‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 204 sur 355 · COMME IL FAUT CONSERVER LA BONNE RENOMMÉE, PRATTIQUANT L'HUMILITÉ · texte numérisé non relu

COMME IL FAUT CONSERVER LA BONNE RENOMMÉE, PRATTIQUANT L'HUMILITÉ

La loüange, l'honneur et la gloire ne se donnent pas aux hommes pour une simple verlu, mais pour une vertu excellente. Car, par la loüange, nous voulons persuader aux autres d'estimer l'excellence de quelques-uns; par l'honneur, nous protestons que nous l’estimons nous-mesmes, et la gloire n’est autre chose, à mon advis, qu'un certain esclat de reputation qui rejaillit de l'assemblage de plusieurs loüanges et honneurs; si que les honneurs et loüanges sont comme des pierres precieuses, de l’amas desquelles reüssit la gloire comme un esmail. Or, l'humilité ne pouvant souffrir que nous ayons aucune opinion d’'exceller, ou devoir estre preferez aux autres, ne peut aussi permettre que nous recherchions la loüange, l'honneur, ny la gloire, qui sont deuës à la seule excellence : elles consentent bien neantmoins à l’advertissement du Sage, qui nous admoneste d’avoir soin de nostre renommée, parce que la bonne renommée est une estime, non d'aucune excellence, mais seulement d’une simple et commune preud’'homnie et integrité de vie, laquelle l’humilité n’empesche pas que nous ne cognoissions en nous-mesmes, ny par Consequent que nous en desirions la reputation. Il est vray que l’hu-

milité mespriseroil la renommée, si la charité n’en avoit besoin ; mais, parce qu’elle est l’un des fondemens de la societé humaine, et que sans elle nous sommes non-seulement inutiles, mais dommageables au public, à cause du scandale qu’il en reçoit, la charité requiert, et l'humilité aggrée que nous la desirions et conservions precieusement.

Outre cela, comme les feüilles des arbres, qui, d’elles-mesmes, ne sont pas beaucoup prisables, servent neantmoins de beaucoup, non-seulement pour les embellir, mais aussi pour conserver les fruicts, tandis qu'ils sont encore tendres : ainsi la bonne renommée, qui, de soy-mesme, n'est pas une chose fort desirable, ne laisse pas d’estre tres-utile, non-seulement pour l’ornement de nostre vie, mais aussi pour la conservation de nos vertus, et principalement des vertus encore tendres et foibles. L'obligation de maintenir nostre reputation, et d’estre tels que l’on nous estime, force un courage genereux d’une puissante et douce violence. Conservons nos vertus, ma chere Philotée, parce qu'elles sont aggreables à Dieu, grand et souverain objet de toutes nos actions. Mais comme ceux qui veulent garder les fruicts ne se contentent pas de les confire, ains les mettent dedans des vases propres à la conservation d’iceux : de mesme, bien que l’amour divin soit le principal conservateur de nos vertus, si est-ce que nous pouvons encore employer la bonne renommée, comme fort propre et utile à cela.

Il ne faut pas pourtant que nous soyons trop ardens, exac{s et pointilleux à cette conservation : car ceux qui sont si doiullets et sensibles pour leur reputation, ressemblent à ceux qui, pour toutes sortes de petites incommoditez, prennent des medecines; car ceux-cy, pensant conserver leur santé, la gastent tout à fait, et ceux-là, voulant maintenir si delicatement leur reputation, la perdent entierement. Car, par cette tendreté, ils se rendent bigearres (1), mutins, insupportables, et provoquent la malice des mesdisans.

La dissimulation et mespris de l’injure et calomnie est pour l'ordinaire un remede beaucoup plus salutaire que le ressentiment, la conteste (2), et la vengeance : le mespris les fait esvanouir; si on s’en courrouce, il semble qu’on les advouë. Les crocodiles n'endommagent que ceux qui les craignent, ny certes la mesdisance, sinon ceux qui s’en mettent en peine.

