‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 203 sur 355 · QUE L'HUMILITÉ NOUS FAIT AYMER NOSTRE PROPRE ABJECTION · texte numérisé non relu

QUE L'HUMILITÉ NOUS FAIT AYMER NOSTRE PROPRE ABJECTION

JE passe plus avant, et vous dy, Philotée, qu’en tout et partout vous aymiez vostre propre abjection; mais, ce me direz-vous, que veut dire cela, aymez vostre propre abjection? En latin, abjection veut dire humilité, et humilité veut dire abjection, si que, quand Nostre-Dame, en son sacré Cantique, dit, que parce que Nostre-Seigneur a veu l'humilité de sa servante, toutes les generations la diront bien-heureuse, elle veut dire que Nostre- Seigneur a regardé de bon cœur son abjection, vileté et bassesse pour la combler de graces et faveurs. Il y a neantmoins difference

entre la vertu d'humilité et l'abjection : car l’abjection, c’est la petitesse, bassesse et vileté qui est en nous, sans que nous y pensions; mais quant à la vertu d’humilité, c’est la veritable cognoissance, et volontaire recognoissance de nostre abjection. Or, le haut poinct de cette humilité gist, à non-seulement recognoistre volontairement nostre abjection; mais l’aymer et's'y complayre, et non poinct par manquement de courage et generosité, mais pour exalter tant plus la divine Majesté, et estimer beaucoup plus le prochain en comparayson de nous-mesmes. Et c’est cela à quoy je vous exhorte, et que pour mieux entendre, scachez qu'entre les maux que nous souffrons, les uns sont abjects, et les autres honnorables : plusieurs s’accommodent aux honnorables, mais presque nul ne veut s’accommoder aux abjects. Voyez un devotieux hermite tout -deschiré et plein de froid : chascun honnore son habit gasté avec compassion de sa souffrance ; mais si un pauvre artisan, un pauvre gentil-homme, une pauvre damoiselle en est de mesme, on l'en mesprise, on s'en mocque, et voilà comme sa pauvreté est abjecte. Un religieux reçoit devotement une aspre censeure de son superieur, ou un enfant de son pere : chascun appellera cela morhfication, obedience, et sagesse; un chevalier, et une dame en souffrira de mesme de quelqu'un, et quoy que ce soit pour l’amour de Dieu, chascun l’appellera coùüardise et lascheté. Voilà donc encore un autre mal abject. Une personne a un chancre au bras, et l’autre l’a au visage : celuy-là n’a que le mal, mais cestuycy, avec le mal, a le mespris, le desdain, et l’abjection.

Or je dy maintenant, qu'il ne faut pas seulement aymer le mal, ce qui se fait par la vertu de la patience; mais il faut aussi cherir l’abjéction, ce qui se fait par la vertu de l'humilité.

De plus, il y a des vertus abjectes, et des vertus honnorables : la patience, la douceur, la simplicité et l'humilité mesmes, sont des vertus que les mondains tiennent pour viles et abjectes ; au contraire, ils estiment beaucoup la prudence, la vaillance et la liberalité. Il y a encore des actions d’une mesme vertu, dont les unes sont mesprisées, et les autres honnorées : donner l’aumosne et pardonner les offenses sont deux actions de charité; la-premiere est honnorée d’un chascun, et l’autre mesprisée aux yeux du monde. Un jeune gentil-homme, ou une jeune dame, qui ne s’abandonnera pas au desreglement d'une trouppe desbauchée à parler, joüer, danser, boire, vestir, sera brocardé et censeuré par les autres, et sa modestie sera nommée, ou Üigotterie, où affeterie : aymer cela, c’est aymer son abjection. En

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voicy d’une autre sorte. Nous allons visiter les malades : si on m'envoye au plus miserable, ce me sera une abjection selon le monde, c’est pourquoy je l’aimeray ; si on m’envoye à ceux de qualité, c’est une abjection selon l'esprit, car il n’y a pas tant de vertu ny de merite, et j'aimeray donc cette abjection. Tombant emmy (1) la ruë, outre le mal, on en recoit la honte : il faut aymer cette abjection. Il y a mesme des fautes, esquelles il n'y a aucun mal que la seule abjection, et l'humilité ne requiert pas qu'on les fasse expressement, mais elle requiert bien qu'on ne s’inquiete point quand on les aura commises. Telles sont certaines sottises, incivilitez et inadvertances, lesquelles comme il faut eviter avant qu'elles soient faites, pour obeyr à la civilité et prudence, aussi faut-il, quand elles sont faites, acquiescer à l'abjection qui nous en revient, et l’accepter de bon cœur, pour suivre la saincte humilité. Je dy bien davantage : si je me suis desreglé par cholere ou par dissolution à dire des parolles indecentes, et desquelles Dieu et le prochain est offensé, je me repentiray vivement, et seray extremement marry de l’offense, laquelle je m'essayeray de reparer le mieux qu'il me sera possible; mais je ne laisseray pas d’aggreer l’abjection et le mespris qui m'en arrive : etsi l’un se pouvoit separer d’avec l’autre, je rejetterois ardemment le peché, et garderois humblement l’abjection.

Mais, quoy que nous aymions l’abjection qui s’ensuit du mal, si ne faut-il pas laisser de remedier au mal qui l’a causée, par des moyens propres et legitimes, et sur tout quand le mal est de consequence. Si j'ay quelque mal abject au visage, j'en procureray la guerison, mais non pas que l’on oublie l’abjection, laquelle j'en ay receuë. Si j'ay fait une chose qui n’offense personne, je ne m'en excuseray pas, parce qu'encore que ce soit un deffaut, si est-ce qu'il n’est pas permanent : je ne pouvois doncques m'en excuser que pour l'abjection qui m'en revient; or, c’est cela que Phumilité ne me peut permettre. Mais si, par mesgarde ou par sottise, j'ay offensé ou scandalisé quelqu'un, je repareray l’offense par quelque veritable excuse, d'autant que le mal est permanent, et que la charité m’oblige de l'effacer. Au demeurant, il arrive quelquesfois que la charité requiert que nous remedions à l'abjection pour le bien du prochain, auquel nostre reputation est necessaire; mais en ce cas-là, ostant nostre abjection de devant les yeux du prochain, pour empescher son scandale, il la faut serrer et cacher dedans nostre cœur, affin qu'il s’en edifie.

Mais vous voulez scavoir, Philotée, quelles sont les meilleures

(1) Au milieu de.

abjections; et je vous dy clairement, que les plus profitables à l'ame, et aggreables à Dieu, sont celles que nous avons par accident, ou par la condition de nostre vie, parce que nous ne les avons pas choysies, ains les avons receuës telles que Dieu nous les a envoyées, duquel l’eslection est tousjours meilleure que la nostre. Que s’il en falloit choysir, les plus grandes sont meilleures; et celles-là sont estimées les plus grandes, qui sont plus contraires à nos inchinations, pourveu qu'elles soient conformes à nostre vocation : car, pour le dire une fois pour toutes, nostre choix et eslection gaste et amoindrit presque toutes nos vertus. Ah ! qui nous fera la grace de pouvoir dire avec ce grand roy: J’ay choisy destre abject en la maison de Dieu, plutost que d’'habiter és tabernacles des pecheurs ? Nul ne le peut, chere Philotée, que celuy qui, pour nous exalter, vesquit et mourut, en sorte qu'il fut l’opprobre des hommes, et l’abjection du peuple. Je vous ay dit beaucoup de choses qui vous sembleront dures, quand vous les considererez; mais croyez-moy, elles seront plus douces que le sucre et le miel, quand vous les prattiquerez.

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