L'ADORATION SE FAIT À DIEU ET AUX CREATURES
Le mot d’adorer, d’où qu'il soit sorti, ne veut dire autre chose que faire reverence, ou à Dieu, ou aux creatures, quoy que le simple vulgaire estime que ce soit un mot propre à l’honneur deu à Dieu. Abraham adore le peuple de la terre, c’est-àdire les enfans de Heth (Gen. 23), c'estoient des creatures. De mesmeson parent Loth(Gen.19).Josué(Jos.5), Balaam(Num.22), adorent les anges. Saül adore l’ame de Samuël (1. Reg. 28). [saac, benissant son fils Jacob (Gen. 27), luy souhaitte que les peuples luy servent, et que les enfans de sa mere l’adorent, Joseph songe que ses pere, mere et freres l'adorent (Gen. 37). David commande qu’on adore l’escabeau des pieds de Dieu, parce qu'il est sainct(Psal. 98).
Mais ce seul passage du Paralypomenon suffisoit : Benedixit omnis Ecclesia Domino Deo patrum suorum , et inclinaverunt se, et adoraverunt Deum, et deinde regem (x. Paral., e. ult.). Toute l'Eglise benit le Seigneur Dieu de leurs peres, et s’inclina et adora Dieu, et par apres le roy. Voilà le mot d’adoration employé pour l'honneur fait à Dieu et aux creatures. Les anciens ont suivy ce chemin. Si que S. Augustin dit que nous n’avons aucune simple parolle latine, pour signifier la veneration deuë à Dieu seul, mais avons destiné à. cet usage le mot grec de latrie , faute d’autre plus commode.
Neantmoins, encore que le mot d’adoration signifie non-seulement la reverence deuë à Dieu, mais encore celle qu'on doit aux creatures; si est-ce qu'il penche un peu plus, et est plus sortable à signifier la reverence deuë à Dieu. C’est pourquoy les anciens ont parfois dit, sans difficulté, qu'on pouvoit adorer les creatures, et parfois ils ont fait scrupule de l’advoüer, principa- lement lorsqu'ils ont eu affaire avec les chicaneurs et heretiques.
Par exemple, S. Hierosme proteste : « Je suis venu en Beth- » leem, et ay adoré la cresche et berceau du Seigneur. » Et ailleurs : « A Dieu, à Paula, et ayde par prieres ton devot
» serviteur. » Neantmoins le mesme nie en autres occasions ‘qu’on puisse adorer ny servir par devotion aucune creature : « Nous ne servons ny adorons les seraphins, ny aucune chose » qu'on puisse nommer en ce siecle, ou en l’autre. Qui adora. » jamais les martyrs? qui estima jamais un homme estre Dieu? »
Il prend là le mot d'adorer pour l'honneur qui se fait à Dieu.
S. Ambroise : « Helene, dit-il, treuva la croix du Seigneur, » elle adora le Roy, non le bois, parce certes que cela est » erreur paÿenne, mais elle adora celuÿ qui pendit au bois. » Il parle là de l’adoration, en sorte qu’il semble ne vouloir qu’elle appartienne qu’à Dieu. Mais bien-tost apres il l’estend encore aux creatures : « Helene fit sagement qui esleva la croix sur la teste » des roys, affin que la croix de Jesus-Christ soit adorée és (1) » rois : cela n’est pas insolence ; mais devotion et pieté, lorsqu'on » defere à la sacrée redemption. » Et plus bas, il introduit les Juifs se lamentant de l'honneur qu’on fait à Nostre-Seigneur, en cette sorte : « Nous avons crucifié celuy que les rois adorent : voilà que mesme le clou d'iceluy est en honneur; et ce que nous luy avons planté pour sa mort est un remede salutaire, et par une certaine rigueur invisible tourmente les demons. Les roys s’inclinent au fer de ses pieds; les empereurs preferent le clou de sa croix à leurs couronnes et diadesmes. » Avez-vous oùy, reformez, les plaintes de cette canaille retaillée ? Is regrettent l'honneur et la vertu de la croix. Seigneur Dieu! que voulez-vous devenir, vous autres, qui en faites de mesme.
S. Athanase parlant à Antiochus : « Pour vray, dit-il, nous ado- » rons la figure de la croix, la composant de deux bois. » Mais contre les Gentils il change de termes, disant : « Jesus-Christ » seul est adoré. » Le mesme, instruisant l'ame fidelle au livre de la Virginité : «Si un homme juste, dit-il, entre chez toy, luy » allant à rencontre, tu adoreras en terre à ses pieds avec » crainte et tremblement ;car ce ne sera pas luy que tu adoreras, » mais Dieu qui l’envoye. » Mais traittant contre les heretiques : « La creature, dit-il, n’adore point la creature. »
Saint Epiphane, traittant avec les devots des loüanges de S'"* Marie, mere de Dieu (car le sermon est ainsi intitulé) : Je voy, dit-il, qu'elle est adorée par les anges; mais refutant les heretiques : Marie, dit-il, soit en honneur, le Seigneur soit adoré.
J'ay donc preuvé : 1° Que le mot d’adorer s'applique nonseulement à l'hommage deu à Dieu; mais aussi à l'honneur deu aux creatures : l’Escriture citée et les passages des Peres en font foy. 2° Et que toutesfois ce mesme mot penche un peu plus, et est plus propre à signifier l'honneur deu à Dieu seul; considération qui a meu les anciens d'employer à l'ordinaire autres parolles que celle d'adoration pour signifier la reverence deue aux saincts, et autres creatures; ou s'ils ny ont employé d’autres
(4) Parmi les.