La crainte excessive de perdre la renommée tesmoigne une grande deffiance du fondement d’icelle, qui est la verité d’une

() Bizarres. — (2) Discussion.

bonne vie. Les villes qui ont des ponts de bois sur des grands fleuves, craignent qu'ils ne soient emportez à toutes sortes de deshbordemens ; mais celles qui les ont de pierres, n’en sont en peine que pour des inondations extraordinaires. Ainsi, ceux qui ont une ame solidement chrestienne, mesprisent ordinairement les deshbordemens des langues injurieuses; mais ceux qui se sentent foibles, s’inquiettent à tout propos. Certes, Philôtée, qui veut avoir reputation envers tous, la perd envers tous; et celuy merite de perdre l'honneur, qui le veut prendre de ceux que les vices rendent vrayement infames et des-honnorez.

La reputation n'est que comme une enseigne qui fait cognoistre où la vertu loge; la vertu doit doncques estre en tout et par tout preferée. C’est pourquoy, si l’on dit que vous estes un hypocrite, parce que vous vous rangez à la devotion; si l’on vous tient pour homme de bas courage, parce que vous avez pardonné l’injure, mocquez-vous de tout cela. Car, outre que tels jugemens se font par des niayses et sottes gens, quand on devroit perdre la renommée, si ne faudroit-il pas quitter la vertu, ny se destourner du chemin d’icelle, d'autant qu'il faut preferer le fruict aux feüilles, c’est-à-dire, le bien interieur et spirituel à tous les biens exterieurs. Il faut estre jaloux, mais non pas idolastre de nostre renommée ; et comme il ne faut offenser l’œil des bons, aussi ne faut-il pas vouloir contenter celuy des malins. La barbe est un ornement au visage de l’homme, et les cheveux à celuy de la femme : si on arrache du tout le poil du menton, et les cheveux de la teste, mal aysement pourra-t-il jamais revenir, mais si on le couppe seulement, voire qu’on le rase, il recroistra bien-tost apres, et reviendra plus fort et touffu ; ainsi, bien que la renommée soit couppée, ou mesme tout à fait rasée par la langue des mesdisans, gui est, dit David, comme un rasoir affilé, 1 ne se faut point inquieter; car bien-tost elle renaistra, non-seulement aussi belle qu’elle estoit, ains encore plus solide. Que si toutesfois nos vices, nos laschetez, nostre mauvaise vie nous oste la reputation, il sera mal-aysé que jamais elle revienne, parce que la racine en est arrachée. Or la racine de la renommée, c’est la bonté et la probité, laquelle, tandis qu'elle est en nous, peut tousjours reproduire l'honneur qui luy est deu.

Il faut quitter cette vaine conversation, cette inutile prattique, cette amitié frivole, cette hantise (1) folastre, si cela nuict à la renommée : car la renommée vaut mieux que toutes sortes de vains contentemens ; mais si, pour l'exercice de pieté, pour l’ad-

(1) Frequentation.

vancement en la devotion, et acheminement au bien eternel, on murmure, on gronde, on calomnie, laissons abbayer (1) les mains (2) contre la lune. Car, s’ils peuvent exciter quelque mauvaise opinion contre nostre reputation, et par ainsi coupper et raser les cheveux, et barbe de nostre renommée, bien-tost elle renaistra, et le rasoir de la medisance servira à nostre honneur, comme la serpe à la vigne, qu’elle fait abonder et multiplier en fruicts.

Ayons tousjours les yeux sur Jesus-Christ crucifié, marchons en son service avec confiance et simplicité, mais sagement et discretement : 1l sera le protecteur de nostre renommée, et s’il permet qu'elle nous soit ostée, ce sera pour nous en rendre une meilleure, ou pour nous faire profiter en la saincte humilité, de laquelle une seule once vaut mieux que mille livres d’honneurs. Si on nous blasme injustement, opposons paysiblement la verité à la calomnie : si elle persevere, perseverons à nous humiller, remettant ainsi nostre reputation avec nostre ame és mains de Dieu; nous ne sçaurions la mieux asseurer. Servons Dieu par la bonne et mauvaise renommée, à l'exemple de $. Paul, affin que nous puissions dire avec David : Omon Dieu, c’est pour vous que j'ay supporté l’opprobre, et que la confusion a couvert mon visage.

J'excepte neantmoins certains crimes, si atroces et infames, que nul n’en doit souffrir la calomnie, quand il s’en peut justement descharger; et certaines personnes, de la bonne reputation desquelles depend l’edification de plusieurs. Car, en ce cas, il faut tranquillement poursuivre la reparation du tort receu, suivant l’advis des theologiens.

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