LIVRE 1, CHAPITRE V
et S. Hierosme, en l'Epistre à Marcelle, rapporte ce traict d'Isaye à l'honneur que les chrestiens rendent à ce sepulchre, y accourant de toutes parts en pelerinage.
Davantage, Dieu est partout, mais là où il comparoist avec quelque particulier effect, il laisse tousjours quelque saincteté, veneration, et dignité. Voyez-vous pas comme il rendit venerable le mont sur lequel il apparut à Moyse, en un buisson ardent? Oste tes souliers, dit-il; car la terre où tu es est saincte (Exod. 3). Jacob ayant veu Dieu et les anges en Bethel, combien tient-il ce lieu pour honorable (Gen. 28)? L'ange qui apparut à Josué, és campagnes de Jericho, luy commanda de tenir ce lieulà pour sainct et d'y marcher pieds nuds, par reverence (Jos. 5). Le mont de Sinaï, le Temple de Salomon, l'Arche de l’alliance et cent autres lieux, esquels la majesté de Dieu s’est monstrée, sont tousjours demeurez venerables en l’ancienne loy. Comme (1) devons-nous donc philosopher du sainct bois, sur lequel Dieu a comparu tout embrasé de charité en holocauste, pour nostre nature humaine? La presence d’un bon ange sancüfie une campagne; et pourquoy la presence de Jesus-Christ, seul Ange du grand conseil, n’aura-t-elle sanctifié le sainct bois de la croix? Mais l'Arche de l'alliance sert d’un tres-magnifique tesmoignage à la croix ; car si l’un des bois, pour estre l’escabeau ou marche-pied de Dieu, a esté adorable, que doit estre celuy qui a esté le lict, le siege, et le throsne de ce mesme Dieu? Or, que l'Arche de l'alliance fust adorable, l’Escriture le monstre : Adorez, dit le Psalmiste, l’escabeau des pieds d’iceluy ; car 1 est sainct (Psal. 98). On ne peut gauchir à ce coup, il porte droict dans l'œil du traitteur, pour le luy crever, s’il ne void que si cet ancien bois, seulement enduit d’or, seulement marche-pied, seulement assisté de Dieu, est adorable ; le precieux bois de la croix, teint au sang du mesme Dieu, son throsne, et pour un temps cloüé avec iceluy, doit estre beaucoup plus venerable.
Or, que l’escabeau des pieds de Dieu ne soit autre que l’Arche, l’Escriture le tesmoigne ouvertement (1. Paral. 28); et qu’il le faille adorer, c’est-à-dire venerer, il s'ensuit expressement du dire de David, où le vray mot d’adoration est expressement rapporté à l’escabeau des pieds de Dieu, comme sçavent ceux qui ont cognoissance de la langue hebraïque. Et de fait, Dieu avoit rendu si honorable cette saincte Arche, qu’il n’en falloit approcher que de bien loing; et Oza, la touchant indignement, en es!
(1) Comment.
incontinent chastié à mort (11. Reg. 6). Bref, il n’estoit permis qu'aux prestres et levites de toucher et manier ce bois, tant on le tenoit en respect.
Helisée garda soigneusement le manteau d’'Helie, et le tint pour honorable instrument de miracle (rv. Reg. 2). Pourquoy n’honorerons-nous le bois, duquel Nostre-Seigneur s’affeubla au jour de son exaltation, et de la nostre? Que direz-vous de Jacob, qui adora le bout de la verge de Joseph (Hebr. 11)? n’eust-l pas honoré la verge et sceptre du vray Jesus? Esther baisa le bout de la baguette d'or de son espoux (Esth. 5); et qui empeschera l’ame devote de baiser par honneur la baguette du sien?
Je sçay la diversité des lecons que l’on fait sur le passage de S. Paul; mais aussi sçay-je que celle-là de la Vulgate est la plus asseurée et naïfve, mesme estant rapportée et confrontée avec ce qui est dit d'Esther : aussi est-elle suivie par S. Chrysostome.
Qui ne sçayt que la croix a esté le sceptre de Jesus-Christ? dont il est escrit en Isaye : Duquel la principauté est sur son espaule (Isa. 9); car tout ainsi que la clef de David fut mise sur l’espaule d'Eiakim, fils d’Elcias, pour le mettre en possession de son pontificat (Isa. 22), Nostre-Seigneur aussi prit sa croix sur son espaule, lorsque chassant le prince du monde, prenant possession de son pontüficat et de sa royauté, 1l attra toutes choses à soy, comme interpreste S. Cyprien au livre second contre les Juifs, et S. Hierosme äu Commentaire, et Julius Kirmicus Maternus, qui vivoit environ le tems de Constantin le Grand, au livre de Mysteriis profanarum religionum, cap. 22; et plusieurs autres des anciens, quoy que Calvin, sur ce passage, sans authorité ny raison, se mocque de cette interpretation, l'appelant /rivole. Et voilà un lieu en l’Escriture touchant la croix, outre ceux que le traitteur a alleguez, quand il a bien osé dire qu'outre cela il n’en lisoit rien.
Le bois de la croix a eu des qualitez qui le rendent bien venerable : c’est qu'il a esté le siege de la royauté de Nostre-Seigneur, comme dit le Psalmiste : Dites és nations que le Seigneur a regné par le bois (Psal. 95). Aïnsi que lisent les Septante, S. Augustin et S. Justin le martyr, et S. Cyprien, qui remarque l’escriteau qui fust mis sur le bout de la croix, en hebrieu, grec et latin , declara qu'alors se verifioit le mystere predit par David. Dont les Juifs, en hayne des chrestiens, avoient raclé le mot à ligno, comme dit Justin.
La croix a esté l'autel du sacrifice de nostre Redempteur,