Oeuvres complètes de saint François de Sales
ON n’eut pas plustost escrit le nom sacerdotal d’Aaron sur cette ancienne et celebre baguette reservée dans l'arche de l’alliance, que soudain elle bourgeonna (Num. 17), et se treuva parée de ses feüilles, fleurs et fruicts, quoy qu’elle fust auparavant toute morte et seiche. La Croix aussi estoit de soy toute couverte d’ignominie, et signe infortuné de malediction; mais dés-lors que Pilate , estant indubitablement touché d’en-haut, comme a remarqué S. Ambroise, eut mis en icelle (1) l'inscription sacrée : Jesus Nazarenus Rex Judæorum (Joan. 19), elle fut rendue toute saincte et venerable , par ce tiltre asseuré de son ennoblissement. Lors les noires marques de son infamie furent du tout effacées par le sang sacré de l’Agneau, auquel - ayant trempé la premiere, elle en est demeurée pour jamais claire et blanche, comme sont les estoles des bien-heureux, qui n’ont tiré leur blancheur que de ce mesme vermeil. L'enfer, qui n’a pas assez de charbon ny de fumée pour la noircir, produit neantmoins parfois quelques-uns de ses barboüillez, qui, voilez du beau manteau de l’Escriture, jettent devant les yeux des simples gens certains broüilards de divers discours, pour faire paroistre au travers d’iceux cette saincte Croix aussi noire et soüillée qu’elle fut oncques (2). L'un d’entr’eux estimant la mettre en la nuict d’un eternel mespris, mit naguere au jour un certain petit traitté sans aucun nom d’autheur, d'imprimeur, ny du lieu d’où il sortoit. Or, entre plusieurs de la compagaie de la saincte Croix d’Annessy, qui pouvoient et se sentoient obligez de respondre à cet escrit, j’en pris fort librement la charge, et fus (à mon advis) advoué de sa divine Bonté; car je n’eus pas sitost commencé à dresser cet advertissement, que pour ne me laisser escrire de sa croix en clere-d’armes, elle me mit sur les espaules la croix d’une aspre et longue maladie, au relever de laquelle je me treuvay distrait à tant d’occupations, et l'imprimerie tant incommode , que je n’ay peu le produire jusques à cette heure, qu’enfin il sort, et ne peut sortir sinon à l’abry de la faveur de Vostre Altesse. C'est le premier ouvrage que j’estale, il est deu au seigneur du lieu : les confreries de Savoye, pour lesquelles je l’ay dressé, le recevront de meilleur cœur, quand elles verront sur son front le glorieux nom
(1) Elle. — (2) Jamais.