LIVRE IV, CHAPITRE V
mots, iis ont limité celuy d'adoration par quelque moderation.
Ainsi S. Cyrille dit contre Julien : Que nous n’adorons pas les saincts comme dieux; mais nous les honorons comme personnes principales. Le second Concile de Nicée appelle la veneration des saincts : Adoration honoraire, Honorariam adorationem. Et le Concile de Trente suivant ce train : Adorons, dit-il, Jesus-Christ, et vencrons les saincts par les images que nous baisons. Il employe pour Nostre-Seigneur le mot d’adorer, et pour les saincts celuy de venerer.
Or ce discours despend de deux principes. Le premier, qu'entre toutes les especes d’honneur, l’adoration est la plus digne, dont S. Augustin dit que les hommes sont appellez servables et venerables; que si on y veut joindre beaucoup, ils seront encore dits adorables : il faut une grande qualité pour rendre une chose admirable. Le second principe est, qu'entre toutes les adorations, celle qui appartient à Dieu est incomparablement la plus grande et precieuse; elle est le suc de toute adoration, et comme Anastase, evesque de Theopolis, dit, /’emphase et excellence du tout honneur.
Ce qu’estant ainsi, puisque le mot d’adoration signifie la recognoissance qu’on fait de quelque superieure et eminente excellence, il convient beaucoup mieux à l'honneur deu à Dieu qu'à celuy des creatures ; car il y treuve toute l’estendue et perfection de son objet, ce qu’il ne treuve pas ailleurs. Bref, l’adoration n'appartient pas esgalement à Dieu et aux creatures : il y a à dire de l’infinité; celle qui est deüe à Dieu est si excellente, en comparaison de toute autre faite aux creatures, que n'y ayant presque aucune proportion, les autres adorations ne sont presque pas adoration, au prix de celle qui appartient à Dieu. Si que l’adoration estant la supreme sorte d’honneur, elle est particulierement propre à la sapreme excellence de Dieu. Et si bien elle peut estre attribuée aux creatures, c’est par une tant esloignée proportion et analogie, que si par quelque evidente circonstance, on ne reduit la signification du moi d’adoration à l'honneur des creatures, elle penchera tousjours à l'hommage deu à Dieu. Suivant le vieil proverbe des logiciens, le mot equivoque, ou qui signifie deux diverses choses, estant mis tout seul à part soy, sans autre declaration, est tousjours pris en sa signification plus digne et fameuse : Analoqum per se sumptum stat pro famosiort significato (D. Thom. 2, 2, q. 84,1).
Ainsi au devis (1) qui se passa entre Nostre-Seigneur et la Samaritaine, le mot d’adorer qui est mis tout court, sans autre ad-
(4) Entretien.
dition, signifie non-seulement l’adoration deüe à Dieu seul, mais la plus excellente de toutes celles qui se font à Dieu, qui est le sacrifice, comme preuvent plusieurs grands personnages par raisons inevitables.
J’ay dit cecy, tant parce qu’en cet aage si fascheux et chicanneur, il est expedient qu’on scache parfaictement ce que valent les mots, qu'aussi pour respondre au traitteur qui, nous reprochant que nous adorons la croix et les images, se baïllant beau jeu sur nous, dit : « Que la replique est frivole de dire qu’on ne les » adore pas, puisqu'on ne met pas sa fiance en elles ; » car je dy au contraire que le traitteur est extremement frivole, de s’imaginer cette replique pour nous, laquelle nous n’advoüons pas ainsi creüe, comme elle est couchée, ains, nous tenant sur la demarche de l’Escriture saincte, et de nos devanciers, nous confessons qu’on peut loysiblement adorer les sainctes creatures, notamment la Croix, et disons tout haut avec S.. Athanase : Nous adorons la fiqure de la croix. Et avec Lactance : Flechissez le genoüil, et adorez le bois venerable de la croix.
Vray est que le catholique discret, et sçachant que le mot d’adorer penche plus à l'honneur deu à Dieu qu’à celuy des creatures, el que le simple vulgaire le prend ordinairement à cet usage, le discret catholique, dis-je, n’employera pas ce mot sans y joindre une bonne declaration, ny parmy les schismatiques, heretiques, reformateurs et bigearres (1), pour leur lever tout subjet de calomnier, ny devant les menus et debiles esprits, pour ne leur donner aucune occasion de se mesprendre; car les anciens ont fait ainsi. Quand on dit donc qu'on ne met pas sa fiance en la croix, c’est pour monstrer qu’on ne l'adore pas en qualité de Dieu, et non pour dire qu’on ne l’adore pas en aucune façon; mais le traitteur traitte la croix, nostre cause et la sienne, selon son humeur.