‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 112 sur 355 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE L'HONNEUR, QUE (2) C’EST, A QUI, ET POURQUOI IL APPARTIENT D'HONORER ET D'ESTRE HONORÉ.

J'ay besoin de dire un mot de l'honneur, parce que l'adoration est une espece et sorte d'iceluy. L’honneur donc est une protestation ou recognoissance de l'excellence de la bonté de quelqu'un.

Or je l’entends ainsi. 1° Cognoistre la bonté excellente d’une personne n’est pas l’honorer. L’envieux et malin cognoist l’excellence de son ennemy, et ne laisse pourtant de le vituperer (3). Fayre des reverences et demonstrations exterieures à quelqu'un n’est pas aussi l’honorer; les flatteurs et affronteurs en font à ceux qu'ils tiennent les plus indignes du monde. La seule determination de la volonté par laquelle on tient en compte et respect une personne, selon l’apprehension qu'on a de sa bonté, est celle-là en laquelle gist la vrayé essence de l'honneur.

Il y à peu de difference entre l’objet de l’amour et celuy de l'honneur. Celuy-là tend à la bonté, et celuy-cy à l'excellence de la bonté. Aussi y a-t-il peu de diversité à philosopher de l’un et de l’autre. Faysons-en comparaison; la cognoissance de l’un servira à celle de l’autre. L'amour est causé par la cognoissance de quelque bonté, l'honneur par la cognoissance de l'excellence de la bonté. L'amour produit ses demonstrations exterieures, et les offices qu’on fait au bien de celuy qu’on ayme. L'honneur produit aussi les signes et protestations exterieures. Mais comme l'amour, à proprement parlèr, n’a son domicile qu'au cœur de

(4) Donner. — (2) Ce que. — (3) Blâmer, mépriser.

l'amant, aussi l'honneur reside dans la volonté de l’honorant. On appelle amitié les bons offices exterieurs ; on appelle honneur les demonstrations exterieures. Mais ces noms n’appartiennent à l'exterieur que pour l'alliance qu’on presuppose d’iceluy avec l'interieur.

Si donc je dy que l'honneur est une protestation ou recognoissance, je l’entends, non de celle qui se fait par les apparences exterieures (autrement les anges etesprits ne sçauroient honorer), mais de celle qui se passe en la volonté, qui se resout d'estimer une personne selon son merite; car cette resolution est la vraye et essentielle forme de l'honneur.

2° Or, si l'honneur gist proprement en la volonté, il faut qu'il tende au bien, qui est le seul objet d'icelle : jamais elle ne s’employe sinon à son but et objet, où aux appartenances d'iceluy. Mais comme il y a trois sortes de bien, lhonneste, l’utile, le delectable, aussi l'honneur ne tend du tout qu’à l'honneste, comme le mot le porte; car l’honnesteté n’est. dite telle que parce qu’en elle gist l’estat et l’arrest de l'honneur. Honestas, dit Isidore, quasi honoris status. L’'honneur y va; y estant, il s’arreste. Et quel bien honneste y a-t-il que la vertu et!ses appartenances? La bonté donc, de laquelle l'honneur est une recognoissance, ne peut estre que de ce rang.

Or, si le bien honneste ou la vertu se considere simplement comme bien, il sera aussi simplement et seulement l’objet de l'amour; mais si on le considere comme excellent, eminent et superieur, c’est lorsqu'il attire à soy l'honneur comme son propre tribut, lequel à son naturel mouvement au bien honneste, sous la consideration particuliere de quelque excellence et eminence : de quelque excellence, dis-je; car, soit que le bien honneste ayt quelque excellence sur celuy qui honore ou non, il suffit qu'il ayt quelque excellence pour estre un vray : subjet de l'honneur. J’ay donc dit pour toutes ces raisons que l'honneur estoit une protestation de l'excellence de la bonté.

3° Et quand j'ay dit : De la bonté de quelqu'un, c’est-àdire, de quelque personne, j’ay eu cette raison, l’excellence de la bonté, laquelle est le propre objet de l'honneur, n’est sinon la vertu : la vertu ne se treuve sinon és (1) personnes; donc l'honneur ne se rapporte ou mediatement, ou immediatement, qu'aux personnes lesquelles sont le subjet, lequel est honoré, et leur vertu le subjet pour lequel elles sont honorées. Obyectum quod et objectum quo, disent nos Scholastiques.

(1) Dans les.

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