‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 150 sur 355 · DESCRIPTION DE LA VRAYE DEVOTION · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA VRAYE DEVOTION

Vous aspirez à la devotion, tres-chere Philotée, parce qu’estant chrestienne, vous sçavez que c’est une vertu extremement aggreable à la divine Majesté. Mais d'autant que les petites fautes que l’on commet au commencement de quelque affaire, s’aggrandissent infiniment. au progrez, et sont presque irreparables à la fin, il faut avant toutes choses que vous sçachiez que (1) c’est, que la vertu de devotion : car d'autant qu’il y en a une vraye, et qu il y en a grande quantité de fausses et vaines, si vous ne cognoissez quelle est la vraye, vous pourriez vous tromper, et vous amuser à suivre quelque devotion impertinente et superstitieuse.

Arelius peignoit toutes les faces des images qu'il faysoit, à l’air et ressemblance des femmes qu'il aymoit : et chascun peint la devotion selon sa passion et phantaysie. Celui qui est adonné au jeusne, se tiendra pour bien devot, pourveu qu'il jeusne, quoy que son cœur soit plein de rancune; et n’osant point tremper sa langue dedans le vin, ny mesme dans l’eau par sobrieté, ne se feindra point de la plonger dedans le sang du prochain, par la medisance et calomnie. Un autre s’estimera devot, parce qu’il dit une grande multitude d'oraysons tous les jours, quoy qu apres cela sa langue se fonde en toutes parolles fascheuses, arrogantes et injurieuses parmy ses domestiques et voysins. L'autre tire fort volontiers l’aumosne de sa bourse, pour la donner aux pauvres; mais 1l ne peut tirer la douceur de son cœur, pour pardonner à ses ennemys : l'autre pardonnera à ses enne-

(li C'esL que. .

mys; mais de tenir raison à ses creanciers, jamais qu'à vive force de justice. Tous ces gens-là sont vulgairement tenus pour devots, et ne le sont pourtant nullement. Les gens de Saül cherchoient David en sa mayson; Michol, ayant mis une statuë dedans un lict, et l’ayant couverte des habillemens de David, leur fit accroire que c’estoit David mesme qui dormoit malade. Ainsi beaucoup de personnes se couvrent de certaines actions exterieures appartenantes à la saincte devotion; et le monde croit que ce soient gens vrayement devots et spirituels ; mais en verité ce ne sont que des statuës et phantosmes de devotion.

La vraye et vivante devotion, 6 Philotée, presuppose l’amour de Dieu : ains (1) elle n’est autre chose qu’un vray amour de Dieu ; mais non pas toutesfois un amour tel quel, car en tant que l’amour divin embellit nostre ame, il s'appelle grace, nous rendant aggreables à sa divine Majesté; en tant qu'il nous donne la force de bien faire, il s'appelle charité; mais quand il est parvenu jusques au degré de perfection, auquel il ne nous fait pas seulement bien faire, mais nous fait operer soigneusement, frequemment et promptement, alors il s'appelle devotion. Les austruches ne volent jamais, les poules volent pesamment, toutesfois bassement et rarement; mais les aigles, les colombes, les harondelles volent souvent, vistement et hautement : ainsi les pecheurs ne volent point en Dieu, ains font toutes leurs courses en la terre, et pour la terre, les gens de bien, qui n’ont pas encore atteint la devotion, volent en Dieu par leurs bonnes actions, mais rarement, lentement et pesamment; les personnes devotes volent en Dieu frequemment, promptement et hautement. Bref, la devotion n'est autre chose qu’une agilité et vivacité spirituelle, par le moyen de laquelle la charité fait ses actions en nous, ou nous par elle promptement et affectionnement; et comme il appartient à la charité de nous faire generalement et universellement prattiquer tous les commandemens de Dieu, il appartient aussi à la devotion de les nous faire faire promptement et diligemment. C’est pourquoy celuy qui n’observe tous les commandemens de Dieu, ne peut estre estimé, ny bon, ny devot, puisque, pour estre bon, il faut avoir la charité, et pour estre devot, il faut avoir, outre la charité, une grande vivacité et promptitude aux actions charitables.

Et d'autant que la devotion gist en certain degré d'excellente charité, non-seulement elle nous rend prompts, actifs et diligens à l'observation de tous les commandemens de Dieu; mais outre

(1) Ou plutôt.

cela, elle nous provoque à faire promptement et affectionnement le plus de bonnes œuvres que nous pouvons, encore qu'elles ne soient aucunement commandées, ains seulement conseillées ou inspirées. Car, tout ainsi qu’un homme qui est nouvellement guery de quelque maladie, chemine autant qu'il luy est necessaire, mais lentement et pesamment : de mesme, le pecheur estant guery de son iniquité, 1l chemine autant que Dieu le luy commande, pesamment neantmoins, et lentement, jusques à tant qu'il ayt atteint la devotion; car alors, comme un homme bien sain, non-seulement il chemine, mais il court et saute en la voye des commandemens de Dieu, et de plus il passe et court dans les sentiers des conseils et inspirations celestes. Entin, la charité et la devotion ne sont non plus differentes l’une de l’autre, que la flamme l'est du feu, d'autant que la charité estant un feu spirituel, quand elle est fort enflammée, elle s'appelle devotion : si(1) que la devotion n’adjouste rien au feu de la charité, sinon la flamme qui rend la charité prompte, active et diligente, non-seulement à l'observation des commandemens de Dieu, mais à l'exercice des conseils et inspirations celestes.

Page 1