‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 149 sur 355 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

fay voir comme elle se doit exercer en plusieurs vertus plus propres à son advancement, ne m'amusant pas sinon à certains advis particuliers, qu’elle n'eust pas sceu aysement prendre ailleurs, ny d’elle-mesme. En la quatriesme, je luy fay descouvrir quelques embusches de ses ennemys, et luy monstre comme elle s’en doit demesler et passer outre. Et finalement en la cinquiesme partie, je la fay un peu retirer à part soy, pour se rafraischir, reprendre haleine, et reparer ses forces, affin qu’elle puisse par apres plus heureusement gaigner pays, et s’advancer en la vie devote.

Cet aage est fort bigearre (1), et je prevoy bien que plusieurs diront qu'il n'appartient qu'aux religieux et gens de devotion, de faire des conduites si particulieres à la pieté, qu’elles requierent plus de loysir que n’en peut avoir un evesque chargé d’un diocese si pesant comme est le mien, que cela distrait trop l’entendement qui doit estre employé à choses importantes. °

Mais moy, mon cher lecteur, je te dy avec le grand S. Denis, qu'il appartient principalement aux evesques de perfectionner les ames : d'autant que leur ordre est le supreme entre les hommes, comme celui des seraphins entre les anges; si (2) que leur loysir ne peut estre mieux destiné qu’à cela. Les anciens evesques et Peres de l'Eglise, estoient pour le moins autant affectionnez à leurs charges que nous, et ne laissoient pourtant pas d’avoir soin de la conduite particuliere de plusieurs ames qui recouroient à leur assistance, comme il appert par leurs Epistres, imitant en cela les Apostres, qui emmy la moisson generale de l’univers, recueilloient neantmoins certains espys plus remarquables, avec une speciale et particuliere affection. Qui ne sçayt que Timothée, Tite, Philemon, Onesime, saincte Thecle, Appia, estoient les chers enfans du grand S. Paul, comme S. Marc, et Ste Petronille de S. Pierre? Ste Petronille, dis-je, laquelle, comme preuvent doctement Baronius et Galonius, ne fut pas fille charnelle mais seulement spirituelle de S. Pierre. Et S. Jean n’escrit-il pas une de ses Epistres canoniques à la devote dame Electa ?

C'est une peine, je le confesse, de conduire les ames en particulier, mais une peine qui soulage, pareille à celle des moissonneurs et vendangeurs, qui ne sont jamais plus contens que d’estre fort embesognez et chargez. C’est un travail qui delasse et avive le cœur par la suavité qui en revient à ceux qui l’entreprennent, comme fait le cinamome , ceux qui le portent parmy l'Arabie heureuse. On dit que la tigresse ayant retreuvé l’un de ses petits, que le chasseur luy laisse sur le chemin pour l’amuser, tandis qu’il emporte le reste de la littée, elle s’en charge, pour gros qu'il soit; et pour cela n’en est point plus pesante, ains plus legere à la course qu’elle fait pour le sauver dans sa tasniere, l'amour naturel l’allegeant par ce fardeau. Combien plus un cœur paternel prendra-t-il volontiers en charge une ame qu'il aura rencontrée au desir de la saincte perfection, la portant en son sein, comme une mere fait son petit enfant, sans se ressentir de ce faix bien-aymé!

Mais il faut sans doubte que ce soit un cœur paternel : et c’est pour-

(1) Bizarre. — (2) Tellement.

quoy les apostres et hommes apostoliques appellent leurs disciples, non seulement leurs enfans, mais encore plus tendrement leurs petits enfans.

Au demeurant, mon cher lecteur, il est vray que j'escris de la vie devote sans estre devot, mais non pas certes sans desir de le devenir; et c’est encore cette affection qui me donne courage à t’en instruire. Car, comme disoit un grand homme de lettres; la bonne façon d’apprendre, c'est d’estudier; la meilleure, c’est d’escouter, et la tres-bonne, c’est d'enseigner. Il advient souvent, dit S. Augustin, escrivant à sa devote Florentine, « que l'office de distribuer, sert de merite pour recevoir, et » l'office d'enseigner, de fondement pour apprendre. »

Alexandre fit peindre la belle Compaspé, qui lui estoit si chere, par la main de l’unique Apelles. Apelles, forcé de considerer longuement Compaspé, à mesure qu'il en exprimoit les traicts sur le tableau , en imprima l’amour en son cœur, et en devint tellement passionné , qu'Alexandre l'ayant recognu, et en ayant pitié, la luy donna en mariage, se privant pour l’amour de luy de la plus chere amye qu’il eust au monde. En quoy, dit Pline, i! monstra la grandeur de son cœur, autant qu'il eust fait par une bien grande victoire. Or, il m'est advis, mon lecteur, mon amy, qu'estant evesque, Dieu veut que je peigne sur les cœurs des personnes, non-seulement les vertus communes, mais encore sa tres-chere et bien aymée devotion, et moy, je l’entreprens volontiers, tant pour obeyr et fayre mon devoir, que pour l’esperance que j'ay qu’en la gravant dans l'esprit des autres, le mien à l’adventure en deviendra sainctement amoureux. Or, si jamais sa divine Majesté m'en void vivement espris, elle me la donnera en mariage eternel. La belle et chaste Rebecca, abreuvant les chameaux d’Isaac, fut destinée pour estre son espouse, recevant de sa part des pendans d'oreilles et des bracelets d’or; ainsi je me promets de l'immense bonté de mon Dieu, que conduisant ses cheres brebis aux eaux salutaires de la devotion, il rendra mon ame son espouse, mettant en mes oreilles les parolles dorées de son sainct amour, et en mes bras la force de les bien exercer, en quoy gist l’essence de la vraye devotion, que je supplie sa Majesté me vouloir octroyer, et à tous les enfans de son Eglise; Eglise à laquelle je veux à jamais sousmettre mes escrits, mes actions, mes parolles, mes volontez, et mes pensées.

Anessy, ce jour Ste Magdeleine, 1608.

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