LIVRE I, CHAPITRE Y
comme va descrivant sainct Paul en l'Epistre aux Hebrieux, (Hebr. 9) dont il dit aux Colossiens : Que Nostre-Seigneur a tout pacifié par le sang de sa croix (Colos. 1). C'est son exaltation; c’est le temple de ses trophées, auquel il affigea, comme une riche despoüille, /& cedule du decret qui nous estoit contraire.
Mais quand il n’y auroit autre chose que ce qu'elle est la vraye enseigne, le vray ordre, et vrayes amoiries de nostre Roy, seroit-ce pas assez pour la rendre venerable? Les coquilles , toisons et jarretiers sont en honneur, quand il plaist aux princes de les prendre pour enseigne de leur Ordre : combien sera plus digne de respect la croix du Roy des roys qu’il a prise pour son Enseigne ? Dequoy voicy la preuve tirée de l’Escriture, que le traitteur a laissée par ignorance. N'est-ce pas chose bien remarquable que Nostre-Seigneur a voulu prendre un de ses noms de la Croix, voulant qu'il luy demeurast perpetuel, voir apres sa resurrection? et comme la croix est appellée Croix de Jesus, qu'’aussi Jesus fust nommé Jesus crucifié? Et : Cherchezvous Jesus de Nazareth crucifié (Marc. 16)? Nous preschons Jesus crucifié (1. Cor. 1). J’ay estimé ne rien scavoir, sinon le seul Jesus, et iceluy crucifié (1. Cor. 2).S. Cyrille Hierosolimitain à remarqué tres-expressement ce discours sur le milieu de sa Catechese 13.
Vous ne disiez mot de tout cecy, petit traitteur ! estes-vous aveugle, ou si vous faites le fin? Il y a bien à dire entre tesmoigner que Jesus-Christ a esté crucifié, et dire qu'il s'appelle Crucifié. Où treuverez-vous qu'autre que ce Seigneur aye pris ce nom? comme il est appellé Galileen de son pays, Nazareen de sa ville, il est appellé Crucifié de sa croix. Quelle ineptie d’apparier les autres instrumens de sa passion à celuy-cy; car où treuvera-t-on que le Sauveur soit appellé fotetté, lié et garotté? et vous voyez qu'il prend à nom Crucifié, où Crucifix. Là ou la distinction, si mal par vous menagée, de la croix supplice, et de la croix instrument de supplice, ne vous sçauroit sauver ; car la crucifixion ne se fait pas par l’affixion au supplice, mais à la croix, au gibet. Si donc Nostre-Seigneur a tant honoré la croix qu'il a voulu prendre un surnom d'icelle, qui est-ce qui la mesprisera ?
Pour vray, le traitteur seroit bien desesperé s'il vouloit meshuy (4) se servir de cet argument, tant chanté parmy les reformateurs, qu'il faut rejetter la croix comme gibet de nostre bon
(4) Désormais,
Pere, et que le fils doit avoir en horreur l'instrument de la mort de son pere. S'il alleguoit jamais cette ineptie :
4° On l’enferroit par son dire propre, quand il loüe infiniment la mort, la passion et les souffrances de Nostre-Seigneur, et à raison : mais si les propres douleurs et afflictions sont aymables et loüables, pourquoy rejettera-t-on les instrumens d'icelles, s’il n'y à autre mal en eux que d’avoir esté instrumens.
Le Fils ne peut avoir en horreur le gibet de son Pere, s'il a en honneur la mort et souffrance d'iceluy; pourquoy rejetteroitil les outils de ce qu'il honore?
2° On lui diroit que la croix n’a pas esté seulement l'instrument des bourreaux pour crucifier Nostre-Seigneur; mais aussi a esté celuy de Nostre-Seigneur, pour faire son grand sacrifice : ç'a esté son sceptre, son throsne et son espée.
On luy opposeroit que la croix peut estre considerée, ou comme moyen de l’action des crucifieurs, ou comme moyen de la passion du Crucifix : comme instrument de l’action, elle n’est du tout point venerable, car cette action estoit un tresgrand peché; comme instrument de la passion, elle est extremement honorable, car cette passion a esté une tres-admirable et parfaicte vertu. Or, Nostre-Seigneur prenant à soy cet instrument, et en estant le dernier possesseur, il luy. a levé toute l’ignominie , la lavant en son propre sang : dont il l'appelle sa Croix, et se surnomme Crucifix. Ainsi l’espée de Goliath estoit horrible aux Israëlites, pendant qu’elle estoit au flanc de ce geant (1. Reg. 17); laquelle par apres fust amie et prisable és mains du roy David. Ainsi la verge d’Aaron ne fleurit point avant qu'estre destinée à la tribu de Levy, et que le nom sacerdotal d’Aaron y fust inscrit (Num. 17); et la croix, qui auparavant estoit une verge seiche et infructueuse, soudain qu’elle fut dediée au Fils de Dieu, et que son nom y fut attaché, elle fleurit et fleurira à jamais, à la veüe de tous les rebelles. Ce palais est honorable, puisque le roy y a logé, et l’a retenu par l'escriteau de son sainct et venerable nom. Je vous prie enfin de vous ressouvenir de l'honneur que S. Jean portoit aux souliers mesmes de Nostre-Seigneur (Luc. 3) : il les prisoit tant qu'il s’estimoit indigne de les toucher; qu'eust-il faict s’il eust rencontré la croix? Le parfaict honneur s’estend jusques aux moindres appartenances de celuy que l’on ayme.