PREMIERE DIVISION DES ADORATIONS SELON LA DIFFERENCE DES EXCELLENCES
IL appartient donc à la volonté de donner et l'essence et les
differences aux adorations. Mais quels moyens tient-elle à les leur donner? deux principalement. Le premier est, par la diversité des excellences, pour lesquelles elle adore les choses : à diverses excellences, il faut divers honneurs. Le second est, par la diversité des façons avec lesquelles les excellences pour lesquelles on adore sont participées et possedées par les objets adorables. Comme il y a diverses excellences, aussi peut-on participer diversement, et en plusieurs manieres, une mesme excellence.
. Partageons maintenant toutes les adorations, selon les plus generales divisions des excellences. Toute excellence, ou elle est infinie, ou finie, c’est-à-dire, ou divine, ou creée : si elle est infinie et divine, l’adoration qui lui est deuë est supreme, absoluë et souveraine, et s'appelle lafrie, d'autant que comme dit S. Augustin : Selon l'usage avec lequel ont parlé ceux qui nous ont basty les divines parolles, le service qui appartient à adorer Dieu, ou tousjours ou au moins si souvent que c’est presque tousjours, est appellé latrie. Latria secundüm consuetudinem qua locuti sunt qui nobis divina eloquia condiderunt, aut semper, aut tam frequenter, ul penè semper, ea dicitur servitus, quæ pertinet ad colendum Deum. W n'y a point d'autre mot en la langue latine qui signifie simplement l'adoration deuë à Dieu seul. Si l'excellence est finie, dependante et creée l’adoration sera subalterne et inferieure.
Mais parce que, de cette seconde sorte d'excellence, il y a une innombrable varieté et diversité, divisons-la encore en ses plus generales parties, et l'adoration qui lui appartient sera de mesme divisée. L’excellence creée, ou elle est naturelle, ou surnaturelle. Si elle est naturelle, il luy faut une adoration civile, humaine, et simplement morale : ainsi honore-t-on les sages et vaillans. Si elle est surnaturelle, il luy faut une adoration
moyenne, qui ne soit ny purement humaine, ou civile (car l'excellence n’est ny humaine, ny civile), ny aussi divine ou supreme; car l'excellence à laquelle elle se rapporte est infiniment moindre que la divine, et est tousjours subalterne : et peut-on bien appeller cette adoration religieuse; car nous ne nous sousmettons aux choses surnaturelles que par l'instinct de la religion pieuse; devote ou consciencieuse : mais particulierement on l'appelle dulie entre les theologiens, lesquels voyant que le mot grec de dulie s'applique indifferemment au service de Dieu et des creatures (Apoc. 22; Tit. 2; r. Cor. 9), et qu'au contraire le mot de latrie n’est presque employé qu’au service de Dieu seul, ils ont appellé adoration de latrie celle qu'on fait à Dieu, et celle qu'on fait aux creatures surnaturellement excellentes, adoration de dulie : et pour mettre encore quelque difference en l'honneur des creatures, ils ont dit que les plus signalées s’onoroient d'hyperdulhe, les autres de Por et generale dulie.