‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 121 sur 355 · LIVRE IV, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VI

terieures. Tel cognoist en son ame quelque excellent advantage d’un autre sur luy, qui neantmoins ne le voudra pas recognoistre à proportion de ce qu’il le cognoist, ains beaucoup moins, ou plus. Tesmoins ceux qui, cognoissant Dieu, ne l’ont pas adoré comme Dieu. L’adoration donc, ou l'honneur n’aura pas la difference de la grandeur ou petitesse de l’entendement. De mesme toute l'Eglise, dit la sacrée parolle, benit le Seigneur Dieu de ses Peres, et s’inclinerent et adorerent Dieu, et le roy apres (1. Paral., cap. ult.). Ils font indubitablement deux adorations, l’une à Dieu, l’autre au roy, et bien differentes; toutesfois ils ne font qu'une inclination exterieure. L’esgalité donc de la sousmission externe n’infere pas esgalité d'honneur ou d’adoration.

Le patriarche Jacob, penché et prosterné à terre, adora sept fois son frere aisné Esaü (Gen. 33); les freres de Joseph l’adorerent, prosternez à terre (Jbid. 43); la Thecuite cheut en terre devant David l'adorant (11. Reg. 14); les enfans des prophetes venant à la rencontre d’Elisée, l’adorerent prosternez en terre (rv. Reg. 2); la Sunanite se jetta aux pieds de Giesi (/0ëd. 4); Judith se prosternant en terre adora Holopherne (Judith, 10); ces sainctes ames, que pouvoient-elles faire plus que cela, quant à l’exterieur, pour l’adoration de Dieu? L’adoration donc ne doit pas estre jugée selon les actions et demonstrations exterieures, Jacob se prosterne esgalement devant Dieu, et devant son frere; mais la differente intention qui le porte à ces prostrations et inclinations rend l’adoration qu’il fait à Dieu, se prosternant, toute differente de celle qu’il fait à son frere.

Nostre corps n’a pas tant de plis ny de postures que nostre ame. [Il n’a point de plus humble sousmission que de se jetter à terre devant quelqu'un; mais l'ame en a une infinité de plus grandes. De maniere que nous sommes contraints d'employer les genuflexions, reverences et prostrations corporelles indifferemment, tantost à l'honneur souverain de Dieu, tantost à l’honneur inferieur des creatures : nous nous en servons comme des jettons, tantost pour dix, tantost pour mille, laissant à la volonté de bailler diverse valeur à ces signes et maintiens extérieurs, par la diversité des intentions avec lesquelles elle les commande à son corps. Et n’y a peut-estre aucune action exterieure, pour humble qu'elle soit, qui ne puisse estre employée à l'honneur des creatures, estant produitte avec une intention-bien reglée, sinon le seul sacrifice, avec ses principales et necessaires appartenances, lequel ne se peut dresser qu’à Dieu seul en recognoissance de sa souveraine seigneurie; car à qui oùyt-on jamais

dire : Je l'offre ce sacrifice, Ô Pierre! Ô Paul? Hors de là, tout l'exterieur est sortable à la reverence des creatures, n’entendant toutesfois y comprendre les parolles, entre lesquelles il y en a beaucoup qui ne peuvent estre appliquées qu'à Dieu seul.

Le traitteur, qui met l'essence de l’adoration en la genuflexion, et autres actions externes, comme font tous les schismatiques de nostre aage, est obligé par consequent de dire que là où ya pareille prostration ou reverence exterieure, il y a aussi pareïlle adoration. Il faut bien cela pour engeoler le menu peuple : mais que me respondra-t-il à cette demande? La Magdelene est aux pieds de Nostre-Seigneur et les lave (Luc. 7); Nostre-Seigneur est aux pieds de $. Pierre et les lave (Joan. 13) : l’action de la Magdelene est une tres-humble adoration; dites-moy, traitteur mon amy, l’action de Nostre-Seigneur, que fut-elle? Si ce ne fut pas une adoration, comme il est vray, donc s’incliner, faire les reverences et plier les genoux, n’est pas adorer, comme vous avez dit.

Tiem, donc une mesme action peut estre faite par adoration, et la mesme sans adoration ; et partant on ne sçauroit tirer consequence de l’esgalité des adorations par l’esgalité des actions exterieures, ny la difference aussi. Si l’action de Nostre-Seigeur fut adoration, aussi bien que celle de la Magdelene (vous estes assez bon pour le vouloir soustenir, principalement si vous estiez un peu surpris de cholere), donc il adora les creatures : pourquoy donc ne voulez-vous pas que nous en fassions de mesme?

Pour vray, establir l'essence et les differences des adorations és actions exterieures, c’est la prendre sur Nostre-Seigneur, qui l’establit dans l'esprit, et sur le diable mesme, lequel ne se contente pas de demander à Jesus-Christ qu'il s'incline, mais veut que s’inclinant il l'adore : Si te prosternant, dit-il, 4 m'adores, je le donneray toutes ces choses (Matth. 4). Il ne se soucie point de l’inclination et prostration, si l’adoration ne l'accompagne. O reformation! en veux-tu plus sçavoir que ton maistre? Le nostre, respondant au tien pour monstrer l'honneur deu à Dieu, ne dit point : Tu winclineras, d'autant que l'inclination est une action purement indifferente; mais il dit seulement : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu. Et parce que l'adoration n’est pas encore du tout propre et particuliere pour l'honneur de Dieu, mais peut encore estre employée pour les creatures, il adjouste à l’adoration le mot de /atrie, disant : Tu serviras à iceluy seul. Aussi ne dit-il pas : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu; mais oùy bien (4) : Tu serviras à iceluy

(1) Mais de plus.

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