se faire promouvoir. Tant y a donc que le prestre dont il est parlé en la Regle, estoit ou le Curé, ou celuy que l’evesque commettoit à part pour ie monastere, comme qui diroit le Pere spirituel; et tout ainsi que la Superieure avoit la direction ordinaire des religieuses, aussi és choses d'importance et extraordinaires on appelloit le Pere spirituel; et si cela ne suffisoit, on recouroit finalement à l’evesque.

Ce qui est deffendu : « Que l’on ne porte pas des voiles si delyez, qu'on puisse voir à travers la coiffure : » c’est parce qu’en Afrique, pays extremement chaud, les filles et les femmes ne plyoient leurs cheveux qu'avec de petites coiffes de filets, qu’on appelle en latin retiola, comme petits rets et filets, et en françois du lacis, comme petits lacs, ou lacets; mais de deça les coiffures des religieuses observantes sont d'autre sorte, oultre qu'elles se Llondent, et toutesfois ne laissent pas de devoir observer que leurs voiles ne soyent pas transparents.

Je n’ay pas estendu au long ce que le sainct Pere met en l’article par lequel il deffend l’amitié sensuelle entre les sœurs, d'autant que selon la necessilé de ce tems-là, et de la province en laquelle il vivoit, il marque certaines particularitez peu cognuës és contrées de deça, et dont la malice porte quant et (1) soy tant d'horreur, qu'il n’est pas besoin d’en exprimer plus clairement la prohibition.

Ce que porte la Regle, « de demander tous les jours les livres à l’heure « assignée , » regarde ce tems-là, auquel l'imprimerie n’estant pas encore exercée, On ne pouvoit pas avoir des livres à commodité; ains estoit requis de les lire l’un apres l’autre.

Ce qu’il donne permission aux Sœurs, «d’aller une fois le mois aux estuves, » provient de la bonne opinion que les Anciens avoient des bains, lesquels comme plusieurs prenoient pour le seul plaisir, aussi les autres, notamment és regions chaleureuses, les prenoient pour tenir leurs corps nets des crasses que le hasle et les sueurs salées et adustes produisoient, et les autres pour la santé, qui certes est grandement aydée de la netteté. Pline note que Carmis, medecin Marseillois, renversa toute la methode des autres medecins , et qu'entre autres choses, il ostoit l'usage des bains chauds, et faysoit des bains d’eau froide, et qu’il avoit veu des Senateurs, mesme en plein hyver, grincer des dents dans ces bains froids. Sainct Augustin mesme, racontant l'ennuy extreme qu'il eut du trespas de sa mere, dit : « Que pour s’en alleger, il alla aux bains, ayant apprins qu'ils estoient appelez par les Grecs d’un nom qui tesmoignoit leur efficace à chasser l’ennuy et la melancholie. » Donc ce n’est pas merveille s’il le permet aux sœurs, selon que la coustume de ce païs-là, et le conseil des medecins le requeroit, puis que principalement il advertit si soigneusement qu'on n'en use pas pour playsir; ains seulement, ou pour la netteté, ou pour la santé. Certes S. Polycarpe, disciple des Apostres, au recit de S. [renée, a tesmoigné que le glorieux S. Jean Evangeliste entrant en un bain à Ephese pour se laver, et y treuvant Cerinthus, Heresiarque, dit à ceux qui estoient avec lui : « Retirons-nous hastivement d'icy, de peur que nous ne soyons acéablez de la cheute de cette estuve, en laquelle est l’ennemy de la verité. » Ce grand Disciple bien-aymé de Nostre-Seigneur ne faysant donc point de difficulté d'aller aux bains, qui pourra, je vous prie, censeurer la douceur de S. Augustin, s’il en permet l'usage aux sœurs de son Ordre? Je voy que quelques-uns ont attribué cette action de S. Jean à une speciale inspiration , comme s’il fust allé aux bains pour avoir subjet de dire la celebre parolle qu’il y dit contre Cerinthus; et je voy quant et quant (2) que ce sentiment merite voirement de n’estre pas mesprisé, à cause du credit que les autheurs d’iceluy ont justement merité parmy les amateurs des Lettres sacrées; mais c’est une entorse neantmoins que l’on donne à l'Histoire, en faveur de la rigoureuse et impitoyable austerité qu’on estime avoir deu regner en l'esprit de ce grand Sainct : car au reste S. Irenée , qui est le premier escrivain de cette Histoire, sur la tresasseurée foy de S. Polycarpe, dit au contraire expressement : « Que ce glo-

(1) Avec. — (2) En même temps.

rieux Evangeliste alloit aux bains pour se laver : » et me semble que cela estoit fort convenable à son humeur naturelle, qui le portoit, non tant comme un aigle, que comme une blanche colombe, à desirer la netteté et du cœur et du corps, et le faysoit marcher comme un enfant de suavité, en son inuocence, avec plus de simplicité, de confiance et d'amour, que de timidité et d'affection à l’aspreté et rigueur : tesmoin sa petite perdrix avec laquelle il recreoit quelquesfois son ame angelique. La charité anime les esprits des Saincts de differentes perfections et affections , et empesche quelques-uns, comme S. Jacques-le-Mineur, d'aller aux bains par la severité, en y faysant aller d’autres, comme S. Jean, par le juste soing de l’honnesteté et de la santé.

