LIVRE 1, CHAPITRE IY
Croix, lorsqu'il la veut rendre semblable en saincteté aux cruelles mains des bourreaux qui foüetterent et crucifierent Nostre- Seigneur, et à l’infasme et deloyable bouche de Judas qui le baisa. Sa raison est, parce que si la croix a quelque vertu, c’est pour avoir touché au corps de Nostre-Seigneur : or, ces mains et ces levres le toucherent aussi bien que la croix ; elles en auront donc receu une vertu esgale ? « Ce qu’estant absurde, il l’est en- » core plus de dire que du bois n’ayant vie, par un seul attou- » chement, ayt esté rendu susceptible de saincteté ; car si cette » vertu a esté conferée au bois, parce que Christ y a souffert, » pareille vertu doit avoir esté en ceux par qui il a souffert. »
Voilà son dire : mais je luy oppose que la croix est la croix de Jesus, et que les mains et levres des ennemys de Nostre-Seigneur ne sont ny mains ny levres de Jesus; mais de Malchus, de Judas, et tels autres garnemens, qui estant impies et meschans, ont rendu participantes de leurs meschancetez toutes leurs parties : si que la mauvaise ame dont elles estoient animées faysoit resistance aux precieux attouchemens de Nostre-Seigneur, par lequel, sans cela, elles pouvoient estre sanctifiées, là où en la croix il n’y à point de contrarieté à la sanctification. Et le traitteur est digne de compassion, quand il fait force en ce que la croix est inanimée, et les crucifieurs vivans, pour monstrer que la croix est moins susceptible de saincteté que les crucifieurs ; car, puisqu'on traitte icy d’une vertu surnaturelle et gratuite, d’estre vivant n'y fait rien, mais bien souvent y nuict, par l'opposition que Pame fait à la grace. Ainsi ne fut poinct sanctifié le diable, quoy qu'il portast Nostre-Seigneur sur le faiste du Temple, et le touschast en certaine façon, par l'application de son operation (Matth. 4).
Or certes, tout ce qui a esté particulierement à Dieu, ou à Jesus-Christ son Fils, a esté doûé d’une speciale sanctification et vertu. Tous les coffres, tous les edifices, tous les hommes sont à Dieu, qui est le supreme Seigneur : neantmoins ceux qui luy sont specialement dediez sont coffres de Dieu, maisons de Dieu, hommes de Dieu, tours de Dieu, et sont sanctifiez avec de particuliers privileges, non qu'ils soient employez à l'usage de Dieu; car tout cela ne luy sert à rien, ouy bien à nous, pour l’honorer tant mieux : mais les choses lesquelles le Fils de Dieu a employées pour le service de son humanité, et à faire nostre redemption, ont ce particulier avantage, qu’elles luy ont esté dediées, non-seulement à son honneur, mais encore pour son usage, selon l’infirmité à laquelle il s’estoit reduit, pour nous
tirer de la nostre. Et celles-cy, outre la saincteté, ont eu de tres-grandes vertus et dignitez.
L'exemple de la saincte robbe de Nostre-Seigneur fait extremement à nostre propos : n’eut-elle pas une grande vertu, puisqu’au toucher du fin bord d'icelle, cette grande et si ineurable maladie des hemorroïdes fut guerie? Aussi avoit-elle les conditions que Je disois : elle avoit touché Nostre-Seigneur, sans aucune resistance à sa grace; et non-seulement l’avoit touché, mais elle estoit sienne, dediée à son usage. Si 7e touche le bord de sa robbe, disoit cette pauvre femme, 7e seray querie (Luc. 8). Elle ne dit pas le bord de la robbe qui le touche, mais le bord de sa robbe : ainsi dis-je, que la croix est sanctifiée, non-seulement par l'attouchement de Nostre- Seigneur, qui, comme un bausme precieux parfumoit tout ce qui le touchoit, quand il n’y avoit point de resistance au subjet, mais est encore beaucoup plus sanctifiée, pour avoir esté propre de Nostre-Seigneur, son instrument pour nostre redemption, et consacrée à son usage, dont elle est dite Croix de Jesus (Joan. 19).
Et certes le traitteur voulant rire, est ridicule, quand il veut rendre comparable le falot à la croix ; car, s’iln’est tout-à-fait ecervelé, 1l doit avoir consideré que le falot n’estoit pas à Nostre- Seigneur, ny ne le toucha point : aussi ne le tiendroit-on pas pour relique, non plus que la lanterne, mais seulement pour une marque d’antiquité. Quant à la corde, l’esponge, le foüet, la lance, nos anciens, comme S. Athanase, les appellent sainctes et sacrées, et nous les honorons comme reliques et precieux. instrumens de nostre salut, mais non en pareil degré que la croix; Car ces choses ne furent point renduës propres à Nostre- Seigneur, et n'avoient rien que le simple âttouchement d'iceluy, dont l’Escriture ne les appelle pas foüet et esponge de Jesus, comme elle fait la croix.
Cependant, c'est un traict de charlatan d'appeler le foüet, l'eschelle, la corde, l’esponge, le falot, saëncis et sainctes, sans aucun article. « Saincte corde, dit le traitteur, saincte » esponge, sainct foüet, sainct falot; » car nostre langue ne permet pas que l’on traitte ainsi, sinon les noms propres et particuliers, comme $. Pierre, Paul, Jean. Mais les noms generaux et communs, comme lance, foüet, esponge, on ne s’en sert qu'avec l’article pour les determiner, le sainct foüet, la saincte corde, la saincte lance. Or le traitteur fait ce traict, pour faire croire, sans le dire à son simple lecteur desjà emba-