LIVRE II, CHAPITRE IX
1° Les mots de l’Apocalypse signifient proprement une marque reelle et exterieure, et n'y a point d'inconvenient à les entendre comme cela : pourquoy leur baïllerois-je un sens etranger, puisque leur naturel est sortable ?
2° L’ante-christ sera extremement superbe, à quoy se rapporte tres-bien, qu'il fasse porter une marque aux siens, comme les grands baillent leurs livrées à leurs gens.
3° Le diable, qui n’est qu’un esprit, ne se contente pas de recevoir l'hommage des sorciers, mais leur imprime une marque corporelle, comme font foy mille informations et procedures faites contre eux. Qui doubte donc que cet homme de peché, si exact disciple du diable, n’en fasse de mesme, et qu'il ne veuille avoir, comme anciennement plusieurs faysoient, des serviteurs marquez et stigmatisez.
4° S. Hyppolyte, cet ancien martyr, Primasius, Bede et Rupert, l’ont ainsi entendu; voicy les parolles du premier, parlant de l’ante-christ : « Tout incontinent chascun estant pressé de fa- » mine, viendra à luy et l’adorera, et à ceux-là il donnera le » charactere en la main drojcte et au front, affin qu'aucun ne » peigne de sa main la precieuse croix en son front. » Et peu apres : « Ainsi ce seducteur leur baillera quelque peu de vivres, » et ce pour son sceau et cachet infasme. Jtem, et 1l marquera » ceux qui luy obeyront de son sceau. » Qui ne void icy separée l’obeyssance d’avec la marque? et qui ne suivra plutost ces anciens nou passionnez, que ces novateurs, tout transportez du desir d’establir leurs phantaysies par quelque pretexte de l’Esecriture ?
5° Mais voicy une raison peremptoire. S. Jean parlant de l’ante-christ, dit expressement au chapitre 13 de l'Apocalypse : « Qu'il faysoit que tous, petits et grands, riches et pauvres, » francs et serfs, prenoient une marque en leur main droicte, » ou en leur front, et qu'aucun ne peust acheter ou vendre, s'il » n’avoit la marque, ou le nom de la beste, ou le nombre de » son nom. » Cette alternative, ou en leur main, ou en leur front, ne monstre-t-elle pas que ce sera une marque percepüble, et autre que d’estre affectionné à l’ante-christ? Et comme pourroit-elle autrement mettre difference entre ceux qui aurolent pouvoir de traffiquer, et ceux qui ne l’auroient pas, si elle n’estoit visible? comme sçauroit-on ceux qui auroient le nombre, ou le nom, ou la marque, si elle estoit au cœur? Or, ce qui est dit au chapitre 16 de l’Apocalypse se rapporte à ce qui avoit esté dit au chapitre 43. Si donc en l’un des lieux la marque
de l’ante-christ est descrite visible, elle sera aussi visible et exterieure en l’autre. La chose est toute claire. C’est donc mal entendu de dire que cette marque de l’ante-christ n’est point reelle ny perceptible.
Que si l’ante-christ, comme singe, voulant faire et contrefaire le Christ, marquera ses gens au front, et par-là les obligera à ne se point signer de la croix, comme dit Hyppolyte, combien affectionnement devons-nous retenir l’usage de ce sainct signe, pour protester que nous sommes chrestiens, et jamais n'obeyrons à l’ante-christ ?
Les ministres avoient enseigné leurs huguenots, que les couronnes des ecclesiastiques estoient les marques de la beste ; mais voyant qu'ils ne pouvoient porter une plus expresse marque de beste, que de dire cela, puisque d’un costé la plus grande partie des papaux (qu'ils appellent) ne la portent pas, et S. Jean tesmoigne que tous sectateurs de la beste porteront sa marque; et d'autre costé que ceux qui ne portent pas la couronne clericale ne laissent pas de traffiquer, et qu'au contraire le traffic est prohibé à ceux qui la portent, cela les a fait jetter à cette interpretation, que la marque de la beste devoit estre invisible. C’est tousjours marque de beste, et d’opiniastreté bestiale, comme je viens de monstrer.
Voilà dix raisons de faire et recevoir la croix au front, tant au baptesme et confirmation, qu’és autres occasions, à la suitte de toute l’ancienne Eglise. Dont S. Ambroise fait dire à la bienheureuse S' Agnes, que Nostre-Seigneur « L'avoit marquée en » la face, affin qu’elle ne receust autre amoureux que luy. » Et S. Augustin sur S. Jean : « Jesus-Christ n’a pas voulu qu'une » estoile fust signe au front des fidelles, mais sa croix, par où il » fut humilié , il est par-là glorifié. »
Et Victor d' Utique, descrivant le supplice fait à Armagaste, il dit que le tourment luy avoit tellement estiré le front, « Que » la peau ne ressembloit qu'aux toiles d’araignée, tant elle estoit » mince et estenduë; le front, dit-il, sur lequel Jesus-Christ » avoit planté l’estendart de sa croix, » croix laquelle, comme elle est du tout mesprisée par les huguenots, aussi estoit-elle superstitieusement observée par les Isins heretiques indois, qui, non contens de fayre simplement le signe de la croix au baptesme de leurs enfans, le leur imprimoient sur le front avec un fer chaud. Les fols vont tousjours par les extremitez.