L'article de l’expulsion des incorrigibles est fascheux aux gens du monde, qui ne voudroient jamais revoir parmi eux les filles dont ils se sont une fois deschargez, et ceux qui l'ont veu cy-devant en vos Constitutions, l'ont apertement (1) blasmé; mais, comme disent les doctes Azor et Lessius, apres plusieurs graves autheurs, c’est un article du droit canon, et de droit de pature, et par consequent de droit divin. Aussi S. Benoist, ce grand Pere des moines de nostre Occident, l’a mis expressement en sa Regle, pour les deserteurs et fugitifs. Et ce qui est plus à mon propos, le nompareil S. Augustin l’ordoune en cette saincte Regle : De peur, dit-il, qu’une ame empestée n'empeste et infecte toute une Congregation. Ce que S. Bernard a dit en parolles differentes, mais en mesme sens : Mieux vaut qu'un perisse que l'unité. Et ce grand Pachosme voulut expulser Sylvain , et luy oster l'habit vingt ans apres sa reception, parce qu'il s’estoit rendu incorrigible en ses bouffonneries En effect, cela eust esté executé, si le bon moine Petronius n'eust intercedé pour luy, et ne se fust rendu caution de son futur amendement, charité qui succeda extremement bien; car Sylvain se corrigea, et mourut sainct.

Or, remarquez cependant, je vous prie, en ce peu de poinets que je viens de traitter, que deffendant vostre Regle, j'ay aussi deffendu vos Constitutions. Certes, ç’a esté une speciale providence de Dieu, qu'entre toutes les Regles, celle du glorieux S. Augustin ayt esté choysie pour servir de loy en vostre Compaignie , puisque desjà, par un secret instinct du Sainet-Esprit, vos Constilutions furent dressées au commencement; en sorte qu’elles sont toutes conformes à cette saincte Regle, laquelle par ce moyen vous observiez, saus y penser, avant qu'elle vous fust ordonnée, voire sans sçavoir quelle elle estoit : car, quant à moy, je l’avois desjà veuë en la belle Epistre cent neuf de S. Augustin; mais ny je n’en avois pas la memoire presente, ny je ne dressay pas ces Constitutions selon mon seul entendement, ains beaucoup plus selon la devote inclination des ames, qui furent si heureuses d’estre appellées par l'esprit de Dieu pour commencer cette si pieuse maniere de vie. En quoy je ne sçay comme quelques-uns se sont trompez, pensant que vostre Institut soit ouvrage de ma seule cervelle, et par consequent moins estimable; car, je vous prie, de quelle authorité eussé-je peu vous ordonner

(1) Ouvertement.

une telle retraitte, et vous obliger à une telle sorte de vie, sinon par la concurrence de vostre propre eslection et volonté? Certes, les conseils evangeliques ne peuvent estre convertis en commandemens par nos Superieurs, si de nous-mesmes librement et volontairement nous ne nous obligeons à les observer par vœu, serment, ou autre profession.

Mais à la verité, voyant vostre Congregation petite en nombre au commencement, et toutesfois grande en desir de se perfectionner de plus en plus au tres-sainct amour de Dieu, et de l’abnegation de tout autre amour, Je fus obligé de l’assister soigneusement, me ressouvenant bien que Nostre- Seigneur, ainsi qu’il dit luy-mesme, vint en ce monde pour le bien de ses brebis, non-seulement affin qu’elles eussent la vraye vie, ains aussi affin qu'elles l’eussent plus abondamment, et que, pour la leur faire avoir plus abondante , il ne faut pas seulement les induire à l’observance des commandemens ; mais encore à celle des conseils, et qu’en cela ceux de ma condition doivent rendre fidelle service à ce divin Maistre, puisque, comme dit S. Ambroise, ç’a tousjours esté une particuliere grace aux evesques, de semer les graines de l’integrité, et d’exciter és ames le desir et le soing de la virginité, comme firent jadis les premiers et plus grands serviteurs de Dieu, et pasteurs de l'Eglise. Que si oultre cela j’autorisay vostre methode de servir Dieu, je ne fis rien que ce que je devois faire, comme desclara assez le tres-sainct Pere Paul V, quand, departant de belles et amples indulgences à vostre Congregation, il dit : « Pourveu qu’elle soit appreuvée et erigée par l’authorité de l’evesque. »

Somme toute, mes tres-cheres filles, à Dieu soit honneur et gloire, qui de toute eternité prepara ces sainctes Regles pour vostre Congregation, et vostre Congregation pour l’observance de ces Regles, ayant mesme ordonné, par une conduitte admirable de sa Providence, que vos Constitutions fussent tout ainsi que des ruisseaux, qui coulent et tirent leur origine des propres parolles et de l’esprit d’icelles, comme de leur vraye source et tres-pure fontaine, qui me fait hardyment vous prononcer cette exhortation : Venez, Ô filles de la benediction eternelle, et comme il fut dit à Ezechiel, et au cher bien-aymé du bien-aymé de vos ames : Venez, tenez, prenez et mangez ce livre, avalez-le, remplissez-en vos poictrines, et en nourrissez vos cœurs : que les parolles d’iceluy demeurent jour et nuict devant vos yeux pour les mediter, et sur vos bras pour les prattiquer, et que toutes vos entrailles en louent Dieu. Il donnera de l’amertume à vostre interieur : car il conduict à la parfaicte mortification de vostre propre amour; mais il sera plus doux que le miel à vostre bouche, parce que c’est une consolation nompareille, de mortifier l'amour de nous-mesmes, pour faire vivre et regner en nous l’amour de celuy qui est mort pour l’amour de nous. Ainsi vostre tres-amere amertume se converlira en la suavité d’une paix tres-abondante, et vous serez comblées du vray bon-heur. Je vous prie, mes Sœurs; ains je vous supplie et conjure, mes Filles bien-aymées, oyez, voyez et considerez : vous avez esté instruittes jusqu’à present en ces observances; vous avez receu le voile sacré sous icelles ; par icelles vous avez esté multipliées, et avez

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